‹ Le monde-diable. Traduit de l'espagnolChapitre 8 sur 29 · CHANT I · texte numérisé non relu

CHANT I

Une lampe posée sur une table de bois peint,éclaire de ses mélancoliques reflets une chambre dont l'aspect ne révèle ni le luxe ni la misère. Minuit sonne au clocher voisin, et à ce bruit un homme déjà vieux ferme le livre qu'il lisait avec une attention avide , et compte les coups alentis de l'horloge fatiguée.

Alors il appuie sur sa main droite son front que les rides sillonnent, et que l'accablement couvre comme un voile, et une pensée funèbre et tyrannique s'empare de son esprit et l'absorbe tout entier. C'est en vain que dans son anxiété il s'efforce de la bannir. Il reprend sa lecture, mais tandis que sa vue obéissante se soumet à sa volonté, son imagination s'élance vers d'autres régions.

« Tout est mensonge, vanité et folie! » s'écria-t-il soudain avec un rire sarcasLiquc, et prenant une autre posture sur son siège ; il ferma le livre d'un geste brusque et dédaigneux. Une noire tempête voile son front soucieux d'épais nuages, et de son œil aride s'échappe une larme do sang et de feu.

« Ilclas! dit-il, elle a fui pour jamais l'ardeur de la belle jeunesse, ils ont fui les mélodieux concerts de 1 ame, les rêves d'enthousiasme et de vertu ! Elles ont fui, les heures de l'insouciante gaieté! Mon seul avenir, mon unique espérance, la mort s'avance à pas de géant !

€ Qu'est ce que l'homme ? Un mystère.... Qu'est ce que la vie ? Un mystère encore!.... Les années passent d'une course rapide , et au milieu des déceptions qu'elles amènent, la vieillesse arrive inaperçue. C'est en vain que nous cherchons quelque remède à nos maux : le présent est un songe d'un moment, le passé, ce n'est plus qu'un conte, et l'avenir, c'est la mort.

« Un siècle refoule l'autre dans le passé, les hommes succèdent aux hommes, et tous voient leurs calculs d(;joués par la vieillesse, leur pompe et leur gloire ravies par la mort. La lumière, qui jaillissait de leur esprit, s'éteint dans une brume qu'elle ne parvient pas à percer, et l'histoire de l'homme et de sa folie aboutit à une sépulture étroite et fétide.

« Oh! s'il était donné à l'homme de vivre éternellement, toujours jeune, éclairé par une lumière qui ne s'éteindrait point, et puisant la vie à des sources intarissables! A l'illusion qui se brise comme un verre fragile en succéderait une autre, pour le rendre à jamais heureux, et il pourrait contempler le soleil sans craindre l'inévitable nuit.

« Insensé, dira-t-on, où t'entraîne ton esprit orgueilleux, qui voudrait ^^ivre éternellement dans cette

vallée de misère, où tout est voué à la mort? Qu'y a-t-il d'immortel ici-bas ? Qui peut échapper aux rigueurs de l'Age ? Ne vois-tu pas que tout est poussière, vent et fumée ? que ton souci est vain, tes plaintes inutiles. >

Tous tant que nous sommes, nous avons plus d'une fois pensé comme le bon vieillard sur ce chapitre; et nos théologiens, — pour ne citer ni Platon ni Senèque, — ont traité la matière au long et au large. Pour moi, qui ne veux pas courir le risque de devenir prolixe et ennuyeux (car je soupçonne que mon lecteur commence à s'impatienter), je dirai qu'à la fin, cédant à l'accablement de sa pensée, le vieillard se coucha et s'endormit.

C'est peut-être une faiblesse humaine que de s'endormir au plus beau de l'histoire, et de laisser interrompu jusqu'au lendemain le fil de la réflexion. On prétend que du sommeil découle l'oubli, cette douce liqueur qui calme les chagrins; mais hélas! parfois il ramène l'idée fixe et trouve un plaisir barbare à renouveler nos douleurs.

Donc il s'endormit profondément et bientôt une vision.... Une vision! — Il me semble que j'entends l'exclamation courroucée et que je vois la grimace dédaigneuse d'un critique féroce. — Pardonne-moi, savant homme; génie sublime, dai^'iao m 'écouter un instant! Je te jure sur 'l'honneur, ô Fabio! — Si ce nom n'est pas le tien, tu sauras que je ne te le donne ici que pour la rime.

CHANT PREMIER. 8i

Je te jure que je n'écris que pour te faire plaisir, au risque de déplaire à tout le monde, ce livre où je suis les préceptes d'Aristote comme la prunelle suit les mouvements de l'œil, et je me réserve de publier plus tard mes réflexions sur l'homme juste, qui n'obéit qu'à la raison et jamais au caprice.

Je sais bien que le monde n'avance pas même d'un pas dans sa carrière éternelle, parce qu'un poète comme moi s'avise de chanter la première chose qui lui passe par la tête; mais je m'en inquiète peu, et peut-être les autres s'en inquièteront-ils moins encore. Sot égarement ou obstination ridicule, j'écris sans rime ni raison, et uniquement pour satisfaire ma fantaisie.

C'est dans mon cœur seul que je puise mes inspirations, et ma lyre se passe de règle et de méthode pour chanter les soucis de l'âme enflammée d'amour, les vagues douceurs de la tristesse, l'espérance qui se cache dans les nuages, les douloureux accents du souvenir, les rêves de l'imagination exaltée et l'ordre merveilleux de l'univers.

Mais je reviens à la vision étrange qui apparut au pauvre vieillard pendant son sommeil, cette mort momentanée qui se plaît quelquefois à consoler l'âme endolorie en lui prodiguant tous les trésors de la richesse et de la volupté : cruelle compassion, qui fait paraître plus dure au réveil la mine refrognée du destin, qui nous poursuit dans la vie avec une impitoyable rigueur.

On raconte donc qu'il rêva.... ce qui est certainement une preuve que l'esprit ne s'endort jamais, et me donne de nouveau l'occasion d'interrompre l'histoire merveilleuse du vieillard, pour me livrer à une digression. Qu'on ne s'étonne pas en m'enlendant affirmer que l'àme ayant la matière en horreur, il faudrait pour vivre en paix ici-Joas, se débarrasser de l'âme ou se débarrasser du corps.

Celui-ci aime le repos, et ne fait rien pour nous tirer du bourbier où nous pataugeons ; l'autre prétend tout concevoir, et se perd dans les régions de l'infmi. Si la matière obéit à l'esprit, c'est comme un ivrogne qui , sous l'empire des fumées du vin, traîne en titubant sou corps flasque et lourd. A la fin n'en pouvant plus, elle chancelle, et s'abat.

Ce que je viens de dire là^ c'est de la philosophie, et penser ainsi, c'est être philosophe. Je regrette déjà, moi qui possède des facultés si vastes, de rn'être adonné à la poésie. Que ne saurai s-je pas, si j'avais de l'érudition? Mais revenons à notre histoire et à notre vision, quoique les visions aient peu de chance d'inspirer quelque terreur à une époque oij les tailleurs eux-mêmes sont esprits forts.

Il me serait bien plus utile de parcourir la carrière attrayante de la politique, et de me mêler aux rangs de tous CCS savants, de ces financiers, de ces critiques, de ces jurisconsultes, de ces philosophes, de ces guerrierS; de ces orateurs, de ces savants, de ces journalistes enfin, dont s'enorgueillit notre siècle : hommes sublimes, qui ne font peut-être pas le bonheur des nations, mais qui en font à coup sûr la gloire.

CHANT PHEMIER. 83

Qu'il vaudrait mieux pour moi avoir embrassé dès l'enfance une carrière plus lucrative et de moins d'éclat, que de m'en aller comme je fais par le monde en accouplant des rimes ! Ne pouvant être sage, je me serais fait journaliste, ce qui revient à peu près au même; mais, ô regrets! à quinze ans je plantai là l'étude, pour m'al)andonner au monde et à ses men-

songes

0 parents ! ô tuteurs! et vous tous, ô maîtres, qui élevez l'innocente jeunesse ! que vos fils, que vos élèves s'acliominent par la bonne route qu'éclaire le brillant flamljeau des connaissances bumaines ! Ils deviendront de riches négociants et des avocats habiles, ils fei'ont un jour l'admiration de la bourse et du barreau, ou sinon ils seront peut-être des députés graves, sérieux, rageurs ou modérés.

Et si le tendre rejeton devient ministre, c'est alors, heureux parents, qu'il faudra verser des larmes de joie, quand vous le veirez se présenter en triomphateur devant les Cortès pour demander un bill d'indemnité. Pardonne-moi, lecteur, si ma pensée errante s'égare dans un tourbillon de digressions insensées et coupables, qui so déchaînent sous ma plume comme un vent d'orage : hélas! j'ai toujours été le jouet de mes passions !

L'âme qui se cache dans le mystère de notre être, s'agite au hasard dans la matière inerte qui lui sert de prison, et quand nous dormons elle se réveille pour une autre existence surnaturelle, qui ne doit durer que quelques moments. Alors les régions de l'espérance

et celles du souvenir ouvrent leurs portes au vol de l'esprit, et tout ce qui fut, est et sera, se montre simultanément .

Faut-il croire que l'âme révèle dans le sommeil son essence immortelle, et que, se dégageant du temps et de l'espace, elle formule la notion de l'éternité à l'esprit troublé de l'homme, qui s'en épouvante? 0 science, ô science grave, profonde et guindée! garderas-tu honteusement le silence ? ne me tireras-tu pas de ce doute ?

Pendant que je raisonne ainsi sans utilité, le vénérable vieillard continue à dormir et le délire environne sa couche d'un essaim confus de formes et d'images sans nombre, tandis que le sommeil appuie silencieusement sur sa poitrine sa main lourde, mais invisible.

Semblable à la poussière que le vent soulève en tourbillons rapides, des formes vagues enfantées par le vertige planent sur lui dans une effrayante confusion; au delà des limites des régions du vague, d'autres régions sans fm se déroulent, et des mondes inconnus se révèlent aux yeux de son imagination.

Puis il lui semble errer dans les funèbres abîmes que d'éternelles ténèbres enveloppent d'un manteau d'horreur, et où règne un silence profond, le silence de l'oubli, que ne trouble aucune des rumeurs lointaines de ce monde.

Soudain une forme vague aux contours indécis se dessine dans cette nuit, comme le fantôme charmant

d'une illusion lointaine. Cette ombre vaporeuse c'est une femme, qui jette sur le vieillard un re^'ard de regret et de pitié.

Alors on entendit l'harmonie langoureuse d'une nmsiquo suave, et une voix chanta, une voix que l'orrille ne pouvait entendre, mais dont le cœur comprenait les accents.

Faible mortel, ne t'effraie pas du nom dont on ni'iippelle, ni des ténèbres qui m'environnent; c'est sur mon sein que l'honnne vient se reposer de toutes ses souffrances. Ma pitié lui offre loin du monde un asile où il se couche en paix à moh ombre, et s'cndoi t du sommeil éternel.

Je suis l'île où l'on aborde pour se reposer après avoir parcouru la mer orageuse de la vie, et où le marin perd le souvenir des tourmentes passées : c'est là qu'on s'endort au bord d'une onde qui coule sans nmrnmre, et bercé par une brise qui souffle sans bruit.

Je suis le saule mélancolique qui prête l'ombre de ses rameaux au front ridé par les soucis; je suis la rosée bienfaisante qui rafraîchira tes tempes, tandis que l'oubli étendra sur toi ses ailes noires.

Je suis la vierge mystérieuse des dernières amours ; les fleurs qui jonchent ma couche n'ont pas de brillantes couleurs, mais elles sont sans épines ; ma tendresse est pure de toute vanité connue de tout mensonge ; mon amour ne peut donner ni plaisir, ni gaieté, mais il dure éternellement.

Devant moi la science se tait, le doute se dissipe; je montre la vérilé telle qu'elle est, sèche, claire et nue, et quand ma main ouvre au sage les portes de l'éternité, le mystère de la vie et de la mort se dévoile enfin à ses yeux.

Viens, pose entre mes mains ta tête brûlante: comme une tendre mère, je prolongerai ton sommeil; viens, et je donnerai une couche moelleuse, où tu dormiras pour toujours dans le silence et le néant.

Laisse l'homme insensé affronter l'océan du monde où le tourmente sans relâche la trompeuse espérance d'un bonheur futur, et le souvenir du bonheur qu'il a fui : ses amours sont un mensonge, ses victoires sont un mensonge aussi, comme sa gloire, comme ses illusions.

Laisse ma main sécher tes larmes, et te fermer pieusement les yeux ! Je calmerai tes douleurs, je ferai taire tes gémissements , et j'éteindrai pour jamais les battements de ton cœur blessé.

Avez- vous va la lune sereine se refléter sur les flots sombjes, à l'heure où nous sentons se calmer noire douleur amère et la mélancolie envahir notre cœur?

Avez-vous vu l'océan s'étendre au loin comme une image de l'obscure éternilé, et se perdre à l'horizon sous un dais d'azur lamé d'argent ?

CHANT PRKMIEK. 87

Avez-vous entendu le murmure de la l>*ise It^ère qui glisse à la surface des eaux, et ride les flots argentés, en les berçant doucement de sa complainte mélancolique?

Vous est-il arrivé de subir le doux enchantement d'une voix qui charme le cœur, d'un chant suare, mystérieux, ineffable, plein d'un vague désir et d'un amour incompréhensible ?

C'est ainsi que résonna l'harmonie insaisissable de cette mélopée mélancolique, comme les tressaillements d'une âme et les accents d'un cœur fatigué par le chagrin.

Et l'amoureuse et pâle figure étendit deux bras livides^ et tourna vers le triste vieillard ses yeux pleins de douceur et de pitié.

Ses yeux sans rayons ont un regard qui glace, et dont la profondeur et l'intensité dominent le cœur, voilent les sens d'une ombre épaisse et plongent la raison dans une stupeur profonde.

Peu à peu le sang se fige dans les veines du vieillard, qui sent une langueur voluptueuse s'emparer de lui, et une vague somnolence succéder à son désir impatient.

L'apparition surnaturelle enivre son esprit, paralyse ses membres en le couvant d'un regard dont la tendresse fatale éteint la flanuiie éphémère de son existence.

La douce et pâle vision dépose avec ardeur sur sa bouche le baiser mortel, et il sont pénélrer jusqu'au fond de ses entrailles le lïoid de ces lèvres arides et sans couleur.

Alors il sentit que ses yeux fixes s'éteignaient sous le regard de ces yeux morts, qui paraissaient dévorer comme une proie les rayons de leur lumière.

Une sensation délicieuse se répandait dans tout son corps et frappait peu à peu ses nerfs d'engourdissement, son esprit saisi de langueur tombait insensiblement dans une douce somnolence.

Puis le fantôme pose sa main jaunâtre et décharnée sur la poitrine du vieillard. Celui-ci abattu, glacé, immobile, les yeux sur elle, attend son destin.

Ainsi ^ quand le sommeil engourdit les sens du voyageur fatigué, il sent peu à peu ses forces lui manquer et svs membres paresseux défaillir.

Egaré sur le sommet d'une âpre montagne, il s'affa'sse sur la neige, sa raison se trouble, et d'agréables visions viennent charmer sa léthargie.

La machine mortelle s'assoupit doucement, lentement; la vie s'assombrit, vacille prête à s'éteindre dans un dernier bâillement entre les bras de la mort.

Serait-ce que l'existence fa'Jguée, consumée par les années sent approcher avec joie le terme de son voyage,le moment d'échapper aux mensonges de ce monde?

CHANT PRF.MIEH. 80

Serait-ce que lorsque la matière inerte se désagrège, et que le corps périt dans cette décomposition, res;:rit, sentant venir la mort aspire à la liberté perdue ?

Épuisé, le vieillard moribond attend avec délices la paix éternelle, sa main presse la main glacée qui marque la fm de sa carrière.

Tout à coup il entend craquer avec fracas le sol et les murs de sa chambre et il voit s'étendre à perte de vue un ciel lumineux comme de l'or en fusion.

Tantôt c'est un riche manteau d'or et de pierreries, que constellent des milliers de soleils; tantôt une vaste mer d'argent nacré, dont les vagues ondulent dans les airs.

Entrelacés comme les anneaux d'une chaîne, ces soleils ornent le front d'une divinité, que les rayons qui jaillissent de cette couronne enveloppent comme un voile.

Sa beauté majestueuse , diaphane, radieuse est comme noyée dans cette flamme : semblable à une gerbe d'étincelles, elle répand partout la joie et la \'.q.

L'amour éternel, la gloire impérissable, les armes, les couronnes d'or et de laurier, les triomphe?, les plaisirs, les splendeurs, les victoires, les illusions, les richesses et le pouvoir :

La vie éternelle, le mouvement sans fin, les doux rêves de la poésie, le concert sonore et chimérique qu'enfante l'extase de la riche imagination :

Le tendre écho du premier soupir, la douce plainte du premier amour, la première espérance, le premier parfum de la fleur odorante :

La face calme et sereine de la nuit, le son du luth mélancolique, les paisibles rêveries de l'âme, la paix et la tranquillité de la vertu :

La sainte félicité du foyer paternel, les causeries substantielles de l'amitié, le doux sommeil sur le sein amoureux d'une heureuse épouse :

Le baiser pur de l'enfant joyeux qui joue et folâtre autour de ses parents, gage d'amour, emblème de tendresse qui réjouit l'âme :

La foi, la religion, ce baume suave qui répand la consolation dans notre âme, les graves études de la science qui élèvent l'homme jusqu'à la hauteur des cieux :

L'édifice de l'univers dont la beauté transporte l'esprit d'enthousiasme, l'auguste solitude qui adoucit parfois l'amertume d'un cœur fatigué :

La passion, courant après ses illusions, que le vent emporte comme la plume légère, et faisant succéder brusquement à l'attente les plaisirs turbulents de la jouissance :

Les applaudissements du monde, les tourments, l'anxiété; les vicissitudes horribles, le noble orgueil, l'ambition sanguinaire avide de renommée et de louanges :

(IIANT PREMIKU. 91

Le grondement du canon qui tonne, les puissantes fureurs de la bataille, les battements béroïques du cœur, qui écbauiïe et embrase l'acier qui le couvre :

L'or, que la cupidité insatiable de l'bomme entasse en monceaux, aliment infernal de l'avarice, plus inassouvible à mesure qu'elle trouve plus à dévorer :

La l)ruyan'e orgie, avec ses vices, ses scandales, ses joies crapuleuses et ses nausées, ses combats du désir et de la pudeur vaincus enfin par les fumées de l'ivresse :

Le rby tbme gracieux de la danse joyeuse qui cbarme par sa volupté lascive, la beauté dont les formes langoureuses font naître le désir et convient à la jouissance :

Tout ce que l'esprit a pu imaginer, tout ce qu'ont pu enfanter les illusions bumaines, tout ce que créeront jamais les désirs insensés, tout ce que l'espérance caressD dans ses rêves :

Voilà les merveilles que cette radieuse vision laissa écbappor en foule de sa main prodigue, voilà ce que le vieillard vit passer devant ses yeux dans l'illusion d'une perspective prodigieuse.

Puis, au milieu du fracas de la musique et des applaudissements, il vit l'bumanité tout entière : autour d'elle la splière argentée gravitait dans l'harmonie de son mouvement éternel.

On entendit des voix, des chœurs sonores, qui firent

résonner les échos de l'espace; et l'on vit des anges, en essaims de mille couleurs, fendre les airs en y répandant des traînées de lumière.

Dominant ce concert varié et magnifique, une voix palpitante de vie et d'harmonie s'éleva comme une rafale de vent. Elle chanta :

Salut, flamme créatrice du monde , langue de feu de la science éternelle, germe pur^ principe fécond qui enchaîne la mort à tes pieds.

C'est toi qui aiguillonnes la matière inerte, c'est toi qui lui ordonnes de se combiner et de vivre,qui façonnes l'argile et qui crées des milliers d'êtres aux formes variées.

C'est en vain que la mort quelquefois victorieuse se plaît à renverser ton œuvre : de ses débris, ta main triomphante tire des œuvres nouvelles.

Tu alimentes le foyer du soleil, tu teins les cieux d'azur, tu fais briller dans l'ombre la lune argentée, tu couronnes l'aurore de lumière.

Tu donnes de joyeux échos aux bocages sombres, aux arbres une verte parure, une voix mélancoliqueau fleuve, de rauques mugissements aux vagues de la mer.

C'est toi qui respires dans le parfum des fleurs c'est toi qui soupires amoureusement dans les vallons

c'est toi qui murmures sur les ailes de la brise, c'est ta voix qui rugit clans la tempête.

Tu répands l'or sur la terre en bouillants ruisseaux de métal, tu donnes rdclat à la perle que la mer recèle dans ses abîmes profonds.

Tu étends les nuages livides comme un manteau de deuil qu'agite l'aquilon, ton souffle enflamme l'atmosphère, tes rugissements enfantent la terreur.

Tu es le germe pur de toute vie, la source éternelle de tout bien, la lumière émanée du créateur lui-même : Jeunesse et beauté, voilà ton être.

Tu es la force secrète qui fait tourner le monde sur son axe, le sentiment harmonieux et profond des sphères que ta présence anime.

Les siècles qui volent sont les artisans infatigables de tes ouvrages ; ils couvrent de ciselures et d'ornements l'étroite prison de l'esprit ardent.

Ta main puissante les pousse dans un tourbillon violent et rapide; ils vont, et sur cette route vertigineuse, tu appelles sans relâche d'autres siècles.

De nouveaux siècles s'élancent pleins d'angoisses ; ils paraissent et disparaissent; dans leur travail éternel ils ne se rejoignent que pour s'arracher le burin.

Pleins de zèle, ils déploient sans trêve leurs forces dans ton immense atelier, ils martèlent sans relâche

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la matière brute, et dans le travail même ils puisent une nouvelle ardeur.

L'homme flotte dans un va-et-vient perpétuel sur le profond océan de la vie, et ta main répand avec profasion le germe créateur dans son être.

Lève la tète, homme fragile, trempe ta lèvre dans ce courant éternel. Semblable au soleil qui se lève à l'orient, tu seras éternel comme l'univers.

La voix se tut, mais on continua d'entendre les sons de la musique et le chœur harmonieux, et l'on vit passer à grands flots des légions innombrables qui répétaient le cantique sonore.

Leurs ailes tracent dans l'air un sillon lumineux comme celui du navire qui fend la mer sereine; au milieu de cette vive clarté on voit resplendir plus pure la lumière qui émane de la vision immortelle.

Le cortège magnifique qui l'environne traverse les airs comme une Irombe de feu ; soleil qui va rejoindre d'autres soleils, elle coupe les vents avec l'impétuosité de la bombe.

Stupéfait, le vieillard lève la tête, comme l'homme qui s'éveillerait dans son cercueil : l'angoisse l'étreint, le délire s'empare de lui, il cherche avec anxiété l'air et la lumière.

Endormi dans le sein du néant, il avait entendu du fond de sa stupeur cette rumeur immense; le chant

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