‹ Le Monde du Comique et du RireChapitre 44 sur 55 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

aux traits accentués, à la bouche mâle et intelligente, m’expliquait la force et la lucidité de son esprit. Bien différent des auteurs vulgaires, qui travaillent au hasard, sans chercher pourquoi leur oeuvre est bonne ou mauvaise, M. Labiche avait lu ma théorie avec la plus minutieuse attention.

Rentré chez moi, j’écrivis le fragment de dialogue qu’on vient de lire, et j’eus la curiosité d’appliquer à mon tour aux pièces de son répertoire le système qui lui avait paru exact et définitif. J’achetai les deux premiers volumes de son théâtre, et je fis la contre-épreuve de son examen ; c’est-à-dire que je cherchai si mes définitions abstraites rendaient bien compte de tous les effets produits à la scène par son talent comique. Ma tentative eut un plein succès.

Par une coïncidence singulière, peu de jours après mon entretien avec M. Eugène Labiche, M. Calmann Lévy, sans en avoir la moindre connaissance, m’offrit de réimprimer en un petit volume ma Préface des œuvres de Regnard. J’acceptai avec empressement, je me mis à l’œuvre, dépassai les bornes d’un simple opuscule, et aboutis à l’ample traité que je viens d’offrir au public. Le vœu de M. Labiche est accompli ; ce volume répandra, j’espère, les idées nouvelles qu’il me conseillait de populariser. L’approbation sans limites donnée à ma théorie par un homme si bien doué, qui a provoqué lans toute l’Europe de si joyeux éclats de rire, m’a

soutenu pendant le travail nécessairepour développai mon programme, pour le faire passer de l’état rudimentaire à l’état de pleine croissance et de maturité.

Au moment de quitter le lecteur, je ne puis le laisser sous la fâcheuse impression des folies, nonsens et obscurités insondables, que je viens de lui donner en spectacle. Je lui soumettrai donc une dernière observation, qui ne manque pas d’intérêt, La gaieté du rire est communicative. Si l’on entre dans un cercle joyeux, où il résonne sur tous les tons, où il forme les gammes les plus variées, on éprouve le besoin de rire aussi, et on ne tarde pas ; à faire chorus avec la société, sans savoir ce qui la divertit. On est d’autant plus enclin à trouver amusante et réjouissante la cause du tintamarre, quand on prend la peine de vous l’expliquer. On riait d’abord de confiance et par imitation; le rire' devient plus sonore, dès qu'on rit pour son propre compte. C’est une partition bouffonne qui met en jeu tout un orchestre. On pleure dans la solitude, comme le remarque La Bruyère : ou aime à rire en compagnie. Preuve nouvelle que le comique est un agent social, un principe d’harmonie, servant d’antidote contre les innombrables causes de répugnance, de mauvaise humeur et de tristesse, qui abondent dans la fréquentation des hommes.

Me voici arrivé au terme de ma difficile investigation. Quaire mots peuvent la résumer : Per tene-

bras ad lucem. Si, comme je le pense el comme le penseront, j’espère, tous les esprits attentifs, j’ai résolu enfin la question, j'ai fait pour l’humanité une conquête intellectuelle, dont elle profitera aussi longtemps que le comique et le burlesque, sous toutes leurs forpies, lui verseront la joie et la i gaieté. Nul n’éprouvera la bienfaisante action du rire sans me devoir de la reconnaissance, car je lui expliquerai pourquoi des choses mauvaises en ellesi mêmes, difformes, inconvenantes, fausses et absur- < des, lui causent une si agréable et si ulile émotion. I • Avant de clore ce livre, je crois devoir faire observer qu’il contient une réfutation péremptoire et indiscutable du réalisme à outrance, puisque la nature elle-même inflige tant de punitions diverses i h. quiconque oublie, dédaigne ou offense l’idéal.

Page 1