CHANT IV
Le ruisseau qui bondit et folâtre, se couvre de flocons d'une écume plus blanche que la neige, l'oiseau émaille les champs de l'air des couleurs brillantes de son plumage, au loin une brume épaisse offre à l'œil toutes les teintes de l'ombre, les champs verdoyants et les montagnes lointaines bornent l'horizon comme une muraille.
A l'orient l'aube déploie son manteau sur les cimes vaporeuses, de son front nacré rayonne une pure et délicieuse clarté : une blanche sylphide s'empare de cette lueur fugitive et enflamme l'atmosphère, qui se teint de nuances roses, tandis que l'ondine de la source se laisse bercer doucement par le bruit de l'onde harmonieuse.
Derrière l'épais et sombre rideau qui voile l'horizon, au-dessus des flots vermeils du profond océan, le soleil se balance sur un fond d'émcraude et inonde l'orient de sa lumière divine î il pénètre et illumine le brouillard qui se déchire en lambeaux et laisse voir son manteau d'azur dont les plis de saphir et d'argent
sont couverts d'une magique Lroclerie d'orange et d'or enflammé.
Sur la montagne, dans la vallée, au fond des délicieuses solitudes de la forêt, dans la plaine que décorent des fleurs sans nombre, sous l'onde qui coule paisiblement entre des rives verdoyantes, on entend les chants joyeux et bruyants d'êtres par milliers qui célèbrent leur bonheur, prêtant par leur mouvement et leur animation une voix à la nature, une parole au vent.
Les roses se dressent sur leurs tiges couvertes de gouttes de rosée, les petits oiseaux voltigeant cà et là, font entendre leur gazouillement qu'accompagne le murmure du ruisseau , des rayons de lumière traversent l'atmosphère et se répandent en traînées d'or sous les ombrages de la forêt, les fleurs écoutent les murmures amom^eux du zéphjT et lui offrent en échange leurs couleurs et leurs parfums.
On entend résonner et cœtera; j'en ai dit assez
pour faire comprendre que le jour naissait, et je crois dans mon intelligence bornée que toutes ces phrases et ces circonlocutions ne sont que du bruit et rien de plus, mais l'envie me prend moi aussi de me poser en poète, d'aligner des mots et de charmer l'oreille par des vers qui ne disent rien.
J'ai donc voulu dire, lecteur, que le soleil se levait ; les prc^ et les bois sont assez déplacés ici, car ce n'est pas dans les bosquets de l'Edcn que notre nouvel Adam voit naître le jour, mais dans une sombre et
lugubre prison, lui aussi a commis un péché : celui de venir au monde par un prodige étrange, et il est juste que chacun porte la responsabilité de ses actions.
Cependant la nouvelle de cette étonnante résurrection se répandit dans Madrid. On se racontait comment il s'était couché vieillard pour se lever adolescent et la conviction se répandit dans le public qu'il était la cause première du grand tumulte qui avait éclaté, lorsque le maître de la maison attiré par le vacarme que faisait son hôte le trouva complètement transformé.
Il y a en ce monde des gens de toute espèce. Les uns ne s'occupent pas même de leurs propres affaires, les [autres éprouvent des crises nerveuses en lisant l'histoire des malheurs d'un roi goth, ceux-ci sont capables de descendre aux abîmes pour connaître tous les détails d'un événement et se mettre en état de le raconter à leur tour, ceux-là ne savent rien au delà ce qu'ils ont un intérêt immédiat à savoir.
L'un secouera la poussière d'un manuscrit pour découvrir des choses dont nul ne se soucie et étourdir ensuite le public de textes et de citations, l'autre fait une ample provision de faits récents, de contes sans nombre et de mensonges à perte de vue et s'amuse à colporter de porte en porte la chronique du jour.
L'étrange histoire queje raconte est arrivée dans cette capitale, mais nos concitoyens vivent dans uneagitation si conslante,dan3 un mouvement si continuel que beaucoup d'entre-eux n'auront pas connaissance de ces
faits, qui ne datent que d'hier, et que d'autres en auront déjà peidu la mémoire.
Pour moi, qui me pique d'être un auteur consciencieux et incapable de forger le plus petit mensonge, j'avouerai au lecteur que je doute beaucoup de la vérité de cette histoire,dont il s'étonne apparemment; je me bornerai à débiter mon conte dans un style un peu rude au son discordant de ma lyre fatiguée, et je laisserai à d'autres le soin d'affirmer qu'en effet notre vieillard s'est transformé en jeune homme.
Je te le redis comme on me l'a co)iié^ et la seule chose dont je me porte garant, c'est que le jeune sauvage, enfant du miracle, existe vivant et joyeux en chair et en os, mystère étrange que je regrette beaucoup de ne pouvoir expliquer, quelque peine C|ue je me donne pour l'approfondir. Mais quoi d'étonnant si je reste court devant ce problème, puisque je ne sais pas davantage pourquoi je suis venu au monde?
Il y a un mystère tout aussi profond dans ce flux et ce reflux incessant d'hommes, qui passent comme des flots d'esprit et de matière, qui naissent, grandissent, parlent, s'agitent avec une ardeur fiévreuse et disparaissent pour toujours sans savoir où ils vont, ni d'où ils sont venus.
Renonçons donc à pénétrer ce ténébreux arcanc et contentons-nous de savoir que notre héros existe, qu'il a des lèvres pour sourire et des yeux pour verser des larmes, qu'il mange, boit, dort, qu'il se chausse et s'habille, car dans ce quatrième chant nous le trouverpns
CHANT QUATRIÈME. ioS
beaucoup plus civilisé, et qu'enfin dans la prison on lui a donné le nom d'Adam, parce qu'on l'avait trouvé dans le costume de notre premier père.
Contentons-nous aussi de savoir que le Journal Officiel a inséré dans son numéro deux mille six cent et trente, le récit de cet événement intéressant sous la rubrique importante des faits divers, récit conçu dans un style varié et élégant, qui contribue beaucoup à donner de l'intérêt à l'histoire. Il termine en disant que l'affaire est appelée devant je ne sais quel juge, de je ne sais quel tribimal.
Et l'aimable engeance des journaux de toute couleur, conservateurs ou progressistes, qui dans cette lutte impie qu'alimentent les rancunes politiques, tournent et retournent sans cesse la question du jour, versant sur le pays des flots de lumière et des torrents de prospérité.
Les journaux, dis-je, recherchant la cause de tant de désordre et l'origine d'une émeute si furieuse, trouvèrent à leur grand effroi que notre héros n'était qu'un vil aventurier salarié, digne agent d'une trame impie, qui, dédaignant de se cacher sous le noble manteau do la sainte vertu, s'était effrontément montré tout nu au grand jour.
Chacun accusa ses adversaires d'avoir payé et fait agir le prétendu fou, leur attribuant ainsi la paternité de ce conte extravagant qui fait peu d'honneur ù l'imagination de son inventeur. C'est le gouvernement, disent les uns; ce sont les clubs, disent les autres et tous se défendent avec indignation d'avoir donné cours à un mensonge aussi ridicule,
m LE MONDE-DlABLË.
Et ils prouvèrent comme deux et deux font quatre avec une logique inflexible et des raisonnements qui allaient droit au but, que l'entendement le plus borné ne saurait admettre cette transformation d'un vieillard en jeune homme. Il s'en trouva même un, qui dans son peu de sympathie pour les miracles et son aversion décidée pour la calotte, prouva dans un sage discours que rien ne peut altérer l'ordre naturel des choses.
Depuis lors je suis à demi convaincu que toute l'histoire était mensongère : j'avais toujours eu quelque doute, car mon esprit a une tournure des plus sceptiques. Je n'affirme donc point, ô lecteur, ce que je t'ai raconté jusqu'à présent, mais je ne le démens pas non plus, car, je te le jure sur mon honneur, je ne voudrais pas qu'on me crût capable d'altérer la vérité.
J'en suis presque venu à me repentir d'avoir entamé un sujet aussi apocryphe, et surtout de lui faire voir le jour à une époque où l'incrédulité est arrivée à son comble. Je reprends donc mon récit avec un accompagnement en contre-point des plus compliqués, et je te donne mon histoire pour aussi véridique que n'importe quelle autre.
Il y a un an que notre Adam^ toujours enfermé, habite dans cette capitale, un lieu où on lui donne avec une mine sévère et des manières rudes, une rude et sévère éducation. C'est un lieu où tout homme es( un savant docteur, qui vit de sa science, et vous fait faire plus de progrès en philosophie en un jour que ne le pourrait tout un siècle d'études.
CHANT QUATRIÈME 4d!>
Il se trouvait au sein d'une société de vrais philosoplies, devant lesquels on ne risque rien à se présenter tout nu, mais avec qui on a parfois maille à partir quand on possède une veste, un habit ou un manteau. Nul ne songea donc à s'étonner à l'aspect de notre héros, quand son étoile le conduisit parmi eux. Un an s'est passé depuis lors sans amener aucun changement pour le jeune homme.
Il a appris à se vêtir; la saine raison a rectifié son jugement, aiguisé et perfectionné ses sens, soumis et dompté son ardeur sauvage. Il a pris un ton et des allures crânes et son vocabulaire s'est enrichi des locutions les plus expressives de la langue, enfin il sait souffrir sans se plaindre et en cas de besoin garder pour lui ce qu'il pense.
Rectifiée par le jugement, son intelligence est arrivée à comprendre le coiîe compliqué qui règle les droits et les devoirs, les joies et les souffrances de ce monde; une noble ardeur aiguillonne son cœur à la poursuite du pouvoir et du plaisir, sa figure sympathique et ses formes herculéennes lui assurent le respect d'autrui.
Il ne manque jamais l'occasion de placer un bon mot, ni de faire un bon tour et jamais plaisanterie ne le trouve à court de riposte. Nul ne sait mieux manier les cartes, ni suivre les complications d'une partie de cane ; (juand il a le couteau à la main et le manteau roulé autour du bras gauche, il n'y a personne qui soit capable de se mesurer avec lui, car il est passé maître dans cette escrime.
Nul n'est plus souple ni plus agile à la paume, et
aux barres il n'a pas son égal ; il a le maintien dégagé, l'abord intrépide, et dans la lutte sa vivacité égale son sang-froid. Enfin il pince la guitare avec tant d'agilité qu'on dirait qu'il la fait parler et c'est plaisir de l'entendre quand il entonne un couplet de sa voix sonore.
S'il est aimable et badin, il sait aussi au besoin montrer les dents et défendre son droit sans reculer d'un pouce. Il a du cœur au ventre et de la barbe au menton et fait baisser le ton au plus fier matamore. Son audace croissant et avec elle l'empire qu'il exerce autour de lui, il se pose en juge et protège le faible contre les injures du fort; discute les droits et rend la justice à sa manière.
Si quelque lecteur difficile à convaincre m'objecte que c'est bien peu d'un an pour apprendre toutes ces choses, je lui répondrai que ce serait peu en effet si mon héros avait vécu dans un milieu fécond en illusions flatteuses, mais on apprend bien vite à connaître la vie dans un lieu, où nul ne s'inquiète de son prochain, où le sort montre sans cesse un visage irrité et frappe sans relâche de son fouet impitoyable. ^
Là, on est ballotté sans trêve par l'aveugle remous du tourbillon social. Là, titres et honneurs cessent d'être des talismans qui assurent le respect, et il ne sert de rien d'avoir des aïeux. Chacun doit se frayer son chemin dans ce petit monde aux grandes douleurs, où le malheureux est en lutte à la fois contre la société du dedans et contre celle du dehors.
Sur cette mer impure où le monde déverse son trop-
CHANT ULATRIÉME. I.*.T
plein, le naufragé, })aULi par une tempête clornclle, s'efforce en vain de gagner un port ami. Dans tous ces cœurs que le malheur a endurcis, le cliâlimont a éteint la dernière lueur de pitié : chacun a trop de sa propre souffrance pour pouvoir compatir à la souffrance d'aulrui.
Mais en quel lieu du monde et parmi quelles gens, un jeune homme au corps de fer, à l'esprit lucide, à l'âme vaillante et énergique, ne parvient-il pas à conquérir le respect et l'autorité ? Quand le plus solide buveur chancelle, bégaie et bat la campagne , il continue à vider d'un trait le vase, où pétille la généreuse liqueur, et ne reculerait pas s'il fallait le vider cent fois de suite.
11 a la malice vive et gracieuse d'un enfant espiègle, son cœur rayonne de lumière et de pureté; dans son abandon, la noblesse do son front, la beauté de ses formes, l'audace de ses actions inspire du respect à ces êtres sauvages, qui malgré leur rudesse savent admirer le courage et la grandeur.
Quoique son langage soit rude et grossier et ses allures celles d'un spadassin et d'un pourfendeur, son âme novice est restée pure comme la lumière de l'étoile du matin, et comme le papillon son cœur joyeux déploie gaiement ses ailes que l'innocence et la vertu revêtent encore du trésor ('pliémère de leur poussière dorée.
Il ne sait rien du monde, il ignore les lois, il n'obéit qu'à son instinct généreux. Dans cet abîme impur où
règne le crime, il s'habitue à prendre le crime pour une vertu, il tourne vers le mal cette noble ardeur, ce vaillant enthousiasme qui Tenflamme, et devient criminel sans cesser d'être pur.
Gomme l'enfant qui, cherchant à ressembler à l'homme fait, et à montrer sa force et son audace, profère des blasphèmes qui ne partent que des lèvres, fume sans aimer le tabac, parle de filles et se révolte contre toute autorité, lui aussi, il cherche à imiter les plus pervers, tout en répandant autour de lui comme un parfum d'innocence et de pureté.
Tout l'élève au-dessus d'eux, son intelligence^ son courage, la noblesse de ses intincts et plus il cherche à briller à leurs yeux, plus il les relègue dans l'ombre. Pleine d'un noble orgueil, son âme aspire à s'élever plus haut que ces âmes vieillies, et ne s'inquiète pas si, dans les aventures où elle se lance à leur suite, elles la guident dans le chemin du vice ou dans celui de la vertu.
Connue il aime la parure et les vives couleurs, et qu'il lui paraît convenable de faire un peu de toilette, il jette négligemment sur son épaule gauche une veste richement brodée, un mouchoir aux couleurs brillantes et aux dessins de mauvais goût est attaché à son cou par un anneau d'or, il porto des culottes courtes, l'écharpe à la ceinture, des bottines lacées sur le devant et ses babils sont constellés de larges boutons.
En apprenant à jouer, il a trouvé moyen de gagner de l'argent. Puis il y a la Salada qui vient tous les jours au guichet : c'est une fille émancipée qui s'occupe
à soigner les prisonniers et il par.iît qu'Adam lui a donné dans l'œil. Depuis lors elle s'en est éprise à en perdre la tête. Libre d'ailleurs, et n'ayant de compte à rendre à personne, elle lui apporte des vivres et de l'argent.
Quoique d'allures gaillardes et délibérées et point du tout bégueule dans ses propos, la pauvre fille, tout en le trouvant très-bien lait tel qu'il est, a employé tout le charme de la persuasion pour lui conseiller dans son propre intérêt de se vêtir par décence, et il s'est laissé faire de bonne grâce.
Toujours la pensée ardente du jeune homme revient à cette femme, sans qu'il puisse se rendre compte de la sensation qi.i fait vibrer ses nerfs; mais sa vue lui cause une douce satisfaction, et il y a dans l'atmosphère qui l'entoure, quelque chose qui porte au désir et enivre les sens égarés par l'illusion du plaisir.
Sa voix rude résonne doucement à son oreille et arrive à son cœur comme une caresse, elle lui remplit l'âme d'une vague anxiété et résume pour lui toutes les promesses de l'illusion et du plaisir. Comme le son lointain d'un chant d'amour emporté sur les ailes de la brise parfumée, les aspirations de son âme flottent au gré de son délire.
Quand elle le regarde avec amour, saisi d'une inexprimable angoisse, il veut briser ses barreaux maudits, et dans l'ardeur de son transport, il les secoue avec colère parce qu'ils le séparent d'elle. Des frissons de rage parcourent tous ses membres et ses artères battent à lui faire mal.
Cependant ses gardiens ne tardent pas à s'emparer de lui; on le traite comme un chien révolté; le cachot, les fers et le fouet lui Imposent un calme forcé. Semblable à un coursier vigoureux, qui bondit et arrache des étincelles à la pierre sous le choc de ses quatre fers, le jeune homme s'abandonne à ses transports furieux, tandis que la douleur lui déchire la poitrine.
Ainsi le lion sauvage, qui sent dans la cage voisine la lionne amoureuse, rugit éperdument dans son ardeur lascive; furieux il dresse sa crinière et secoue de sa griffe les barreaux impitoyables : le fer gémit et crie sous son effort terrible, l'air retentit au loin d'un épouvantable fracas.
La beauté de cette femme convie Adam au plaisir, elle est à ses yeux plus charmante que l'azur des cieux, voile transparent qu'illumine une lumière pure; le plaisir redouble son courage, son ardeur donne à ses muscles une force irrésistible et tout son être s'élance en frémissant vers des jouissances inconnues.
Les yeux ardents de la beauté, son visage où resplendit la santé et que le printemps a décoré de ses lys et de ses roses, ses formes arrondies et sa taille svelte, sa tournure dégagée et sa marche légère, ses petits pieds que chaussent des souliers mignons, ses bas blancs, dont les coins brodés de noir dessinent la cheville.
Les plis flottants de son ample vêtement exhalent comme une fumée d'amour et de luxure, qui enivre l'âme et enflamme les sens, ils révèlent par leurs
mouvements Fagitation de la pensée et excitent d'ardentes convoitises en trahissant des formes faites au tour.
Tout cela lui fait monter au visage le feu du volcan qui couve dans sa poitrine; mie ardeur passionnée éclate dans sa primelle, ses yeux lancent des éclairs. Malheur à celui qui provoquerait sa colère dans un pareil moment : il verrait déborder sur lui toute la rage accumulée dans cette âme par le sentiment de son impuissance.
Avez-vous vu le taureau en rut mugir en frappant l'air de sa queue et soulever autour de lui des tourbillons de poussière, qui se mêlent à l'épaisse vapeur jaillissant de ses naseaux ? Tantôt éperdu il appelle son amante, tantôt dans l'excès de sa fureur, le poil hérissé, les cornes menaçantes, il cherche un ennemi dans lequel il puisse voir un obstacle à ses amours.
Ainsi le jeune homme cherche des yeux un adversaire à combattre et saisit de nouveau la grille qui tremble à ses secousses répétées. A la fin, comprenant que tous ses efforts sont inutiles, il retombe dans un calme forcé. Elle lui parle et lui ne sachant que répondre, la regarde tristement et soupire.
11 ne sait point parler d'amour, il ne sait que sentir dans son délire aveugle : des soupirs traduisent sa douleur et le feu de ses regards les désirs de son âme. Cependant elle s'efforce à calmer ses fureurs ; il se rend à ses tendres prières et dans son «vil qui brillait d'un éclat sauvage, on voit luire maintenant un doux rayon d'amour.
162 LE MOiND£-DlABLE.
Car la manola sait être aimable, tendre et douce aussi bien que dédaigneuse et farouche. Elle est aimante avec son amant^ mais avec les autres revêche et hautaine ; "c'est un agneau caressant, une colombe fidèle cfui sait au besoin montrer qu'elle a bec et ongles et n'oublie jamais qu'en vraie fille d'Espagne; elle porte un couteau à la jarretière.
Son âme se repaît avec tant de délice de sa passion, elle est si pleine de son amant que la terre lui semble étroite et qu'elle ne trouve aucun bonheur qui puisse se comparer au sien. Quand elle s'avance par les rues, la mantille rejetée sur l'épaule, elle se sent fière et joyeuse de sa propre beauté en songeant à celui qu'elle adore.
Elle est tout cœur, tout âme, toute vie, toute grâce, toute jeunesse; libre et fière, elle méprise la société qu'elle foule d'un pied indépendant. Elle donne un libre cours à sa passion et si quelqu'un l'irrite par ses reproches, elle lui répond d'un ton sec et d'un air assuré par un insolent : Allons tant mieux.
Pauvre femme créée pour souffrir, elle s'est vue condamnée à l'opprobre par la société impitoyable au sein de laquelle elle vit dans une lutte et une révolte continuelles. Enfant du crime, elle est abandonnée à elle-même et ne peut compter que sur sa propre expérience et sa propre énergie. Pour tout Jien en ce monde, pour unique conseiller, elle a son père, un vieux forçat.
Ce père, c'était l'oncle Lucas, homme dur, revêche,
d'un caractèie désagréable, et né sous une mauvaise étoile, que sa bouche ne cessait de maudire; sa figure était sinistre, sa parole brève, son pas indolent. Il y avait dans son air quelque chose d'endormi, il était petit de taille, large d'épaules et un peu voûté, ses bras étaient longs et ses jambes cagneuses.
Ses traits étaient grossiers et épatés, ses sourcils épais et en broussailles, commençaient à grisonner, un dur regard brillait dans ses yeux à fleur de tète, ses favoris, jadis rouges, avaient blanchi par places, son front étroit et hâlé était couronné d'une forêt de cheveux roux inaccessibles au peigne, dont les touffes épaisses se hérissaient en inextricables halliers.
Il n'y a en Espagne ni bagne, ni prison qui ne conserve de lui un bon souvenir; point de ville, ni de grand chemin où il n'ait laissé des monuments de sa gloire. Son histoire est consignée dans d'innombrables procédures, et si elle offre çà et là des obscurités et des lacunes, c'est que sa modestie l'a empêché de confier bien des choses au papier.
Il marche en traînant les pieds et en branlant pesamment la tète; son abandon et son indolence trahissent plutôt qu'ils ne les cachent ses mauvaises pensées et ses desseins perfides. Il boit à i)leines pintes le pur jus de la treille sans rien perdre de son aplomb, et ses lèvres sont brûlées et noircies par le cigare, qui ne les quitte jamais.
Il frise la soixantaine et un demi-siècle s'est écoule depuis le jour où il a débuté dans sa carrière aventureuse; nul ne sait quels furent ses parents, et l'on
ignore le lieu de sa naissance. Toujours habile à donner le change, il invente sans cesse une histoire nouvelle de sa famille, de ses voyages et de ses aventures, il a plus d'un nom et plus d'une patrie, et se plaît à échapper de cette façon au souvenir des heures amères de son passé.
Lorsque Adam entra nu dans la prison, et que les gens du lieu s'empressèrent autour de lui avec une curiosité brutale, ce digne homme expliqua l'affaire avec sa pénétration habituelle. « N'avcz-vous jamais vu un muet ? leur demanda-t-il. Que diable, n'allez pas vous faire un jouet de ce pauvre innocent ! » Et les écartant tous, il prit le muet sous sa protection par je ne sais quelle étrange sympathie.
Le pauvre innocent ne tarda pas à donner des preuves de sa force et de sa vaillance, en brisant contre le pavé de la cour le crâne d'un de ses compagnons, qui lui avait cherché querelle; aussi le vieillard conçut pour lui une telle affection, qu'on vit se dérider ce visage qui n'avait jamais ri; quand il parlait de lui, il clignait de l'œil avec un sourire significatif.
« Quel luron, quel luron! disait-il à part lui. Ne le perdons pas de vue, car c'est le plus beau gibier que jamais le procureur ait envoyé à la potence. A nous deux,et nous verrons qui sera le plus fin.» Il s'aperçut bientôt que le jeune homme avait de l'esprit à revendre, et qu'il naviguait vent arrière et toutes voiles dehors, car, il ne tarda pas à savoir parler et à montrer qu'il deviendrait un homme de talent et de résolution.
Alors le rusé vieillard commença à fonder sur lui des espérances d'avenir et entreprit de le façonner à sa mode. Le jeune homme l'écoutait avec plus d'attention qu'il n'aurait convenu, et profitait de ses leçons avec une rare intelligence; c'était à lui seul qu'il demandait conseil, car le vieillard était très-versé dans la science du monde et le candide Adam lui rendait pleine justice et soumettait son âme flirouche à l'influence de ce talent supérieur.
Son observation profonde et sa longue expérience lui ont permis de réduire toute la vie à quelques maximes; chacune de ses phrases est une sentence dont chaque- mot vous enlève une illusion. Sa parole est loLU-de et lente; il enferme son enseignement dans des périodes tronquées et construites sans souci du nombre ni de la mesure, c'est plutôt le geste que la parole qui traduit ses intentions.
Il lève la main avec le geste d'un oiseau qui bat de l'aile ou d'un maître d'armes qui arrive à la parade; il parle d'une voix sourde en grondant comme un dogue et accompagne ses paroles d'un regard oblique. Un soir il prit à part le jeune homme, et tandis que celui-ci l'écoutait avec une attention avide, il lui parla en ces termes , ses cheveux rouges mêlés de touffes blanches pendant sur son front et le menton appuj'é sur sa poitrine.
€ Mon fils, il ne me reste que peu d'années à passor ici-bas, car la veuve ou mes déceptions ne tarderont pas à m 'achever.
Aujourd'hui c'est mon tour, demain ce sera le tien. Je suis la pointe si tu es le manche; ce monde est un bal où l'un entre quand l'autre sort.
Ecoute, Adam mon fils, ne te fie à personne, aie toujours l'œil au guet, et si tu as un secret, ne te le raconte pas à toi-même.
Les hommes.... point d'amis à trouver parmi eux. Si quelqu'un tombe, la charité.... Il se trouvera toujours un faux témoin pour attester que tu avais un mauvais dessein.
Si tu fais suer un chêne, aie soin de le frapper au cœur : on oublie un bienfait, mais jamais une mauvaise intention.
Tu es jeune et tu débutes dans le monde : sache que le temps aplanit les plus hautes montagnes. Aidetoi, le ciel t'aidera. Apprends à souffrir sans te plaindre.
Fais contre fortune, bon cœur. Le monde ressemble à la mer dont les vagues se couvrent d'écume, mais portent les navires.
Les femmes.... la meilleure est une catin.... C'est le plus séduisant et le pire des appas que le diable nous offre dans ce monde.
Elles te suceront la moelle et feront danser tes ccus. Quand tu croiras manger de la viande, c'est du poisson que tu auras sous la dent.
Lorsque l'on tend ses filets il faut se garder d'y tomber soi-même. Ne te lèche jamais les doigts, mais ne sourcille pas non plus.
On récolte ce qu'on a semé. Je ne sais rien, et rien ne me plaît. Plus on regarde, moins on voit, et celui qui nie tout est le seul qui dise la vérité.
Tout cola est obscur pour toi, mais tu finiras par le comprendre et alors tu te souviendras de mes paroles. »
A la vérité, le candide jeune homme comprend peu de chose à ces maximes profondes, qui lui font entrevoir sous le voile épais du mystère qui les couvre, un monde auquel il ne conçoit rien. Si parfois sa sagacité pai-vient à pénétrer le sens de quelque phrase sous sa grossière enveloppe, tout ce qu'il devine le confond et lui paraît un songe.
Quoi, dans ce monde qu'illumine une lumière si pure et que couvre un si beau ciel, l'homme ne pourrat-il faire un pas sans une mortelle appréhension? La femme, celte créature divine, resi)lcndissante de plaisir et d'amour, par qui l'âme se sent vivre et le cœur palpiter d'une généreuse ardeur, ne serait-elle qu'une ennemie impure?
L'homme est-il donc l'ennemi de l'homme et se voit-il condamné à vivre solitaire au milieu de ses semblables, sans autre ami que lui-même, sans autre espoir que dans ses propres ressources ? Est-il condamné à voir dans son frère son plus grand ennemi ? Dans ses implacables rancuncsj'honune ne trouverat-il pour vêtir son prochain que le lugubre suaire de
l'abandon? no lui offre-t-il pour tout présent que des chaînes, des barreaux, la misère et la faim ?
La race fratricide des hommes s'est-clle divisée en factions pour troubler le ropos de la terre par une lutte acharnée et sans fm? Quelle est la puissance audacieuse qui prend le nom de justice pour l'enfermer en ce lieu contre sa volonté? Qai donne le nom de criminels à ces hommes qui se proclament innocents ?
Et lui, qui se souvient à peine comme dans un songe des premiers moments de son existence, qui lui ont semblé si beaux, est-ce pour porter ces lourdes chaînes qu'il est venu au monde ? Pourquoi l'homme lui a-t"il jeté la douleur à pleines mains, à lui innocent? Pourquoi l'a-t-on puni par la prison et les fers, de la vigueur naturelle de ses passions?
Ces réflexions informes, et bien d'autres encore, s'agitent dans son imagination troublée : c'est ainsi qu'au milieu des ténèbres épaisses se glisse un rayon de lumière incertain encore. Sa raison erre d'une allure chancelante au sein de sombres nunges, qui enveloppent son intelligence ; amoncelant doute sur doute, il ne sait que dire, il ne sait même ce qu'il doit demander.
G3pandant son mentor toussa à plusieurs reprises pour détacher son catarrhe et il lampa d'un trait une demi-cruche de vin pour s'éclaircir la voix qui s'arrêtait dans sa gorge; il prit ensuite un rouleau de tabac noir, fit une cigarette et tout en aspirant fortement pour l'allumer avant que la flamme lui brûla le bout de$ doigts, il reprit en ces termes :
« Qu'as-tu fait, toi ? C'est à peine si tu es sorti do l'œuf, et voilà qu'à tort ou à raison, on t'a déjà mis à l'ombre.
C'est le destin. Le juge ne trouvera pas grand chose à te reprocher. Pour moi, c'est ma mauvaise étoile et l'indiscrétion d'un faux frère qui m'ont conduit ici.
Cette canaille en dit plus long qu'il n'aurait fallu, de sorte que deux braves messieurs, accompagnés de quatre limiers, sont venus me prendre au gîte.
Comme je suis très-poli , je voulus d'abord leur fausser compagnie; mais j'eus beau faire des pieds et des mains, je ne pus y réussir.
Je connais une demi-douzame de pauvres diables qui se trouvèrent bien penauds.... Va-t-en voir s'ils viennent.... Je suppose qu'ils rôdent aux environs, tandis que je me morfonds ici à l'ombre.
C'est par considération pour eux que je me suis rendu de bonne grâce ; mais patience, et tout ira bien : pourvu qu'on ne les amène pas ici à leur tour, il n'y aura rien de perdu.
Pour toi, mon pauvre garçon, retiens bien ce que je vais te dire; dans ce bas monde il faut apprendre à entendre l'herbe pousser.
Comme on fait son lit, on se couche. Aide-toi, le ciel t'aidera. Ne compte que sur toi-même, et n'oublie pas de frapper si tu veux que l'on t'ouvre.
170 LE MONDE-BIABLE.
Tu devras voler de tes propres ailes, mais je te montrerai la route : et si la fortune te sourit; tu ne manqueras jamais de pain.
Les pauvres diables en question valent à eux six tous les trésors du Pérou : tu les verras, ce sont des hommes d'élite, et qui ont fait leurs preuves.
Ce n'est pas pour les flatter, mais ce sont des hommes, de vrais lurons, et pour les jeux de main^ ils n'ont pas leurs pareils.
Ma petite Salada te dira ce que tu auras à faire. Le diable t'emporte pour lui avoir inspiré cette fantaisie qui l'a à moitié consumée.
Les six agneaux reçoivent aussi de temps en temps quelques conseils de ce pauvre vieux, et s'arrangent pour vivre comme ils peuvent.
Je voudrais pouvoir te donner des rentes ou des bénéfic^s, mais celui qui n'a pas eu la chance de naître grand seigneur, doit être le fils de ses œuvres.
Mon fils Adam, le proverbe dit que Dieu est toutpuissant : il a pour premier ministre l'argent, sans lequel on ne fait rien.
Ainsi, porte-loi bien et n'aie pas froid aux yeux, car je m'intéresse à toi. Adieu! le sommeil me gagne: que chacun se retire dans son trou! »
En attendant que le jour vînt, Adam s'occupait à
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méditer les paroles du bandit. Il lui semblait voir passer le monde devant lui avec une agitation fiévreuse et un vacarme insensé : bientôt le sommeil s'empara de ses sens, et son imagination en proie à une douce ivresse lui fit voir en songe l'Image de la femme qu'il adorait.
Douce et charmante vision qui calme le fol égarement de sa pensée, et remplit son âme de joie et d'espérance, do vagues regrets et d'ineffables délices. C'est ainsi qu'au milieu du désert le voj^ageur trouve un repos plein de charme et de langueur sous l'cmbrage d'un palmier, qui le protège contre l'ardeur dévorante du soleil.
Entre les bras de cette vision, il oublie ses angoisses et son obscur cachot ; la vie lui apparaît comme un jardin planté de roses dont il respire le paifum enivrant. Son âme, bercée doucement par ses propres illusions, voit passer devant elle le brillant cortège des rêves d'or et des espérances sans fin.
Son âme jeune et pure, qui s'élance dans les régions do l'espace à la poursuite d'une chimère, donne une forme et une couleiu- aux créations de son désir et les inonde de la lumière dont elle resplendit elle-même. Le vent glacé de ce monde inconnu et son agitation vertigineuse la font souffrir, mais si ce contact trop rude la blesse, elle trouve dans si propre jeuno'so le remède à sa blessure.
Lorsq.:o l'âme jeune déploie ses ailes d'or, il y a en elle une source pure qui rafraîchit comme une rosée
l'illusion flétrie, et lui rend la force et la beauté : elle fait palpiter le cœur qui s'y désaltère, mais quand il arrive au fond de la frntaine limpide, il y trouve la douleur comme une lie empoisonnée.
Ainsi l'âme du jeune homme trouve en elle-même sa consolation et puise dans l'eau pure de la source de vie l'oubli de ses inquiétudes ; il s'assoupit entre les bras du sommeil et voit passer sur les ailes de son propre désir la blanche image de la femme aimée, qui l'enivre de ses caresses et de ses baisers.
Cependant le jour se montra, si l'on peut dire que le jour se montre dans une prison, où jamais les ténèbres ne perdent leur empire, où jamais un rayon de soleil ne vient réjouir le cœur : l'aurore ne s'y fait voir que pour mettre fin avec une impitoyable cruauté à la courte trêve que le sommeil accorde au captif, et le renvoyer enchaîné à sa tâche de tous les jours.
Là; les heures tissent leurs toiles sans y mélanger un seul fil d'espérance et le temps marche d'un pas somnolent sans amener aucun changement, aucune amélioration. L'unique issue que l'imagination du malheureux puisse rêver à cette dure existence, à ce destin inexorable, c'est une mort douloureuse dans un cruel supplice.
Là.... Là aussi l'homme peut oublier ses peines dans un moment de délire insensé; il peut rire^ chanter et s'étourdir une heure entre la souffrance de la veille et celle du lendemain. L'oubli ou peut-être une vaine espérance calme un instant sa plaie cuisante.
car lo présent ressemble à un lac agité dont les eaux sont troublées par le souvenir du passé et la crainte de l'avenir.
Cependant le procès dormait dans un coin et le greffier ne songeait guère à Adam. Il y avait un an que celui-ci était en prison et nul ne se souvenait de lui. Un été aurait pu se passer encore, puis un autre, puis cent, les siècles auraient pu s'ajouter aux siècles sans faire avancer l'affaire d'un pas : occurence cj[ui n'est pas rare dans les prisons, grâce au mode de procédure suivi en Espagne.
Mais la beauté qui adorait notre jeune héros parvint à triompher de la paresse du juge par des moyens que j'ignore et qui peut-être n'étaient pas très-avouables; elle obtint de lui qu'il reconnût l'innocence d'Adam. Le procès jugé, il fallut mettre ce prisonnier en liberté, puisqu'en conscience il n'y avait pas moyen de le trouver coupable, mais on le condamna à payer des frais que d'autres avaient occasionnés.
Ces frais et d'autres bagatelles, la Salada les paya de ses économies, alors le greffier répara le temps perdu et expédia lestement l'affaire. 0 amour, do quelle sollicitude tu remplis le cœur de la femme qui aime! comme elle vola vers la prison cejour-là,comme sa joie débordait à l'idée de la nouvelle qu'elle apportait !
Elle s'arrête devant la prison et se promène çà et là d'un pas précipité, une agitation fiévreuse s'empare de son esprit, son âme s'abandonne à d'amoureuses
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chimères; dans sa folle angoisse, chaque nrinule lui paraît un siècle, elle attend que le concierge jette ce cri bit n connu. « Adam avec ses hardcs ! »
Le moment désiré arrive enfin, l'heureuse manola s'élance vers la grille; elle est hors d'elle-même et son agitation éclate sur son visage, qui change de couleur au souffle de ses passions tumultueuses. Les mains tremblantes, elle se présente au gaichet et pleine d'une seule idée, d'un seul désir, elle secoue les barreaux et annonce la nouvelle qu'elle apporte du geste autant que de la voix.
Comme le t"gre affamé qui découvre une proie dans la plaine, se replie sur ses jarrets, bondit et saisit sa victime entre ses griffes, tel, et non moins avide le jeune homme entend la douce voix qui frappe son oreille et lui pénèire jusqu'à la moelle; il s'élance et se heurte à la grille qui le sépare de celle qu'il aime.
0 scènes charmantes du premier amour qui se déroulent sous le regard souriant d'un greffier, tendres et innocentes colombes qui se livrent à leurs doux ébats sous l'œil du milan! Brisez enfin, brisez ces fers que le destin tjTanniqae avait mis entre vous : déjà le bon Dieu protecteur des amours vous prépare d'autres chaînes.
Adam embrassa le digne père de l'objet de sa flamme. Ce madré vieillard, fronçant son dur sourcil , l'attira dans un coin, où personne ne pouvait les entendre, et lui répétant ses conseils du soir précédent, lui recommanda de nouveau de se montrer sage.
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prudent et courageux dans toutes les circonstances de la vie; puis il l'embrassa de nouveau et prit congé de lui.
Quels transports de bonheur, quelle joie délirante, quelle gaieté folle s'empara de l'àmc indomptable du joune homme, quand il se sentit libre et qu'il vit la clarté du jour! La lumière inonde sa nulle physionomie, le plaisir fait battre ses artères, son cœur débordant de joie palpite dans sa poitrine émue.
La Salada descend rapidement la rue au côté de son amant, le pas ferme le maintien délibéré, et attire l'attention de tous les passants par sa grâce et sa désinvolture. Tandis qu'ils se hâtent de traverser la foule dos badauds, tous les yeux et tous les cœurs se sentent captivés par leur bon air et leur charmante tournure.
Il est tout entier au plaisir de se voir près de celle qu'il aime, si près que parfois il l'effleure en marchant. A ce contact enflammé, il sent jaillir une étincelle qui lui embrase le camr et l'âme ; mais son ignorance même et les douces prières de la femme aimée répriment son ardeur. Peut-être aussi le souvenir de ses anciennes mésaventures contribue-t-il à le rendre moins entreprenant.
Adam a compris que ces gens qu'il regarde d'un œil défiant et inquiet, sont peut-être les mêmes qui s'anmsaicnt à jeter des pierres et de la boue à un pauvre innocent. Semblable au fou furieux qui marche impatient et craintif au côté de son gardien, il tient en
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bride sa fougue impétueuse et jette de tous côtés des regards soupçonneux.
La jeune fille habite une chambre basse dans une pauvre maison du quartier de Lavapiés. Le toit est peu élevé et la façade étroite, mais l'ordre et la propreté régnent à l'intérieur. Elle tourne la clef d'une main tremblante, et le jeune homme s'élance à sa suite dans la chambre, que l'amour décore en ce moment des couleurs sans nombre de l'illusion.
Cette teinte lumineuse répand dans cet humble réduit un charme céleste et l'amour y verse à pleines mains des parfums d'une douceur ineffable; cet asile de tristesse et peut-être d'impureté devient le sanctuaire du bonheur, un Eden, où éclosent des fleurs par milliers au souffle fécond de l'amour.
Maintenant qu'il est seul avec la femme qu'il adore et dont la beauté répand un charme magique surtout ce qui l'entoure, le jeune homme n'a pas assez d'yeux pour la contempler ; son inquiétude redouble en même temps que son ardeur et la flamme qui embrase sa poitrine, lui monte par bouffées au visage.
Il saisit entre ses mains sa main tremblante, et couvre ses lèvres de baisers brûlants ;] obéissant dans son ignorance à l'impulsion irrésistible de ses nerfs ébranlés, il la presse contre sa poitrine dans un délire insensé et tandis que leurs cœurs battent à l'unisson, hors de lui, fou d'amour, il la dévore de baisers et de voluptueuses morsures.
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Leurs sens se voilent d'un nuage vague et vaporeux, où fiollenl dans une confusion délicieuse le plaisir et le bonheur; la beauté de la femme semble so répandre partout, tout envahir. Tout ce qu'il voif, tout ce qu'il sent, tout ce qu'il respire lui apporte l'illusion décevante du bonheur.
Une atmosphère chargée de parfums enivrants baigne les boucles d'ébène de leur chevelure, une lumière mystérieuse et douce brille dans leurs yeux noyés, un brouillard magique que la volupté nuance de mille couleurs, les enveloppe et plonge leurs sens dans une langueur délicieuse.
C'est l'amour qui donne aux baisers de sa maîtresse leur saveur exquise, l'amour qui brille dans ses yeux, l'amour qui éclate sur son front en délire. Il respire dans son souffle enHammé une ardeur furieuse rfui redouble son amour, elle aussi sent redoubler la passion qui la dévore, tandis qu'elle l'étreint dans ses bras avec un emportement frénétique.
L'amour se transformant en volupté, va se perdre dans les cieux, leurs âmes prennent un sublime essor et s'y élancent avec lui : tandis qu'elles planent, environnées d'une auréole de gloire, dans la région des rêves enchantés, un zéphyr voluptueux les berce et les confond dans un bonheur commun.
Autour d'eux les rêves aux foi mes vagues voltigent çù et lu portées sur des ailes de nacre; ils circulent dans leurs veines palpitantes avec le sang qui bouillonne, et battant doucement de l'aile, ils glissent le long des ni'rfs contractés. Ils montent au cerveau.
qu'emplit leur tumulte harmonieux, et éblouissent l'imagination de leur lumière radieuse.
Génie de l'amour, déesse de la beauté, qu'enfante l'âme dans la fraîcheur de sa jeunesse ! Amour immense, bonheur suprême ignoré des cœurs qui ont perdu la candeur do l'enfance, avant de posséder la vigueur de l'âge viril!
A son innocence, à sa pureté enfantine, le jeune homme allie la force de la jeunesse. Tout est nouveau pour lui, la beauté, l'ardeur et le plaisir ; ce qu'il traduit par ses caresses, c'est l'illusion du bonheur, le charme de l'amour, car les raffinements de la volupté n'ont pas encore desséché son cœur.
Comme on voit par une matinée d'avril, l'aurore répandre avec amour sa rosée sur le vert feuillage des ran^eaux et sur les fleurs aux vives couleurs, ainsi l'essaim ailé des plaisirs qui décrivent autour de lui leur ronde joyeuse, lui prodigue à l'envi tout ce qui peut charmer l'esprit et enivrer la matière.
Semblable aux vagues d'une mer agitée, les idées se heurtent en tous sens dans son esprit, et les sentiments jaillissent de son cœur en flots bouillonnants et tumultueux; ses sens enfin, enivrés de ce mystérieux concert, s'abandonnent aux transports de l'amour, à l'extase du plaisir.
Oh ! comme l'âme de la maîtresse vibre à l'unisson de celle de l'amant! Oli! conune l'amour et le délire se peignent sur son visage céleste ! Conmie leurs
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esprits, voguant ensemble dans l'éther, se prêtent l'un à l'autre un charme inconnu ! ainsi chante l'instrument sous l'archet inspiré du musicien.
Quand l'ouragan impétueux fouette dans sa colère le mobile océan, les flots soulevés s'amoncellent et bondissent sous le souffle de la tempête. Ainsi chacune de ces deux Tmies, nageant dans la flamme électrique, qui jaillit de l'autre à chaque sensation nouvelle, flotte éperdue au gré de la passion.
Lorsque je considère ces âmes qui se comblent l'une l'autre de tendresse, de plaisir et de bonheur, je veux m'arrêter un moment à déplorer ma propre infortune et les dégoûts dont je suis abreuvé. Déjà j'ai dépensé les trésors de mon ardeur juvénile^ et dans ma douleur amère, je pleure nuit et jour sur ma folle prodigalité.
Et pomiant je me console de voir que mon ame no prend plus comme autrefois le mors aux dents à la poursuite d'une autre âme; aucun rêve d'espérance ne vient plus troubler mon repos, et j'ai cessé de poursuivre les chimères qu'enfante mon imagination. Mon cœur ne palpite plus d'amour, c'est vrai, mais en revanche j'ai la consolation de m'ennuyer tout à mon aise.
Oh! mille fois bénie soit l'expérience, bénies soient les déceptions ! La jeunesse se passe, l'âge mûr arrive, on perd en illusions, mais on gagne en sagesse. O monde à qui dois-tu tant de maximes profondes, tant de remèdes contre tant de maux, si ce n'est à ta vieillesse et à ton expérience?
Et peut-être encore se trouvera-t-il quelqu'un pour affirmer que la science n'est bonne à rien ; peut-être quelque malheureux s'efforcera-t-il de nous prouver que le bonheur consiste dans l'illusion ? Est-il rien de plus divertissant que de calculer la marche des astres, de savoir que la lune est un corps opaque et que ce ciel, qui nous paraît si pur, est de l'air et pas autre chose ?
Vive la science! Si dans ta course à travers le monde tu as épuisé toute l'énergie de ton âme, et si tu n'y conserves plus que le triste et douloureux souvenir de quelque jour de bonheur, rejette-toi sur les livreS; médite — les assidûment: ils n'adouciront point ta peine, mais grâce à eux, tu sauras quand la lune sera dans son plein.
Et vous, dont je viens de peindre l'amoureuse ivresse, jouissez de ces moments trop courts où l'illusion illumine encore vos âmes de ses reflets dorés. L'aurore de la vie vous ouvre ses jardins remplis de fleurs fraîches écloses, cueillez les roses del'amour dont le parfum enivre et ces lys éclatants, où brille une poussière d'or.
Soyez la verte oasis, où je me repose fatigué des vents arides du désert et de l'ardent soleil qui a bruni mon front ; soyez le doux souvenir vers lequel ma pensée inquiôte aime à s'envoler, la brise parfumée, qui tempère les angoisses de mon cœur.
Fin du chant Ouatrièmë*