LAN(U
0 fils de Gain, ta folle présomption et ton orgueil impie sont gravés sur ton front. Tes pensées vagues et confuses, qui y flottent comme des nuages poussés par des vents contraires, le sillon de feu c|ui le laboure par intervalles comme un pâle éclair, reflet de la lumière divine, font reconnaître en toi le poète dont l'âme inquiète est en lu; te avec le corps! Oui c'est bien toi, le fils rebelle mais généreux, de Gain!
Poète, toi qui es plus grand que les rois, toi qui ne reconnais d'autres lois que celles qui te sont dictées par ton sentiment et ta conscience, toi dont la pensée en délire no craint pas de sonder les desseins impénétrables de Dieu, toi don! l'âme répond comme un écho à tous les bruits du monde, à toutes ces graves ou douces harmonies , toi qui trouves la parole trop basse, trop froide, trop bornée pour exprimer ce que tu sens, toi enfin, qui t'agito> sans relâche dans une insomnie, un délire, un vertige éternel, tantôt emporté par une espérance que tu as peut-être forgée toi-même , à la poursuite d'une illusion décevante, tantôt versant des larmes amères et demandant grâce , accablé par le fardeau de tes souvenirs, tantôt révolté contre la divinité que tu braves avec l'obstination et la rage du désespoir : lève-toi, et brise enfin ta chaîne : élève jusqu'aux régions célestes ton âme pleine d'un noble orgueil ! Vois passer pêle-mêle à tes pieds et se refléter dans le clair miroir de ton âme les sceptres, les couronnes, les tiares, la richesse et la beauté, la fange immonde, ce f[u'il y a de plus splendide et ce (|u'il y a de plus abject !
LE POÈTE
Oui, donne-moi pour coursier le noir aquilon : mon esprit traversera les plaines éthérées, mon âme remplira l'immensité du vide ! Que la foudre éclate sur ma tête ! les pieds dans l'abîme, j'élèverai le front jusqu'au trône de Dieu, je contemplerai le créateur de l'univers et à sa lumière j'allumerai le flambeau de mon intelligence !
0 ange, j'ai marché confondu dans la foule, mon orgueil a dédaigné les titres et les honneurs ; le rayon splendide de la poésie environnait peut-être mon front d'une auréole, et cette marque divine me distinguait du commun des hommes el m'élevait peutêtre au-dessus d'eux !
Un sentiment vague et indéfinissable, étheré comme la brise légère du verdoyant avril, s'agitait dans mon esprit inquiet et s'exhalait comme un gémissement plaintif, comme un soupir qui n'éveillait d'écho que dans mon cœur. Où trouver une parole, un cri, un sanglot pour traduire ce mystérieux langage de la pensée, ce mouvement, ce tumulte, ce vertige de l'âme? Je m'en prenais au monde, j 'élevais ma plainte vers lui ; mais le monde poursuivait sa marche indifférente, sourd à ma faible voix, à ma vaine lamentation ! Oh ! mes tristes gémissements se perdaient comme un son imperceptible dans le bruit immense de ses tempêtes, dans la grande voix de son agonie !
Le grain de sable, la plante, le vil insecte, la bête fauve qui épouvante Jo désert de son rugissement, l'aigle altier qui s'élance au delà des nuages pour contempler le soleil en face, tous faisaient entendre leurs lamentations plaintives, tous exhalaient leur
douleur, leur amertume' éternelle. Ce monde est un tissu de deuil et de misère!... On entendait soupirer l'eau des fontaines, le vent prcmissait dans la cime des arbres, les vagues murmuraient leurs plaintes monotones, les aquilons poussaient des rugissements de douleur.
CHANT I. — Note 1.
On voudrait pouvoir clTacer de l'œuvre d'Espronceda celle slrophe, où il prodijriic le sarcasme cl rontratrc à l'un des hommes, dont l'Espagne du dix-neuvième siùclc peut s'honorer au plus juste tilre.
Tant de liel cnlrc-t-il dans l'àme d'un poète?
Mais non, Espronccda, n'était point poète quand il a écrit CCS lignes ; ce n'était qu'un homme politique, un ultra-radical, et l'on sait à quel point les opinions extrêmes exaltent les passions cl alTaiblisseut le jugement.
Né à Oviedo le 26 novembre IT-sti, d'une famille de vieille noblesse asturienne, le comte de Toreno n'avait'quc vingtdeux ans lorsque la grande insurrection nationalcde 1808 vint lui ollVir l'occasion d'entrer dans la vie i)oliti(iue. Elu membre de la junte provinciale des Asturies, il fit partie de la députalion qui se rendit à Londres poiu' solliciter l'appui de l'Angleterre en laveur de la cause de l'indépendance. A sou retour, ses concitoyens lui conlicrenl un mandat de représentant aux Certes de Cadix, cl il prit une part active aux travaux de cette assemblée, ([ui légiférait sous le canon de l'ennemi, cl notamment ù l'i'laboralion de la fameuse constitution de 1812, la |)remière en date cl la plus libérale de cette demi-douzaine de <'harlcs, (pie l'Esicignc a vu successivement s'élever et s'écrouler depuis trois (piarts de siècle.
Exilé à deux rci)riscs par la réaction , sous le règne de i'crdinand Vil , il rentra dans la vie i)oliti(|ue chaque fois (lu'un vent de liberté le ramena dans sa patrie. H fut successivement député, minisire, et enlin ambassadeur à Paris. Louis-Philippe, qui se connaissait en hommes , lui témoigna toujours une estime particulière, cl l'atlmil fré(iucmment dans son intimité.
11 mouriil siibitemenl au sortir dune entrevue avec le roi des Français le 16 Aoùl 1843.
Son Histoire du soulèvement, de la révolution et de la guerre d'Espagne, n'est peut-être pas un monument élevé par le génie, mais c'est à coup sur un bon livre écrit par un homme estimable. 11 s'y montre conslamment narrateur fidèle et juge impartial. L'indignation patriotique est bien naturelle quand on raconte des événements connne le guet-apens de Bayonne, et l'agression déloyale qui le suivit; mais jamais elle n'entraîne Toreno au delà des bornes de la modération. On peut regretter ([u'il ait sacrifié jusqu'à un certain point la peinture de la société, au récit trop circonstancié des opérations militaires; mais ces campagnes, ces sièges et ces batailles sont racontés avec tant de vérité et de vie, et laissent, — chose rare ! — un souvenir si net et si précis, qu'on ne peut lui savoir mauvais gré de s'être un peu étendu sur ces épisodes glorieux. Le récit de la batadle de Bailen, celui des deux sièges de Sarragosse et de la défense héroïque de Girone, sont des pages dignes des plus grands historiens.
Le style est toujours claii, précis et élégant, et ne prête à la critique que par une certaine alTectalion dans l'emploi de locutions et de tournures archaïques. A l'exemple des anciens, Toreno s'est plus préoccupé do la ligne que de la couleur, que l'on pourrait trouver un peu terne chez lui, quand on est habitué aux brillantes peintures des historiens anglais et américains.
Sa mort prématurée a conté à l'Europe littéraire,une Histoire de l'Espagne sous la domination de la maison d'Autriche, pour laquelle il avait recueilli de nombreux documents.
CHANT III. — Note 2.
Il ne faut pas oublier qu'Espronceda écrivait ces lignes peu d'années après la suppression des couvents, qui eut lieu sous le ministère de Mendizabal. L'Espagne fut alors couverte de ces moines décloîtrés et défroqués, (jui ont fourni à F'ernan Caltallero le type de Fray Modeste de la Gaviota et celui du iiadrc Duendia de l'Etoile de Vandali. Ils faisaient triste ligure dans une socii'lé avec laquelle ils n'avaient plus de lien, et vivaient maigrement de la petite pension (pie leur servait l'Étal, en compensation des biens qu'il avait nationa-
lises. 11 ne faut pas Iciii' en vouloir, si, dans ces condition^ ils ont regreito parfois la paix et l'abondance de leurs couvents.
CHANT m. — ÎSOTE 3.
Dévouemonl. Ce nio! est en français dans le texte. La langue espagnole, si riche d'ailleurs, n'en possède point l'équivalent exact. Remar(|uons, en passant, qu'il en est de même pour rêverie, regret, souhait, et dans un autre ordre d'idées, pour paysan et bourgeois, qu'on ne peut traduire (|ue par à peu près.
CHANT V. — Note 4.
On désigne à Jladrid sous le nom de manolos et. do manolas, les ouvriers et les grisettes endimanchés. Les majos sont des Andalous en costume national. Le nom de guapo s'applique h une espèce d'élégant de bas étage, pilier de taverne, habitué de bals publics, fainéant et querelleur. Ce type n'a pas de nom propre en français, ce qui ne veut pas dire qu'il soit inconnu en France.
Je me suis vu forcé de faire usage de ces mots, qui n'ont point d'é(iuivalents dans notre langue- C'est une licence qu'il faut, à mon avis, limiter aux cas d'absolue nécessité. Beaucoup d'écrivains, traducteurs, romanciers, ou auteurs d'impressions de voyage en ont jugé dilVéremmont, séduits par la sonorité et l'énergie des vocables castillans, ils ont saupoudré leurs pages, non-seulement de mots qu'il leur aurait été très-facile do traduire en français, mais d'exclamations, qui ne sont pas toujours de fort bon goiU, de locutions, de proverbes cl de phrases entières.
Monsioiu' Victor Hugo, qui ne se oonti^nlo malheureusement pas toujours de dépasser ses contemporains par le génie, n'a pas voulu rester en arrière sur ce point, et dans les Travailleurs de la Mer il fait causer pendant plusieurs pages deux contrebandiers espagnols dans leur langue maternelle. Un pas de plus, et nous arrivons au roman polyglotte.
CHANT V. — ^NoTE 5.
Guerra à Los cueros,
Porque matando moros
Se gana cl cielo.
11 y a ici un jeu de mots intraduisible. Le mot ciiero en espagnol se dit à la fois de la peau humaine et des outres où l'on conserve le vin.