CHŒUR DE DEMONS
Voguons! Voguons! Quenotreesquif nous emporte à travers les airs, les nuages et les brouillards; traversons les épaisses ténèbres, foncions les vagues de la flamme et les flots de l'océan !
Voguons! Poussons notre course jusqu'aux bornes de l'univers! Libres enfin, les démons brisent aujourd'hui les portes de leur triste prison, et, au bruit des rires et des chants, au fracas d'une éclatante musique, les danuiés se réunissent pour célébrer un baïKiuct infernal.
LE POÈTE
Quelle est cette rumeur lointaine (jui est venue troubler le silence et la sérénité de la nuit noire?
60 l.E MONDE-DIABLE.
Est-ce le galop d'un cheval léger lancé à toute bride, ou l'âpre rugissement d'une bête fauve affamée? Est-ce peut-être le sifflement de l'aquilon?
Est-ce le grondement du tonnerre roulant répété au loin par l'écho des profondes cavernes? Est-ce l'océan soulevé et menaçant comme l'ange rebelle le trône de son Dieu ?
Un brouillard épais couvre le ciel et se peuple d'esprits sans nombre, qui, semblables à de légères vapeurs, errent dans l'espace, et s'y croisent en tous sens.
Ils tournent, gravitent, se joignent et se séparent, se cachent pour reparaître ensuite; ils errent, volent, passent, fuient, reviennent, croissent et décroissent; parfois ils se teignent de mille reflets, parfois ils se perdent comme une fumée qui s'évapore dans l'ombre; tantôt ils m'entourent en décrivant dans les airs des danses fantastiques.
Une rumeur sourde se dégage de cet essaim de fantômes de formes et de couleurs diverses. Les uns ont pour monture des chèvres, des corbeaux ou des serpents, d'autres enfourchent des manches à balai.
Au milieu d'une confusion horrible et d'un vacarme discordant, l'escadron fantastique bêlant, hurlant, sifflant, hennissant, se démène au branle frénétique d'un épouvantable sabbat.
Le taureau mugit, la sinistre corneille lui répond par un rauque croassement; aux incantations do quelque vieille sorcière, le chat félit et miaule, le loup hérisse pousse des hurlements, le chien aboie avec tureur; des milliers de bruits, de sons et de voix se mêlent et se confondent; les gémissements du vent remplissent l'àme de crainte et de terreur: les éléments entrent en lutte : le monde semble près de finir^
Un éclair fend la voûte du ciel; à cette lueur livide on aperçoit un cavalier fantastique, peut-être le c^énie' indompté de la tempête.
Le fracas de cent coups de tonnerre roule entre les montagnes, l'écho des torrents le répète, il se prolonge dans les bois, il gronde dans les profondes cavernes • ce sont peut-être les génies de la peur qui entonnent le cantique de l'épouvante.
L'ouragan, coursier aux hennissements horrible'^ hrise les arbres séculaires dans son irrésistible élan' Le cavalier qui le monte est un spectre gigantesque • ce ne peut être que le génie de la guerre : il brille d un éclat livide, et l'éclair fugitif illumine sa face d une auréole rougeâtre.
Ici la terre tremble, là rugit l'océan, plus loin une nnmense cataracte se précipite avec fracas.
Ici le volcan gronde et lance des torrents de lave u une trombe effroj-able erre au gré de la tempête ' les arbres et les rochers qu'elle entraîne tournoient avec elle dans un tourbillon d'eau et de feu.
6â LE 5I0NDE-DIABLE.
Suspendue triste et immobile au milieu de l'immense obscurité, la lune blafarde jette une clarté sinistre comme une lampe sépulcrale, qui attriste les ténèbres sans les dissiper.
Ici des cris de guerre se mêlent au cliquetis de l'acier et aux fanfares belliqueuses de la trompette.
Là on entend le hennissement du coursier, les clameurs de la bataille et les grondements du canon; partout s'élèvent des cris, des gémissements, des lamentations , des sanglots.
Des chants, des lambeaux de s}TTiphonie caressent l'oreille par intervalles, puis, c'est le bruit des danseurs qu'entraîne un rhythme échevelé. Ici ce sont des murmures et des chuchotements, là des cris et des disputes.
Tantôt c'est le grondement de l'émeute dans une ville insurgée , tantôt le bruit confus de l'orgie avec ses éclats de rire, ses clameurs bachiques, ses malédictions et ses blasphèmes.
Puis c'est le murmure d'un zéphyr amoureux qui erre de fleur en fleur ; puis l'écho interrompu d'un soupir fugitif; puis encore un mot d'amour, un baiser, le refrain de quelque romance.
Tous ces bruits divers, discordants, se mêlent et forment une rumeur confuse, bacchanale diabolique , brève image du monde.
INTROniCTlON. 63
Ce vacarme immense confond, l)OuleTer.-e les sens et l'on se sent étourdi, troublé, prêt à défaillir devant ces visions sans nombre et ces agitations sans mesure.
PREMIER CHŒUR
Où va le navire qui glisse là-bas? Qui le sait? Malheur à celui qui se fie au vent et à la mer!