PRÉFACE
Toute chose ici-bas ayant un aspect sérieux et un aspect comique, le domaine du rire est un monde entier. Ces deux formes de la vie ont une égale étendue. La nature, avec une libéralité maternelle , a multiplié pour F homme les moyens et les occar sions d'être ridicule , d'amuser le public à ses dépens. Quelle fin se proposait-elle? Une fin de la plus haute importance, comme on le verra, si on prend la peine de lire ce volume.
G’esl une des singularités de la littérature frani çaise que le peuple du monde qui possède le plus de talent du comique et le plus d’esprit, deux choses très différentes, quoique très voisines, se soit si peu occupé de définir l’un et l’autre, ait si peu cherché à les comprendre, à les expliquer, en sorte que, dans la foule de livres critiques publiés chez nous depuis trois siècles, on ne trouverait pas une idée qui jette i quelque lumière sur la nature de ces qualités natio- : nales, des éléments qu'elles mettent en œuvre et des effets qu’elles produisent. La patrie de Rabelais,
de Molière, de Regnard, de Beaumarchais, de Voltaire, de Paul-Louis Courier, n’avoir pas la moindre notion philosophique touchant les facultés, le genre de composition d’où est sortie sa principale gloire, voilà certes de quoi surprendre! Questionnez les individus, compulsez les livres, demandez aux morts et aux vivants quelle est la signification de ces deux mots français par excellence, vous n'obtiendrez aucune réponse.
Un nommé Cailhava s’est donné la peine d’écrire deux volumes sur la comédie et sur Molière : on les ouvre, on pense qu’on y trouvera une exposition de principes, une théorie quelconque relativement1 au sujet du livre. Vain espoir! L’auteur s’occupe de l’application avant d’avoir posé les prémisses, se plonge dans le détail avant d’avoir examiné l’ensemble de la matière, même superficiellement. C’est un voyageur qui étudie à la loupe les cailloux, les brins d’herbe, la mousse et les arbustes, mais oublie de regarder les montagnes et les vallons, les lacs et les neuves, les villes et les ports ; qui ne voit point, en un mot, la configuration générale du pays L Un Italien naturalisé en France et qui a écrit des ouvrages dans notre idiome, Riccoboni avait également analysé les pièces de notre grand comique et fait ressortir son extrême habileté, ses dons supérieurs ; son travail semble annoncer quelques vues
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I. Le premier chapitre de Cailhava est intitulé : Du choix du sujet*
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philosophiques h On cherche, on feuillette, on ne trouve rien. La même observation s’applique à un ouvrage publié en 1096 par l'abbé de Bcllegarde, et intitulé : Réflexions sur le Ridicule et sur les moyens de l'éviter. Ce volume ne contient pas une définition, pas un aperçu général, mais seulement une suite de remarques et de portraits, dans le genre de La Bruyère. Deux ouvrages récents ont accru la pénurie, pour ainsi dire, en portant le désordre et l’obscurité où l’on attendait l’ordre et la lumière.
Une telle absence d’idées sur le comique étonne principalement chez le peuple du monde qui saisit et peint le mieux les ridicules. Il faut avouer néanmoins que les autres nations, comme le prouve la dernière partie de notre essai, vivent dans la même ignorance. Quelques-unes ont fait de louables efforts pour en sortir, mais leurs tentatives n’ont pas réussi. Deux ou trois phrases d’Aristote laissent seules entrevoir la solution de ce problème important, difficile et curieux. Hormis les points que frappent ces lueurs imparfaites, il est resté enveloppé de ténèbres, comme la question du sublime avant les analyses de Silvain et de Kant. Il mène pourtant, aussi bien que la dernière, aux considérations les plus hautes, les plus inattendues, les plus intéressantes. Une fois élucidé, il projette ses rayons à travers toute la nature humaine.
1. Observations sur la Comédie et sur le genre de Molière; Paris. (736, un volume in-12;
Outre cette raison intime, une autre cause aurait dû stimuler l’esprit d’investigation dans les philosophes, les critiques, les historiens littéraires: c’est l’effet que le comique produit en nous. Quel étrange phénomène! Un homme passe dans la rue et voit tomber un autre homme, il éclaLe de rire. Un spectateur assis au théâtre voit un personnage grotesquement habillé, lui entend dire une sottise, faire un quiproquo, et il éclate de rire. Un individu se promène, un livre à la main: tout à coup il suspend sa marche, sa bouche s’entr’ouvre et s’élargit, ses yeux se ferment à moitié, ses joues se plissent : en même temps sa poitrine se soulève, ses flancs s’agitent; il s’incline, se redresse et fait entendre un bruit capable d’effrayer les oiseaux de proie. Quelles secousses ! comme il semble dominé par l’action d’une force irrésistible, comme ses mouvements convulsifs ont l’air de le rendre heureux! Enfin, l’émotion croissant, des pleurs humectent ses paupières; il est contraint de s’essuyer les yeux, et on pourrait le croire en proie à la douleur.
Que s’est-il donc passé en lui? d’où vient cette agitation? d’où viennent ces bizarres soubresauts? Les fous se livrent-ils à des contorsions plus singulières? Et, pourtant cet individu est en même temps plein de raison et plein de santé. Un épisode ou une scène de haut comique l’a électrisé, secoué de cette manière, en charmant son esprit. Loin de souffrir, il s’amuse, il éprouve une des joies
IMPORTANCE DE LA y ü EST ION
les plus vives que l’homme puisse ressentir.
Ici, comme on le voit, le problème se divise : nous avons maintenant à examiner quelles sont les causes extérieures du rire, quelles sont ses causes intérieures, ou, si l’on aime mieux, quelle est la nature du comique et la nature du plaisir qu'il fait naître. Nous exposerons en peu de mois notre manière de voir sur ces deux points, et nous espérons que notre théorie paraîtra claire et satisfaisante.