‹ Le monde-diable. Traduit de l'espagnolChapitre 9 sur 29 · CHANT 1'KI:M1EU. 9S · texte numérisé non relu

CHANT 1'KI:M1EU. 9S

héroïque avait frappe son oreille et fait brusquement vibrer ses nerfs.

Dans son avonio, il écarte avec effort la main raidie de l'ombre glacée, qui lui fait couler au cœur le froid mortel.

Les bras étendus avec transport, il écoute attentivement la voix qui lui rend la vie, il se dégage de l'étreinte du spectre, et s'efforce de se mouvoir et de se lever.

Il ouvre les yeux, et tournant vers la clarté un regard incertain, il cherche le rayon qui les rallume, une douce chaleur péiièlre ses membres déjà morts, et une vie nouvelle f^iit palpiter son cœur.

Le sang bouillonne dans ses veines gonflées, il sent renaître en lui la fougue juvénile, et l'aube sereine vient éclairer soii front et dissiper les sombres pensées de la vieillesse.

Des ondes de lumiùre baignent son corps et lui font une auréole; mille torrents descendus de la cime argentée, l'inondent de splendeur et lui versent la vie à flots.

Et tandis que la divinité enchanteresse descend , bercée par les ondes d'une atmosphère lumineuse, la troupe ailée répand autour de lui le mouvement et la vie.

Son visage resplendit de beauté, son cœur déborde

de force et de courage, son front brille de l'éclat de la jeunesse, des boucles noires couronnent sa tête.

Son âme éclate dans ses yeux, son regard serein est plein de vie et d'ardeur, et son corps vigoureux est alimenté par la flamme éternelle qui brûle dans sa poitrine.

La déesse le presse contre son sein; l'enveloppe de son voile de lumière et enchaîne à son destin le destin de l'univers.

« Tu marcheras à travers les siècles, dit la voix d'en haut, tu verras passer les hommes, tu suivras le monde dans sa course à travers les âges à venir.

Mille siècles passeront, et le soleil qui se lève à l'orient brillera du même éclat et illuminera ton front alors comme aujourd'hui.

Tu verras passer le sombre et dur hiver. Avril avec sa couronne de fleurs multicolores, la verte parure des forêts ombreuses et les chaleurs ardentes des mois de l'été.

Tu compteras les heures, puis les mois; l'année s'ajoutera à l'année, le siècle s'entassera sur le siècle, et cela n'aura point de fin.

Navigateur éternel, tu iras sans trouver de repos et tu n'arriveras jamais au terme de ton voyage.

Les siècle?, dont rien n'arrête la marche, accompliront leurs évolutions, les peuples périront, mais les accents de ta voix résonneront à travers tous les âges.

Mais si un jour tu gémis en te voyant orphelin, et si après avoir imploré la pitié du ciel, tu maudis ton immortalité dans une douloureuse agonie, souvienstoi que c'est toi-même qui as marqué ton destin, que tu as demandé a être immortel, et que tu as voulu te précipiter dans le tourbillon des âges.

Le monde te donnera tout ce qu'il possède. Il t'appartiendra, et déjà il prépare pour toi tout ce qui est et sera à lui. »

Tandis que le chœur brillant répétait le cantique, la clarté remonta vers les cieux entre des nuages d'or et de nacre, qui cachèrent la divinité. L'on entend résonner comme un écho lointain^ l'harmonie des voix qui se perdent dans les airs :

« Le monde te donnera tout ce qu'il possède. Il t'appartiendra, et déjà il prépare pour toi tout ce qui est et sera à lui ! »

C'est un bonheur de rêver quand c'est l'espérance qui berce noti-e cœur, que l'esprit caresse de riantes illusions, et que le bonheur présent ne fuit que pour céder la place au bonheur à venir; quand l'âme s'élance à la suite de la bannière aérienne et lumineuse de l'enthousiasme sous un ciel dont la clarté sereine

illumine des champs émaillés de fleurs odorantes et peintes des plus vives couleurs.

C'est un bonheur de rêver, — car la vie est un songe, — de rêver ce que l'imagination a peut-être créé, lorsqu'onivrée par un philtre énervant, elle nous entraîne dans les régions du plaisir : c'est un bonheur de rêver et de ne voir jamais le front sourcilleux de l'impitoyable vérité : c'est un bonheur de rêver, sans que jamais les bruits du monde viennent interrompre notre songe et troubler notre sommeil.

Et vraiment la vie passe comme un rêve : c'est d'abord an songe d'or et de lumière, un sentier bordé de fleurs; qui gravit doucement une montagne dont le sommet est caché sous une végétation exubérante ; puis c'est une montée âpre et tortueuse à travers des montagnes où règne une désolation indicible, où la vie fatiguée de se traîner de préc'pice en précipice, pleure le présent et rêve du passé.

Tout n'est qu'un songe : les plaisirs, les amou;s, la jeunesse, la gloire et la beauté; le bonheur est un songe, comme la souffrance, l'espoir et le malheur ; les triomphes, les chutes, les biens et les maux sont des songes qui durent jusqu'à la mort, et ne laissent point de repos à la pensée ambitieuse.

Je regrette que ce que je dis ne soit pas neuf : le thème est vieux et la phrase un peu moisie ; c'est un chemin battu que celui où je me suis engagé, et c'est de la présomption que de vouloir le suivre encore. Il arrive, ami lecteur, que le cerveau s'entr'ouvre pour

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donner passage à l'idée, qui coulant goutte ù goutte est traduite en paroles par les lèvres et en ptirases par la plume.

Nihil novum sub soie, a dit le sage : il n'y a rien de nouveau dans le monde, je le dis à regret, car i)onr moi; je ressens une forte démangeaison, suivant l'expression triviale, de peindre des sentiments nouveaux. Je voudrais penser d'une façon inusitée, ne trouver sur mes lèvres que des paroles neuves, et voir graviter autour de moi dans une agréable extravagance im monde sans cesse renouvelé.

Sans doute le monde dans lequel nous vivons est uniforme, monotone et ennuyeux ; nous revoyons aujourd'hui ce soleil que nous avons vu se lever hier à l'orient avec sa chevelure rayonnante : chaque année les prairies revêlent leur parure de fleurs, et toujours on voit revenir l'automne prodigue de grappes vermeillcs,ct toujours après l'hiver chargé de frimas, on revoit l'été avec sa couronne d'épis.

Ne serai-je pas forcé de me répéter, et de redire ce que d'autres ont dit avant moi, puisqu'ils ne m'ont laissé que le fond de la source abondante où ils se sont désaltérés? Et que pourrais-je dire qui n'ait été mieux dit par ceux qui sont morts, BjTon, Giilderon, Shakspcare ou Cervantes et tant d'autres qui m'ont précédé?

Et même ainsi parviendrai-je à le dire, et à sortir de l'entreprise où je me suis engagé? Me sera-t-il donné d'achever mon histoire et de toucher le but que je me propose? Et quand même j'y parviendrais,

ne t'ennuirai-je jamais, ô toi lecteur, que je sollicite de faire l'emplette de mon ouvrage?

Je ne t'offre rien de moins qu'un poème, dont le sujet est complexe et les épisodes extraordinaires, un poème qui doit te présenter l'image de la société dans laquelle nous vivons : si je parviens à développer mon thème, j'y ferai entrer la vie tout entière et tu verras quelle est la chimère que poursuit l'humanité.

Des batailles, des tempêtes, des amours, des scènes de terre et de mer, de ville et de campagne, des duels, des passions avec leurs fureurs et leurs catastrophes, des plaisirS; des bonheurs, des succès, des extravagances, le tout mêlé de quelques réflexions morales sur la vie et la mort, tiré de mon mon propre fond, car c'est par là que je brille.

Changeant sans cesse de genre et de style, j'emploierai tour à tour les maîtres les plus divers; tantôt je chausserai le cothurne tragique d'Eschyle, tantôt j'emboucherai la trompette épique; tantôt mes chants seront calmes et sereins, tantôt ils prendront des allures triviales ou des accents railleurs, suivant l'inspiration du moment, car mes vers n'auront d'autre guide que le caprice de mon humeur.

Tu verras, lecteur, notre humble vieillard devenu immortel, sortir de son lit, et fier de son bonheur, riche de l'espérance qui lui sourit, s'élancer dans le monde; puis tu verras... mais à quoi bon me fatiguer inutilement à te promettre toutes ces choses, puisque nous allons cheminer de compagnie jusqu'à ce que l'un ou l'autre soit fatigué ?

CH,\NT PREMIER. iOl

ïl vaut mieux, ami lecteur, te promellre peu maintenant, afin de pouvoir te donner plus que je n'ai promis, et je me garderai bien de commencer d'une voix de tonnerre, de peur de défaillir avant la fin. Je n'entreprends point d'élever une colonne triomphale, que jamais le temps impitoyable ne puisse renverser de son pied destructeur : et si je parviens à passer mon temps, je n'en demande point davantage.

11 n'est pas donné à tout le monde d'élever un monument somptueux qui perpétue dans les siècles la mémoire de quelque grande action : que celte gloire soit le partage de l'écrivain pompeux qui retraça les annales de notre pays, du comte qui se dressa à luimême un moniau.nt doré aux frais du public ;

De celui qui sut, en élevant ce que dans l'excès de sa modestie il appelle un monument, trouver le moyen de récompenser lui-même son propre mérite et de convertir sa plume en un lingot d'or; de l'illustre asturien, do l'iiomme de talent qui brilla dans l'histoire, mais sous qui les finances ne brillèrent point ; du sot présomptueux au cœur de fange, qu'on appelle le COMTE DE TORENO. '

0 gloire! ô gloire! flatteuse déception, qui précipite tant d'honnêtes gens vers leur ruine! Tu transformes le paisible marchand en un guerrier de nouvelle espèce, tu lui couvres la lèvre d'épaisses moustaches, tu l'enivres de l'ardeur sauvage des combats, tu donnes à son regard quelque chose de terrible qui jette l'effroi. dans le sein de sa famille et de sa clientèle.

Tu aiguillonnes celui qui jadis suait sang et eau pour écrire une letlre, tu l'excites à couvrir de prose et de vers des pages innombrables. Devenu grâce à toi un profond politique, il compose des brochures, il entasse articles sur articles, il travaille sans relâche pour barbouiller des rames entières, qu'attend impatiemment le confiseur.

D'autres s'en vont fuyant cà et là, éperdus, hors d'haleine, ils se croient membres de clubs qui n'existent que dans leur imagination et supposent qu'on va les arrêter d'un moment à l'autre; aujourd'hui on les flatte, demain, on les exilera. Quoique nul n'ait jamais pensé et ne pensera jamais à eux, ils se cachent, ne sortent que sous des déguisements et se croient de redoutables personnages.

Ce sont pour l'ordinaire de braves gens, ou de pauvres sires pour les appeler par leur nom , des hommes pleins d'enthousiasme, mais vides de cervelle, qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Rien n'égale le courage qui bout dans leur poitrine, jusqu'au moment où tu brandis tes étrivières légales, ô mandarin féroce, pour courber leur échine aux pieds du souverain!

Parmi ceux qui s'enrôlent sous ta bannière, ô gloire trompeuse, il en est que dans leur village on regarde comme des puits de science : aussi se croyant dignes de figurer dans l'histoire, et capables par leur expérience de gouverner l'État, ils brûlent de conquérir une haute renommée et de corriger les abus par leur éloquence. A la fin ils se font nommer députls ponr se taire comme d'honnêtes imbéciles.

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Ils traînent ensuite une existence désespérée : dédaignés du ministre, ignorés du monde politique, et inconnus au peuple. Toujours maladroits et plongés dans une espèce de stupeur, ils s'écartent sans cesse de la question, et ne donnent que trop de preuves qu'ils ont perdu leurs forces en quittant le pâturage natal.

Ta bannière nous sert de guide à tous, ô gloire, et c'est toi que tous nous convoitons. Qui ne désire pas figurer comme membre sur les listes de l'xUliénée, et quel poète amateur manquerait une do ces séances du Lycée, où l'on voit briller d'un si vif éclat les lumières de tant de docteurs es arts ?

11 est vrai qu'on y voit aussi des profanes qui n'y vont que pour les charmants professeurs en jupons : hommes légers, frivoles, vains et médisants, qui ne sint occupés qu'à tourner tout en ridicule, qui riraient de Villena en personne, et ne craindraient pas d'évoquer les démons de rabînT.\

Moi auss', malheureux avide de renommée je me laisse guider par ton flambeau, ô gloire, je m'efforce de gravir la haute cime où se dresse ton temple, pour étonner de là l'univers : je veux que mon nom gravé sur le marbre soit illuminé de ton reflet et j'espère qu'un jour mon buste servira d'ornement au salon, au café ou à la boutique du coifleur.

Ou bien encore on me trouvera sur la toilette de quelque beauté transformé en flacon, et le ventre plein de l'eau de senteur dont la ymno vierge se sert pour embellir son visage; une étiquette en français

collée sur mes pieds, dira si c'est de l'eau de roses ou de l'eau de Cologne. Une gloire pareille a été réservée à Napoléon à la fin de sa carrière.

Adoucis-toi en attendant, ô public sévère, et tourne vers moi un visage bienveillant ; c'est tout ce que je demanderai à Dieu pendant que je fournirai ma carrière en ce monde.... et aussi un peu d'argent. Comme je ne veux pas te fatiguer davantage, cher lecteur, je te renvoie au chant suivant , qui paraîtra sans faute pourvu que celui-ci te plaise et que l'édition se vende.

Fin du chant premier.

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