‹ Le Monde du Comique et du RireChapitre 29 sur 55 · I. Poétique, ch. in · texte numérisé non relu

I. Poétique, ch. in

montrer la cause, en révéler la nature. Aucun su d’examen n'est plus rapproché de nous que ce ci se passe en nous-mêmes. Il fallait seulement vit clair, chose très rare dans les investigations decates et subtiles.

Un autre passage de Cicéron prouve à quel poi ce railleur comprenait peu la nature du comique | de la raillerie: « Le lieu et, pour ainsi dire, domaine du ridicule ne se trouve que dans une ce taine laideur ou difformité: en effet, on rit uniqu : ment ou surtout des choses qui manifestent etrév ' lent une difformité quelconque par des moyens ne T difformes. » Le vague de l’expression dans ce fragmei atteste que Cicéron ne savait pas bien ce qu voulait dire, en avait une idée très confuse. Toi un cénacle de docteurs aurait peine à explique ■ nettement la dernière phrase : aussi n’en cherche rons-nous pas le sens, qui ne pourrait avoir qu’un mince valeur, si ces mots groupés en avaien une1.

Quintilien, élève et admirateur de Cicéron, déses père comme lui d'une tâche si ardue. « Ce qui rem si difficile de réussir en ce genre, dit-il, c’est qu tout mot tendant à faire rire a d’ordinaire je ni sais quoi de bouffon, et que la bouffonnerie es'

1. Voici le texte même que je livre aux déchiffreurs d'énigmes « Locus et quasi regio ridicuii turpitudine et difformitate quadam conti uetur: hæc enim ridentur, vel sola, vel maxime, quæ notant et desi-: gnant lurpiludinein aliquam non turpiter. » Üe Oratore, ch. IL

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tujours basse;... que, d’ailleurs, il fait rarement inneur à celui qui le dit et qu’il est presque tbjours compris différemment de ceux qui l’enten- ( nt, vu qu’on n’en juge point par une règle certaine e invariable, mais par je ne sais quel sentiment joduit en nous, dont il n’est guère possible de ndre compte; car je ne pense pas que personne ;i encore bien expliqué ce que c’est que le rire, coique plusieurs l’aient tenté1. » Quelle divaition!

)ans un autre passage, Quintilien nous apprend, sas le vouloir, qu’il n’avait pas lu les phrases uristote, où le maître d’Alexandre n’explique pas, t ît s’en faut, la nature du comique, mais où il Finale une de ses conditions : il attribue cette idée is grand orateur. « Cicéron, dit-il, a fort judicieus- lient remarqué que le ridicule a toujours pour Ise quelque défaut ou quelque vice. »

Jn lieu plus loin, il développe la même observat n à propos du rire. « Indiquer maintenant plus en t Lai 1 d’où se tirent les choses qui excitent le rire, et ( ns quels lieux2 il faut les chercher, ce serait le entreprise difficile. Si nous voulons parcourir 1 ites les espèces, ce ne sera jamais fait, et nous 1 nuirons inutilement bien de la peine. En effet, les 1 ux qui fournissent à la raillerie et aux bons mots

, Ve Oratore, livre VI, chapitre III, intitulé l)u Rire.

, On appelle, en rhétorique, lieux communs, lieux oratoires, les ( irses sources de pensées ou d’arguments dans lesquelles puise un

c teur.

LE .MONDE DU COMIQUE ET DU Kl H E

sont en aussi grand nombre que ceux dont nci , tirons des pensées, et ce sont tous les mêmes; es. l'un et l’autre dépendent également de.l’inventijÉ et de l’élocution. Dans celle-ci, je comprends .jH. mots et les figures.

« Je dirai donc seulement en général que ce cp

nous entendons ici par le rire naît, ou des défai .

corporels de celui que nous raillons, ou des délai i de son esprit, dont on juge par ses discours et s J actions; ou de choses qui sont hors de sa personr ' bien qu’elles aient rapport à lui ; car toute la ce: ] sure qui peut se faire des hommes est conteniJ dans ces trois chefs. Et cette censure est sérieu ou plaisante, suivant qu’on l’exprime gravemer I ou d’une façon légère et badine. Or on tourne c ! défauts en ridicule, tantôt en les montrant à déco j vert, tantôt par une peinture ou un récit agréabi que l’on en fait; souventaussi par un seul trait qil les marque. »

Ce dernier paragraphe est assez net, comme o j voit ; mais le premier met hors de doute que l’autet n’avait pas su faire les distinctions, établir les catt i gories nécessitées par le sujet. Le reste de so chapitre tourne donc alentour, sans aborder un seule des questions principales ou secondairesji1 l’auteur y accumule des réflexions vagues et san portée, des anecdotes et des bons mots. Quelques, uns sont vraiment spirituels. Vibius Curius s, faisant beaucoup plus jeune qu”il n’était, Cicéroi

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ai dit: « Je vois bien que vous n’étiez pas né, 3rsquc nous apprenions ensemble la déclamation. » abia prétendait n’avoir que trente ans et l’affirmait u grand orateur: « Je dois en être sûr, lui réponit-il, car voilà vingt ans que je vous l’entends ire. » Le même personnage stigmatisait ainsi un rôle de son époque: « II ne lui manque rien que e la fortune et de la probité. » Afer ayant gagné ne cause pour un bomme qui ne l’était pas seuleîent venu remercier, et qui, un jour, au barreau, vitait ses yeux avec soin, chargea un esclave de

Iette plaisante commission: « Va lui dire que je ne ; vois pas. »

Après Quintilien, le problème du comique et du re fut abandonné pendant quinze cents ans. On iaisantait, on se gaudissait pendant le moyen âge, bmme le prouvent les fabliaux et les scènes moueuses ou libertines sculptées sur la pierre et sur is bois; mais on avait perdu l’habitude des recherûes philosophiques. La curiosité humaine ne se résilia qu'au seizième siècle. On vit alors un groupe ’e sept ou huit investigateurs braquer leurs téles- >pes sur cette profonde question du comique et du re, la plus difficile de toutes les énigmes psychogiqucs, morales et littéraires. De plusieurs d’ene eux on ne connaît que les noms, sans savoir lême les titres de leurs ouvrages; mais des écrions postérieurs nous apprennent qu’ils avaient aité ces matières. En 1603, Laurent Politien jugeait

ainsi leurs recherches : « Après que nous eùm réfléchi quelque temps, diverses explications d1; causes du rire furent proposées, telles que les do nent Isaa.c, Israelita, Fracas tor, Valeriola, Yalesi et Jossius; on dit que Joubert a traité la même qiu lion en français; nous avons cherché ses écrits s; la matière et n’avons pu nous les procurer ; quai aux auteurs précédents, ils n’émettent aucuj opinion que l'intelligence puisse pleinement acce ter h »

On peut adopter sans crainte ce jugement, car solution que propose lui-même Politien a une y leur très douteuse. Le rire, à l’en croire, serait pr duit par une plélhore ou affluence rapide d’espri vitaux à la figure. Il y en a de trois espèces : I esprits animiques qui viennent de la cervelle, t esprits vitaux proprement dits, qui viennent c cœur, et les esprits naturels, qui viennent du foi. La rate aussi coopère au travail, quand ce viser attire fortement la partie la plus épaisse et la ph bourbeuse du sang, de manière que le sang purifi qui est la nourriture des esprits vitaux, reste seu Pour beaucoup rire, il faut donc beaucoup mange afin d’avoir une surabondance de ces esprits. L< choses comiques, par une autre conséquence, soi celles qui en provoquent une grande affluence a

I. Antonii Laurentiani Poliliani Dialogus pulcherrimus et utilissîm de Risu, ejusque causisetconsequentibus...M&,putgi,mc\\, p. s. — C’est seconde édition : voyez, à la fin du présent volume, la bibliographie d| ouvrages sur le comique et sur le rire.

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isage, de manière que la figure des personnes qui ienl. devient chaude, prend de la rigidité dans les liai rs ( faciès ridentis calida et rigidula) et que leur hayeine même s’embrase, comme on peut le constater ■il mettant la main deva.nl leurs narines. C’est un ihénomènc analogue h celui que le désir provoque lans le phallus1. Or, les esprits vitaux arrivent du joceur à la face humaine par les artères, les esprits mimiques de la cervelle par les nerfs, les esprits laturels du foie par les veines.

/ Un homme qui avait ainsi étudié la question jus-

(jue dans les moindres détails et voyait si clair dans l’organisation humaine, avait bien le droit de railler ses prédécesseurs. Quand on lit de pareilles explications cependant, il vous vient une idée singulière: c’est que la parole a été donnée h l’homme pour exprimer des sottises. Politien n’a oublié que les causes esthétiques, morales, intellectuelles et sociales du rire, en leur substituant de vraies fariboles, i Je n’ai pu me procurer le livre de Joubert, docteur en médecine et régent de l’Université de Montpellier, imprimé è Paris en 1579; mais un homme qui l’avait lu, le caractérise de celte façon : « Deux touvrages de Laurent Joubert, dit-il, le Traité du Ris et les Erreurs populaires, dédiés par lui à Marguerite

I. «Restai igitur al spiritibus imbuantur, repleanturquo, consimili tralione ac pars quiçdam, faciei direclo opposita, spirilibus item impletur ae intumescit, ut durescat et éxtendatur, erigaturque. » — Politiaiius. Iiitelligo pulchram quidern analogiam, sed quid prohibât nomine [suo membrum illud appel lare Nil enim obscœnum, nil turpe dictu, vel I apud stoïcos est. » l’age 61 .

de Valois, sont écrits d’une manière assez licer cieuse : on fut surpris, dans le temps, cju’une prin cesse en eût accepté la dédicace. — Dans son curieu: Traité, divisé en trois livres, Joubert donne des ex plications physiologiques du Ris, qui pouvaien suffire en son temps, mais qui aujourd’hui soin inadmissibles. Quant à ses effets souvent favorables et quelquefois fâcheux, il les décrit avec justesse et surtout avec une naïveté qui provoque elle-même le rire. Il y expose en détail les différentes espèces de ris, en s’étayant d’une saine érudition, et termine par proposer une série de problèmes, dont la solution, plus ou moins instructive, est toujours accompagnée d’une douce gaieté1. » Gela veut dire, en termes indulgents, que ce volume égaie aux dépens de l’auteur, comme le fatras de Politien. Aller chercher dans la physiologie l’explication d'un phénomène purement intellectuel et moral, c’est déjà une erreur plaisante, et ce début grotesque amène à sa suite toute sorte de bouffonneries, comme celles dont nous venons de donner un spécimen. Pour avoir provoqué le blâme et la satire de Politien, que devait être le mémoire de Joubert!

1. Je classe parmi les œuvres du seizième siècle le traité de Politien, conçu tout à fait dans l'esprit de cette époque, aussi bien qu'un f volume publié à Francfort en iti07, par ltodolphus Goclenius : La Phy- I siologie du Pet et du Rire (Physiologia crepitus ventris et risus în-tz. , voilà un titre qui ne promet pas beaucoup. D'autres billevesées du même genre, imprimées pondant le dix-septième siècle, ne méritent pas le moindre examen : il me suffira d’en mentionner les titres dans la bibliographie du sujet.

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Le dix-septième siècle étudia très peu le comique t le rire au point de vue théorique1. A peine rouve-t-on, çà et là, quelque observation générale, .qui ne va pas au fond de la question. Molière, dans a préface de Tartufe, se borne à signaler l’influence norale de la comédie. « On reconnaîtra sans doule, lit-il, que, n’étant autre chose qu’un poème ingéneux, qui, par des leçons agréables, reprend les iéfauts des hommes, on ne saurait la censurer sans njustice; et, si nous voulons ouïr là-dessus le témoignage de l’antiquité, elle nous dira que ses plus célèbres philosophes ont donné des louanges à la comédie, eux qui faisaient profession d’une sagesse si austère et qui criaient sans cesse après les vices I de leur siècle. » Dans un autre endroit, Molière dit encore : « Si l’emploi de^ la comédie est de corriger les vices des hommes, je ne vois pas pour quelle raison il yen aurait de privilégiés. Celui-ci (l'hypocrisie) est dans l’État d’une conséquence bien plus dangereuse que tous les autres; et nous avons vu que le théâtre a une grande vertu pour la correction. Les plus beaux traits d’une sérieuse morale sont moins puissants, le plus souvent, que ceux de la

satire; et rien ne reprend mieux la plupart des

hommes que la peinture de leurs défauts. C’est une grande atteinte aux vices, que de les exposer à la risée de tout le monde. Un souirre aisément des répréhensions, mais on ne souffre point la raillerie.

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