CHANT VI
C'était une de ces nuits de fête, où le peuple se répand en groupes joyeux dans les rues, qui se remplissent d'un bruit confus de voix, auxquelles se mêlent les sons de la musique animant les danseurs.
Une heure venait de sonner, l'air était calme et le ciel sans nuages, la lune sereine inondait les hautes maisons de sa lumière argentée.
Un de ses pâles rayons se glissait en môme temps que la fraîcheur de la nuit, par la fenêtre entr'ouverte d'un balcon, dans un palais somptueux qui dressait fièrement sa façade imposante.
Des lampes d'or massif, des glaces de Venise, des sofas dont le velours blanc s'encadre de dorures, des sièges de nacre et d'ivoire, des draperies d'azur, tous les caprices variés de l'industrie humaine, des bas-reliefs, des dorures, des vases de porcelaine et d'albâtre, des tableaux, des statues, forment la somptueuse décoration d'une longue enfilade de salons magnifiques. Au loin un large escalier de marbre s'ouvre sur un jardin, digne d'être choisi par les fées pour leur séjour. La brise embaume les
appartements des parfums qu'elle a dérobés aux fleurs en les caressant de son aile.
Quelle est l'idole, l'heureuse divinité de ce temple magnifique? A qui appartient tout ce que la vanité a rassemblé à prix d'or dans ce superbe édifice ?
Belle et charmante à l'été de la vie, comme la lumière sereine du crépuscule, qui convie aux illusions de l'ainour, mais cachant peut-être au fond de son âme quelque peine amère, une femme est endormie sur un lit somptueux. Ses bras sont découverts, sa chevelure noire est éparse sur l'oreiller, ' sa gorge d'albâtre palpite sans voile.
Sa belle tête a glissé le long de l'oreiller et s'incline avec langueur ; peut-être que du fond de son âme blessée les songes s'élèvent comme un essaim confus et envahissent son cerveau inquiet.
Une lampe voilée répand sa lumière discrète;des bijoux, des ajustements sont épars çà et là sans ordre. Ici c'est une robe de dentelles, là une splendide parure de brillants, plus loin un diadème que rinde a enrichi de ses pierreries ; sur le sofa traînent des gants parfumés et une guirlande de fleurs déjà flétries, plus loin brillent des bagues précieuses, une écharpe brodée d'argent est jetée sur le tapis... Ne vous plaignez point, bijoux et parures, du dédain avec lequel elle vous a traités : elle a jeté loin d'elle avec un égal mépris, les plaisirs, l'espérance et l'amour !
Hélas 1 les premières années de la jeunesse se sont enfuies, et l'illusion s'est envolée à leur suite,
Le printemps est passé, et la fleur s'est fanée au soleil de juillet.
Son âme n'a plus qu'un désir, son imagination qu'un rêve, souhait insensé, délire trompeur dont elle poursuit vainement la réalisation en ce monde.
Son cœur, qui battait avec orgueil débordant d'espoir et de bonheur, a perdu la première fraîcheur de ses impressions, et ne trouve plus le plaisir où il le cherchait autrefois.
C'est en vain que sous les lambris dorés d'un appartement somptueux, ses membres trouvent le sommeil sur le mol édredon : son cœur veille et palpite toujours.
Tandis qu'il s'agite avec inquiétude, une foule de désirs et de souvenirs jettent le trouble dans son esprit, qui s'égare à la poursuite de l'ombre décevante du bonheur.
C'est en vain qu'elle s'efforce de trouver la paix du cœur dans la sévérité de la conduite; le sommeil peut clore sa paupière d'une main compatissante, mais son cœur reste ouvert à la souffrance.
Pendant qu'elle veille dans son palais magnifique, elle suit avec un ennui mortel la marche des heures, elle se précipite dans le tourbillon du monde, puis sombre et soucieuse, elle fuit ce tumulte fatigant.
Lassée de tout, elle réalise avec un empressement fébrile toutes les chimères qu'enfante son caprice; puis, lorsqu'elle a atteint le but qu'elle poursuivait
elle s'ennuie et se dégoûte de ce qu'elle désirait avec le plus d'ardeur.
Oh! dire qu'il n'y a dans le monde aucun savant, aucun chimiste qui puisse découvrir un remède à ses maux ! aucun artisan habile qui sache fabriquer un cœur!
Tous ces ajustements, ces écharpes, ces fleurs odorantes, ces bijoux épars çà et là, ces riches ornements apportés pour elle des pays lointains, à peine les a-t-elle regardés, qu'elle les a rejetés avec dédain. Tout ce qu'elle voit autour d'elle fatigue son âme et ses sens blasés.
Maintenant elle dort , et ses lèvres demi closes laissent entrevoir ses dents de perle, la respiration s'échappe péniblement de sa poitrine oppressée à chaque palpitation de son cœur brûlant.
Elle remue les lèvres et des nuages passent à chaque instant sur son front inquiet : ainsi le soleil qui descend à l'horizon se voile d'une brume épaisse, que ses rayons mourants percent avec effort.
Une larme furtive se mêle à un pâle sourire, comme une goutte de rosée tremble sur une feuille de rose, quand le souffle de la brise berce doucement la fleur.
Pourquoi ces angoisses, pourquoi cette respiration haletante? Pourquoi même en rêve ces soupirs douloureux? Pourquoi ne peut-on la voir si belle et si triste sans éprouver un serrement de cœur?
Cependant un homme à la mine féroce, aux allures ignobles et brutales, entra tout à coup dans l'appartement , un poignard à la main, et après avoir regardé autour de lui d'un air soupçonneux , il s'approcha silencieusement de la femme endormie : il la regarda un moment avec une attention inquiète, puis il sortit comme il était entré.
« Elle dort comme un loir, » dit-il à voix basse à d'autres hommes qui se trouvaient aux aguets et il ajouta en fermant son couteau : « A l'œuvre et dépêchons-nous ! »
Ils ouvrent et forcent les meubles avec une activité et une adresse silencieuses, le cœur joyeux de voir que le destin les favorise et les guide vers le but de leurs désirs.
L'un empile les objets que l'autre a détournés, celui-ci brise ce qu'il trouve et le rejette avec dédain^ celui-là fait son choix avec discernement, tandis que son compagnon lacère tout ce qui lui tombe sous la main.
Une convoitise insatiable, une cupidité brutale éclate dans leur anl avide qui ne cherche que de l'or, et ils détruisent des richesses dans leur soif d'en acquérir.
Au moindre bruit ils tressaillent et s'effraient, ils s'arrêtent un moment, tendent l'oreille, puis se remettent à la besogne.
Tandis qu'ils accomplissent dans le plus profond silence leur œuvre périlleuse , un bruit se fait
entendre tout à coup; surpris et irrités, ils portent leurs regards du côté où il a retenti.
Ils aperçoivent Adam, qui écoute avec un ravissement naïf et une joie d'enfant, le bruyant carillon d'une horloge qu'il vient de trouver.
Acteur indifférent de la scène qui se passe, il examine tout avec une candeur enfantine et s'abandonne tour à tour à l'espérance, à la surprise et à la joie.
Ici, il admire et veut toucher du doigt les couleurs éclatantes des tentures brodées, là il est ravi du poli et du brillant de la nacre et de l'ivoire.
Plus loin il s'émerveille de voir sur la muraille apparaître une forme magique, dont les yeux brillent doucement d'une flamme pure et céleste :
Ces formes aériennes, le génie de Murillo et de Raphaël en a trouvé le modèle dans les cicux, et leur pinceau a fait descendre sur la terre ses vierges divines, comme une céleste consolation.
Il vit uuj cavalier qui le regardait de son cadre où Van Dyck l'avait transporté tout vivant; son port était noble, sa tournure élégante et son regard hautain.
La fierté, l'arrogance de ce cavalier fit succéder Ja colère aux tendres sentiments qu'avait inspiré à Adam le beau visage de la madone pure.
Il fixa résolument sur lui ses beaUx yeux, où brillaient le feu de la jeunesse , et voulant provoquer
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son ressentiment, il s'avança vers lui et approcha la lumière de son visage.
Enfin il toucha l'image et se figurant que ce n'était qu'une ombre vaine, il s'éloigna avec dépit, en jetant pour adieu au portrait un regard farouche.
En se retournant, il vit un jeune homme bien fait à la tournure élégante et au fier maintien, qui s'avançait vers lui; il avait des yeux noirs et son beau visage lui parut ressembler au sien.
Il sourit et reconnut avec un plaisir inexprimable, sa propre image, qu'il n'avait jamais vue reflétée par une glace aussi pure et d'une dimension pareille.
Le cœur joyeux^ il se regarda et remarqua son accoutrement; puis revenant au portrait, il fronça les sourcils en comparant son costume au sien.
Il lui parut que ces habits lui siéraient mieux que ceux qu'il portait, et que cette longue épée était préférable à son poignard.
Puis il vit une nymphe blanche et nue, qui paraissait s'élancer dans les airs, balançant de ses mains délicates, une gracieuse guirlande dont elle s'aidait pour prendre son élan.
Cette forme douce et enchanteresse, que le ciseau du sculpteur a tirée du marl^re éclatant de Carrare, étonne et confond les sens par la grâce aérienne de son altitude.
Adam veut tout voir, tout toucher, tout examiner à
loisir, et dans le délire de son imagination exaltée, il croit être devenu grand seigneur.
Une espèce d'hallucination s'empare de lui, il croit posséder tout ce qu'il désirait avec tant d'ardeur, ces splendeurs, ces triomphes, ces carrosses, ces coursiers fougueux et indomptés, toutes ces rares et prodigieuses merveilles.
Il laisse là un objet pour en prendre un autre, il débouche un flacon de porcelaine dorée, et verse sur ses habits le précieux aromate qu'il renferme, puis il le laisse là pour s'occuper d'autre chose.
11 allume une riche cassolette qu'il vient de trouver, aussitôt l'appartement se remplit des vapeurs suaves de l'amLre. Il s'étend cur un fauteuil, pour jouir à son aise de ce délicieux arôme.
Plus loin des joyaux épars sur une table étincellent de mille feux. Il se pare d'une fleur en brillants et s'empresse d'aller se mirer dans la glace.
Candide comme l'enfant, il erre çà et là dans son ravissement, tandis qu'à ses côtés s'accomplit le crime dont il est le complice aveugle. Tout ce qu'il voit charme ses regards, tout ce qu'il touche excite sa convoitise.
Quand il eût échangé la chaîne du bagne pour les doux liens du premier amour, il trouva une nouvelle prison entre les bras amoureux de la belle Salada.
Puis le monde s'offrit à ses yeux avec tout l'éclat de sa joie et de sa riche parure, et celte vue fit naître en
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lui de nouvelles fantaisies, des désirs nouveaux qu'il brûla d'assouvir.
C'est là qu'il se figura trouver la liberté, comme l'enfant capricieux qui réussit à échapper aux tendres soins de sa mère, se croit libre désormais parce qu'il vagabonde par les champs ou les rues.
A peine eût- il entrevu l'indépendance, qu'il s'empressa de fuir la pauvre manola^ et dans l'enivrement de sa joie, il ne tarda pas à oublier la femme qui l'aimait et qui pleurait en l'attendant.
Ainsi regardant et examinant avec soin tout ce qui s'offre à ses regards, il s'arrête devant une magnifique horloge, il la touche pour chercher le moyen d'en tirer une jouissance nouvelle, sa main rencontre le ressort et réveille le mystérieux carillon.
A ce bruit inattendu, tous les bandits tournèrent la tête et le rouge de la colère leur monta au visage quand ils reconnurent que c'était Adam qui leur causait cette alerte. L'un d'eux mit la main à son poignard.
« Cloue-lui ta lame dans le ventre ! Maudite soit l'heure où cet imbécile est venu avec nous. — Vous vous échauffez pour peu de chose, Monsieur Curro, > répondit Adam à l'assassin.
Et il sourit avec une sérénité dédaigneuse en montrant le poignard. Le bandit fronça le sourcil en voyant ce sourire et ivre de rage s'élança pour frapper.
CHANT SIXIÈME. -i!27
La lutte allait s'engager, lorsqu'un cri perçant arrêta le bras du malfaiteur
« Halte -là, dit-il en se retournant, et parlons bas ! je m'en vais fermer la bouche à cette fernme. Que personne ne bouge, il n'y a rien à craindre. Rassemblez les bibelots et faites vos paquets. «
« A l'aide ! à l'aide ! » Tel est le cri d'angoisse, que fait entendre [en s'avançant dans le salon d'un pas chancelant, une femme admirable de beauté dans le désordre de sa toilette.
Elle s'approche, et à la vue des bandits, elle sent la voix expirer sur ses lèvres; elle exhale un soupir et gémissante, elle les regarde tour à tour de ses beaux yeux baignés de larmes, pour implorer leur pitié.
Ses larmes, en voilant l'éclat de sa prunelle, ajoutent un nouveau charme à la douceur de son regard, et l'oppression même de sa poitrine haletante semble lui donner une beauté de plus.
Les boucles éparses de sa chevelui'e voilent son visage inquiet, et la blanche main qui les écarte, donne un attrait de plus à cette image de l'angoisse.
Sa voix sympathique, perdue en longs soupirs, pénètre jusqu'à l'âme; ses doux accents frappent le cœur d'Adam comme autant de traits lancés pai' la main de l'amour.
Il se sentit ému de pitié en voyant son affliction. Ce beau visage inondé de larmes, ressemblait à un ciel de printemps, que le soleil illumine pendant l'ondée.
Quel est l'œil éteint que l'aspect de la beauté ne ferait revivre ? Quel cœur de pierre ne s'attendrirait devant le regard qu'une femme éplorée élève vers les cieux ?
Les bandits l'entouraient, et leur trouble se manifestait sur leurs faces stupides. Elle était prosternée à leurs pieds, et belle au delà de toute expression, elle tendait vers eux ses bras suppliants.
« Silence, pardieu ! dit le chef en lui saisissant rudement le bras. Mettez-lui ce mouchoir sur la bouche et nouez-le par derrière : qu'elle se parle à elle-même, si elle veut parler. »
En disant ces mots le chef appuya sa main calleuse sur la bouche de l'infortunée, tandis qu'un de ses compagnons s'approchait d'elle en pliant son mouchoir.
Adam regardait tour à tour cette dame si belle et si affligée, puis le groupe ignoble dont l'impure haleine souillait tant de beauté.
Quand il vit le bandit lui poser brutalement la main sur la bouche, il sentit une colère généreuse s'emparer de lui et la soif ardente du combat s'allumer dans son cœur.
Il tira son couteau, s'élança d'un bond au milieu du cercle, et saisissant le chef à la gorge, il le renversa à ses pieds.
Sa droite, armée du couteau, décrivit un cercle rapide, et la troupe étonnée à son aspect, recula de deux ou trois pas.
Qu'il était beau dans sa noble ardeur, le vaillant jeune bonime : Tcmotion pointe sur son visage, le feu de" ses regards, le froncement de ses sourcils irrités ajoutaient ù la mâle beauté de ses traits courroucés.
Que de grâce dans la hardiesse de son maintien ! Les veines du front dilatées, la tête rojetée en arrière, il laissait flotter sur ses épaules les longues boucles de sa chevelure.
Affolée de terreur, la dame pleurait à ses pieds, et dans l'excès de son angoisse elle embrassait en tremblant ses genoux. Ses adversaires, trahissant leur rage par des gestes féroces, l'entouraient en levant sur lui leurs couteaux et menaçaient sa vie de toutes parts.
Le jeune homme, transfiguré par son audacieuse résolution, ressemblait à un génie fabuleux apparu au milieu de cette scène de pillage et de désordre.
Gomme la vipère qui se dresse sous le pied qui l'a foulé, le misérable se relève les dents serrées, ivre de vengeance et le couteau à la main.
Tous se précipitent sur le jeune honmie, mais il les évite et parvient à s'adosser à la muraille.
Retranché dans son angle, l'œil alerte, il repousse leur première attaque, puis il reprend l'olïensive et à chacun de ses bonds, son poignard fait une victime.
La lutte se poursuit au milieu d'un silence qu'interrompt seul quelque sourd rugissemcjit, quelque malédiction étouffée, et sans relâche la tourbe vile s'acharne sur Adam.
A les voir se ruer sur lui avec une rage inassouvie, on dirait une meute de chiens féroces bondissant autour du sanglier, qui les attend, les soies hérissées et baissant ses terribles boutoirs.
Ils s'acharnent sur lui, le harcèlent de toutes parts, tandis que l'animal irrité, d'un coup de ses formidables défenses, fait de temps en temps un cadavre du plus audacieux.
C'est ainsi que les bandits se ruent sur Adam... ou plutôt cette image est trop faible, leur fureur est plus atroce, leur soif de vengeance plus ardente et leur acharnement augmente à mesure que le combat se prolonge et s'échauffe.
Gomme un léger chevreuil , qui franchit d'un bond les ravins et parait voler dans les airs, il s'élance chaque fois qu'il voit un coup à porter, et revient à la muraille après avoir frappé.
Il pénètre dans leur groupe, s'y fraie un passage, se glisse, se dérobe ; déjà leur poitrine haletante ne leur permet plus qu'avec peine de soutenir la lutte.
Il blesse l'un, étend l'autre à ses pieds, pare avec agilité tous les coups qu'on lui porte, et marque, à la mode du bagne, tous ses adversaires au visage.
Déconcertés par la rapidité de ses mouvements, les uns se retirent du combat, d'autres se laissent tomber épuisés do lassitude. Soudain un bruit de voix qui s'approchent vient redoubler leur épouvante.
CHANT SIXIÈME. i^\
- La justice, la justice ! r. s'écrient-ils et à l'instant ils suspendent la lutte, s'élancent vers le balcon, Adam les suit, car du moment qu'il a entendu ce mot de justice, il n'a plus (ju'une idée, celle de fuir.
Mot fatal ! C'est peut-être le premier qui ait frappé son oreille; il a eu le temps d'en pénétrer sa mémoire sous le toit hospitalier de la prison, et ne l'a jamais oublié depuis, pas même en rêve.
A ce mot de justice, il oul^lia tout : l'appartement somptueux où il se trouvait, ce hnc et cette richesse qui l'avait charmé, cette dame si l)e]le enfin et qu'il avait défendue avec tant de courage, et d'un bond il s'élança du balcon dans la rue.
Tous l'imitent les uns après les autres, sans penser au dan^îer sans mesurer la hauteur, chacun se sauve comme il peut et ne s'inquiète pas de ce que devient son compagnon.
Il s'en trouva un, ((ui plus expérimenté que les autres, et conservant tout son sang-froid dans ce péril imminent, fit main basse sur le premier paquet qu'il rencontra sans égard à la notion du tien et du mien, enjamba le balcon avec une prudente agilité en serrant son butin contre sa poitrine et toucha le pavé au moment où l'on pénétrait dans le salon.
L'histoire raconte que notre intrépide jeune homme, quand il eut sauté du haut du balcon, se
trouva clans une rue obscure, qui lui était complètement inconnue. Peu familier encore avec la topographie de Madrid, il parcourut deux ou trois rues à l'aventure. 11 ne tarda pas à se rassurer, et après avoir regardé derrière lui pour voir si personne ne le suivait, il se remit à marcher d'un pas tranquille, sans savoir où il allait.
Tout à coup son oreille fut frappée d'un bruit de danse qui partait d'une maison voisine, il se dirigea aussitôt de ce côté. On entendait une rumeur confuse de voix et d'instruments de musique, à laquelle se mêlait le cliquetis joyeux des verres et des bouteilles; les accords de la guitare accompagnaient une voix qui chantait sur le rhythme la3cif,que marquait le piétinement des danseuses.
Il tourna le coin et vit à sa grande surprise qu'une des fenêtres de la maison où retentissaient ces bruits de danse et de fête, était grande ouverte, dans une chambre triste et solitaire un cercueil était posé entre deux flambeaux de cire jaune, dont la flamme lugubre éclairait le cadavre d'une jeune femme, que la mort même n'avait pu dépouiller do ses attraits. Son visage portait encore le sillon profond et douloureux, que l'âme y avait laissée en se dégageant de la matière dans les dernières convulsions de l'agonie. On y remarquait aussi la souillure indélébile de la main profane qui lui avait ravi la suave fraîcheur de l'innocence, comme on voit sur les feuilles d'une rose, les traces du pied brutal qui l'a foulée dans la boue.
Une pauvre vieille femme, veille auprès du cadavre et le couvre de ses baisers, comme si elle s'efforçait de