HUITIÈME VOIX
Qui calmera ma douleur? Qui séchera mes larmes ? N'y aura-t-il point de remède à mes maux? Nul ne répondra-t-il à mon appel ?
LE POETE
Où suis-je? Serais-jo peut-être descendu au séjour de l'épouvante? N'aurais-je pas plutôt créé moi-même tous ces songes, toutes ces visions? En vérité, je ne sais où je suis.
m LE MONDE-DIABLE.
Qui êtes- vous, sombres génies qui vous pressez autour de moi ? Votre cohue horrible serait-elle envoyée par Dieu au milieu des tempêtes et du chaos ]wur annoncer au monde sa désolation et sa ruine ? Ètes-vous des créalions vaines de mon délire, ou bien êtes-vous des réalités? Que cherchez-vous? Que voulez-vous ? Où allez-vous ?
Tout à coup la voûte Cf'leste s'entr'ouvre et laisse échapper une cataracte de feu, qui se précipite en jetant à flots d'éblouissantes clartés. Gomme un océan débordé qui s'engouffre dans les profondeurs de l'abîme, ces vagues de flammes se poursuivent et s'atteignent dans les airs avec des fureurs aveugles et d'épouvantables grondements.
Puis, décrivant un arc rapide, la cataracte enflammée se perd dans le gouffre insondable. Un immense océan de flammes teint l'air des rougeurs de l'incend'e; il fait en bondissant devant le souffle puissant de la tourmente.
Au milieu une forme noire se tient debout; sa stature est colossale, son aspect imposant; des serpents, qui sifflent autour de son front, forment sa chevelure ; sa bouche est horrible et menaçante comme le cratère d'un volcan.
Une nmltitude vaine d'esprits 'et de lutins s'agitent et s'empressent à la suite de leur maître ; ils se glissent entre les flammes, s'élancent, sautent et gambadent autour de lui. Cortège bruyant, ils vont et viennent comme des visions phosphorescentes, comme des
LNTUODLCTION. r>7
ombrcs sans réalité, comme des images vacillanles aux contours indécis. Lo bruit sourd de leur voix se fait entendre comme le bourdonnement monotone d'uno mouche importune.
Au sein des flammes où leur multitude s'enlasso, on les voit fourmiller sans relâche et, bruissant sans interruption , confondre leurs rumeurs innombrables en une seule grande voix. Parfois leur forme apparaît tout ù coup : tantôt c'est une flamme, tantôt une vapeur.
Le géant infernal étendit la main; la foule se tut, et au milieu du silence, on n'entendit plus que la voix tonnante de la mer de feu; puis un accent rapide, clair, distinct et sonore traversa les vagues régions de l'atmosphère avec une harmonie étrange et mélancolique, qui paraissait surgir de tous les points de l'étendue, et que des échos sans nombre répétaient de tous côtés.
Admirable, vague et mystérieuse, cette voix paraît descendre du haut du firmament; portée sur les ailes silencieuses du vent , elle s'enfle et grandit à mesure qu'elle approche de la terre frémissante. Cette voix ineflable a quelque chose de magique et de prodigieux : elle est douloureuse et pleine d'une amère volupté; en l'écoutant l'âme se sent émue au souvenir du bonheur passé et des illusions perdues.
« Hélas! > s'écria-t-elle avec l'accent plaintif d'une lamentation, et de tous les points de l'étendue, il s'éleva un gémissement triste et douloureux comme
le souvenir que laisse dans notre âme la voix de la femme que nous avons aimée. « Hélas ! Quel destin terrible me poursuit! Né pour pleurer et maudire, je suis victime du désir fatal dont jamais je ne verrai l'accomplissement!
« Qu'est-ce que Dieu? Où est-il ? Peut-être s'assiedil dans sa majesté incompréhensible sur un trône éclatant d'un feu célesle au plus haut des sommets de l'Empyrée, que dore une éternelle lumière. C'est de là peut-être que sa main soutient et gouverne la tristesse immense des mondes innombrables: éternel, infini, omnipotent, présent partout et partout invisible.
« Là, dans cette Jérusalem céleste, où les chérubins inclinent leur front à ses pieds^ où s'élèvent de toutes parts la fumée des holocaustes, il prête l'oreille aux voix qui exhalent d'harmonieux cantiques. Autour de lui dans l'espace roulent les rouages sonores et transparents comme le cristal qui font mouvoir la machine de l'univers. Resplendissant de gloire au sein des nuages parfumés de l'encens, il reçoit l'humble tribut de l'adoration et de l'amour.
« Saint! Saint! voilà ce que chante le chœur des anges, et partout dans les régions sublimes retentit l'Hosanna. Des rayons de lumière traversent et illuminent des nuages diaphanes et chargés de suaves senteurs. Au loin on entend le vague murmure des prières que l'homme envoie dans son affliction vers la demeure céleste pour implorer la paix, et le ciel répond en faisant descendre sur lui la paix et la bénédiction.
« Est-ce peut-ôtre le Dieu de la vengeance? Sa main irritée brandit la foudre, toujours prêt à jeter l'angoisse et la douleur ali malheureux qui l'implore en vain. Est-ce le Dieu frivole et injuste, le tyran sans pitié qui enchaîne le cœur de l'iionune en lui ravissant jusqu'à l'espérance, et condamne le pécheur à la mort éternelle ?
« Est-ce le Dieu qui dans l'enivrement de son pouvoir immense et de sa beauté suprême, a jeté l'univers dans le vide, et a livré sa créature à elle-même après lui avoir donné des lois? Est-ce une vanité, un délire de l'homme de se croire un reflet do son image pure? Ce Dieu dans sa quiétude éternelle n'a-t-il point vu SOS larmes, ni écouté sa prière?
« Est-ce peut-être le génie mystérieux qui anime et alimente l'univers, dont le souffle fécond, pénétrant toute chose, soulève les flots de la mer et argenté la voûte du firmament, et dont la puissance inconnue donne rame, la raison, l'intelligence et la vie à tout ce que l'espace infini des mondes voile avec modestie ou étale avec orgueil ?
« Dieu serait-il l'intelligence audacieuse de l'homme sans cesse dévorée d'aspirations inassouvibles, planant sans cesse et pourtant toujours enfermée dans le vil cachot de la matière périssable, condamnée à un esclavage élcrnel, à une lutte sans pitié, à une guerre sans fin ? Est-il peut-être une divinité sublime qu'opprime une inerte divinité ?
« L'univers entier sera-t-il donc éternellement un
vaste cliamp de bataille? Chaque élément est-il un triste prisonnier qui s'efforce de briser sa chaîne? Et toi, esprit alticr, n'es-tu pas ce feu caché que recèle toute chose, la flamme qui fait vivre et qai fait mourir le souffle mystérieux qui soulève les flots de l'océan en démence ?
« Quand donc viendra pour toi la fin de cette lutte? Quand sortiras-tu de ta prison lugubre? L'univers changera-t-il de face ? Donnera-t-il naissance à d'autres êtres destinés à une gloire immortelle? Ou bien la mort t'imposera-t-elle silence? Prendras-tu ton vol vers d'autres régions ? Ou, brisant l'enveloppe de la matière impure, inonderas-tu le monde de ta beauté?
« Qui sait? Je suis peut-être l'esprit de l'homme quand il prend l'essor vers un monde inconnu et qu'il soulève d'une main hardiele voile radieux qui lui cache la divinitémystérieuse, la regarde face à fice et ne craint pas de l'analyser. Tandis qu'un millier de mondes et de soleils gravitent impassibles sous les lois qui règlent leurs mouvements harmonieux, l'imagination de l'homme emportée par mes ailes rapides, franchit ses bornes étroites; tantôt elle lève l'étendard de la révolte, engage la lutte et veut pénétrer jusqu'à l'origine même de la création ; tantôt elle s'enfonce avec moi dans les abîmes et ne trouvant que ténèbres, elle maudit son Dieu. Hélas! son cœur se dessèche et ses illusions s'enfuient ; ses plaisirs et ses amours sont un délire trompeur, sa science une vanité: ses jouissances, un mensonge : rien n'est vrai que son impuissance, son amertume et ses douleurs!
IMUODLCTIUN. 71
« Mortel, c'est toi qui m'as engendré et qui m'as donné un nom; tes tourments, tu me les a donnés; tu as mis tes rancunes dans mon âme, tes aspirations dans mon esjDrit, tes colères dans mon cœur, tes blasphèmes, tes malédictions impuissantes, sur mes lèvres; tu as fait de moi ton bourreau, tu m'as payé le tribut de la peur et tu as partagé l'empire du monde entre Dieu et moi. Je fais partie de toi-même : je suis l'esprit qui ne dort jamais; je t'arrache à ton néant pour te pousser vers d'autres régions, ange par la grandeur de la pensée, homme par la petitesse de l'action.
€ Humanité! humanité! semblable à la mer qui soulève ses vagues énormes, tu t'agites sans relâche pour sortir des bornes où tu es enfermée. Tes efforts seront-ils inutiles ? sera-ce en vain que tes flots, s'amoncelant les uns sur les autres, viendront battre avec rage l'enceinte de leur prison ?
« Sera-ce en vain que ton esprit prendra l'essor vers d'autres sphères, et ne parviendra-t-il point à pénétrer les profonds mystères de la vie et de la mort? Avances-tu où reviens-tu sur tes pas ? Obéis-tu à une loi ou marches-tu au hasard ? Les croyances que tu abandonnes, les églises que tu désertes, les religions qui ont passé et ne sont plus pour toi que des mensonges, ne sont-elles pas peut-être plus près de la vérité que celles que tu te forges à présent ? Ce que tu crois faux ne pourrait-il pas être vrai ?
« Mais poussé comme moi par une main de fer, tu marches et c'est en vain qu'à grands cris tu implores du repos. Les siècles se précipitent, cent générations
disparaissent dans l'abîme, les empires s'écroulent, les peuples disparaissent et l'oubli les ensevelit. Et toi tu marcbes, tu marcbes sans guide et sans étoile, sur la pente rapide où t'entraîne ta course désordonnée. Tantôt tu inondes la plaine, tantôt tu aplanis les montagnes, rien ne t'arrête ni la profondeur des abîmes, ni la hauteur des cieux. Pauvre aveugle! folle et vagabonde, sagace aujourd'hui et demain imbécile, tu restes cependant toujours toi-même dans la confusion mystérieuse de ton essence.
« Tantôt soumise et docile, tu chemines par les routes frayées et tu suis avec une paisible crédulité les traces de tes ancêtres; tantôt tu revêts un ncuvel habit et tu railles la mode qui a passé; rebelle parfois, tu mords les anneaux de ta chaîne. Je ne te quitte jamais ; ce ver qui te ronge le cœur, ce nuage qui voile tes illusions, c'est moi, l'étoile tombée, l'ange des douleurs, le roi du mal. L'enfer où je règne, c'est le cœur de l'homme. Ton bonheur a pour durée celle de tes rêves d'espérance, ton malheur commence quand ton âme se désaltère au poison du souvenir, et que tu reprends sur le vaste océan ton voyage désespéré sans guide et sans boussole : aucune étoile ne luira pour toi, c'est en vain que tu invoqueras le nom de Dieu, soit que tu lui adresses une prière sans foi, soit que tu provoques son courroux. Le tonnerre et l'ouragan répondront seuls à tes cris; aussi loin que tu pourras aller, tu ne trouveras nulle part ni un port ni une plage hospitalière. La matière finit par mourir; mais l'esprit, où ira-t-il? Qui le sait? Peut-être est-il enchaîné à jamais ! ! ! »
Il dit, et pencha triste et désespéré son front lumineux, tandis que de ses yeux s'échappait une source abondante de larmes empoisonnées : il y eut un moment de profond silence, puis cent chœurs s'élevèrent à la fois et remplirent les airs de leurs modulations confuses.
PREMIER CHŒUR
Venez, esprits, venez et appelez l'homme ù partager vos maux.