‹ Le monde-diable. Traduit de l'espagnolChapitre 13 sur 29 · PREMIER (TABLEAU · texte numérisé non relu

PREMIER (TABLEAU

INTÉRIEUR D'UNE TAVERNE DANS LE LAVAPIÉd.

Dans un coin, près d'une table, Adam avec la Salada ; elle le regardant avec une curiosité inquiète, lui distrait. Un groupe de inajos d'un côté, manolos et inanolas qui dansent. Un homme en costume demi-bourgeois demi-ecclésiastique^ maigre, mal bâti, camard, ridé, imberbe, à. cheveux rares et roussàtres : ce gringalet dont l'aspect a quelque chose de repoussant parait friser la quarantaine ; il pince de la guitare.

UN MANOLO. t

Courage, monsieur le curé, une autre soguidille.

PREMIÈRE MANOLA

Comme la Salada est sérieuse !

SECONDE MANOLA

Ma chère, il ne lui faut pas grand chose pour la préoccuper.

PREMIÈRE MANOLA, an curé.

Dites-moi, museau de cuir bouilli, pourquoi ne chantez-vous pas ?

m LE MONDE-DIABLE.

LE CURÉ, d'un air gracieux qui lui sied très-mal.

Séduisante créature....

PREMIÈRE MANOLA

Voilà parler.

SECONDE MANOLA

Grognon, tu mériterais qu'on te caressât Téchine.

LE CURÉ vidant son verre.

Sang du" Christ, en avant l'instrument !

SECONDE MANOLA

Allons, commencez au plus vite.

LE CURÉ

Allons je vais continuer la messe et toi, mon fils,' tu la serviras.

Ces derniers mois s'adressent à un jeune homme qui chante alternativement avec lui. Tandis que le cure' pince la guitare, sa face de crapaud est cachée par des gestes ignobles. Il cha7ite.

Il n'y a pas de religion plus sainte que celle du Christ, qui nous fait voir dans les Maures des ennemis.^ Faire couler leur sang ou celui de la vigne, c'est le plus sûr moyen de gagner le Paradis.

On danse.

LA SALADA.

Tu os triste, mon trésor? Pourquoi ne me répondstu pas ?

CHANT CINQUIÈME. m

ADAM, distrait.

Je ne sais; je suis inquiet, tourmenté.

LA SALADA.

Ton dédain me lue. Songe, Adam, que tu es mon Dieu! Quel mal te tourmente? Pour l'amour du ciel, Adam, dis-moi que tu m'aimes encore.

ADAM, avec froideur.

Oui, je l'aime.

LA SALADA, avec tendresse.

Oui, n'est-ce pas? Moi je t'aime à la folie. Tu soupires? Tu restes muet? Tu ne me regardes pas?

Adam promène ses doifits sur ta table, et les yeux baisses, il .s'abîme dans une méditation profonde, elle le regarde ft.vcment d'un air soucieux et les yeux luDnides de larmes. La danse continue.

PREMIÈRE MANOLA, d'un air délibéré.

Douceurs et confitures! Qui en veut? Qui m'en achète ?

SECONDE MANOLA, montrant Adam et la Salada.

Quel couple ! Comme elle est romanesque! La voilà qui pleure : un verre d'eau à madame : elle va tomber en pâmoison.

LE CURÉ chante.

Les femmes ressemblent aux fleurs : elles sont trèsbelles à voir, mais en les touchant on sent les épines: moi qui ai le cœur blessé, je ne me corrigerai pourtant jamais.

Groupe de Gua/w.

PREMIER GUAPO, monlmnl Adam du geste.

C'est donc celui-là ?

DEUXIÈME GUAPO.

C'est celui-là.

TROISIÈME GUAPO

Buvons un coup, cela donne du cœur.

DEUXIÈME GUAPO.

Tout doux, monsieur Matorrales, il n'en manque pas.

TROISIÈME GUAPO.

Ni de jambes non plus, j'espère.

DEUXIÈME GUAPO.

Ni de bras.

PREMIER GUAPO.

Qui va à la chasse, perd sa place^ dit le proverbe.

DEUXIÈME GUAPO.

Et c'est naturel.

TROISIÈME GUAPO.

Je dis que je lui balafrerai la figure,

Manolos dansiinl.

PREMIER MANOLO.

Allons, ma belle, en voilà assez.

SECONDE MANOLA

J'ai envie de dire que non.

CHANT CINQUIÈME. m

LE CURÉ, rerjaydant les majos dn coin de l'icit.

Il se prépare une fameuse danse. {Il chante.) Tu as une bouclie si petite que je voudrais la manger à la sauce tomate.

LE JEUNE HOMME, chante.

Mon âme danse au gré de tes yeux, au point que je n'y suis plus qu'à moitié.

PREMiER GUAPO.

Elle ne t'a pas reconnu?

TROISIÈME GUAPO.

Non : elle est très-préoccupée.

DEUXIÈME GUAPO.

Qui aime bien se souvient longtemps.

TROISIÈME GUAPO.

Elle a bien vite oublié.

LE CABARETIER

On me doit une pinte.

TROISIÈME GUAPO.

Versez- en une autre, je veux faire goûter votre vin à ce galant et à sa belle.

ADAM, à la Salada.

J'éloufCe! Salada, je .lésire quelque chose sans savoir quoi. Je n'ai plus de r^'pos

LA SALADA.

Je sais ce que tu as, moi : lu ne m'aimes plus, je le vois bien.

ADAM

As-tu remarqué ce poisson rouge que tu as chez toi dans un bocal, miniature d'étang dans lequel il tourne sans cesse le long du verre qui l'emprisonne : il regarde le soleil dont les rayons se glissent par la fenêtre et colorent l'eau des nuances de l'arc-en-ciel, il regarde les fleurs que la brise agite doucement, il écoute leur bruissement qui l'enchante^ l'éclat de la lumière et la beauté de la fleur le ravissent, et il nage plus rapidement dans sa prison de cristal pour jouir du spectacle qui éblouit ses yeux. C'est ainsi, mon adorée, que mon âme s'élance avec une ardeur insensée vers tout ce que je vois ; ce monde, cette lumière, ce ciel même, je voudrais y chercher des jouissances inconnues.

LA SALADA.

Ecoute-moi, ma vie : si tu m'aimais comme je t'aime, tout ce que tu cherches tu le trouverais en moi, et tu ignorerais ces angoisses. C'est ton amour seul qu'il me faut à moi pour charmer mes ennuis, c'est dans tes yeux que je cherche ma lumière, c'est sur ton front que resplendit mon ciel. Quand je suis à ton côté, je ne vois plus ni le soleil ni les cieux, je ne désire que toi, ce n'est qu'à toi que j'aspire. Je ne sais point dire de douces paroles, ma nature est rude et sauvage, je ne comprends rien à ce qui se passe en moi et j'ignore pourquoi je pleure : maudite soit ma douleur amère et maudite mon étoile qui ne m'a pas faite plus

CHANT CINQIIÉME. 48t

belle pour rendre ton amour plus grand! Maudit soit le jour, où je t'ai rencontré ! Qui aurait pu te voir sans apprendre du même coup à aimer passionnément.

ADAM

Lorsque les premières clartés de Taurore rougissent le pâle horizon, et que la nuit s'enfuit devant la lumière du jour, les oiseaux chantent dans la ramée leur cantique matinal et étalent leur plumage varié. Eh bien ! le plaisir^ la lumière, la vie,, l'amour s'échappaient à flots plus abondants de cette foule tumultueuse que j'ai vue hier, en me promenant à tes côtés, se répandre dans le Prado, affairée, joyeuse, bruyante et parée. Qui pourrait voir sans admiration ces riches toilettes, ces couleurs éclatantes, ces brillantes parures, tous ces chevaux, ces carrosses, toute cette magnificence, toute cette splendeur? Et l'élégance, le luxe de ces gens si altiers que tu appelles les grands seigneurs et les nobles dames, qui pourrait ne pas désirer de les égaler.

LA SALADA.

En est-il un parmi eux qui t'égale? Je donnerais le meilleur pour une boucle de ta chevelure.

ADAM

Pardieu! je suis fou, Salada, ou tu ne me comprends pas.

Troisième GVAPO, s'approchait au premlcy avec le hroC de vtu.

Va, fais ce qui est convenu et bois à leur santé. Les deux guapos restent en observation dans le coin oppose.

i88 LE MONDE-DlABLE.

PREMIER GUAPO, à Aifam et à la SaUtda.

Dieu bénisse les belles choses qu'il a créées et que je regarde en ce moment.

LA SALADA, d'un air délibéré.

Peste soit du niais !

PREMIER GUAPO.

Grand merci! un peu plus de politesse, ma chère, (à Adam) Allons mon garçon buvez un coup.

Adam toujours distrait ne le regarde pas.

LE PREMIER GUAPO, reprenant.

Et vous, ma fille ?

LA SALADA.

L'écume ne me va pas.

PREMIER GUAPO.

Que d'esprit I

se penchant vers son oreille.

Le galant est-il querelleur ?

LA SALADA.

Savez- vous les dix commandements ? Eh bien! rappelez-vous le cinquième.

PREMIER GUAPO.

Il m'arrive de les oublier sans le vouloir.

TROISIÈME GUAPO, ou second dans h- coin où ils sont aux agneti

Je crève de rage.

SECOND GUAPO.

Notre gaillard paraît en avoir trop pris. Groupe de danseurs.

PREMIÈRE MANOLA

Il me prend envie de tomber en faiblesse !

PREMIER JUNOLO.

Bravo, j'aime cette façon de parler.

LE CURÉ, chante.

Le noir chagrin n'a jamais tué un homme. Attendons de pied ferme les maux et les infortunes."

Ce sont les femmes qui tuent les hommes les meilleurs !

PREMIER GUAPO. à Adam.

Mon garçon auriez-vous perdu la parole ?

LA SALADA.

En voilà un fâcheux !

ADAM

Ne causons pas !

PREMIER GUAPO.

Est-ce que vous vous croyez offensé. J'en suis au regret.

ADAM, avec calme.

En voilà assez.

LA SALADA.

Voulez-vous qu'on vous parle clair ?

d90 LE MONDE-DIABLE.

PREMIER GUAPO.

Oui.

LA SALADA.

Vous êtes de trop ici.

PREMIER GUAPO, se gratte l'oreille d'un air Imiyerlurlahle et fait des contorsions bouffonnes.

Je n'entends pas à demi-mot.

TROISIÈME GUAPO, au second toujours en observation.

Le diable me tente, camarade.

DEUXIÈME GUAPO.

Allons, du cœur !

PREMIER GUAPO.

Mon sang bout !

DEUXIÈME GUAPO.

C'est le dépit.

PREMIER GUAPO.

Et cette coquine me fait sortir de mes gonds. Groupe de danseurs.

PREMIÈRE MANOLA

Monsieur le curé, vous devenez rauque.

SECONDE MANOLA

Ma fille, donnez-lui un caramel.

LE CURÉ

C'est ta vue qui me fait tourner la tête, ma colombe.

SECONDE MANOLA

Cela so voit.

LE CURÉ, chante.

Trousse ton jupon, saute et bondis! Quand tu te trémousses ainsi, mon âme s'envole et danse avec loi.

LE JEUNE HOMME, Chante.

Jésus! quelle jarretière! c'est une enseigne qui a cela de bon qu'elle ne trompe jamais.

LA SALADA.

Ainsi vous ne comprenez pas !

PREMIER GUAPO.

Vous voyez bien que non.

Adam se lève cl lui clreinl le bras avec force.

ADAM

Allons, que cela finisse!

PREMIER GU.VPO, portant la main au couteau.

Finissez-vous même, par le diable! vous m'avez démis le bras.

TROISIÈME GU.VPO, au second, en s\Hançant vers ie groupe.

Camarade, le sort en est jeté!

DEUXIÈME GUAPO, te suleanl.

L'affaire est en train.

195 LE 3I0NDE-D1ABLE.

TROISIEME GUAPO, se décotm-ant et se mettant en face de Salada.

Dis, mécliante vermine, me reconnais- tu ? eh bien!

voilà pour toi.

// lui porte un coup de couteau au visage sans l'atteindre.

LA SALADA,

Voici comment cela se fait !

Elle lui plante son couteau dans la région du cœur.

TROISIÈME GUAPO.

Le viatique! à l'aide! je suis blessé.

LE CABARETIER

Chez moi !

LE CURÉ

Moi je file.

// jette la guitare et se sauve à toutes jambes. Tous fuient précipitamment. Adam prend la Salada par le bras et sort avec elle par la porte de Carrière-boutique.

ADAM

Qu'as-tu fait?

LA SALADA.

Qucsais-je? Cours vite!

LE CABARETIER

Ils m'ont perdu !

La police arrive, la taverne se remplit de inonde.

Fin du tableau.

Amour, tu es toute l'àme; toute la vie de la femme qui se nourrit de ton illusion. Toi seul peut guérir les tourments de celle que tes traits ont blessée. L'âme inconstante de Thomme agitée en tous sens par des vents contraires, erre çà et là au gré de leur impulsion, et tu n'es que le caprice passager de son premier désir.

Une mer immense, qui promet au navigateur une douce brise, des flots paisibles et dans le lointain des rivages opulents, que l'imagination peut se peindre à son gré, et qu'une lumière éclatante dore de ses reflets chatoyants, la gloire et la richesse, voilà ce que l'espérance offre à son ambition, qui croît jusqu'au délire.

Oh! que la vie est belle aux jours de la jeunesse ! D'harmonieux concerts enchantent notre oreille, à nos yeux brille l'étoile qui nous sert de guide et la fleur exhale pour nous ses parfums enivrants. L'homme s'élance avec ardeur dans le monde comme l'aigle qui quitte son aire et prend son essor hardi vers le soleil à travers l'immensité des cieux.

Qui arrêtera sa course rapide ? Qui imposera une barrière à son entreprenante ardeur? Il dévore l'espace comme le taureau furieux qui bondit dans le cirque : parfois il renverse celui qu'il trouve sur son passage pour l'abandonner ensuite avec dédain. Oh! malheur à la femme qui se rencontre devant lui !

Comme le vent qui arrache une fleur de sa tige, il s'empare d'elle et l'enlève dans son transport amoureux, et dans l'ardeur insensée d'un délire toujours renaissant la rouvre de ses baisers et de ses caresses

passionnées. Il s'enivre de son parfum , il reffeuille sans pitié, et après avoir assouvi sur elle sa fureur amoureuse, quand elle a perdu son arôme et sa fraîcheur, il la jette dédaigneusement loin de lui.

Il reprend sa route, il va, il court, il se lance dans des aventures nouvelles à la recherche des pays inconnus cjue l'essor hardi de son imagination peut à peine lui faire découvrir : et avec une ardeur toujours nouvelle il va, il se précipite, il trébuche, il tombe, obéissant à la fantaisie qui l'entraîne et guidé par une trompeuse étoile.

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