CHANT SI\II->1F
le rendre à la vie. Au milieu de ses larmes, elle oublie jusqu'au bruit de iete qui retentit dans l'appartement voisin et vient troubler la paix sinistre de la chambre mortuaire; à chaque baiser qu'elle donne à la morte, elle lui parle et lui donne les noms les plus tendres ; parfois la porte de la salle de l)al s'ouvre tout à coup et livre passage à une troupe de jeunes gens qui sans respect se pressent autour du cercueil, raillent sans pitié la malheureuse vieille et insultent par leur curiosité impudique et leurs indécentes plaisanteries, à l'image triste et glacée de la mort.
C'est un spectacle étrange que de voir la vieille, au milieu de son affliction profonde et sincère, tendre avidement sa main ridée, donner de petits noms d'amitié à ces jeunes libertins ; essuyer ses yeux rougis et gonflés par les larmes, interrompre ses soupirs pour faire une addition, puis s'abandonner de nouveau à sa douleur.
Pendant ce temps, on continuait d'entendre dans la salle voisine, le bruit des voix, des chants, des rires, les sons de la guitare, le tumulte de la fête et le vacarme délirant de l'orgie. Appuyé aux barreaux de la fenêtre, Adam regardait cette scène étrange avec une curiosité mêlée de pitié, il suivait de l'œil la triste vieille qui se donnait tant do peine pour être agréable à ses hôtes, tout en baignant de ses larmes amères le cadavre de celle qu'elle paraissait aimer de toute son âme, il s'étonnait de ces bruits de fête, et de danse qui se mêlaient à ces gémissements.
Il lui prit une envie de savoir quel était l'événement ^ue les uns célébraient avec une gaieté si bruyante,
234 LE 3I0NDE-DIABLE.
et qui faisait verser à la vieille des pleurs si amers. Il frappa à la porte, qui fut aussitôt ouverte par une jeune fille à mine effrontée, dont le corsage était décolleté, les vêtements en désordre et dont toutes les allures avaient je ne sais quoi de provoquant et d'impudique.
Dans la salle où il entra, il distingua à travers la fumée épaisse des cigares, qui voilaient à demi les objets, une table autour de laquelle six hommes étaient assis ayant chacun une femme à son côté. Tous rivalisaient d'abandon dans leurs poses, tous buvaient, criaient et se démenaient à l'envi. L'un vide son verre, l'autre chante, celui-ci vocifère, celui-là dans la folle ivresse de l'orgie jette au loin les coupes et les bouteilles ; le visage coloré des femmes, le désordre de leurs toilettes accuse l'effet croissant des fumées du vin. Ne sachant plus ce qu'il fait; l'un s'étend de son long sur le plancher, l'autre entraîné avec sa compagne par le rhythme d'une danse échevelée, tourbillonne avec elle autour de l'appartement, jusqu'à ce que heurtant du pied le corps de l'ivrogne, ils s'abattent sur lui en riant aux éclats ; un troisième se verse tranquillement de larges rasades ; plus loin d'autres se disputent, d'autres encore sautent et gambadent comme des poulains fougueux qui ont rompu leurs entraves et bondissent follement à travers la campagne; un dernier accablé par l'ivresse, se parle à lui-même dans un demisommeil.
L'une des filles s'approcha d'un air prévenant du nouveau venu, et l'appelant tout d'abord : mon beau garçon, lui demanda ce qu'il désirait. " Mon cœur,.
CHANT SlXIfiMi:. 235
lui répondit Adani^ je voudrais bien, s'il n'y a point d'empêchement, parler à cette vieille qui est dans la chambre voisine à veiller la trépassée. — Hélas! c'est sa fille : elle est morte à six heures. Nous en avons eu bien du chagrin, car nous l'aimions tant que nous sommes. Dieu lui fasse paix ! C'était une rose : être si belle, et mourir si jeune ! Voyez-vous cela ! la pauvre Lucie ! dona i\Iaria a bien raison de pleurer. Entrez par ici. „ Elle ouvrit une porte et Adam se trouva en présence de la mère éplorée. Il voulut parler, mais à la vue du cadavre il ne sut plus que dire. Il règne autour d'un corps mort une telle atmosphère de solitude et d'oubli, un abandon si profond, lorsqu'il gît sans mouvement, sans voix, sans volonté, les liens qui l'attachaient aux autres hommes sont si complètement brisés, que la pensée s'efforce en vain de sonder ce ténébreux mystère, et interrompant son sujjlime essor, cherche un refuge dans le cœur en étouffant un soupir.
Adam contemplait ces tristes dépouilles que la vie animait la veille encore ; il ne pouvait détacher du cadavre ses yeux fixes, ni son âme qu'emplissait une douloureuse angoisse. Son esprit se troublait et s'abîmait dans cette contemplation, tandis qu'une douleur muette et inexplicable lui paralysait les sens, perdus dans le vide insondable du néant.
Dans le désordre de ses idées, il oublia le lieu où il se trouvait. Il regardait silencieux et immobile, sans donner d'autres signes de vie que les soupirs qui lui -échappaient de temps en temps.
La malheureuse vieille parut trouver quelque consolation dans sa douleur profonde, à voir ce jeune
homme inconnu s'affliger et pleurer avec elle. Elle rompit le silence, et d'une voix dolente qu'entrecoupaient ses sanglots.
« Ah! monsieur, dit-elle, elle n'avait que quinze ans, telle que vous la voyez là !... Ma fille !
— Bonne femme, lui dit Adam avec douceur en revenant à lui, comment se fait-il qu'au milieu d'une affliction si amère, d'un deuil si profond, vous permettiez ce vacarme et ces danses, si déplacés dans un moment où votre cœur blessé devrait être tout entier à sa douleur ? — Hélas ! répondit la vieille désolée, il faut bien vivre ! Ces messieurs n'ont rien de commun ni avec moi ni avec mon chagrin. Qu'ils prennent leur plaisir où ils le trouvent : tandis qu'ils couvrent de baisers le sein brûlant de ces folles créatures, je puis du moinS; le cœur plein d'angoisse dans son agonie solitaire, baiser les lèvres muettes et glacées de mon enfant. Ma fille ! Ma fille ! Tu étais trop bonne pour ce monde ! Dieu t'a rappelée à lui. Ma peine est bien dure, et pour être juste, mon châtiment n'en est pas moins cruel. »
Elle dit, et la voix lui manquant dans l'excès de sa douleur, ses plaintes devinrent des sanglots, et des torrents de larmes coulèrent le long de ses joues pâlies.
« Bonne mère, lui répondit Adam, je suis trop novice dans le monde pour savoir ce que c'est que la mort, mais je me demande qui a pu vous enlever dans sa colère celle qui était la consolation de votre existence,.
N'y a-t-il aucun moyen de lui rendre la vie? Si mon souffle éteint ce flambeau, il suffit de l'approcher d'une autre flamme pour le rallumer aussitôt : n'y a-t-il pas de flambeau auquel on puisse rallumer la flamme qui faisait vivre cette jeune fille? le souffle glacé de la mort l'a-t-il rendue immobile et froide pour jamais ? peut-être étes-vous pauvre.... Gela s'achète sans doute à prix d'argent... Vieille et faible comme vous êtes, les ans ont abattu votre énergie première et peut-être l'elixir de vie se trouvet-il bien loin d'ici : dites-moi où il est, où on le cache, j'y courrai. Le monde a des trésors : je lui en déroberai de quoi acheter la liqueur de vie. Alors vous verrez briller de nouveau la flamme éteinte et vous pourrez sèchor vos pleurs. Dites-moi où je trouverai le feu qui rendra l'éclat à ces yeux éteints, l'eau salutaire qui fera reverdir cette fleur fanée ? r>
Adam avait prononcé ces paroles avec un zèle si fervent, avec tant d'enthousiasme et une foi si profonde, que malgré son abattement la vieille leva les yeux sur lui et le regarda avec une avide curiosité, u. Le pauvre garçon délire ! Si la vie pouvait s'acheter, que ne ferait pas cette malheureuse vieille que tu vois ici, pétrifiée, pour voir se rouvrir pendant une heure, pendant un seul moment, ces yeux célestes, pour entendre une fois encore la douce voix de l'enfant de son âme? Quel crime hésiterait-elle à commettre, quel châtiment ne braverait-elle pas pour sentir une fois encore ce cœur battre sur le sien ? Ne sais-tu pas que prendre une fille à sa mère, c'est lui arracher les entrailles ? Pour lui donner un baiser, un seul, pour la serrer im in-
staiit dans mes bras et mourir ensuite, je parcourrais le monde entier en demandant l'aumône, pieds nus, les yeux en pleurs ; j'inspirerais de la pitié à toute la création et j'attendrirais jusqu'aux pierres par l'excès de ma douleur.Oh ! ma pauvre Lucie! la mort qui t'a ravie à mon amour, a arraché du même coup de ma poitrine ce cœur habitué depuis si longtemps à l'infortune et au chagrin. Heure fatale, heure maudite à jamais, où cet homme la vit et la trouva belle ! ! Dieu me l'a donnée. Dieu me l'a ôtée: que faire à cela !.... „ Et les pleurs s'étant taris clans son œil brûlant, elle exhala par un soupir l'angoisse de son cœur déchiré.
Adam sentait ses idées tourbillonner confusément dans son cerveau et ne parvenait point à s'expliquer les sentiments qui troublaient à la fois son esprit et son cœur. — Dieu me l'a donnée. Dieu me l'a ôtée ! — Voilà les mots qu'il répète dans la fiè^-re qui l'agite, et à mesure qu'il s'efforce de pénétrer ce ténébreux mystère, il sent croître son anxiété et une torpeur étrange envahir son intelligence.
Quel est ce Dieu tout-puissant qui habite les régions des cieux, et tantôt inonde la terre de joie, tantôt lui prodigue d'une main cruelle et impitoyable, l'angoisse et la douleur? Partout l'on entend prononcer son nom, à toute heure les hommes l'invocjuent, parfois avec l'accent de la plainte et de la supplication, parfois avec celui de la malédiction et du blasphème. C'est ainsi qu'Adam suivait le fil de sa pensée sans parvenir à la comprendre. Accablé par cette pénible préoccupation il haussa les épaules ; des doutes sans
CIIAM SIXIÈME -):{<)
nombre; nés do son igftoranco et de sa candeur, plul(3t que des peines et des souflrances de son ànie, assaillirent son esprit, que troublaient mille visions confuses, et pour la première fois, il sentit l'ardente aspiration qui brûlait au fond de son cœur prendre l'essor vers des régions inconnues.
« Bonne mère, dit-il naïvement, pourquoi n'allezvous pas, dans votre douleur, les cheveux épars, les yeux rougis de larmes vous prosterner devant Dieu ? Ah ! s'il vous voyait comme moi pleurer à ses pieds, s'il entendait les accents déchirants de cette plainte lamentable qui s'exhale du fond de votre âme, s'il pouvait suivre comme moi sur vos traits flétris, les traces de cette douleur profonde qui a pris possession de votre cœur : pourquoi, dites-moi, pourquoi no rendrait-il pas sa fraîche couleur et son parfum suave à la rose qu'un vent mortel a desséchée ? Viens avec moi, pauvre femme, allons ensemble pleurer tes peines à ses pieds, il nous accordera son appui tutélairo ! Dirigeons nos pas vers la fontaine d'où coule la source inépuisable de la vie éternelle, et nous y puiserons la puissante et mystérieuse liqueur. Essuie, bonne femme, essuie tes pleurs inutiles, vois renaître ton espoir et avec lui ton énergie première, présente à Dieu le tableau de ta solitude, de ton aflliction et de ton agonie, élève jusqu'à lui ton humble prière : tu ne le trouveras point, crois-moi, sourd à tes supplications, ni insensible à tes larmes. >
La vieille cependant leva les yeux au plafond, et marmotta entre ses dents quelque sourde malédiction, — à moins que ce ne fût une prière. — Le plus
5i0 LE MONDE-DIABLE.
endurant arrive parfois au ])out de sa patience, et, rechignant comme un dogue, se donne à tous les diables et exhale son humeur par un blasphème sonore : mais le mal se répare en ajoutant en manière de correctif : que Dieu me le pardonne ! Moi-même je m'en suis tiré bien souvent de cette façon, lorsqu'il m'arrivait de jurer dans un moment d'impatience, et je suis, pardieu ! bien persuadé que le diable m'aurait emporté, si je n'avais pas formulé un petit jurement, car c'est la meilleure manière de soupirer quand nous étouffons un sentiment au fond de notre cœur, et qu'il faut coûte que coûte que celui-ci se dilate aux dépens de notre esprit. Il soulage encore mieux nos ennuis, quand on l'accompagne de quelque prière bien humble : ainsi aux soupirs mélancoliques d'une douce romance, se mêlent les sons harmonieux de la lyre. C'est un moyen d'avoir, comme on dit, deux cordes à son arc, car si l'aide de Dieu vient à nous manquer, nous pouvons toujours compter sur celle du diable. Je permets à chacun de faire à sa guise et ne donne de conseil à personne : de même que le plaisir et la tristesse vont toujours de compagnie dans ce bas monde, comme les fleurs et les broussailles qu'entraîne pêle-mêle le courant d'un fleuve impétueux, de même il arrive qu'une prière et un blasphème vous échappent dans le même moment. Je me borne à raconter ce que j'ai observé et si les hommes sont impies et assaisonnent leurs oraisons de quelques jurements, ce n'est pas ma faute. Témoin cette vieille, dqnt on nous raconte qu'elle alluma un jour deux cierges à S*-Michel et deux autres au diable étendu à ses pieds, afin que si l'un ne la secourait point dans sa détresse, l'autre du moins vint à son aide.
Mais, vive Dieu, je vous jure que je commence à me fatiguer de marcher ainsi à la suite d'une idée et de raconter mon histoire tout d'une lialeine, sans me livrer à mes chères digressions, et sans m'arrèter de temps en temps à débiter des réflexions morales; entin je suis fatigué de la sagesse, do la gravité et de la méthode que j'ai fait régner dans ma narration . OlicHg chose fastidieuse que Tordre ! et quelle folie que l'excès do logique ! Foin de la littérature et de tous ceux qui s'amusent à calculer les proportions de la figure humaine et à en mesurer les perfections au compas.
N'entendez-vous pas la grande harmonie de l'univers, ce concert où le bruissement des feuilles et des fleurs que le vent agite se mêle à la plainte mélodieuse des ruisseaux, au joyeux cri -cri du grillon, au coassement monotone de la grenouille et à la douce cantilène du rossignol amoureux? Ne voyez- vous pas les nuages d'argent et d'or qui émaillent l'azur des cieux, la lune si blanche au milieu de son cortège d'étoiles qui scintillent dans l'ombre ? et à l'horizon lointain, où les dernières lueurs du jour luttent contre les ténèbres envahissantes, se dé'-ouler les voiles noires de la nuit, que frangent encore quelques reflets splendides? Ne voyez-vous pas le crépuscule et la nuit?.... Eh bien!... mais : Me voikà aussi essoufflé que l'homme qui a gravi pc'niblcment une âpre montée, et je veux profiter de cette prière ou de ce blasphème que la vieille a marmotté entre ses dents, pour prendre congé d'elle et de mon sixième chant.
Fin ou chant sixième.