‹ Le monde enchanté; choix de douze contes de féesChapitre 1 sur 14 · EN FRANCE · texte numérisé non relu

EN FRANCE

L'homme ne vit pas seulement de pain ; il vit encore et surtout, on peut le dire en songeant combien ce superûu lui est nécessaire, il vit encore et surtout de surnaturel, de merveilleux. C'est là le pain quotidien , d'imagination et de sentiment, dont se nourrit sa pensée. C'est là cette vie de fiction , cette vie de derrière, dont parle Pascal, où il se réfugie pour se consoler et se venger des déceptions de la vie de devant. On peut dire que Tâme humaine n'a toute sa respiration, toute son envergure que du côté de l'infini : aussi n'est-il pas étonnant qu'elle échappe, tant qu'elle le peut, à l'atmosphère étroite, éloufl'ante, de la réalité, pour se dilater, se développer dans l'air idéal, pour « respirer et s'épanouir, suivant le mot deBossuet, du côté du ciel ».

Ce besoin d'oublier la terre, la réalité, leurs déceptions, leurs affronts, si durs aux âmes fières, leurs chocs brutaux, si douloureux aux sensibilités délicates, est un besoin universel. Le rêve, plus que le rire, distingue l'homme des animaux, et établit sa supériorité.

C'est un besoin même pour les grands," pour les forts, pour les riches, pour ceux qui peuvent réaliser leurs moindres caprices , vivre à leur fantaisie , embellir leur existence de toutes les poésies du luxe, de tous les charmes de l'art. Ceux-là même, plus d'une fois par jour, touchent le tuf de leur jouissance, et sentent que le fond de toute chose est amer. Us épuisent les

LE MONDE EN'CHAKTÉ. (t

II HISTOIRE DES FEES

ressources de la fortune et du pouvoir, ils faliguent les minisires de leurs plaisirs, sans parvenir à rassasier leur soif de nouveauté, leur appétit d'idéal, d'autant plus exigeants qu'ils sont plus excités par cette chaleur de bien-être, cette intensité de vie , par cette fièvre de curiosité qui les consume. Ce sont les grands que dévore Finsomnie de la vanité ou de Tanibition, toujours mécontents lors même quils semblent devoir être le plus satisfaits, et qui s'agitent et se retournent sur leur lit de duvet ; ce sont les sybarites qu'un pli de rose offusque ; ce sont ceux qui peuvent le plus, qui sentent le plus ce qu'ils ne peuvent point et qui s'indignent de la borne mise à leur portée ; ce sont ceux qui ont goûté de tout, qui sont las de tout; ce sont ceux à qui la réalité devrait suffire, tant elle les gâte, qui s'indignent le plus du frein, qui regimbent le plus contre les barrières derrière lesquelles rindni leur échappe, qui aspirent le plus ardemment aux plaisirs de la fiction, aux consolations du rêve. Tout rassasié est un affamé. Tout Salomon attend sa princesse Balkiss, sa reine de Saba.

Mais si ce dédommagement , cette réparation , cette revanche de la vie idéale, de la vie du songe, de la vie telle qu'on la voudrait, qui console de la vie telle qu'elle est, sont un besoin, même pour les puissants, les grands, les riches, à combien plus forte raison le sont-ils pour les pauvres, les humbles, les simples , les déshérités , les sacrifiés de ce monde 1 A ceux-là, à ces disgraciés de la terre, il reste, pour les dédommager, pour les consoler, pour les venger, les délices du royaume des cieux. Ce royaume des cieux leur appartient, en effet, dans le double sens du mot, le profane et le sacré. L'Évangile le promet à leur foi candide; la féerie l'ouvre à leur imagination ingénue

Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que l'origine des contes de fées soit aussi populaire qu'antique , et que ce caractère démocratique, rustique, patriarcal, soit comme le sceau naïf de ces traditions et de ces légendes sorties du peuple, faites pour le peuple, qui est toujours enfant, pour l'enfant, qui est toujours peuple. Malgré les enjolivements dont elles furent l'objet, quand une fantaisie de la mode, un caprice du goût, les introduisirent à la cour, et qu'elles furent façonnées au tour des Précieuses, elles gardent la fruste empreinte du coup de pouce calleux qui le premier donna figure à leur argile, et l'indélébile parfum de la terre agreste.

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Elles demeurent d'un art primitif, naïf, comme leurs auteurs et leur public.

Il importe de le constater dès le début : c'est une vérité absolue, confirmée par Thistoire et la critique, que la littérature féerique est d'origine, d'essence populaire. Les contes de fées sont des fleurs des champs, de frustes chefs-d'œuvre de l'imagination rustique. Leurs types sont sortis un à un de la cervelle d'auteurs sans le savoir; patriarches au chef chenu, courbés sur leur bâton, et dont un verre de cidre ou de vin réveillait les souvenirs; grand'mères à coifl'e de lin, filant leur quenouille, ou tournant leur rouet, nourrices cherchant à endormir, sur leur sein tari, les enfantelets repos. La chaumière et la taverne ont, avant le château, entendu les premiers contes de fées, à la lueur de la lampe des veillées.

Perrault, le premier, a recueilli ces canevas populaires, et les a quelque peu habillés, brodés, poudrés, tout en respectant leur naïveté et leur malice foncières. Après lui sont venues les belles dames, les baronne d'Aulnoy, les comtesse de Murât, les comtesse d'Auneuil, les demoiselles de la Force et L'Héritier de Villaudon, qui ont exécuté de brillantes et galantes variations sur ces thèmes si nouveaux pour les oreilles aristocratiques et si anciens pour celles des rustres.

Mais il n'importe : qu'elle ait été ou non, au dix-septième siècle, paysanne pervertie , transportée de la campagne à la ville, de la chaumière au salon, au boudoir, la littérature féerique n'en demeure pas moins, par son origine , ses débuts, son inspiration , ses moyens , son but, une littérature essentiellement populaire, rustique, et par là même admirablement accommodée , appro* priée à son public enfantin ou villageois.

A un tel public conviennent par excellence ces récits brefs, naïfs et narquois , aux animaux parlants , aux personnages fantastiques charbonnés du trait grossier, mais vivant, de la caricature, à la moralité vulgaire, mais marquée le plus souvent au coin de l'observation, de l'expérience et de la malice , et riant de ce rire des humbles^ doux et même un peu triste, de ce rire des philosophes de la bure et du chaume, qui rient de tout, de crainte d'en pleurer, sans rien des prétentions politiques et de la verve effrontée de ce philosophe de la livrée qui sera Figaro.

Figaro n'eût pas trouvé ces apologues rustiques , au sel un peu

IV HISTOIRE DES FEES

grossier; il eût haussé les épaules à ces paysanneries de Perrault. Beaumarchais détonne dans la pastorale comme un courtisan de rCEil-de-Bœufau village; et malgré tout son esprit, il n*a jamais pu atteindre au naïf. C'est bien simple, en apparence, mais cela lui est défendu, aussi bien qu'à Voltaire; et les gens de la veillée , le loustic en tête, perdraient leur patois à comprendre ce français bon pour les grands seigneurs philanthropes et les bourgeois frondeurs, pour les salons et pour les cafés. C'est autre chose qu'il faut à l'imagination populaire et enfantine, à qui suffisent des drames comme celui du Petit Chaperon rouge, des imbroglios comme celui du Petit Poucet, et qui prend un plaisir extrême aux aventures de Peau cTAne.

Ces drames faisaient pleurer, ces imbroglios faisaient rire les grand'mères, les mères , les nourrices , les mies, et les enfants bien avant Perrault. On peut dire que le conte de fées est de toute antiquité, qu'il a amusé l'humanité dès son berceau, et que l'origine d'e ces récits traditionnels et légendaires se perd dans la nuit des temps. Nous analyserons soigneusement tout à Theure, pour les plus connus de ces types , les éléments d'origine , de formation, d'alliage; mais il nous est impossible de ne pas clore ces premiers aperçus par le tableau qu'a tracé, avec une plume digne du pinceau des Le Nain et des Valentin, Noël du Fail, sieur de la Hérissaye, d'une veillée au seizième siècle, en Bretagne , dans le pays fatidique par excellence, dans le pays de Merlin l'enchanteur, de la fée Viviane, et de la forêt de Brocéliande, pleine de mystères.

Écoutons le gentilhomme lettré , le malin conseiller au parlement de Rennes, et considérons son tableau , d'une couleur si vive et si franche , d'une veillée chez Robin le Clerc , compagnon charpentier de la « grand'dolouère », en 1547, Tannée de la mort de François P' :

«... Voluntiers, après souper, le ventre tendu comme un tabourin, saoul comme Patault,. jazoit, le dos tourné au feu, teillant bien mignonnement du chanvre, ou raccoustrant à la mode qui couroit ses botes... chantant, comme il le sçavoît faire, quelque chanson nouvelle. Joanne sa femme, de Taustre costé qui filoit, lui respondoit de mesme ; le reste de la famille ouvrant chacun en son office : les uns adoubant les courroyes de leurs fléaux, les autres faisant dents à râteaux; bruslant bars pour lier, possible, Taixeul de la charrette rompu par trop grand fais, ou faisant une verge de fouet de néflier ou meslier. Et ainsi occupés à diverses besongnes , le bon-

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homme Robin (après avoir imposé silence), commençoit le conte de la Cigogne, du temps que les bestes parloient, ou comme le Renard desroboit le poisson aux poissonniers ; comme il fit battre le Loup aux Lavandières lorsquMl Tapprenoit à pescher ; comme le chien et le chat alloient bien loing du Lyon, roi des bestes, qui fist Tasne son lieutenant et voulut estre roy de tout ; de la C!orneille qui , en chantant , perdit son fromage ; de Mélusine ; du Loup-Garou, du Cuir d'Asnette, du Moyne bourré; des fées et que souventes fois parloit à elles familièrement, mesme la vesprée passant par le chemin creux, et qu'il les voyoit danser au bransle près la fontaine du Cormier, au son d'une belle vèze couverte de cuir rouge , celui estoit advis car il avoit la veiie courte, pour ce que depuys que Vichot Tavoit abattu de coups de trenche par les fesses, les yeux luy avoient toujours pleuré ; mais que voulez- vous ? nous ne nous départons les fortunes. Disoit (en continuant) que en charriant le venoient voir, affermant qu'elles sont bonnes commères et voluntîers leur eust dit le petit mot de gueule , s'il eust bien osé, ne se deffiant point qu'elles ne lui eussent joué un bon tour. Aussi, que, un jour les espîa, lorsqu'elles se retiroîent en leurs caverneux rocs, et que, soudain qu'elles approchoient d'une petite motte, s'esvanouissoient ; dont s'en retoumoit, disoit-il, aussi sot comme il estoit venu (1). »

Nous prenons sur le fait, dans ce tableau d'après nature , laprédilection superstitieuse de Timagination populaire pour le merveilleux, le fantastique; merveilleux à sa portée, fantastique au décor grossièrement brossé dont les bétes qui parlent et les fées de la fontaine voisine font le plus souvent les frais, et que met en scène un récit naïf et goguenard, dont la lourdeur laisse éclater parfois, comme le feu de mottes et de bourrées autour duquel on se chauffe en devisant et en humant le piot, une étincelle du génie gaulois. Nous retrouvons, dans ce répertoire de la veillée agreste en Bretagne sous François P', plusieurs des personnages des fables et des contes de la Fontaine, des contes de Perrault, et notamment la Corneille qui laisse échapper son fromage , et Cuir (JTAsneiie, c'est-à-dire Peau d'Ane,

Surtout, à côté du Moyne bourré ou velu, légende bretonne et berrichonne, nous voyons apparaître, dans les souvenirs du conteur rustique, cette mystérieuse et fugitive troupe des fées familières, menant leur branle autour de la fontaine de Saint-Aubin le Cormier, bonnes commères , dit Robin, qui ne s'effarouchent pas du

(1) Œuvres facétieuses de Noël du Fail, ett., édit. Assézat, t. I, p. 42.

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passage du bûcheron ou du pâtre , et qui ne sont pas si fîères avec les pauvres gens, qu'elles ne lient conversation avec eux.

Cette religion superstitieuse des fées, que Ton retrouve de tout temps dans les esprits rustiques, dans les récits de la chaumière ou du cabaret, mérite une étude à part , et c'est cette étude que nous allons entreprendre, après ces préliminaires, qui ne nous ont point paru superflus.

Et d'abord, le nom avant la personne, le mot avant la chose. D'où vient le moi fée, et que signiiie-t-il? Là-dessus, les philologues sont loin de s'entendre. Essayons de dégager une solution de ces controverses et de ces mêlées d'opinions. Selon Littré, on doit entendre par fées « des êtres fantastiques, à qui l'on attribuait un pouvoir surnaturel, le don de divination et une très grande influence sur la destinée , et que l'on se figurait avec une baguette, signe de leur puissance ».

Cette dernière partie de la définition semble contestable : car la baguette n'est pas l'arme, n'est pas l'attribut indispensable, caractéristique, des fées, selon les images traditionnelles; la quenouille, l'aiguille, font aussi partie de leur arsenal habituel; elles ne dédaignent pas de manier ces instruments familiers, de filer, de coudre , de broder des ouvrages aussi merveilleux que le pouvoir surnaturel dont elles sont investies.

Ce pouvoir s'étend à tout, et l'expression de féerique, pour signifier quelque chose d'exquis, de parfait, est à la mode dès Voiture. «Nous arrivâmes au logis, dit-il dans une de ses lettres, où nous trouvâmes une table qui semblait avoir été servie par les fées. » M°** de Sévigné, se félicitant et s' émerveillant des succès de son petit-fils, le marquis de Grignan , à la cour et à la guerre, écrit : « Les fées ont soufflé sur toute la campagne du marquis; il a plu à tout le monde, et par sa bonne contenance dans le péril, et par sa conduite gaie et sage. »

Chose qu'il est bon de noter dès le début, la fée apparaît à l'imagination populaire sous deux formes, deux aspects très difi*érents, et même contraires, suivant l'influence favorable ou néfaste qu'elle représente : tantôt petite, svelte, mignonne, gra-

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cieuse, ingénieuse, ourdissant des trames aériennes ou brodant un canevas de fleurs célestes ; tantôt grande, maigre, sèche, ridée, jalouse, mécontente, menaçante, brandissant comme un bâton la baguette du mauvais sort sur ceux qui ont encouru sa disgrâce.

C'est dans ce double sens qu'on dit proverbialement : grâce de fée, ouvrage de fée; et vieille fée, méchante fée, pour exprimer ^ la laideur et la malice dans ce qu^elles ont de plus odieux ou de plus ridicule. C'est dans ce dernier sens que Saint-Simon écrivait : « La femme de Montchevreuil était une grande crAture à qui il ne manquait que la baguette pour être une parfaite fée. » C'est à ce genre de fées malignes, malfaisantes, à la vieillesse ennemie de toute jeunesse , à la laideur ennemie de toute beauté , dont il ne faisait pas bon attirer sur soi le regard louche et Tire implacable, que le satirique Régnier faisait allusion, quand il écrivait :

De peur, comme Ton dit, de courroucer les fées.

Ce pouvoir surnaturel, fatidique, féerique, n'était pas seulement un attribut des personnes ; ce pouvait être aussi, toujours suivant la tradition populaire, une propriété des choses. Il y avait des lieux hantés, enchantés, des châteaux fées, comme celui de Lusignan; des forêts fées, comme celle de Brocéliande; des pierres fées, des escaliers fées; des chevaux fées, comme Bayard, le cheval de Renaud; des épées fées, comme celle de Lancelot du Lac ; des clefs fées , comme la clef de Barbe-Bleue ; des bottes fées, comme celles de l'ogre dans le Petit Poucet; des masses fées, comme la masse de Loup-Garou , dans Pantagruel. Ainsi encore sont enchantés, sont faés, fées, comme le remarque le commentateur de Perrault dans l'édition Hetzel « les bottes du dieu Locki dans les légendes de l'ancienne Scandinavie ; ainsi encore le tapis enchanté dont le prince Ahmed fait l'acquisition dans les Mille et une Nuits, le fauteuil du dieu Dharmaratja, le talisman de Salomon et le chapeau de Fortunatus, tous objets qui permettent de franchir des distances prodigieuses. »

Après avoir parcouru ainsi rapidement et superficiellement les diverses acceptions du mot fée, et fait résonner chaque touche du clavier, chaque note de cette gamme de significations successives,

VIII HISTOIRE DES FEES

nous interrogeons encore Littré et lui demandons les étymologies.

Il répond : « Genev. faye; Berry fade, fadette; provençal fada; espagnol hada; portugais fada; italien fata du latin fata, qui se trouve pour Parque et qui est dérivé àe Fatum, Destin. »

Le Dictionnaire de Littré n*a pu que concentrer les définitions, que résumer les interprétations. Il importe, pour être complet et vider à fond cette question des origines historiques et étymologiques, d'interroger tout à tour les travaux de Walckenaër, de Maury, de Le Roux de Lincy , de Hersart de la Villemarqué , de Gh. Giraud, et de s'enfoncer avec eux, sans nous y perdre, dans la forêt des gloses, en dégageant, chemin faisant, les idées génératrices de ce mot de fée.

La raison des mots est dans les idées auxquelles ils correspondent. L'idée principale, dominante , l'idée maîtresse du mot fée est évidemment l'idée du Sort, du Destin, du Fatum mystérieux, de l'avenir inconnu, objet éternel des craintes et des espérances de l'homme. Les Parques, qui, selon les croyances païennes, filaient et tranchaient le fil de la destinée humaine , les Parques, maîtresses du Destin, dominas fati, dit Ovide, et aussi, par extension, les nymphes, fatuœ, qui peuplaient les champs, les prés et les bois, et dansaient d'un pied ailé, au clair de lune, sur l'herbe argentée, sont les mères et les sœurs des fées de la tradition celtique et druidique , qui tiendront une si grande place, joueront un si grand rôle dans les lais et les poèmes chevaleresques du moyen âge , y présideront aux natalités héroïques, et en aiguillonneront ou contrarieront l'action par leurs enchantements.

Dans la formation du mot , comme dans la formation du personnage fantastique, de l'être intermédiaire entre le naturel et le surnaturel, qui sera la/(?'e, il faut encore tenir compte , pour s'expliquer toutes les filiations et toutes les métamorphoses, de ces prétresses vierges de l'île de Sein , de ces muses des chants bardiques, aux cheveux blonds couronnés de verveine, à la faucille d'or, destinée à couper le gui sacré, pendue à la ceinture, qui, selon les Celtes et les Gallois, renaissaient, après leur mort, à une nouvelle vie, supérieure en privilèges à celle qu'elles avaient quittée.

On aura ainsi tous les éléments, tous les souvenirs confus des superstitions païennes et druidiques dont la fermentation, la corruption, ont présidé à la naissance, dans l'imagination populaire.

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de cet être fantastique, de cette femme de vision {spakanua) qui tient de la Parque grecque, de la nymphe latine , de la druidesse celtique, la fée. « On a fait de fatum y faia, dit M. Alfred Maury, fae, fée, féerie, comme on avait fait de pratum, prata, prae, pré, prairie. »

Il importe de ne pas oublier ce fait essentiel, qui a, dans l'espèce, une importance tout à fait capitale, que les restes du paganisme furent très lents à s'effacer dans la Gaule et la Germanie, depuis longtemps converties. Les conciles fulminèrent souvent Tanathème contre ces superstitions idolâtres et opiniâtres qui avaient survécu au triomphe du christianisme; et les Capitulaires édictent encore des peines contre les -auteurs et les propagateurs de ce culte furtif rendu traditionnellement aux divinités inférieures, domestiques, champêtres, qui recevaient, en fraude des droits uniques du Christ, des prières et des offrandes sur les pierres des dolmens bretons , au. pied des chênes , des hêtres, des tilleuls, des aubépines fatidiques, à la source, couronnée de fleurs, des fontaines hantées.

On peut dire qu'il existe encore dans nos campagnes des traces indélébiles de cette superstition païenne et celtique, rebelle aux enseignements de l'école comme à ceux de l'église. Le commerce intime de la nature, pour le travailleur de la terre et pour certains métiers agrestes, pâtres, bûcherons, charbonniers, pêcheurs, la pratique de la solitude, la fréquentation du mystère des bois et des eaux, encouragent invinciblement cette tendance, naturelle à l'homme, qui le pousse à concrétiser l'abstrait, à personnifier les influences dont il dépend , à donner une forme à l'invisible, une figure à l'inconnu dont il est entouré, une âme aux bêtes, une voix aux choses mêmes.

Cette tendance est de tous temps. Elle a présidé, sous l'empire du polythéisme, à la création des Parques, des nymphes, des nymphes des eaux (naïades), nymphes des bois (dryades et hamadryades), des centaures, des faunes, des satyres et des œgipans. Et, en dépit de l'empire du christianisme même, elle a" présidé à la création, par l'imagination celtique et Scandinave, des fées, des enchanteurs, des géants, des nains, des sylphes, lutins, farfadets, korrigans, kobolds, elfs.

Les elfs, cette famille germaine des esprits familiers, sont un genre des plus féconds, puisqu'il comprend les neks, les niks, les

HISTOIRE DES FEES

itromkarl, les mermaids (esprits des eaux) , les bergmannschen, esprits des montagnes, les trollSy des bois et des rochers, les gnomes, les dwerfsy dwergar ou nains, ceux du sol, des pierres, des cavernes dont ils gardent les trésors, les alfs ou elfs, ceux des airs et des eaux, dont il est impossible de parler sans songer à VOOéron de Wieland, roi desElfs, et au Itoi des Aulnes {Ellfenkônig) de Goethe.

Pour en revenir à cette mythologie païenne en France, survivant, durant tout le moyen âge, et résistant sourdement à Tinfluence chrétienne, il nous reste à marquer le trait caractéristique de la physionomie de la fée, trait que rien n'a pu effacer, qui répond bien àTorigine historique du personnage, comme à Torigine étymologique de son nom, et qui explique son prestige et son empire sur rimagination populaire.

C'est ici qu'on va voir combien Walter Scott s'est trompé dans son étymologie du mot fée, qu'il fait, en romancier plus qu'en historien, dériver, par un caprice inexplicable, de l'arabe péri, féri. La péri arabe, il serait facile de le démontrer, n'a rien de commun avec la fée française. Celle-ci tient bien son origine de la Parque, delà nymphe, de la prêtresse druidique. « C'est donc à la fois, dit M. Alfred Maury (1), dans le culte des Parques, et des Deœ mairx, dans celui des bois et des fontaines aussi bien que dans le caractère accordé aux druidesses , qu'il faut chercher l'explication des attributs qui furent donnés aux fées, et la preuve que celles-ci sont nées d'un mélange dont nous avons séparé les éléments primitifs. »

Ce qui le prouve, c'est que, comme les Parques, les fées, et il faut voir dans leur attribut essentiel la raison de leur crédit, président à la natalité, à la destinée des hommes, et la fixent dès leur venue au monde. C'est d'elles, de leur caprice faste ou néfaste, que dépend ce hasard de la naissance qui, au moyen âge, était tout, puisqu'il assurait aux uns, les favorisés, la fortune, le pouvoir, le bonheur, et aux autres, les disgraciés, les déshérités, la pauvreté, la servitude, le malheur.

Ce hasard de la naissance, qui joue encore un si grand rôle dans la destinée humaine, en jouaitun tel, à cette époque, que l'envie, la crainte, l'espérance des fiumbles, des simples, des naïfs, l'avaient

(1) Les Fées au moyen dge^ recherches pour servir à la connaissance de la mythologie gauloise. Paris, 1813, p. 26.

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personnifié, que disons-nous? divinisé dans la fée, c'esl-à-dire dans Tinfluence surnaturelle qui présidait au sort natal, la divinité maîtresse du fruit du ventre, ventrière, comme rappelaient naïvement et énergiquement nos pères : divinité familière qui paraissait au moment de Taecouchement , seule ou en compagnie de ses sœurs, d'accord ou brouillée avec elles, mêlant ses maléfices, si elle était mal disposée, aux bénéfices des fées favorables, et dont il s'agissait de se ménager à tout prix les bonnes grâces ou de conjurer la colère.

Cette influence décisive des fées sur la natalité, le sort natal, influence dont le théâtre est la chambre de Taccouchée, et qui sacre, dès son apparition à la vie, le nouveau-né pour le bonheur ou Tadversité, fait, au moyen âge, partie essentielle du credo de la superstition. On lit dans le roman de Lancelot du Lac : « Toutes les femmes sont appelées fées, qui savent des enchantements et des charmes, et qui connaissent le pouvoir de certaines paroles, la vertu des pierres et des herbes ; ce sont les fées qui donnent la richesse, la beauté et la jeunesse. »

Le pouvoir de la fée, s*il s'exerçait particulièrement ce jour-là, n'était pas borné au jour de la naissance ; sa faveur portait bonheur non seulement au berceau, mais au foyer. Les pauvres gens, qui savaient bien que leur hospitalité ne pouvait tenter ces gracieuses et élégantes visiteuses, et qu'elles ne s'arrêtaient guère, pour y douer les princes au berceau, qu'à la porte des palais, avaient créé une fée à leur image et à leur usage, une bonne commère, point fière au petit monde, qui apportait, dit Guillaume de Paris, l'abondance au logis qu'elle fréquentait, et qu'ils appelaient Dame Abonde,

Il n'en est pas question et on ne la rencontre pas dans les poèmes romanesques, chevaleresques, d'inspiration toute aristocratique, du moyen âge, où les fées et la féerie jouent un si grand rôle, et où le merveilleux païen survit à la conquête et au triomphe du christianisme. Ce sont des poètes chrétiens qui nous montrent les fées favorisant certains châteaux, s'attachant à certaines familles, comme la fée Mélusine, qui a adopté les Lusignan, présidant à la naissance des paladins illustres, et s'humanisant souvent jusqu'à nouer, avec les héros légendaires, des amours passagères ou même de durables et fécondes unions. Nous en citerons tout à l'heure plus d'un exemple, mais ce ne sera point sans avoir insisté sur ce carac

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1ère particulier de rintervention des fées dans les affaires humaines, sur cette spécialité qui leur attribue le rôle d'ambassadrices du Destin aux naissances illustres, ni surtout sans avoir fait remarquer ridentité de ce rôle avec celui des Parques antiques, dont les fées, i\ce point de vue, sont les traditionnelles descendantes, les immédiates héritières.

Ce sont les Parques qui président à la naissance d*Achille, suivant la mythologie antique ; et, trempé par elles dansleau du Styx, il ne demeure vulnérable qu'au talon par lequel on le tenait suspendu sur Teau préservatrice. Pindare nous les montre assistant aux couches d'Évadné; dans Ovide, nous les voyons, dans la chambre d'Althée , allumant le tison fatal auquel est attaché le sort de Méléagre ; ce sont elles qui se font , à la naissance d'Hercule, les instruments des vengeances jalouses de Junon contre Alcmène , et nous les retrouvons encore assistant à la naissance de Bacchus,

Dans les croyances superstitieuses du moyen âge, dont les lais et les poèmes chevaleresques ont gardé la trace, ce sont les fées qui ont remplacé les Parques, plus nombreuses et plus puissantes qu'elles, mais gardant et exerçant surtout la principale de leurs attributions, celle d'influer sur le sort de l'enfant nouveau-né, de le douer de dons heureux ou funestes, suivant que les parents ont obtenu leur faveur ou encouru leur disgrâce. Elles font chacune un don différent à Ogier le Danois. Trois fées dotent Brun de la Montagne dans la forêt de Brocéliande, trois fées font présent d'un beau souhait au fils de Maillefer. Les fées , suivant les légendes Scandinaves, veulent être invitées aux fêtes des naissances; et dans la cabane comme dans le château, comme dans le palais, elles doivent trouver, sous peine de vengeance, leur table mise et leur couvert dressé dans la chambre contiguë à celle de l'accouchée. On ne manquait pas jadis, en Bretagne et en Scandinavie , de préparer ce repas d'attente et d'hommage , qu'on appelait le repas des fées. On se souvenait qu'une fée, mécontente de n'avoir pas été invitée , comme les autres, aux fêtes de la naissance d'Obéron^ le condamna à être nain.

Dans la légende de Saint- Armentaire, composée, vers l'an 1300, par un gentilhomme provençal nommé Raymond , il est fait mention de sacrifices célébrés sur la pierre dite la Lansa de la Fada, à la fée Esterelle , qui rend les femmes fécondes.

ET DE LA LITl'ÉRATURE FÉERIQUE.

C'est à Tile d'Avalon que les poètes chevaleresques placent le royaume de féerie. Les fées ont des lieux de séjour favoris, des rendez-vous de prédilection. On dit ces lieux faés, chers aux fées, et participant de leur influence. La forêt des Ardennes, Tancienne fontaine druidique de Baranton, dans la forêt de Brocéliande, la forêt de Colombiers en Poitou, et bien d'autres lieux, que nous citerons bientôt, sont des lieux faés par excellence.

Là souIe Ten les fées veoir,

écrivait, en 1096, Robert Wace, de la fontaine de Baranton. C'est là que la célèbre fée Viviane (corruption de vivlian, génie des bois, dans leschants celtiques) habitait un buisson d'aubépine oiielletint Merlin ensorcelé, enchanté. C'est près de la fontaine aux Fées, dans la forêt de Colombiers en Poitou, que Mélusine apparut à Raimondin(i). Marie de France, dans le lai de Gracient, place aussi à l'affùl, près d'une fontaine hantée, la fée dont Gracient devint amoureux, et qui Tentraîna avec elle on n'a jamais su où. Dans le lai de Lanval, c'est aussi près d'une rivière faée que Lanval rencontra la fée éprise de lui qui l'emmena dans l'île d'Avalon, après l'avoir soustrait aux ressentiments jaloux de Genèvre (2).

Au quatorzième et au quinzième siècle, la croyance aux fées, à leur influence sur le sort des nouveau-nés, aux caprices de passion qui les enchaînaient parfois à la destinée d'un homme, d'un héros privilégié (3), luttait encore contre lesanathèmes de TÉglise, qui condamnait cette superstition comme attentatoire à la liberté et à la responsabilité humaines» et traitait les fées d'êtres idolàtriques, diaboliques, dont se moquait encore timidement le chroniqueur : « Mon enfant, dit un auteuranonyme du temps, cité parM. Le Roux de Lincy, les fées ce estoient deables qui disoient que les gens estoient destinez et faes les uns à bien, les autres à mal, selon le cours du ciel et de la nature, comme se un enfant naissoit à tele heure ou en tel cours, il li estoit destiné qu'il seroit pendu ou qu'il seroit noie, et qu'il espouseroit tel dame^ ou teles destinées; pour

(1) Histoire de Blélusine^ pât Jean d'Arras. Paris, 1698, in- 12.

(2) Un enfant naissait parfois de ces amours. Voir le Bel Inconnu, ou Giglain /ils de mtssire Gauvain et de la fée aux blanches mains, poème du Ireizième siècle, par Re?iauld de Beaujeu, publié par Hippeau. Âubry, 1860.

(3) Le livre des Légendes, Introduction.

XIV HISTOIRE DES FÉES

ce les appeloit leu fées, quar fées, selon le latin, vaut autant comme destinée : fatatrices vocabaniur. »

Malgré les anathèmes de FÉglise et les protestations naïves des moralistes, la croyance aux fées demeura encore opiniâtrement mêlée, dans Tesprit des pauvres gens, à la croyance aux anges, et ils usèrent souvent, à la fois et aux mêmes lieux, des pratiques de la dévotion chrétienne et de cette superstition idolâtrique. La pieuse et naïve Jeanne Darc entendit peut-être tour à tour les anges et les fées dons ses visions de Y arbre des Fées, de Y arbre hanté, dont Tombrage abritait ses rêveries.

Comme témoignage de cette croyance, un grand nombre de lieux en France ont consacré par leur nom le souvenir de cette fréquentation, de ces apparitions des fées. Parmi ces lieux /a^'5 on peut citer, en Bretagne, la lande de Kerloiou; la Boche aux Fées, canton de Rethiers, dans la forêt du Theil, et à Essé (Ille-et-Vilaine), la Motte aux Fées; une t ombelle gauloise, à Vihiers (Maine-et- Loire) ; le Terrier de la Fade, dans l'île de Corcours près de Saintes ; le Puits aux Fées, près de Vienne (Isère) ; la Pierre aux Fées, à Noailles (Oise); le peulvan de Sainte-Hélène (Lozère), où Ton voit lou Bertel de las Fadas (le fuseau des fées); les dolmens de Saint- Maurice (arrondissement de Lodève) , où Ton signale la Maison des Fées {rOustal de las Fadas) ; la Cabane des Fées, dolmen situé près de Felletin (Creuse) ; le Four des Fées, grottes druidiques sur la route de Dijon à Plombières ; la Grotte avjc Fées , près des ruines du château d'Urfé, dans le Forez. Aux confins de TAuvergneet du Velay, au village de Borne , sur la rive gauche de la rivière de ce nom, on trouve des rochers et des grottes portant, depuis Tépoque celtique, le nom de Chambre des Fées, A Pinols, près de Saint-Flour, les pierres de la Tioule de las Fadas passent pour avoir été apportées par les fées pour leur servir de sièges , et Ton retrouve à plus d*un endroit de l'Auvergne ces Peyros de las Fadas, comme on rencontre près de Blois, entre Pont-Levoy et Chenay, la Pierre de Minuit, ouvrage des fées, et aux environs de Tours, une autre pierre druidique , que les fées ont apportée , dit-on , au bout de leurs doigts (1).

Nous connaissons maintenant Torigine historique des fées, Forigine étymologique de leur nom , leur place et leur rôle dans

(1) Alfred M.urt, les Fées au moyen âge, p. 46-47.

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