ET DE LA LITTÉRATURE FÉERIQUE
cette mythologie fantastique dont le brouillard s'élèvera et s'interposera pendant des siècles comme un rideau entre les obscurités païennes et les lumières chrétiennes; nous savons leur figure, leur costume typique, leur caractéristique attribut de présider au sort de la naissance.
Mais nous ne saurions nous borner à ces notions sommaires , à ces aperçus superficiels , dont le but a été uniquement de nous initier aux rudiments du sujet, et de nous permettre de passer, forts de cette indispensable préparation, à l'exposition et à l'examen critique des théories, des systèmes, des controverses dont les fées et la féerie ont été l'objet.
Ces divers systèmes, ces diverses théories sur l'origine des fées et de la féerie, peuvent se personnifier dans les trois écrivains qui les ont soutenus, et dont le nom seul suffit presque à les indiquer et à les caractériser. Nul lecteur, en efl'et, ne s'étonnera d'apprendre que M. le baron Walckenaër est le champion à outrance d'une origine celtique, nationale, exclusive de tout alliage, de la féerie; que M. Charles Giraud est partisan d'une origine latine, mais modifiée par des influences successives, des courants divers, éclectique, pourrait-on dire ; enfin, que M. François -Victor Hugo, examinant cette origine de la superstition des fées sous ses rapports moraux, sociaux, religieux même, et se plaçant au point de vue des idées du seizième siècle sur la matière, telles qu'elles résultent de l'examen du théâtre fantastique de Shakespeare, voit dans la féerie une superstition non païenne, mais chrétienne, et issue de la Bible elle-même.
Sans abandonner la solution qui a nos prédilections et qui nous semble absolument orthodoxe, de l'origine latine et païenne que nous avons attribuée à la fée et à la féerie, nous aurions mauvaise grâce à refuser d'admettre à cette solution quelques tempéraments, c'est-à-dire détenir compte des solutions difl^érentes. Il est bien rare que les personnages mythiques, traditionnels, légendaires, soient d'une seule pièce. Aux éléments de création, il faut ajouter les éléments d'influence et faire la part des vicissitudes du type et de ses successifs alliages. La fée est un personnage éclectique ; elle
XVI HISTOIRE DES FEES
est de sang (si on peut s'exprimer ainsi à propos d'êtres d'imagination), de sang latin, mais qui a subi tour à tour un croisement celtique et un croisement arabe. C'est là l'avis de MM. Alfred Maur3% Le Roux de Lincy, Gh. Giraud, mais ce n'est pas du tout celui du baron Walckenaër (1). L'ingénieux auteur des Lettres sur les contes de fées s'exprime à cet égard avec une netteté absolue , beaucoup trop absolue même à notre gré.
« La croyance aux fées, dit-il , était la mythologie de nos ancêtres ; c'est une production du sol de notre patrie. Elle ne nous est venue ni des Grecs ni des Romains, comme Pont prétendu quelques savants ; elle est née dans notre France, elle nous est propre, elle nous appartient (2). »
Plus loin, à propos de la question étymologique, l'auteur renouvelle son assertion :
<t Nous inclinons à penser que ce mot de fée est purement celtique ou breton et que c'est à tort qu'on a cru pouvoir retrouver son étymologîe dans la langue latine (3). »
A l'appui de cette thèse, adressée, sous forme épistolaire et galante, à la façon de Demoustier, à une femme , Fauteur des Lettres à Amélie sur les contes de fées invoque le prestige particulier dont jouissait, auprès des Gaulois et des Germains, la femme, reine de leur foyer nomade , compagne héroïque de leurs luttes , prêtresse de leurs sacrifices, condition très différente de celle que subit toujours ailleurs un sexe considéré comme inférieur, réduit à la solitude du gj'nécée , écarté des affaires , admis dans la famille aux 3euls travaux et aux seuls plaisirs de la maternité, et n'exerçant en public, à titre de courtisane, que le frivole ministère du plaisir et du luxe. La mythologie des fées, réparation et revanche de lois égoïstes et inégales , rachète la femme de cette tyrannie du sexe masculin, en n'admettant que l'autre aux honneurs de son panthéon, et en divinisant, sous le nom de fée, sa beauté, sa grâce et son empire.
(1) Paris, Didot, 1862.
(2) Pages 39-40.
(3; Page 58.
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c Les peuples qui avaient de telles opinions sur les femmes y qui leur accordaient une si grande part dans les affaires humaines , une telle participation aux secrets de la divinité même^ étaient de tous les mieux préparés à admettre un genre de merveilleux et de mythologie où les femmes jouent le principal rôle et exercent un pouvoir souverain sur toute la nature (1). »
Selon M. Walckenaër, c'est donc dans les croyances, les traditions, les légendes gauloises et germaines, galliques et celtiques, qu'il faut chercher la fée, qui se distingue de tous les types de divinité inférieure, de divinité terrestre, en quelque sorte, chers à la superstition païenne.
« S^il est un genre de superstition qui ait un caractère particulier, c*est celui de la croyance aux fées, à ces génies femelles, le plus souvent sans nom, sans filiation, sans parenté, qui sont sans cesse occupés à bouleverser Tordre de la nature, pour le bonheur ou le malheur des mortels qu'ils chérissent ou favorisent sans motifs , ou haïssent et persécutent sans cause. Tous ceux qui ont étudié avec soin les diverses religions, les diverses croyances superstitieuses, conviennent que les êtres fantastiques qui étaient désignés par le nom de fées ne se rf^rouvent, sous un même type ou avec les mêmes caractères, ni dans les Parques et les magiciennes de l'antiquité, telles que les Circé, les Calypso, les Médée, ni dans les déesses-mères^ si révérées chez les anciens par les habitants des campagnes , ni dans les sibylles ou les prêtresses grecques, qui rendaient des oracles, ni dans les prophétesses de la Germanie, ni dans les péris des Persans, les enchanteresses des Arabes et autres peuples orientaux, ni enfin dans les compagnes de ces sylphes^ de ces ondins, de ces gnomes, de ces salamandres, et de ces multitudes de farfadets et de divinités lilliputiennes dont les cabalistes avaient peuplé les quatre éléments.
c Dès qu'il est reconnu que nos fées sont des êtres distincts et particuliers, qu'on ne doit pas confondre avec les autres êtres surnaturels, il nous faut d'abord rechercher quel est le plus ancien auteur qui en parle d'une manière claire et précise, et ensuite trouver le pays où elles ont le plus anciennement dominé les esprits, à l'exclusion de toutes les autres divinités que la superstition avait ailleurs enfantées. >
Cet auteur, c'est, suivant Walckenaër, PomponiusMéla, géographe du premier siècle de Tère chrétienne, qui parle le premier de neuf vierges douées d'un pouvoir surnaturel, habitant l'île de Sein, située près de la pointe Audierne, à l'extrémité de Pennmarkoudu coin le
(1) Page 46.
LE MONDE ENCHANTÉ. b
XVIII HISTOIRE DES FEES
plus reculé vers Touest de toute la Bretagne. « Ce sont là les fées, s'écrie un peu arbitrairement Fauteur, et on ne pouvait, en effet, retrouver leur berceau dans aucun pays plus approprié que cette Armorique qui , selon les éloquentes paroles du plus célèbre Armoricain de nos jours « n'offre que des bruyères, des bois, des « vallées étroites et profondes , traversées de petites rivières que « ne remonte pas le navigateur; région solitaire, triste, orageuse, « enveloppée de brouillards, retentissante du bruit des vents, et <c dont les côtes, hérissées de rochers, sont battues d'un océan (c sauvage. »
Il y a du vrai dans tout cela; mais tout n y est pas absolument vrai; et le système absolu, exclusit, de M. Walckenaër, ce système farouche qui cantonne dans les brouillards celtiques, sur les rocs armoricains, la patrie de la fée, cet être brillant, aérien, dont Télégance et la grâce n'ont rien des rudesses germaines, dont l'œil bleu et la chevelure blonde ont gardé les reflets d'un ciel plus dair et d'un soleil plus chaud que le ciel brumeux et le soleil blafard des paysages ossianesques, ce système prête à plus d'une critique, et a été battu en brèche par M. Charles Giraud avec infiniment d'érudition et de malice.
Il insiste avec mille bonnes raisons sur le caractère universel , éclectique, cosmopolite de la féerie, sur ses origines incontestablement latines, sur les courants divers qui ont traversé et modifié tour à tour, suivant l'influence prépondérante du moment, l'invasion et la conquête du jour, les t^'pes traditionnels et les formes païennes. Il réfute, non sans ironie, l'engouement de certains auteurs pour cette origine celtique , druidique , chère à MM. Valckenaër, Henri Martin, de la Villemarqué. Il fait remarquer que les superstitions druidiques sont cruelles et que la fée n'a pu avoir pour berceau Tautel de leurs sacrifices sanglants; que ces Gaulois, ces Germains, ces Celtes, qu'on nous dit si chevaleresques, si galants, si respectueux dans leur culte delà femme, sont peints par César, qui les connaissait bien, d'un œil et d'un pinceau beaucoup moins indulgents, en termes dont la franchise et l'énergie ont besoin des voiles de la langue latine, que nous ne soulèverons pas.
H y a plaisir à citer ces pages curieuses et fines, où l'auteur de la dissertation, — petit chef-d'œu\Te d'érudition et d'esprit, — qui précède, sous le titre modeste de Lettre critique^ notre meilleure
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édition des Contes de Perrault (1) , montre que le fonds de la féerie est un fonds commun , un canevas antique brodé successivement par rimagination de tous les peuples ; que le double besoin d'imagination et de sensibilité qui a fait créer une divinité inférieure, intime, domestique, familière, accessible à tous, ne dédaignant ni le commerce du pâtre, ni Thospitalité de Tâtre rustique, hantant la chaumière comme* le château, et Ta placée dans ce monde imaginaire, dans ce ciel réparateur où sont corrigées les inégalités de condition et les injustices du monde réel, que ce double besoin est ancien comme Fhomme lui-même. Il a participé à toutes les vicissitudes de son histoire , de telle sorte qu'on peut dire que si la robe de la fée est latine, sa baguette est grecque, et que si son voile est d*un tissu germain ou gothique, il est brodé de fleurs mauresques, et que son pied est chaussé de la babouche arabe.
€ La féerie n^est qu^une variété de la fiction qne , dans tous les temps et tous les pays, la poésie a employée pour remuer Timagination humaine... Lliomme est partout et toujours fasciné par le merveilleux... Le simple conte, petit poème en miniature, épopée familière, réduite à quelques lignes, emprunte aussi au merveilleux son attrait et sa puissance, et, par le merveilleux, le conte acquiert la popularité. Le conte merveilleux est une branche principale de la poésie populaire. Dés la jeunesse des sociétés , il a offert à l'homme un attrait irrésistible.
a: Quant à la forme elle-même dans laquelle le merveilleux se manifeste dans Thistoire littéraire , on y peut remarquer d'abord un fonds commun d'inventions qui semble à Tusage de l'humanité tout entière ; on le rencontre partout où l'homme se développe, sous l'influence des mêmes causes et des mêmes éléments de civilisation. Indépendamment de ce fonds commun, il est facile de reconnaître , parmi les monuments divers de l'imagination poétique, les caractères particuliers des nations au milieu desquelles ils se produisent. Enfin on peut remarquer, dans les œuvres des conteurs ou des poètes, une sorte de généalogie d'histoires fabuleuses, un courant d'imitation et d'emprunts qui, quoique insensible en apparence, n'en a pas moins une incontestable réalité. Tel est le cas d'une foule de contes merveilleux dont on retrouve le passage d'une littérature à une autre, pour peu qu'on y applique ses recherches et qu'on y attache d'attention.
a: Nous découvrons ces divers phénomènes soit isolés, soit combinés dans l'histoire de la féerie. On rencontre des génies bienfaisants et malfaisants, des enchanteurs, des magiciens dans l'antiquité classique tout entière. Par-
(1) Lyon, imprimerie de Louis Perrin, 2^ édition, 1855*
XX HISTOIRE DES FÉES
tout ils animent la natnre, et la foi dans leur empire est le fond de la croyance populaire en tout pays. Le nom des fées est romain lui-même, et on lui cherche vainement une autre origine. Les mots même de Fatum et de Fata se lisent, avec le sens d'esprit familier, d'être surnaturel, de protecteur domestique, d'enchanteresse sur une foule d'inscriptions latines répandues dans l'Europe romaine.
<K La synonymie de fata ou fatua et de Parque ou sibylle n'est pas douteuse. Or, le nom àefata ou fada est celui qu'a retenu la langue romane du tnoyen âge pour désigner les fées. Nos idiomes du Midi n'en n'ont pas d'autre, et la célèbre fée Esterelle de Provence n'est pas différemment connue dans les plus anciens monuments. Le vieux roman de Lancelot du Lac a gardé la même trace d'étymologie pour la langue des trouvères , et peu importe que les dialectes modernes en aient altéré la dernière forme, a: Fée, a selon le latin, vaut autant comme Destinée, dit un auteur du moyen âge. « Fatatrices vocahantur. »
a: Or, si l'on se souvient du nombreux personnel de divinités subalternes qui, dans la religion romaine , faisaient cortège à l'homme depuis sa conception jusqu'à sa mort ; si l'on se souvient qu'à l'époque de la destruction du paganisme , l'attaque des chrétiens se dirigea surtout contre les grands dieux qui tombèrent les premiers sous les coups de la raison et de la vérité, mais que la polémique s'attacha moins vivement aux superstitions vulgaires qu'elle parut dédaigner, de telle sorte que les dieux domestiques , les génies locaux, les esprits familiers qui avaient fait comme la seconde ou la troisième couche du culte païen, purent se réfugier dans les campagnes, et y conserver pendant longtemps des sectateurs, d'où le nom àepagani, on ne sera point étonné de retrouver les dévotions païennes du peuple des champs encore vivantes sous le christianisme, et mêlées avec les pratiques de la nouvelle religion, où la poésie a été les chercher, au réveil de l'esprit humain, et au début de la formation des sociétés modernes.
a Dans ce caput mortuum des vieux cultes du paganisme, abolis ou modifiés, chaque nationalité croissante a puisé, après le démembrement de l'Empire, un fonds de superstitions qu'elle s'est appropriées, en les mêlant avec d'autres qui leur étaient particulières, et de ce mélange est sortie une théurgîe romanesque dont la chevalerie a plus tard modifié les inventions au gré des caprices poétiques. La magie, la féerie, les esprits, les farfadets, les enchanteurs, les ogres du moyen âge, tirent donc leur origine de la famille de Médée, des devineresses, des Parques, des sibylles, des lamies, des cyclopes et autres êtres de ce genre que l'antiquité a redoutés, honorés, écoutés ou invoqués; car il est des traditions de crainte, d'espérance ou d'amour qui sont impérissables parmi les hommes. Une fois entrées dans le cer^'eau humain, elles n'en sortent plus; chaque peuple et chaque siècle leur donne sa couleur. Rabelais voyage au pays des phées avec ses souvenirs de vieille histoire.
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c Les attributs de la féerie dans les temps modernes ne ressemblent donc plus à ceux de la féerie de l'antiquité grecque et latine^ bien qu'ils en dérivent. La féerie moderne a pris quelque chose d'oriental. La magio gracieuse de l'Orient s'est superposée à la féerie fatidique de l'antiquité classique en en gardant le fonds. Il est des contes qui courent le monde depuis que le monde existe... C'est sur le fonds étemel de la superstitîon des peuples et sur les débris de tous les cultes de l'Europe, échappés à la destruction opérée par le christianisme triomphant, que les relations ouvertes avec l'Asie et la Syrie par les voies nouvelles du négoce , par les pèlerinages, les pérégrinations domestiques et les guerres saintes, ont implanté les notions asiatiques de la mythologie féerique qui ont ravivé les sources du merveilleux dans la littérature européenne. L'Inde nous a révélé dès les premiers siècles ses apologues, ses fables, ses contes, ses récits de magie et d'enchantement que l'Occident s'est appropriés en les mêlant à ses traditions indigènes. Une littérature féconde est sortie de ces éléments confondus.
a ... Pour en citer un exemple, est-il rien de plus répandu au moyen âge que le Roman des Sept Sages ^ recueil d'histoires que tout le monde connaît et dont les conteurs, en poésie comme en prose, se sont emparés dans toutes les langues modernes? La rédaction primitive de ce livre le rattache à l'Inde. Une vieille traduction hébraïque l'a importé en Europe, où l'hébraïque à son tour a été traduit en latin dans un couvent de Lorraine ; et de cette ancienne traduction latine est éclose une nombreuse famille d'imitations qui remontent aux premiers jours du treizième siècle. Li romans de Dolopathos est une traduction libre, en vers français de 1225, de cette ancienne traduction latine dont je viens de parler et qui est perdue.
c Je n'ose vous parler d'un ouvrage allemand de M. Benfey, où des irésors d'érudition sont prodigués pour démontrer que, depuis l'Orient indien jusqu'à nous, on peut suivre la filiation des contes les plus répandus en notre Europe ; je me bornerai à citer un petit livre publié il y a quelques années : V Hitopadesa^ autre recueil de contes traduits du sanscrit en français et où vous trouverez aussi, non sans surprise, des rapprochements multipliés des contes hindous avec nos contes modernes.
c ... Dans le Dolopathos figurent des fées, des anneaux enchantés y jouent un grand rôle ; ces ingénieuses fictions avaient passé des Bramines aux Persans et des Persans aux Arabes, chez lesquels les Européens les ont recueillis. Un ancien roman français, celui de Floire et Blcmch^flor, conserve encore la trace de ces importations indiennes, qu'il est facile de constater aujourd'hui dans plusieurs de nos épopées du douzième et du treizième siècle, par exemple, dans Partenopeus de Blois. Les caractères de la féerie française observés dans le centre et dans le midi de la France la rattachent évidemment aux Sarrasins ou Maures... 3>
XXII HISTOIRE DES FÉES
Après avoir établi ainsi le caractère éclectique, cosmopolite, de la littérature féerique formée d'un fonds commun, fécondé par des alluvions successives et des importations indiennes, arabes, germaniques, l'ingénieux critique n'a pas de peine à faire justice du système exclusif des celtomanes, qui veulent attribuer à la féerie française une origine exclusivement nationale , celtique, alors qu'il est démontré, au contraire , que cette littérature soidisant originale n'est qu'un tissu d'imitations, et que, dans la composition de sa trame multicolore, les fils de provenance bretonne entrent certainement pour la plus petite part. S'autorisant des aveux de M"® L'Héritier, dont il réimprime la Lettre sur ce sujet, il démontre que les auteurs de contes de fées au dix-septième siècle , Perrault tout le premier, ont emprunté plus d'un des canevas légendaires qu'ils ont brodés aux lais et fabliaux du moyen âge, aux récits des trouvères et des troubadours, et à la populaire Bibliothèque bleue, alimentée par ce Pentamerone qui a été comme le répertoire, le recueil par excellence, de la littérature féerique en Espagne et en Italie , avant que la traduction des l^ille et une Nuits, publiée par Galland seulement de 1704 à 1717, c'est-à-dire postérieurement aux contes de Perrault et de M"* d'Aulnov, eût ouvert à leurs imitateurs les sources du merveilleux oriental.
a Les contes de fées furent importés en Europe par les troubadours et les trouvères et eurent bientôt dans les châteaux un succès plus complet que les chansons de geste et les romans-poèmes. Le récit était court ; une moralité facile à saisir s*y rattachait et l'auditeur pouvait garder dans sa mémoire, pour le reproduire à son gré, ce conte qui avait captivé son attention.
<i: Le conte fit donc partout échec au roman. Aussi retrouvons-nous les mêmes familles de contes en des pays fort opposés. Wolfram d'Eschenbach entretenait la cour de Saxe, à la Wartburg, des mêmes contes qui avaient ému la cour seigneuriale du Léonnois, et qu'admiraient les nobles chevaliers de Milan ou de Ferrare. t^
De l'exposition des théories du baron Walckenaër et de M. Charles Giraud sur l'origine des fées, de la féerie, l'inspiration et les sources de la littérature féerique , nous passons au système, ou plutôt au tableau, car il peint plus qu'il ne prouve,
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tracé par M. François- Victor Hugo, et attribuant à la fée une origine à la fois biblique et légendaire, sacrée et profane.
La féerie, qui a eu son conteur dans Perrault, a eu son poète dramatique dans Shakespeare, qui a mis en action ses gracieux mystères et Ta fait monter sur le théâtre. Pour nous aujourd'hui, comme le dit Tingénieux et éloquent traducteur et commentateur de la Tempête et du Songe d'une nuit d'éléy Shakespeare n'est plus guère, envisagé sous ce rapport, qu^'une sorte de « Perrault sublime ». Mais si nous nous plaçons au point de vue, non des idées du dix-neuvième siècle , mais au point de vue des idées du seizième, nous arrivons à nous rendre compte des efforts d'imagination et des besoins de sentiment qui avaient donné naissance à tout un monde intermédiaire , fantastique, suspendu entre la terre et le ciel, à toute une hiérarchie de gracieux ou terrifiants fantômes, à tout un système de superstition populaire et légendaire dont l'histoire et la philosophie ont été exposées parle digne fils de notre grand poète en caractères saisissants et attachants, qu'un travail sur la féerie ne saurait négliger.
c Les générations du seizième siècle croyaient, avec la Bible, qu*im Dieu unique a créé lliomme ; mais elles croyaient, avec la Bible aussi, qu'entre l'homme et le Dieu créateur il existe une quantité innombrable de créatures invisibles.
<c Ces êtres immortels n'ayant jamais failli, et voués à une béatitude sans fin, sont rangés sur les degrés d'une échelle immense, que Jacob a entrevue et qui monte de la terre au ciel. Au bas de cette échelle , placés le plus près de l'homme, mais déjà inaccessibles à ses regards, voici les Anges : plus haut, voici les Archanges ; plus haut, voici les Principautés. Montons encore. Plus haut, voici les Puissances ; plus haut , voici les Vertus ; plus haut, voici les Dominations. Montons encore ; plus haut, voici les Trônes ; plus haut, voici les Chérubins; plus haut, voici les Séraphins; et enfin, voilà Dieu!
c Lorsque Dieu , perdu dans l'infini , daigne envoyer quelque message à l'homme, il le lui fait transmettre ordinairement par un des êtres inférieurs de cette hiérarchie. C'est un ange qui arrête le bras d'Abraham, prêt à immoler son fils ; c'est un ange qui console Agar dans le désert ; c'est un ange qui délivre saint Pierre enfermé dans les prisons d'Hérode... L'homme n'a jamais vu d'être céleste qui prenne rang au-dessus de l'archange. C'est bien un séraphin qui a chassé Adam du paradis, mais Adam n'a aperçu que le bout de son épée de flamme.
c Au-dessous de Jéhovah, le dieu du bien, qui trône dans la lumière au
XXIV HISTOIRE DES FÉES
commet du ciel, la Bible nous montre, siégeant dans les ténèbres, à Tautre extrémité, Satan, le dieu du mal. Satan, ange révolté, commande aune foule d^autres anges, révoltés comme lui...
€ Ici la tradition sacrée laissait une lacune.
€ La tradition populaire remplit cette lacune.
« Entre le bon ange et le mauvais, la Bible ne voyait rien ; la légende découvrit un être. Cet être ce fut la fée. La fée devint Tintermédiaire entre range et le démon. Entre le ciel et Tenfer, la Bible avait fait le vide. La légende combla ce vide en y jetant un monde. Ce monde, ce fut la féerie. La féerie fut le pont jeté entre le ciel et Tenfer. La Bible faisait d'un côté la lumière, et de Tautre les ténèbres. Entre la lumière et les ténèbres la légende créa un crépuscule. Ce crépuscule fut la féerie...
€ De même que la race angélique et la race diabolique, la race féerique se classait hiérarchiquement. Plus l'esprit était dégagé de la matière, plus il était élevé. La fée planait dans Téther; le sylphe volait dans Tair, le lutin voltigeait sur la terre, le gnome circulait dans la terre. Tous ces êtres 8*étageaient par ordre de sentiment sur les degrés de Téchelle indéfinie qui monte du mal au bien.
<r Le gnome était méchant ; le lutin était malicieux ; le sylphe était doux ; la fée était bonne. Le gnome était presque un démon, la fée presque un ange.
< La diversité des climats de notre globe maintenait entre tous ces êtres la hiérarchie établie par la diversité de leurs natures. Plus un pays était lumineux, plus l'esprit qui y paraissait d'ordinaire était pur. Le gnome, esprit hibou, choisissait de préférence le séjour des régions polaires ; il s'acclimatait en Suède, en Norvège, en Islande, en Laponie, et dans l'Allemagne du Nord, Le lutin , moins ennemi du grand jour, se rapprochait un peu du Midi , et semblait avoir adopté l'Ecosse. Le sylphe, plus méridional encore, affectionnait l'Irlande et l'Angleterre centrale. Enfin , la fée , amie des régions plus éclairées, choisissait d'ordinaire, pour lieu de ses apparitions, le sud de la Grande-Bretagne et la France, et envahissait parfois l'ardente patrie du Tasse et de l'Arioste.
c Historiquement, le gnome était Scandinave d'origine ; le lutin était écossais ; le sylphe était anglais ; la fée était celte.
€ Célébré par les poèmes de l'Edda et par certaines ballades germaniques sous le nom de kobold, le gnome hantait l'intérieur des montagnes et se fourrait dans les mines. Très exclusif dans ses affections, il exigeait une amitié absolue du mineur qu'il daignait protéger. Si celui-ci était fidèle, il lui indiquait les plus riches filons, mais il punissait la moindre trahison avec une impitoyable rigueur. Voulant être aimé uniquement, le gnome aimait uniquement. Son favori excepté , il avait pour tout le genre humain la haine perfide de Caliban.
€ ... Le gnome n'aimait qu'un homme ; le lutin n'aimait qu'une famille.
ET DE LA LITTÉRATURE FÉERIQUE. xxv
Il était pour cette famille une sorte de dieu lare. D'après la description minutieuse qu'a donnée de lui un savant Écossais, le lutin était tout petit ; il avait les cheveux bouclés et portait un manteau brun , orné d'un capuchon de même couleur, qui lui descendait jusqu'au genou. Il gardait le même manteau toute sa vie, et comme il vivait plusieurs siècles, on conçoit qu'à un moment donné, il avait des trous au coude. N'importe, le lutin se drapait dans sa loque avec une fierté digne de Diogène... Le lutin voulait ji'étre aimé que pour lui-même... Un souper était préparé pour le lutin, c'était là un usage immémorial dans toutes les familles d'Ecosse et même d'Angleterre. Le lutin ne voulait pas d'autre salaire pour son service. Il travaillait toute la nuit, nettoyait la maison, balayait l'escalier, lavait la vaisselle, rangeait les meubles. Quand il avait faim , il grignotait son pain ; quand il avait soif, il buvait son lait ; et pourvu que le pain fût bien blanc, et que le lait fût bien pur, il était content ; mais malheur aux ménagères, si ce repas était défectueux !
« Le lutin avait de la rancune, mais au fond il était loin d'être cruel. C'était un petit espiègle qui aimait les grosses farces , voilà tout. Il s'amusait, comme le Puck de Shakespeare , à faire peur aux jeunes filles du village , à égarer la nuit les voyageurs, à faire hennir un cheval en imitant le cri de la jument, à prendre les formes les plus drôles, à se changer en pomme cuite pour tromper la gourmandise du marmot ou en tabouret pour tromper la paresse de la grand'maman. Charmante créature en somme , et rachetant tous ses défauts par ses qualités. Il était vindicatif, c'est vrai, mais il était reconnaissant; il était exigeant, mais il était dévoué, et, s'il ne s'agissait pas d'un asprit, on pourrait dire de lui ce qu'on dit de tous les enfants gâtés : Mauvaise tête, mais bon cœur.
<i: Autant le lutin était farceur, autant le sylphe était doux ; autant le lutin était folâtre, autant le sylphe était mélancolique. Autant' le lutin était efEronté, autant le sylphe était timide. Le sylphe, que les Anglais appellent elf^ fuyait l'humanité, non par haine, comme le gnome, mais par pudeur... Le sylphe était un misanthrope... C'était dans la nature seulement qu'il pouvait vivre. Il afEectionnait les bois, les collines, les prairies, le bord des lacs. Amoureux du printemps, il en portait les couleurs et s'habillait tout de vert ; c'était même un sacrilège à ses yeux qu'un homme osât porter la couleur de la végétation.
« Le sylphe ne changeait de forme que pour changer d'élément ; alors il se faisait farfadet pour s'élancer dans le feu et jouer avec sa cousine , la salamandre païenne ; il se faisait ondin pour pénétrer dans l'eau et surprendre sa tante, la naïade antique...
c Le gnome n'aimait qu'un homme ; le lutin aimait une famille ; le sylphe aimait la nature; la fée aimait l'humanité. D'après le dogme celtique, les créatures tutélaires qui, dans leur passage sur cette terre, avaient dirigé par leurs conseils et gouverné par leurs oracles les assemblées gauloises, ne ces-
XXVI HISTOIRE DES FÉES
Baient pas, une fois mortes, de protéger ceux qu*elles avaient défendus, vivantes. Avant de revenir dans ce monde animer d'autres corps, ces âmes d'élite passaient dans un monde meilleur et vivaient là des milliers d'années sous l'enveloppe transparente du fantôme. Pruidesses sur la terre, elles étaient fées au ciel. Les Celtes les vénéraient comme des déesses ; ils plaçaient sous leur invocation leur foyer, leur cité, leur patrie, et ils leur élevaient des autels symboliques, semblables à celui qui fut découvert au siècle dernier, orné de cette inscription mystérieuse : Genio Arvemorum. Ce n'était pas seulement l'Auvergne qui avait son génie. Dans tonte la Gaule, dans toute la Grande-Bretagne , chaque ville avait sa fée protectrice. Bibracte avait la sienne, Lutèce avait la sienne, Bordeaux avait la sienne, la puissante Tudela; Lyon avait la sienne; Londres, Cantorbéry, Winchester, avaient les leurs.
< Ce ne fut qu'après le règne de Constantin que les populations celtiques, converties au christianisme, commencèrent à négliger leur ancien culte, et à délaisser les fées druidiques pour les anges de l'Orient. Cest à cette négligence qu'a été attribuée la froideur témoignée dès lors par les fées à la race humaine. Le grand mouvement catholique des croisades parut augmenter leur froideur ; et, s'il faut en croire le poète Chaucer, elles avaient cessé de se montrer sur la terre dès le quatorzième siècle.
c ... Ainsi oubliées parles peuples ingrats, les fées s'étaient réfugiées au plus profond de l'éther. Mais telle était leur indulgence pour la race humaine que, dans les dangers pressants, elles redescendaient bien vite stir la terre pour prêter leur secours souverain aux générations qui les invoquaient. C'est ainsi qu'en plein moyen Âge la fée Mélusine avait accepté l'hommage de Guy de Lusignan, et, en daignant épouser le comte, lui avait apporté en dot la victoire. C'est ainsi qu'au quinzième siècle, aune époque plus critique, au moment où notre sol natal était foulé par l'étranger... les antiques fées druidiques étaient apparues à Jeanne d'Arc sous le chêne de Bouflemont, et lui avaient mis aux mains cette épée irrésistible que Vercingétorix avait brandie, et avec laquelle la Pucelle reconquit la vieille Gaule I
<c Les fées avaient gardé là-haut ce don de prophétie que, sibylles, elles avaient eu ici-bas. Elles voyaient l'avenir, elles connaissaient tous les secrets de la matière, elles avaient, comme la marraine de Cendrillon, le privilège divin d'être dispensées du travail. Mais, remarquons-le bien, quoique placées dans une région supérieure à la nôtre, elles n'en étaient pas moins soumises aux passions, aux infirmités, aux défaillances de la créature. Bien que chaque jour de leur vie équivalût à une année de la nôtre, elles n'en étaient pas moins mortelles. Bien que leurs aliments fussent plus raffinés que les nôtres , elles n'en étaient pas moins obligées de se nourrir... Si, comme l'Elysée de Virgile, le pays féerique avait un air plus pur et un autre soleil que notre terre, il n'offrait pas à ses élus de nouvelles jouissances. Là, les grandes distractions étaient encore des distractions ha-
ET DE LA LnTÉRATURB FÉERIQUE. xxvii
maines : la musique, la danse et la chasse... St telle était, assnre-t-on , la prédilection des fées pour le plaisir de Diane, que, sortant de leur région, elles faisaient ici-bas des cavalcades périodiques, afin d'essayer sur notre gibier leurs flèches enchantées...
€ ... Une hiérarchie traditionnelle divisait la race féerique en quatre espèces principales : la fée, placée au-dessous de l'ange; le sylphe, audessous de la fée ; le lutin, au-dessous du sylphe ; le gnome, au-dessus du démon.
€ Ces quatre espèces, Shakespeare les a symbolisées dans son drame par quatre créations impérissables. Le gnome, c'est Caliban ; le lutin, c'est Puck ; le «ylphe, c'est Ariel ; la fée, c'est Titania.
c Ici, une autre question surgit. Entre le monde invisible et l'homme les communications étaient-elles possibles ?
a: Le moyen âge le croyait. v. L'homme pouvait exercer son action sur les esprits de tous ordres. Mais cette action même était qualifiée diversement selon la nature des esprits auxquels l'homme s'adressait.
a Remarquez bien ici la distinction. Quand l'homme avait recours aux esprits de ténèbres, il pratiquait la magie noire. Quand il se mettait en rapport avec des esprits de lumière , il exerçait la magie blanche. Dans le premier cas, il était sorcier; dans le second, il était enchanteur (1)... »
Nous n'irons pas plus loin. Nous ne descendrons pas plus avant dans cette théorie en spirale du monde féerique , qui n'est pas exempte de lacunes, et dont plus d'un degré disparaît, enveloppé de Tobseurité systématique. Mais nous avions le devoir de faire entendre à nos lecteurs quelques fragments de cette histoire de la légende, pleine de tableaux et de portraits charmants, de cette dissertation brillante et sonore, harmonieuse et colorée comme une symphonie, qui séduit l'imagination, si elle ne satisfait pas toujours la raison. C'est une cosmogonie tracée d'une main pleine de virtuosité et digne de la main paternelle, qui, s'abaissant un jour jusqu'à la construction de ces petites genèses féeriques, lançait, animée du soufQe puissant et doux qui peut mouvoir tour à tour les infiniment grands et les infiniment petits, cette généalogie de la reine Mab, bulle de savon irisée de toutes les couleurs et de tous les rayons du prisme fantastique :
« Prométhée, créateur d'homme et créateur d'esprit, est père d'une dynastie de Divee dont les vieux fabliaux ont conservé la filiation. Elfe, c'est-
(1) Œuvres complètes de W. Shakespeare, François- Victor Hugo traducteur. Tome II; les Féeries, Introduction, p. 8 à 43. (Pagnerre, éditeur, 1879, in-8o.)
XXVIII HISTOIRE DES FÉES
à-dîre le Rapide, fils de Prométhée; puis Elfin, roi de Tlnde; puis Elfînau, fondateur de Cléopolis, ville des fées ; puis ElÔIin, bâtisseur de la muraille d^or ; puis Elfinell, le vainqueur de la bataille des démons ; puis Elf ant, qui construisit Pantbée, tonte en cristal ; puis Elf ar, qui tua Bicéphale et Tricéphale ; puis Elfinor le Mage, une espèce de Salmonée, qui fit sur la mer un pont de cuivre, sonnant comme la foudre; puis sept cents princes; puis Elphiléos le sage, puis Elféron le beau, puis Obéron, puis Mab. Admirable fable qui , avec un sens profond , rattache le sidéral au microscopique , et rinfiniment grand à Tinfiniment petit (1). »
Quand on redescend de ces hauteurs vertigineuses du voyage dans le bleu, en compagnie de Shakespeare et de ses dignes commentateurs, on n'est pas fâché de se reposer de Téblouissement de cette apocalypse de la superstition^ populaire, non moins énigmatique que Tautre, en compagnie des fées des contes de Perrault, qui sont de bonnes personnes , quoique leur ton soit celui du meilleur monde, et sente sa grande dame. On prend même un plaisir extrême à l'évocation et à la conversation de ces fées de la légende bretonne contemporaine , divinités dégénérées jusqu'à l'humanité, et tombées à des cieux abaissés aux proportions de l'horizon terrestre, qui partagent les misères de ce monde; fées d'une féerie inférieure, populaire, rustique, pédestre, par opposition à la féerie aristocratique, mythique, équestre, ailée.
Les fées bretonnes n'ont point besoin d'ailes. Leur sceptre est une quenouille. Le peuple crée non seulement à son image et ressemblance, mais à sa taille, à sa portée, les idoles de ce culte profane, de ce commerce des esprits familiers, chers à l'enfance de l'homme et à l'enfance des peuples, chers aussi à leur vieillesse , et dont ils concilient très bien l'illusion et la superstition avec les révélations de la foi, les scrupules religieux.
Ceux qui voudront connaître en détail l'état présent de la superstition féerique, de la tradition légendaire en Bretagne , n'auront qu'à lire les Contes populaires de la hatUe Bretagne recueillis par M. Paul Sédillot, ou seulement la Préface, qui les analyse et les résume si curieusement.
€ Sur le littoral de la Manche, en Ille-et- Vilaine et dans la partie des Côtes-du-Nord où la langue française est aujourd'hui en usage, on donne le
(1] Victor Hugo, William Shakespeare, p. 374.
ET DE LA LITTÉRATURE FÉERIQUE. xxix
nom de houles (anglais hole, caverne, grotte) aux grottes des falaises ; on en trouve à Cancale, presque sur la limite de la Normandie et de la Bretagne, et dans la commune d^Étables, à quelques kilomètres du pays bretonnant, est la houle Notre-Dame.
€ Entre ces deux points extrêmes, il y a un grand nombre de houles ; j'en connais plus de vingt, et je suis certainement loin de les connaître toutes.
<c De ces grottes, les unes, comme celles de la falaise de Frebel et Plévenon, ont des proportions monumentales et grandioses : leur entrée est parfois une sorte de voûte, souvent en forme de cintre, élevée de dix à douze mètres au-dessus des galets. Elles se prolongent sous terre si loin que personne, assurent les gens du pays, n*a pu aller jusqu'au fond. On pénètre dans les autres par une fente étroite et haute dissimulée entre les rochers, et qui laisse à peine un passage suffisant pour un homme : quand on a dépassé l'entrée, la grotte devient plus large et parfois elle s'étend assez loin sous la falaise. Il est d'autres houles qui sont actuellement à l'état de ruines... presque tontes celles de Saint-Cast sont en cet état. Les gens du pays, surtout les personnes âgées, disent que, depuis le départ des fées, les grottes, n'étant plus habitées et entretenues, sont tombées en ruines.
c Outre le nom de houles, qui est le plus généralement employé, les grottes portent aussi le nom de periua (pertuis, trou) èa fées ou de goule. Ce dernier mot est peut-être une corruption de houle. Parfois aussi on les appelle les chambres des fées. Il y en a où l'on voit encore, dit-on, les tables de pierre sur lesquelles les bonnes dames prenaient leurs repas, leurs sièges et les berceaux en pierre de leurs enfants...
€ ... Les fées des houles se nommaient /ée^; les fées mâles, /oitos ou
faitauds; on les appelait saiesi fêtes; ce dernier mot, très voisin du latin
fata, était masculin et féminin. Vers Saint- Briac, on les désigne parfois
sous le nom défions, mot qui s'applique aux fées des deux sexes, et aussi
à certains lutins espiègles.
a ... Quand les fées habitaient leurs grottes, elles se montraient assez fréquemment aux hommes, mais elles sortaient plus volontiers la nuit que le jour. Avant le soleil couché , elles n'étaient visibles que pour ceux qui avaient eu le tour des yeux frottés avec la pommade qui rend clairvoyant. Mais, à la nuit close, tout le monde les voyait, paraît-il.
« A part leur pouvoir surnaturel et leur immortalité, les fées et les faitauds vivaient comme les hommes, et avaient presque les mêmes passions qu'eux. Les hommes ont toujours fait les dieux à leur image. Comme eux , ils étaient sujets aux maladies. Dans l'Enfant de la Fée, un enfant des fées a mal aux yeux; la dame de la Goule-ès-Fées est accouchée par une sage* femme.
€ Elles se mariaient soit avec des faitauds, qui jouent en général un rôle assez effacé, soit avec des hommes. Mais il semble qu'en s'ufiissant aux
XXX HISTOIRE DES FÉES
hommes, elles cessaient d'être immortelles, soit par suite de leur baptême, comme la fée de Crehen et ses parents, soit simplement parce qu'elles vivaient parmi les hommes. Elles avaient des enfants ; quelquefois aussi elles enlevaient ceux des hommes et mettaient à leur place dans le berceau des enfants à Tair vieux qui ne grandissaient point, ou elles emmenaient dans leurs grottes des jeunes filles qui y restaient plusieurs années.
« Ellee se livraient à des occupations semblables à celles des hommes. On les entendait bercer des enfants, boulanger pour mettre du pain au four. Elles lavaient leur lessive, et étendaient sur Fherbe du linge qui était si blanc qu'on dit encore en proverbe, en parlant du beau linge : c C'est comme le linge de fées, » on : c Blanc comme le linge des fées. i> Elles allaient à la pêche. Parfois elles possédaient des animaux domestiques : des vaches qui étaient quelquefois invisibles pour tout le monde, excepté pour la pâtoure qui les gardait; des bœufs. Leurs moutons venaient pâturer avec ceux des fermiers ; parfois ils étaient noirs et de grande taille. Celles de Saint-Briac avaient des chevaux, d'autres des oies, des chats, des poules généralement noires. Elles empruntaient les animaux de leurs voisins les hommes, ou bien les leur achetaient ; mais certaines trouvaient plus simple de les prendre. D'autres volaient ce qui était à leur convenance ; et, seules, les personnes qui avaient eu le tour des yeux frottés avec leur pommade pouvaient les voir. Elles disaient aussi la bonne aventure.
a Cependant les fées, — à part de rares exceptions, et celles-là, on les nommait les mauvaises fées, tandis que les autres s'appelaient les bonnes dames ou les bonnes mères, — se plaisaient à rendre service aux hommes ; et presque jamais elles ne demandaient de récompense. Elles filaient le lin des jeunes filles ; elles donnaient aux hommes des remèdes qui les guérissaient, ou une graisse qui, à la place des animaux disparus, en faisait revenir de plus beaux.
<r Si les hommes qui travaillaient dans les champs leur demandaient poliment de la galette ou du pain, elles leur en offraient ; mais si on leur parlait sans égards , elles y mettaient du poil de chien. Leur présent le plus habituel était celui d'un chanteau de pain qui restait toujours frais et ne diminuait pas, si on avait le soin de n'en donner à personne. Ce don était fait par pure bienveillance ou en récompense d'un service rendu, ou pour indemniser les fermiers des dégâts causés par les bestiaux des bonnes dames. Parmi les autres présents qui figurent dans les légendes des houles, ou peut encore citer l'ajonc qu'on avait beau couper, et qui ne diminuait point, la poule noire, qui enrichissait ceux qui la possédaient ; les paquets de vêtements, l'hameçon qui porte chance, la bourse inépuisable.
<i: Souvent les fées demandaient à être marraines des enfants des hommes. Elles faisaient des présents à leurs filleuls , mais si on leur refusait d'être marraines, elles se vengeaient ; quelquefois, mais plus rarement, c'étaient elles qui faisaient nommer leurs enfants par des jeunes filles.
ET DE LA LITTÉRATURE FÉERIQUE. xxxi
c Diaprés plusieurs légendes, elles avaient des vers dans la bouche, parce que le sel du baptême n*avait point touché leurs lèvres. Elles perdaient leur immortalité quand elles avaient été baptisées ; on pouvait même les faire périr en leur jetant dans la bouche une poignée de sel.
a: Les fées étaient de belles personnes à Fair jeune et avenant ; il y en avait toutefois de vieilles qui paraissaient âgées de plusieurs centaines d^années.
c II est probable que les fées des houles ont succédé à d'anciennes divinités de la mer et du rivage dont la trace et le nom sont encore aujourd'hui perdus. Il n'est peut-être pas inutile aussi de faire remarquer que beaucoup de ces grottes ont pu servir d'asile aux fraudeurs à l'époque où la contrebande était active sur les côtes ; le costume de toile grise qu'on prête en général aux fées et aux faitauds était celui des faux-saunier&. Ils ont pu, pour accréditer la croyance ancienne et empêcher des visites indiscrètes dans les grottes qui leur servaient de retraite, simuler, de temps en temps, des apparitions. 9
Cette observation pratique et peut-être un peu sceptique à propos du parti que la contrebande a pu tirer de la superstition, nous ramène à Perrault, car elle Teût fait sourire de ce sourire plein de bonhomie malicieuse qui anime la moralité de ses contes de fées, en lui en révélant une des plus imprévues, et à laquelle il tf eût sans doute jamais pensé. Il était, en effet, Thonnête homme par excellence; il avait toutes les probités, même celle de Tesprit, la plus rare de toutes, ne pratiquait aucune contrebande, ne fraudait point ses imitations, ne dissimulait point ce qu'il devait à la tradition, et ne prétendait pas à Toriginalilé. C'est ainsi qu'il atteignit à la meilleure de toutes, celle qu'on a sans le savoir.
Puisque nous sommes revenus à Perrault, c'est le cas de ne le plus quitter. Nous ne le ferons point , en effet , sans avoir essayé de pénétrer son secret et de déterminer dans son œuvre la proportion du double élément de la tradition et de Tinvention.
Nous avons recherché et apprécié ce que la suite des temps et les variations des idées et des mœurs avaient fait de cette création fantastique et légendaire : la fée ; nous avons montré quelles vicissitudes ont subies son prestige et son empire, jusqu'au moment où la fée des traditions populaires , des romans chevaleresques et du théâtre fantastique de Shakespeare arrive, de décadence en
XXXII HISTOIRE DES FÉES
décadence, à n'être plus que le personnage favori, familier comme un dieu tombé, des contes de grand*mère et de nourrice que Perrault entendit, aux veillées de la chaumière et du château, en observateur curieux, après les avoir entendus, durant son enfance, en auditeur naïf et charmé, pour les reproduire en traductions, en imitations égales à une création, en récits dignes du nom de chefsd'œuvre. Ces chefs-d'œuvre ont inauguré chez nous un genre littéraire qui a vécu deux siècles, qui dure encore.
Il n'est donc pas sans intérêt de se poser, pour y répondre, les questions suivantes : ce conte de fées, élevé par Perrault à la dignité d'un genre littéraire, où avait-il pris ses héros, son action, les dénouements de son petit drame? Quelles furent les sources d'imitation, d'emprunt? Quel fut le plus puissant élément du succès de ce genre inauguré par Perrault , quelle fut la raison morale de l'empire , sur les imaginations populaires et enfantines, de ce personnage charmant ou terrible , la fée, dont nous venons d'étudier la filiation historique et étymologique, et les transformations successives ? En un mot, c'est la question des fées et de la féerie envisagée non plus au point de vue historique et philologique, mais au point de vue littéraire et philosophique, qu'il s'agit de résoudre.
Nous avons déjà effleuré le premier de ces aspects de la question, puisque nous avons conduit l'examen des sources de la littérature féerique jusqu'au Pentamerone, son répertoire principal au seizième et au dix-septième siècle.
Qu'était-ce que ce Pentamerone, recueil par excellence des traditions et des légendes de la féerie au seizième siècle, et dont il nous semble difficile, contrairement à l'opinion deM.Ch. Giraud, que Perrault n'ait pas eu directement connaissance, puisqu'il fut publié en 1637, et qu'on y trouve Cendrillon et le Chat botté? C'est encore à l'auteur de la Lettre critique sur les contes de fées que nous emprunterons le signalement et l'analyse de ce répertoire fécond de la littérature féerique italienne.
<L Un des recaeîls les plus curieux que Ton possède en ce genre est intitulé : il Pentafnerpne del cavalière Giovan Battista Basile, overo lo Cunto de li cunti, iratienimiento de lîpeccerille^di Gian Alesio A bbatutisj (c'est-à-dire : le Pentameron, ou les Cinq Journées du cavalier Jean-Baptiste Basile; autrement le Conte des contes, composé pour la récréation des enfants, par
ET DE LA LITTÉRATURE FÉERIQUE. xxxiii
Jean- Alexis Abbatutis). Ce dernier nom est Tanagramme de Fauteur Jean- Baptiste Basile, comte del Torone, dont la vie est peu connue. Né vers la fin du seizième siècle, à Naples, il mourut en 1637, au service du duc de Mantoue. Son livre des Cinq JouméeSy à dix contes chacune, contient cinquante histoires de facétie et de féerie tout à la fois. Il s'adresse à tous les âges, à tous les goûts, à tous les caractères, et chacun y trouve à rire. Écrit en patois napolitain, difficile à comprendre, même en Italie, il n^ eut pas un grand retentissement. Cependant, depuis 1637, date de la première édition publiée à Naples, il a été souvent reproduit. Les Espagnols paraissent lui avoir fourni la plupart de ses modèles.
ce A côté des contes de fées populaires, il a rassemblé des proverbes, des car lembours, des trivialités qui font le bonheur héréditaire des populations oisives du midi de la Péninsule. Le Decamerone de Boccace s'adressait aux châteaux, aux cours polies, le Pentamerone s'adresse aux carrefours. Il provient d'un pays où le conteur cherche le succès sur la place publique, comme en Orient, plutôt que dans les salles féodales, comme en Occident, et auprès des belles châtelaines.
« Lorsque dans ces derniers temps, le Pentamerone a été plus particulièrement remarqué chez nous , il a été goûté des gens d'esprit , et l'on a cru que c'était là que Perrault et les autres conteurs du siècle de Louis XIV avaient trouvé leurs charmantes historiettes. Mais il n'en est rien. Il n'y a point le moindre indice que le livre de Basile soit arrivé à Paris avant notre époque contemporaine , quoi qu'aient pu croire à cet égard MM. Génin et Bmnet. La lettre que je réimprime, de W^* Lhéritier, l'auteur de VAdroite Princesse, nous apprend que c'est à nos poètes du moyen âge que les conteurs de son temps avaient directement emprunté leurs récits. L'auteur du Pentamerone, en ce qui le touche, révèle parfaitement l'origine de son recueil ; il en a pris les types aux Espagnols, qui les avaient reçus des Arabes, qui les avaient transmis à nos poètes du Midi. Voilà comment Basile, Perrault et W^ Lhéritier ont pu se rencontrer. j>
Quoi qu'il en soit de cette explication, plus spécieuse que déci-e sive, nous sommes désormais assez avancés dans la partie his-r torique et critique de notre travail, dans Tétude des origines et des influences, pour examiner la question à un nouveau point de vue, celui qu*on pourrait appeler moral ou philosophique.
Les contes de fées ont, en effet, leur philosophie comme leur histoire, et, si Ton veut se rendre compte des raisons de leur long crédit, non seulement auprès de Tauditoire élégant des châteaux, mais encore auprès de l'auditoire ignorant des chaumières, de leur prestige, qui dure encore, sur le public enfantin et populaire, il ne suffit pas, pour expliquer cet attrait, du seul plaisir de Ti-
LE MONDB ENCHANTÉ. C
xxxiv HISTOIRE DES FEES
magination. Il faut y ajouter une satisfaction de conscience et de sentiment. Tout conte de fées a, en effet, sa moralité, et cette moralité, cette leçon, cet exemple, plus ou moins directs, plus ou moins décisifs, le plus souvent assaisonnés d'une pointe de malice et môme d'ironie, comme il faut s'y attendre pour ces récits traditionnels , aiguisés, de siècle en siècle, sur l'observation et l'expérience, sont cependant irréprochables au point de vue moral. Le crime y est toujours puni, la vertu toujours récompensée ; la pauvreté n'y est point méprisée , parce qu'elle est un malheur et point un vice, et que toujours, grâce à son travail et à son industrie , le pauvre du début peut devenir le riche de la fin; la laideur elle-même y est réhabilitée, parce que le visage disgracié qui cache une belle âme, et peut s'éclairer de bonté ou s'animer d'esprit, est toujours beau, dans ces moments-là, et d'une beauté au-dessus des défaillances de la nature ou des outrages du temps. La fée n'y est qu'une sorte de figure familière de la Providence, veillant sur les bons opprimés et rétablissant tôt ou tard les choses humaines , comme les choses naturelles , de façon à ne pas permettre au triomphe insolent du méchant ou du mal de calomnier jusqu'au bout le gouvernement divin qui mène les hommes, tandis qu'ils s'agitent.
C'est cette moralité irréprochable des contes de fées qui explique leur attrait non seulement pour les esprits avides de merveilleux, mais encore pour les cœurs généreux, affamés de justice, comme l'enfance en fournit partout, sous la bure comme sous la soie , sous le chaume comme sous les lambris dorés. De là aussi, pour cette littérature profane, et en somme frivole, essentiellement populaire et puérile, l'indulgence traditionnelle des moralistes, et même des moralistes chrétiens, qui l'ont admise à l'honneur, mérité dans une certaine mesure, de participer à l'œuvre de l'éducation.
M. Ch. Giraud a remarqué qu'au moyen âge « la piété, simple alors et naïve, ne s'alarma point de compositions où le paganisme et la foi chrétienne avaient confondu leurs croyances. Les hagiographes s'emparèrent eux-mêmes de ce puissant moyen d'émotion pour édifier les fidèles, et ils mirent les saints aux prises avec le diable, avec les magiciens et les fées. »
Le saint devant sortir toujours victorieux de l'épreuve de ce combat contre les tentations ou les persécutions de ces esprits cap-
ET DE LA LITTÉRATURF FÉERIQUE. xxxv
lieux, de ces monstres malins de la féerie, superstition païenne aux yeux de TEglise, c'est ainsi que s'explique ce tableau ressemblant de la veillée au château, où Voltaire lui-même a montré Taumônier, le chapelain, se mêlant, sans rien perdre de sa dignité, comme auditeur et même comme conteur à ces récits de féerie :
0 rheurenx temps que celui de ces fables Des bons démons, des esprits familiers , Des farfadets aux mortels secourables !
On écoutait tous ces faits admirables Dans son château, près d^un large foyer. Le père et Toncle, et la mère et la fille, Et les voisins et toute la famille, Ouvraient Toreille à monsieur Taumônier Qui leur faisait des contes de sorcier. On a banni les démons et les fées ; Sous la raison les grâces étouffées Livrent nos cœurs à T insipidité ; Le raisonner tristement s'accrédite ; On court, hélas ! après la vérité.
Ah! croyez-moi, l'erreur a son mérite.
Avant de passer de l'histoire et de la philosophie générales des contes de fées à leur histoire et à leur philosophie particulières, en prenant un à un chacun des types immortalisés par Perrault, nous ne saurions mieux faire que d'insister sur ce double attrait pour l'imagination et le sentiment, pour le cœur et l'esprit, de ces récits féeriques, admis par les plus sévères pédagogues à participer à la récréation et à l'éducation de l'enfance, au double titre de chefs-d'œuvre littéraires et d'irréprochables exemples moraux.
Cet attrait moral des contes de fées a été expliqué et glorifié avant nous par un savant professeur, un grave écrivain, qui n'a pas craint de compromettre sa réputation ni son autorité en écrivant aussi ses Contes Bleus, le meilleur essai de ce genre depuis ce Trilhy, cette Fée aux miettes, et ce Chien de Brisquet, qui ont fait de Charles Nodier, par rapport à Perrault, ce que Florian est à la Fontaine.
« Non, a dit dans sa préface M. E. Laboulaye, les contes de fées ne sont point un mensonge et l'enfant ne s'y trompe pas. Les contes sont l'idéal, quelque chose de plus vrai que la vérilé du
xxxri HISTOIRE DES FEES
monde... L'innocence remporte toujours, le méchant est toujours puni, il n*eât pas besoin d'attendre un monde meilleur pour châtier le crime et couronner la vertu. Ce qui fait le charme des fées, ce n est point l'or et Targent qu'elles sèment partout. C'est la baguette magique qui remet l'ordre sur la terre, et qui du même coup anéantit ces deux ennemis de toute vie humaine : l'espace et le temps. Qu'importe que Griselidis souffre quinze ans de l'exil et de l'abandon? L'épreuve finie, elle sera jeune et aimable comme au premier jour. »
C'est par cet attrait moral , cet aliment qu'ils fournissent aux illusions généreuses et aux nobles espérances, plus encore que par leur poésie surannée et leurs fictions puériles, que les contes plaisent aux petits et aux grands enfants. Car les contes de fées en général, et ceux de Perrault et de M"* d'Aulnoy en particulier, ne brillent pas surtout par la puissance d'invention, par leur ragoût pour l'imagination, par l'ingéniosité des moyens d'exciter et de varier l'émotion. Leur drame ou leur comédie sont d'un imbroglio peu compliqué; il est facile d'y suivre les fils de l'intrigue et d'en prévoir le dénouement. L'imagination du conteur est de courte haleine. Les contes sont destinés à l'enfance ou à l'ignorance et ils émanent de frustes auteurs , appartenant euxmêmes à l'enfance des peuples. La trame des contes de fées est vieille comme le monde , et il n'y a pas lieu de s'étonner qu'elle soit forte et simple, comme tout ce qui est primitif. Ce n'est que très tard qu'on s'avisera de mettre de l'esprit dans les contes , eomme cette comtesse de Murât qui, dans son Palais de la vengeance, nous montre un génie jaloux et vaincu, se vengeant de sa défaite en condamnant son infidèle et le préféré à être éternellement heureux du bonheur légitime et du tendre tête-à-tête de la solitude à deux dans une tour inaccessible à toute visite. Ce châtiment par le mariage, ce bonheur mourant d'ennui dans la solitude, ce sont là les solutions épigrammatiques d'une femme d'esprit mal mariée , qui se souvient trop de ses propres déceptions.
Ces ironies savantes , ces dénouements sceptiques, ne sont pas du premier âge des contes de fées, mais du dernier, de l'époque de décadence et de critique. Il faut arriver à la fin du règne de Louis XIV pour voir travestir ainsi et servir à la satire l'antique inspiration de ces contes dont les canevas originaux proviennent tous du fonds traditionnel de légendes fantastiques et populaires :
ET DE LA LITTÉRATURE FÉERIQUE. ' xxxto
récils de la nourrice, récits de la chaumière, récits de la tente, du bivouac ou du tillac des peuples patriarcaux, conquérants ou marins, récits de la veillée autour du foyer féodal où le troubadour et le trouvère errants paient leur écot en histoires ou en fables. Ces canevas, grossiers d'abord, d'origine grecque, romaine, égyptienne, juive, indoue et brahmanique, chinoise et boudhique, germanique, italique, espagnole , ont été successivement ornés, enjolivés, brodés, suivant les temps et les lieux, par Timagination des poètes du genre, et portent Tempreinte de toutes les phases de civilisation qu'il a traversées. Ce magique édifice, aux ordres et aux styles mêlés, superposés, des légendes grecques et indiennes , où la superstition des chrétiens du moyen âge, demeurés païens d'imagination, a accolé, éclairées par le même azur de vision, ses chapelles gothiques aux restes de temple grec et de mosquée arabe, repose, comme sur un double fondement, sur un double besoin propre à l'humanité dans tous les temps et dans tous les pays : le besoin de peupler le monde de l'imagination d'êtres d'une puissance supérieure et d'une vie extraordinaire; le besoin de peupler le monde du sentiment d'êtres bienfaisants , capables de réparer les injustices d'ici-bas et de fournir aux cœurs déçus le refuge d'un empire du bien qui les guérisse des blessures de l'empire du mal. Asile idéal des esprits avides d'infini, malades de solitude, blessés par les batailles humaines, des cœurs que désole l'éternelle lutte de la passion et du devoir, et que révolterait, si elle était sans espoir, la loi de l'inévitable séparation , souci de toute affection humaine , ce monde enchanté avait , au siècle de Louis XIV, à la veille d'une transformation du genre , à la veille de ce qu'on peut appeler la renaissance de la féerie française, son histoire , ses traditions, ses bibles privilégiées, sources rafraîchissantes et salutaires, où puisèrent, pour bâtir leurs fictions nouvelles sur des éléments antiques, Perrault et M"° d'Aulnoy en fidèles, et Hamilton en sceptique de la religion de la chimère.
Avant d'entrer dans l'étude critique des chefs-d'œuvre de l'école française de la féerie, et d'esquisser l'histoire et la philosophie de ses personnages typiques, nous emprunterons à Paul de Saint- Victor, le poète de la critique, quelques fragments, quelques lambeaux de pourpre de son article sur les Contes de fées, et nous les dresserons, comme un superbe rideau de fond, comme un décor olympien^, sur la scène de nos modestes analyses.
XXXVIII HISTOIRE DES FÉES
« Il n^est pas de bibliophile qui ne connaisse la première édition des Hiêtoires ou contes du temps poisê avec des moraUtês, publiées chez Charles Barbin en 1697. Vénérable et charmant bouquin, imprimé en grosses lettres comme pour être lu plus à Taise par les lunettes troubles des aïeules et les yeux éblouis des petits-enfants. U a pour frontispice une belle estampe, jaunie par le temps, qui représente une vieille assise à son rouet dans une chambre éclairée par une lampe antique et contant ses contes à trois marmots groupés autour d^elle, le nez en Taîr, et la bouche ouverte. Au-dessus de la vieille se déroule un écriteau qui porte ces mots : Contes de ma mère VOye,
<c N'est-elle pas en effet notre mère à tous, cette vieille filandière ? Elle a bercé nos premiers rêves , donné des ailes à nos idées naissantes : elle a fait voler Toiseau bleu sous le ciel de notre berceau. Humble Scheherazade de la France , elle n'a ni la bouche d'or ni l'imagination magnifique de sa grande sœur orientale. Elle ne raconte pas ses histoires sur la terrasse d'un sérail, accoudée au lit d'un calife. Elle n'a pas devant elle, comme la conteuse arabe , pour inspirer ses récits , cet horizon de Bagdad , d'où l'on découvre tant de pays enchantés, depuis la Syrie jusqu'au fond de l'Inde...
<E ... Tout au contraire, la mère l'Oye de nos contes est née dans les forêts de la Germanie, sous un ciel chargé de brouillards, et, si vous sautez brusquement des contes arabes à ses légendes, il vous semblera passer d'un plein soleil à un clair de lune. Plus de génies aux ailes d'aigle ni de péris lumineuses ; mais des gnomes qui rampent sous la mousse, des nains velus qui thésaurisent dans le creux des pierres, des nixes aux dents vertes qui gardent an fond de l'eau les âmes des noyés, des ogres qui mangent la chair fraîche, des vampires qui boivent le sang chaud, des vierges-serpents qui rampent dans des souterrains, des preneurs de rats qui emportent les petits enfants, des sorcières à califourchon sur des chats d'Espagne, des mandragores qui chantent sous les potences, des homoncules qui vivent comme des sangsues, au fond d'une bouteille, toute une mythologie folle et sinistre, dont le diable est le Jupiter et dont le sabbat est l'Olympe.
oc Cette sorcellerie excentrique n'a sans doute ni l'harmonieuse beauté de la fable grecque, ni l'éclat du conte de l'Orient. Et pourtant que de poésie dans ces cauchemars I que d'aurores boréales dans cette nuit du Nord ! que d'apparitions délicieuses surgissent à chaque détour de la forêt des légendes I
« C'est la Willis dansant du bout de ses pieds morts sur l'herbe pâle des clairières ; c'est Tondîne folle et sans âme peignant ses cheveux d'or an bord des fontaines ; c'est la Femme-Cygne qui dépouille, lorsqu'elle vient à terre, sa robe de plumage ; c'est la Walkyrie qui raye de ses patins d'argent, l'opale à perte de vue des glaces Scandinaves ; ce sont ces volées de lutins et de farfadets dont les noms seuls brillent comme des gouttes de rosée au soleil : Origan, Marjolaine, Saute-aux-Champs, Saute- Buisson, Saute-au-Bois Vert- Joli, Jean-le-Vert , Jean-des-Arbrisseaux , Fleur-de-Pois , Grain-de-
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Moutarde, diminutifs de faunes, monades de sylvains, parcelles d'Amours, âmes des fleurs, élixirs des plantes, atomes incarnés, globules animés de Tair !
c Cest encore la fée, reine de cette ruche de génies ailés, jeune comme TAurore dont elle réfléchit les couleurs, millénaire comme la montagne qu'elle habite, changeante comme la lune sons laquelle elle danse, perfide comme Teau qu'effleurent ses pieds aériens. La fée, c'est-à-dire la nymphe antique à l'état fluide et incorporel, un être aux mille visages, aux mille masques, aux milles nuances, tantôt bête et tantôt étoile ; une forme illusoire, nuageuse et mobile, comme la nature de l'Occident dont elle est l'image.
< Ce terrible et doux grimoire, compliqué par les traditions étrangères, alla de siècle en siècle, s'allongeant et s'embrouillant sur les lèvres des nourrices et des vieilles femmes. Les nourrices surtout en perpétuèrent les récits. C'est de leur sein rustique qu'a jailli cette voie lactée de la féerie, qui sillonne d'une si vague clarté le ciel de l'enfance. Charles Perrault écrivit son livre sous la dictée de ces muses crédules. L'accompagnement naturel de sa lecture serait le bourdonnement d'un rouet, le branle assoupissant d'un berceau. Livre unique entre tous les livres, mêlé de la sagesse du vieillard et de la candeur de l'enfant, il incame le mensonge, il persuade l'impossible, il apprivoise les chimères et les hippogriffes et les fait s'ébattre dans la maison comme des animaux domestiques. Tous les êtres fabuleux qui dans les lé* gendes voltigent à une distance infinie de la vie réelle, Perrault les prive et les humanise. U leste d'un grain de bon sens français ces esprits évaporés, que la lune gouverne ; il les revêt de clarté et de vraisemblance, il leur donne l'air familier d'une race fraternelle. Le conteur emmène l'enfant jouer au pays des songes» et l'enfant croit courir dans le jardin de sa mère (1). »
YI.
Perrault publia ses contes sous le nom de son fils, non par scrupule de vanité , non qu'il n*osât point s'avouer Fauteur de ces petits chefs-d'œuvre de littérature et de morale puérile, mais parce qu'il lui sembla plus naturel de faire signer par un enfant un ouvrage destiné surtout aux enfants, et leur convenant à merveille par la simplicité de la fable et le caractère proverbial, populaire de la leçon. Car, à les examiner de près, comme le fait remarquer dans ssl Lettre svr les contes de fées M"* L'Héritier, tous ces contes de fées ne sont guère que des proverbes dramatisés, des conseils de morale familière mis en action. Perrault insiste à
(1) Hommes et Dieux, Études (T histoire et de littérature, p. ^j 67-474.
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plusieurs reprises sur Tesprit dans lequel ont été composés ces petits ouvrages, sur leur caractère pédagogique, leur but exemplaire. «Ils renferment tous, dit-il dans sa Dédicace à Mademoiselle, une morale très sensée, et qui se découvre plus ou moins selon le degré de pénétration de ceux qui les lisent. » La Préface des Contes en vers est encore plus explicite à ce sujet :
<c II est vrai que quelques personnes , qui affectent de paraître graves , et qui ont assez d* esprit pour voir que ce sont des contes faits à plaisir, et que la matière n*en est pas fort importante , les ont regardés avec mépris ; mais on a eu la satisfaction de voir que les gens de bon goût n'en ont pas jugé de la sorte. Ils ont été bien aises de remarquer que ces bagatelles n^étaient pas de pures bagatelles , qu'elles renfermaient une morale utile , et que le récit enjoué dont elles étaient enveloppées n'avait été choisi que pour les faire entrer plus agréablement dans l'esprit et d'une manière qui instruisît et divertît tout ensemble. >
Cette leçon morale et cette efficacité exemplaire manquent absolument aux fictions antiques.
<E II n'en est pas de même , insiste Perrault , que ce point touche particulièrement, des contes que nos aïeux ont inventés pour leurs enfants. Ils ne les ont pas contés avec l'élégance et les agréments dont les Grecs et les Romains ont orné leurs fables ; mais ils ont toujours eu un grand soin que leurs contes renfermassent une morale louable et instructive.
a Partout la vertu y est récompensée, et partout le vice y est puni. Ils tendent tous à faire voir l'avantage qu'il y a d'être honnête, patient, avisé, laborieux, obéissant, et le mal qui arrive à ceux qui ne le sont pas.
<L Tantôt ce sont des fées qui donnent pour don à une jeune fille qui leur aura répondu avec civilité qu'à chaque parole qu'elle dira, il lui sortira de la bouche un diamant ou une perle ; et à une autre fille qui leur aura répondu brutalement, qu'à chaque parole il lui sortira de la bouche une grenouille ou un crapaud. Tantôt ce sont des enfants qui, pour avoir bien obéi à leur père et à leur mère, deviennent grands seigneurs, ou d'autres qui, ayant été vicieux et désobéissants, sont tombés dans des malheurs épouvantables.
^ Quelque frivoles et bizarres que soient toutes ces fables dans leurs aventures, il est certain qu'elles excitent dans les enfants le désir de ressembler à ceux qu'ils voient devenir heureux, et en même temps la crainte des malheurs où les méchants sont tombés par leur méchanceté. N'est-il pas louable à des pères et à des mères, lorsque leurs enfants ne sont pas encore capables de goûter les vérités solides et dénuées de tout agrément, de les
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leur faire aimer, et ei cela peut se dire, de les leur faire avaler, en les enveloppant dans des récits agréables et proportionnés à la faiblesse de leur âge ? Il n*est pas croyable avec quelle avidité les âmes innocentes, et dont rien n^a encore corrompu la droiture naturelle, reçoivent ces instructions cachées; on les voit dans la tristesse et dans rabattement, tant que le héros ou l'héroïne du conte sont dans le malheur, et s* écrier de joie quand le temps de leur bonheur arrive, de même qu'après avoir souffert impatiemment la prospérité du méchant ou de la méchante, ils sont ravis de les voir enfin punis comm« ils le méritent. Ce sont des semences qu'on jette, qui ne produisent d'abord que des mouvements de joie et de tristesse, mais dont il ne manque gnère d'éclore de bonnes inclinations, i»
Si nous avons tant insisté, après Perrault, sur cette inspiration morale, cette leçon salutaire, cette destination pédagogique des contes de fées, ce n'est pas pour nous excuser de les étudier comme il se justifie de les avoir écrits. C'est pour faire comprendre au lecteur que, dans ces contes, la simplicité des moyens égale la probité du but, que leur fable comporte peu de personnages, et que le dénombrement de la famille fantastique dont tous les membres concourent au nœud de l'action et à l'efTet de la leçon est bientôt fait.
Cette famille typique , que nous voulons étudier en détail, se compose d'abord de la fée qui préside, suivant une tradition uniforme, à la naissance du héros ou de l'héroïne, et les doue, selon les cas , de dons heureux ou de destinées funestes ; de ce héros et de cette héroïne, dont les inclinations sont traversées et la vertu mise à l'épreuve par un sort malin , œuvre de quelque fée méchante, de quelque nain jaloux ou de quelque géant persécuteur; de l'ogre avide de chair fraîche; de l'animal parlant, car la fable de la Fontaine et le conte de Perrault n'admettent guère d'animaux muets, et chez eux les bêtes parlent comme les gens : soit loup affamé, prêt à croquer le Petit Chaperon rouge en école buissonnière ; soit oiseau sous les plumes duquel bat le cœur d'un prince enchanté; soit chat ingénieux et narquois, qui fera, par ses artifices , du fils du meunier un marquis de Carabas.
Les fées de Perrault ne sont pas celles du moyen âge et de la renaissance. Ce sont des fées Louis XIV, qui portent le costume et cpii parlent le langage du grand siècle. Si elles se présentent parfois sous les rides de la vieillesse et les haillons de la pauvreté, c'est qu'elles se sont déguisées dans l'intérêt de l'épreuve, de la punition ou de la récompense ; le plus souvent elles sont vêtues en
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grandes dames, en paniers, en poudre et en mouches; et, si elles apparaissent parfois auprès de la fontaine qui leur est traditionnellement chère, ce n'est point dans l'état de nudité païenne où les montre Ronsard, quand il les apostrophe en ces termes :
Et vous, dryades, et vous, fées, Qui, de joncs simplement coifEées, Nagez dans le cristal des eaux.
Non, certes, et c'est ici le cas de rappeler une observation critique de Paul de Saint- Victor, non formulée en mots, mais traduite, comme il se plaît à le faire, doué qu'il est de la baguette d'évocation, en quelques saisissantes et pittoresques images :
€ Ses fées, courbées en deux sur leurs baguettes fatidiques, ressemblent aux mères-grands du temps, courbées sur leurs longues cannes à bec de corbîn. Ses jeunes princesses, si polies et si sages, sortent d'hier de la maison de Saint-Cyr. Les fils de rois qui les rencontrent dans les bois, en revenant de la chasse, ont la haute mine et la courtoisie des. dauphins de France. Le style Louis XIV, répandu sur ces féeries gothiques, leur donne un charme nouveau. y>
Nous ajouterons qu'en traduisant ainsi, dans le costume et le langage de son temps, les contes des mères-grands et des mies qui avaient bercé son enfance et celle de ses enfants, Perrault a eu une idée ou un instinct de génie. Il a renouvelé, rajeuni, ravivé, brodé de variations piquantes ces thèmes qu'une longue circulation, qu'une tradition orale séculaire à travers des lèvres grossières, avaient émoussés, altérés, ternis. C'est là une originalité de traduction égale à l'originalité d'invention, et que nous goûtons avec plus de plaisir encore que les contemporains, aujourd'hui que le temps a mis sa patine sur toutes ces figures un peu neuves en 1697 et qui ont revêtu le charme mélancolique de l'archaïsme pour nos yeux de 1882. Et cet archaïsme est aujourd'hui double, de double couche : il tient au fond même des contes, car sa première date perce discrètement par quelques formules du texte primitif conservées, dont l'or terni mêle à la trame récente quelques fils d'une couleur passée; il tient à la forme, neuve et vive du temps de Perrault , mais dont deux siècles ont pour nous amorti l'éclat , et
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qui produit sur nous Teffet de sourire attendri d'un vieux tableau de famille, d'un pastel d ancêtre.
« Il est bien certain, dit Sainte-Beuve, que pour la matière de ces contes, de même que pour Peau d^Ane qu'il a mise en vers, Perrault a dû puiser dans un fonds de traditions populaires, et qu'il n'a fait que fixer par écrit ce que, de temps immémorial, toutes les mères-grands ont raconté. Mais sa rédaction est simple, courante, d'une bonne foi naïve, quelque peu malicieuse pourtant et légère ; elle est telle que tout le monde la répète et croit l'avoir trouvée. Les petites moralités finales en vers sentent bien un peu l'ami de Qninault et le contemporain gaulois de la Fontaine ; mais elles ne tiennent que si l'on veut au récit, elles en sont la date. Si j'osais revenir, à propos de ces contes d'enfants, à la grosse querelle des anciens et des modernes, je dirais que Perrault a fourni là un argument contre lui-même, car ce fonds d'imagination merveilleuse et enfantine appartient nécessairement à un âge ancien et très antérieur ; on n'inventerait plus aujourd'hui de ces choses, si elles n'avaient été imaginées dès longtemps ; elles n'auraient pas cours, si elles n'avaient été accueillies et crues bien avant nous. Nous ne faisons plus que les varier et les habiller diversement. II y a donc un âge pour certaines fictions et certaines crédulités heureuses ; et si la science du genre humain s'accroît incessamment, son imagination ne fleurit pas de même (1). »
Non, il y a des heures décisives, des après-midi suprêmes pour ces fleurs délicates de Timagination ; Perrault est venu à cette heure pour cueillir ces roses de la féerie, prêtes à s'effeuiller, et pour en fixer, dans ce style simple comme le sujet, mais animé d'une y grâce magique, d'une fatidique malice, la couleur rajeunie et le parfumravivé. Traduire ainsi, — et le premier, — c'est créer. Il faut avoir beaucoup d'esprit pour savoir se borner à celui qui convient dans un sujet donné. Perrault a eu ce tact, cette mesure, ce bonheur. Chacun de ses personnages parle la langue du temps , mais parle surtout celle de son rôle et de son caractère. Perrault a su faire parler, marcher, agir, dans un air de vérité humaine, des personnages surhumains, dont la figure n'apparaissait que dans des formes fantastiques et avec les exagérations terribles ou grotesques du cauchemar. Il a mis ce grossier et brutal merveilleux du moyen âge au ton des sociétés polies et des enfances cultivées. Ses fées ont des têtes de grand'mères. Ses ogres eux-
(1) Causeries du lundi, t. V, p. 216.
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mêmes n'onl rien de trop repoussant. Ils sont bons pères, bons maris, et il semble que ce nVst pas leur faute s'ils ont coutume de se nourrir de petits enfants et de se régaler de ces chairs fraîches, tendres, rosées et lactées, en compagnie de leur famille et de leurs amis.
Il y a des ogres et des ogresses dans la plupart des contes de Perrault, et c'est le cas de dire ce qu'il faut penser, historiquement et étymologiquement, de cette race fantastique d'anthropophages européens, qui semblent être la personnification, exagérée par la terreur populaire, des excès commis par les races d'invasion. Pendant la guerre de Cent ans, du temps de du Guesclin, comme le remarque son dernier historien, la terreur et la haine des paysans et des bourgeois , foulés et rançonnés à merci par les chefs des grandes compagnies, par les bandes de soudards anglais et navarrais dont les. châteaux forts étaient de vrais repaires de bandits, les accusaient de boire , pendant leurs orgies, le sang des petits enfants et de manger leur chair (1).
De tout temps, les peuples frontières, ceuy qui souffrent les premiers et le plus longtemps des maux et des excès inséparables d'une invasion, ont traité d'ogres les farouches intrus, et dans les récits de la veillée on entend encore parler des Tartares, Cosaques, Kalmouks et Baskirs de l'invasion de 1814, comme de véritables ours humains, mangeurs de chandelle et de viande crue, macérée sous la selle, « chair d'enfant plus que d'agneau, » disent, se signant, les vieilles commères.
L'ogre est donc, dans les contes de fées, la personnification, vue avec les yeux grossissants de la terreur populaire, du brigand, du larron, de l'envahisseur, habitant des cavernes et des forêts. Il y a là un souvenir des géants, des cyclopes antiques, mêlé avec celui des Huns d'Attila, des Goths d'Alaric, des Tartares de Gengis-Khan et de Tamerlan.
<r Les plus anciens et les plus cruels de ces dévastateurs devinrent les plus célèbres, dit Walckenaër, et leurs noms servirent à désigner tous les autres. C^est ainsi qu'on réunit les noms des anciens Huns et des féroces OTgours, pour désigner les Madgyars, tribu tartare, venue des bords du Wolga, qui
(1) Histoire de Bertrand du Guesclin et de son époque^ par Siméon Luce, p. 294 et 309.
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s'établit le plus' avant dans Fintérieur de TEurope. En Dacie et Pannonie, on les nomma d*abord Hunni-GourSy et leur pays Hunni-Gourie ; de là sont venus les noms de Hongrois et de Hongrie. Les Hongrois, les Hunni-Gours, les Otgours, sont les ogres de nos contes de fées ; ce sont des êtres féroces, qui dévorent les enfants, et aiment la chair humaine, tendre et savoureuse. (L Les Hongrois an neuvième siècle sont les Oïgours, et dans les écrits en langue romane des douzième et treizième siècles, ce sont les Ogres, Ouvrez le dictionnaire de la langue romane, au mot Ogre, et vous y trouverez pour synonyme le mot Hongrois, Il n'y a rien de plus certain et de mieux prouvé que cette origine. ]»
L'ogre serait donc une création fantastique, une race imaginaire d'hommes géants, torves, velus, menant la vie sauvage, issue du souvenir, toujours vivant chez nos populations rurales, des excès des jnvasionsbarbaresjhunniquesjtartares, normandes, sarrasines, anglaises; toutes les légendes ont de même leur race cannibalesque d'hommes ou de monstres à face humaine , pires que les tigres et les loups, ogres des contes français, gouîs (d'où goulu) des contes ar£d)es, démons sauvages retirés, embusqués dans les lieux déserts, affamés de chair humaine, dont la griffe ne fait quartier à aucun passant. Il en est question dans la quinzième des Mille et une Nuits,
L'étymologie du mot ogre, donnée par Walckenaër, et qui nous semble assez plausible , est contestée , ou plutôt chicanée par Littré, qui lui oppose des étymologies beaucoup moins naturelles selon nous, sous prétexte que la forme du mot, dans les langues romanes, ne se prête pas à la dérivation d'ogre par HongroU, Hongre et Oïgour, Pour lui, Tétymologie régulière est dans l'ancien espagnol hiiergo, huerco (espagnol moderne, ogro, ogre) ; dans l'italien orco, le napolitain huerco (triste), l'anglo-saxon orc (démon infernal), du latin onms, enfer, dieu de l'enfer, d'après Diez {orucs, d'après Maury, est un mot étrusque). Tout cela est bel et bon; mais nous persistons à trouver beaucoup plus claire , logique et conforme à la raison historique, dont il faut bien tenir quelque compte dans la formation des mots, l'étymologie tirée de Hongre et Oïgour,
Ainsi que nous avons déjà eu l'occflision de le remarquer, mais nous insistons parce que c'est là un trait original , un trait essentiel de sa physionomie de conteur, Perrault s'est bien gardé de donner à ses ogres cette figure antique, quelque peu grimaçante,
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et d'une férocité à la fois terrible et grotesque. 11 n'a pas plus exagéré la férocité , l'air farouche et le ton brutal de ses personnages odieux , qu'il n'a exagéré la beavlé ou la majesté de ses fées, la grâce de ses héroïnes, la galanterie de ses héros, personnages agréables, grate persane de ses drames.
Toutes ces figures sont à un point juste, familier, naturel. Ses rois sont des tyrans débonnaires qui, comme celui de Peau d'Ane^ n'ont que des caprices , des velléités de persécution dont ils font bientôt amende honorable, et qui semblent conspirer eux-mêmes à mettre en relief la vertu de leur passagère victime. Barbe-Bleue lui-même n'est pas si pressé de tuer sa femme, qu'il ne lui donne le temps d'éviter le châtiment suprême. 11 menace sans cesse de monter au haut de la tour, si elle n'en descend point; mais il ne le fait pas, et les frères libérateurs arrivent, qui n'ont pas de peine à débarrasser leur sœur d'un bourreau plus prodigue de menaces qu'expéditif dans ses cruautés. La belle-mère de la Belle au bois dormant, qui a la fantaisie de manger ses petits-enfants à la sauce- Robert, semble plutôt une folle, une maniaque, atteinte d'un appétit dépravé, qu'une véritable ogresse, une goule, une louve, une harpie, une stryge, un vampire, un monstre enfui. Les personnages les plus méchants des petits drames ou plutôt des petites comédies de Perrault , car tout y finit par des mariages et par des moraUtés galantes et piquantes qui ont des airs d'épithalames, ce sont les belles-mères, jalouses et fantasques peut-être encore plus que cruelles, comme la marâtre de Cendrillon, Mais ces marâtres fâcheuses, et grondeuses, et envieuses, quel charmant repoussoir elles ont dans la marraine, la fée familière et officieuse qui prend à tâche de tout arranger, et qui semble de la famille, tant elle est bonne personne; jusqu'aux méchantes fées, qui se contentent de sorts presque anodins , et dont la vengeance se satisfait à peu de frais, comme celle qui se contente de condamnera dormir cent ans la Belle au bois dormant.
Ce tact, cette mesure, cette sobriété, cette discrétion, ce goût dans l'emploi heureux et la mise au point juste des personnages fantastiques et légendaires, sont d'autant plus à remarquer à l'éloge de Perrault , qu'il écrivit son livre en pleine vieillesse, à un âge d'expérience et de désabusement, et qu'il dut résister à la tentation d'avoir de l'esprit, d'en donner à ses héros, de les accommoder à la façon, à la mode piquante du jour, et de préférer au