LE COMTE DE CAYLUS
VATAMAfo
GADIGHON.
LE COMTE DE CAYLUa
Il était une fois un roi et une reine qui avaient ud fort petit royaume à gouverner. Le roi se nommait Pétaud : c'était UD fort bon homme, assez brusque, d'un esprit simple et très borné; mais du reste le meilleur roi qu'il y eût au monde : ses sujets étaient presque aussi grands maîtres que lui, car dans les moindres circonstances ils donnaient tout haut leur avis, sans qu'on le leur demandât ; et chacun voulait qu'on eût égard au sien et qu'il fût suivi.
La reine s'appelait Giitetle; elle n'avait guère plus d'esprit que son mari, mars il était doux, timide et tranquille.
ce qui faisait qu'elle parlait peu, et souveat par sentences; elle avait pour le roi la soumission et les déférences que Ton a ordinairement pour un mari de qui on tient sa fortune.
Comme Pétaud était le seul enfant que le roi son père et la reine sa mère eussent eu de leur mariage, ils avaient résolu, au moment de sa naissance, de lai faire épouser une petite princesse 9 nièce d'une vieille fée nommée Gangan, qui était pour lors l'amie intime des père et mère de Pétaud. Il est vrai que la princesse n'était pas encore venue au monde; mais sur la parole et les assurances de Gangan, qu'elle serait un jour une personne accomplie, on promit tout ce qu'elle voulut, et on s'engagea même par serment à ne se point dédire.
Pétaud, étaDt parvenu à Tâge de vingt-cinq ans, jugea à propos de se marier à sa fantaisie ; il s'embarrassa peu des promesses de ses père et mère, et épousa, sans leur consentement, une jeu ne fille extrêmement jolie, dont il était devenu fort amoureux. Elle n'était que la fille d'un riche fermier; mais quoiqu'elle eût épousé le fils du roi, son bon naturel l'empêcha d'être vaine, c'est-à-dire sotte.
Le roi^ père de Pétaud, irrité du mariage de ce prince, ne put refuser à Gangan de venger l'affront qu'il leur faisait à tous deux : il déshérita ce prince, lui défendit de jamais paraître à sa cour et le réduisit à sa légitime, que l'on fixa à une terre assez considérable dont son beau-père avait été le fermier. Toute la grâce qu'on lui accorda fut d'ériger cette terre en souveraineté, avec la permission de porter le titre de roi et de Majesté. Peu de temps après sa disgrâce, son père mourut, et sa mère, ayant obtenu la régence, ne
fut pas fâchée d'être débarrassée d'uo fils qui, malgré son peu d'esprit, aurait pu traverser ses projets et le désir qu'elle avait de régner.
Pétaud n'était ni ambitieux, ni conquérant; ainsi il ne tarda pas à s'accoutumer dans son petit État et même à s'y trouver fort bien; tout petit qu'il était, il y régnait comme s'il eût été grand : à le bien prendre, c'en était autant qu'il lui en fallait, et les titres de roi et de Majesté lui tenaient lieu d'un grand royaume. Mais comme les esprits les plus bornés ont toujours leur portion de vanité, il se piqua bientôt d'imiter le roi son père, et créa un. sénéchal, un procureur fiscal et un receveur (car on ne connaissait alors ni chancelier, ni parlements, ni fermes générales; les rois rendaient la justice eux-mêmes , et recevaient tout simplement leurs revenus). Il fit aussi battre monnaie et composa, avec son sénéchal, des ordonnances pour la police de son petit État : son beau -père fut celui qu'il décora de cette dignité de sénéchal. Il se nommait Caboche; c'était un homme franc, sincère et équitable; il avait reçu de la nature sa part d'imagination en sens commun; aussi décidait-il lentement, mais presque toujours juste : il savait par cœur les quatrains de Pibrac et aimait à les réciter. Cette petite fortune ne le rendit pas plus vain, car il continua de faire valoir les fermes comme auparavant; ce qui lui gagna tellement la confiance de son gendre, que Sa Majesté ne pouvait plus se passer de lui .
Tous les matins, Caboche allait chez le roi, avec qui il déjeunait; ensuite on parlait d'affaires; mais le plus souvent ce ministre lui disait :
« Sire, avec votre permission, vous n'y entendez rien;
laissez-moi faire, et tout ira bien : il faut que chacun se mêle de son métier, dit M. de Pibrac.
— Mais, répondait le roi, que ferai-je donc, moi?
— Ce que vous voudrez, répliquait Caboche; vous gouvernerez votre femme et votre potager. Voilà tout ce qu'il vous faut.
— Je crois, en effet, que tu as raison, disait le roi ; ainsi fois ce que tu voudras. »
Cependant, pour ne rien perdre du côté de la réputation. Il se parait, les jours de fête, d'un manteau royal de toile rouge, imprimée de fleurs d'or, d'une toque de pareille étoffe et d'un sceptre de bois doré qu'il avait acheté d'un vieux comédien de campagne qui avait quitté la profession.
Après son conseil^ il se faisait apporter Talmanach de Liège et celui de Milan , qu'on lui envoyait de Troyes tous les ans dès le mois de juillet, et qu'il faisait relier en beau papier marbré et dorer sur tranche. Dans Tun, il apprenait les temps propres à semer, planter, tailler, greffer, saigner et purger; et il y avait tant de confiance, qu'il se faisait souvent médicamenter, lui et la reine, sans en avoir besoin. Dans l'autre, il étudiait les prédictions politiques dont il était d'autant plus émerveillé qu'il n'y entendait rien. Au bout de quelques années, tous ces almanachs lui composèrent une petite bibliothèque qu'il estimait autant que si elle eût été bonne; et il n'y avait même que le sénéchal et lui qui en eussent la clé.
L'après-midi, il s'occupait, dans son petit potager royal, à pratiquer ce que son almanach lui avait enseigné le matin. Le soir, il envoyait chercher Caboche pour jouer jusqu'à l'heure du souper une briscambille ou un piquet au
grand cent, puis il soupait en public avec la reine, et à dix heures tout le monde était couché.
Gillette, de son côté, s'occupait aux affaires domestiques ; elle filait avec ses femmes, et faisait, avec le lait de ses vaches et de ses chèvres, des fromages excellents; elle ne manquait pas surtout de pétrir tous les matins un petit gâteau de farine d'orge qu'elle faisait cuire sous la cendre, et elle le portait aussitôt, avec un fromage à la crème, dans son petit jardin, au pied d'un rosier, ainsi qu'il lui avait été ordonné dans un songe le lendemain de ses noces.
La tranquillité dont ils jouissaient l'un et l'autre dans leur petit royaume n'était troublée que par le désir d'avoir des enfants. Le roi avait consulté, mais en vain , les médecins, les charlatans et les devineresses; à l'égard des fées, il était trop piqué contre elles pour y avoir recours. Gillette, au contraire, avait en leur pouvoir une confiance parfaite ; mais elle n'osait la faire connaître, dans la crainte de déplaire à son époux. Malgré cela , Gangan , peu satisfaite de Texhérédation de Pétaud, s'était encore vengée sur celte pauvre reine, en la condamnant à être tout à la fois stérile et féconde.
Il y avait déjà deux ans que Gillette était mariée, sans qu'elle eût eu la moindre apparence de grossesse ; et Pétaud commençait à désespérer d'avoir des enfants , lorsqu'un jour la sage- femme de son royaume, qui était première dame d'honneur de la reine, vint lui annoncer que Sa Majesté était grosse. A cette nouvelle, transporté de joie, il l'embrassa de tout son cœur, et, tirant de son doigt une belle bague composée d'un œil-de-chat, il lui en fit présent. 11 ne s'en tint pas là, car il donna le soir un grand souper à tous
les notables de son royaume, après lequel il tira lui-même toute son artillerie, qui consistait en douze arquebuses à fouet et en six carabines à fourchette. On prétend que, durant le souper, sa joie immodérée lui avait fait dire des choses contraires à sa dignité, et que, sur les remontrances de son sénéchal, il avait répondu, en versant un grand verre de vin à ce ministre :
ce Grand merci, beau-père; tu as peut-être raison; mais Ton n'est pas tous les jours père , au bout du compte : part£int, n*en parlons plus, et réjouissons-nous; car à ma place tu en ferais peut-être de même sagement. »
Caboche ne répliqua rien , et chacun se retira , très content de Leurs Majestés.
Comme le roi était aimé de ses sujets, on fit le même jour et à la même heure des réjouissances par tout le royaume et Ton attendit patiemment le temps des couches : mais Ton fut bien surpris quand, après les neuf mois révolus, la reine, ayant senti de violentes douleurs, redevint tout à coup tranquille. On vit, avec le dernier étonnement, un événement si singulier se répéter de même jusqu'à sept fois, au grand déplaisir du roi, de la reine et de la sage-femme, sa première dame d'honneur.
On ne savait que penser d'une aventure si singulière, lorsqu'un jour le roi, étant dans son fruitier avec son sénéchal, on vint lui dire que la reine venait de donner le jour à un prince et à une princesse; ils y coururent aussitôt, et ils étaient à peine entrés dans sa chambre, qu'elle mit encore au monde un fils et une fille, qui un moment après furent suivis de deux autres, et enfin d'un dernier garçon, qui rendit à sa mère le calme qu'elle désirait depuis si
longtemps. 11 avait les plus beaux yeux qu'on eût jamais vus , le peau fort blanche et les sourcils ainsi que les cheveux d'un noir de jais; comme il était né coiffé, le roi et la reine sentirent pour lui plus d'inclination que pour les autres, et cette princesse voulut absolument nourrir ellemême son petit Cadichon (car c'est ainsi qu'on le nomma).
Au bout de dix-huit mois, les trois princes devinrent si vifs et si sémillants, que les nourrices n'en pouvaient venir à bout. Quand elles s'en plaignaient au roi, il leur répondait :
<( Laissez-les faire, lorsqu'ils auront mon âge, ils ne seront plus si vifs; j'ai été tout de mème^ moi qui vous parle; et cela viendra. »
Les trois princesses, au contraire, étaient douces, mais si sombres et si tranquilles, qu'elles restaient dans la situation où on les mettait, ce qui faisait que le roi préférait ses garçons à ses filles, et que la reine aimait mieux ses filles (|ue ses garçons; excepté Cadichon, qui, n'ayant aucun des défauts de ses frères et sœurs, était le plus joli enfant du monde : il aurait été bientôt gâté, si une fée bienfaisante ne l'eût, à Tinsu de Gangan et même de Gillette, doué, au moment de sa naissance, d'un caractère égal et invariable.
Lorsqu'il fut question de sevrer les enfants de Leurs Majestés, on assembla un conseil extraordinaire composé du sénéchal^ du procureur fiscal, du receveur, et des mies qui y furent appelées. Après bien des contestations, on y résolut, de l'avis de Caboche, de faire usage de lait de vache pour les trois garçons , et de lait de chèvre pour les trois filles : cet avis parut très propre à corriger d'une façon simple la vivacité des princes, et la lenteur des princesses; mais quand
ils furent plus avancés en âge et qu'il fallut leur donner des aliments plus solides, ils en firent une si grande consomma^ tion^ que les revenus du roi se^trouvèrent considérablement diminués ; d'ailleurs, comme les princes n'avaient perdu par leur première nourriture qu'une partie de leur vivacité et que les princesses en avaient acquis une nouvelle, c'était toute la journée un carillon et des disputes effroyables. On se chamaillait, on se tiraillait et on usait des bardes tant et tant, qu'on avait peine à y suffire. Il n'y avait que le petit Cadichon qui fût doux et obéissant ; aussi ses frères et sœurs lui faisaient toujours quelque niche.
Le roi disait souvent à la reine :
(( Vos trois filles grandissent furieusement et, par mon sceptre! je ne sais trop ce que j'en ferai; car pour mes garçons, je leur donnerai les baux de mes fermes, et le gain qu'ils en tireront sera pour eux : mais pour vos filles , cela est différent. »
A quoi la reine répondait :
a Sire, donnons-nous patience, car tout vient à point à qui peut attendre. »
Tandis que le roi Pétaud s'inquiétait et que la reine Gillette se tranquillisait, leurs enfants parvinrent à l'âge de sept ans. Chacun de ceux qui composaient leur cour donnait déjà son avis ou plutôt sa décision pour l'établissement des princes et princesses, lorsqu'un matin la reine , venant de pétrir son petit gâteau, aperçut sur la table une jolie petite souris bleue, qui rongeait la pâte. Son premier mouvement fîit de la chasser, mais Un sentiment involontaire l'en empêcha : elle la considéra attentivement, et fut fort surprise de la voir se saisir du petit gâteau et l'emporter dans la cheminée. Sa
tranquillité fit place à son impatience, et, courant après la souris 9 dans le dessein de lui enlever sa proie , elle vit disparaître Tune et l'autre^ et ne trouva à la place qu'une petite vieille ratatinée et haute d'un pied. Après plusieurs grimaces et quelques paroles peu intelligibles, cette petite figure mit la pelle et les pincettes en croix, fit dessus, avec le balai ^ trois cercles et trois triangles, poussa sept petits cris aigus, et finit par jeter le balai par-dessus sa tête.
La reine , malgré sa frayeur, ne laissa pas de remarquer que la vieille, en traçant les cercles et les triangles, avait prononcé distinctement ces trois mots : confiance ^ discrétion^ bonheur. Elle cherchait à en pénétrer le sens, quand un bruit qu'elle entendit dans la chambre voisine la tira de sa rêverie : comme elle crut reconnaître la voix de Gadichon, elle y courut aussitôt ; mais elle eut à peine ouvert la porte , qu'elle aperçut trois gros hannetons qui tenaient chacun dans leurs pattes une de ses filles et trois grandes demoiselles qui portaient sur leur dos ses trois fils.
Tout cela, en s'en volant promptement par la fenêtre, chantait en chœur et fort mélodieusement : Hanneton, vole, vole, vole. Ce qui toucha le plus Gillette fut de voir au milieu d'eux Gadichon entre les pattes de la souris bleue ; ils étaient l'un et Tautre sur un petit char fait d'une grosse coquille de limaçon couleur de rose, et traîné par deux chardonnerets parfaitement bien panachés. La souris, qui lui parut plus grande que né sont ordinairement les animaux de son espèce, avait une belle robe de perse, un mantelet de velours noir, une coiffe nouée sous le menton et deux petites cornes bleues au-dessus du front.
Le char, les hannetons et les demoiselles partirent avec
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tant de vitesse, que la reine les eut bientôt perdus de vue.
Alors, plus occupée de la perte de Cadichon et de ses enfants qae des fées et de leur pouvoir, elle se mit à crier et à pleurer de toutes ses forces.
Le roi, qui l'entendit^ accourut, suivi de son sénéchal, et voulut en savoir la cause ; mais la douleur de Gillette étai t si forte, qu'elle ne put lui répondre que par ce mot :
« Les hannetons... les demoiselles... ah! Sire, on enlève nos enfants ! »
Le roi, qui ne fit attention qu'à ces dernières paroles, quitta brusquement Gillette, et ordonna à Caboche de prendre dans son antichambre deu^ mousquetons (car il y en avait toujours une demi-douzaine, en attendant qu'il eiit des gardes). Puis traversant son potager royal, il gagna la cam pagne, daas le dessein de poursuivre et de tuer les rav isseurs.
Il y avait environ une heure qu'il était parti, et la reine, dont les larmes étaient épuisées, ne donnait plus que des soupirs à la perte de ses enfants, lorsqu'elle entendit quelque chose bourdonner autour d'elle, et vit tomber à ses pied s un papier plié en carré; elle le ramassa aussitôt, l'ouvrit précipitamment et y lut œs mots :
ce Calmez votre impatience, ma chère Gillette, et souvenez-vous que de la confiance et de la discrétion dépend votre bonheur; vous l'avez commencé par votre exactitude à me donner des gâteaux et des fromages , et ma reconnaissance fera le reste ; mais soyez toujours convaincue que tout vient à point à qui peut attendre^ et qu'après cela vous devez tout espérer de votre amie la Fée des champs. j>
Ce billet , joint à sa confiance au pouvoir des fées , acheva
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(le calmer ses inquiétudes, et adressant la parole à une petite linotte qu^elIe aperçut sur le ciel de son lit :
a Linotte, belle linotte, lui dit-elle, je ferai tout ce qu'il vous plaira; mais donnez-moi, je vous prie, lorsque vous en saurez, des nouvelles de mou petit Gadichon. d
A ces mots, la linotte battit des ailes, chanta et s'envola; et la reine, persuadée que cela voulait dire : fy consens^ la remercia et lui fit une grande révérence.
Cependant le roi et son sénéchal , las d'avoir couru inutilement, revinrent à la maison, et trouvèrent la reine si tranquille, que le roi en fut presque scandalisé; il lui fit plusieurs questions pour en savoir la raison, auxquelles Gillette ne répondit jamais que : Tout vient à point à qui peut attendre. Ce, sang-froid l'impatienta si fort, qu'il se serait emporté contre elle , si son sénéchal ne lui eût remontré que Gillette avait raison, et que Pibrac et le conseiller Mathieu l'avaient dit avant elle dans un de leurs quatrains qu'il lui récita sur-lechamp.
Le roi, pour qui Caboche était un oracle, se tut et écouta avec attention un beau, petit discours qu'il lui fit sur les inconvénients d'avoir des enfants, et sur les chagrins et la dépense qu'ils causent presque toujours à leur père et mère.
ce Par mon sceptre ! dît le roi , le beau-père a raison , et ces sept marmots-là m'auraient ruiné , s'ils fussent restés plus longtemps chez moi : partant, grand merci à qui s'en est chargé : comme ils sont venus, ils s'en vont : il n'y a à tout cela que du temps de perdu; aussi réjouissonsnous, c'est à recommencer. »
La reine, qui craignait de trop parler, ne répondit rien;
et le roi 9 n*ayant plus rien à dire, retourna dans son cabinet faire un cent de piquet avec son sénéchal.
Pendant que tout ceci se passait chez le roi Pétaud, la reine sa mère, se lassant d'un veuvage qui durait depuis longtemps, résolut de se remarier; pour cet efifet, elle jeta les yeux sur un jeune prince, voisin de son royaume et souverain des Iles-Vertes; il était beau, bien fait, et son esprit avait autant de grâce que sa personne ; ses plaisirs étaient son unique occupation ; il n'était bruit que de ses galanteries, et Ton assurait qu'aucune jolie femme de son royaume ne lui avait résisté.
La réputation avantageuse et le portrait de ce prince tournèrent si bien la tète de la reine, qu'elle se flatta de s'en faire aimer et de fixer son inconstance. Il n'y avait qu'une difficulté, c^est qu'elle n'était ni jeune ni aimable; elle avait la taille haute et maigre, les yeux petits, le nez long et pendant, la bouche fort grande et passablement de barbe. Une pareille figure pouvait être avantageuse à une reine pour en imposer; mais elle était peu propre à inspirer de l'amour. On ne saurait tout à fait s'aveugler sur ses défauts lorsqu'ils sont marqués à un certain point : elle sentit, dans des moments de réflexion, qu'en l'état où elle était, il lui serait impossible de plaire au jeune roi des Iles-Vertes , et que pour y réussir il fallait avoir de la beauté , ou tout au moins de la jeunesse; mais comment y parvenir, et comment changer des cheveux gris et des traits honnêtes en une figure aimable, en grâces enfantines , ou en mines agaçantes? Il est vrai que Gangan, son amie, lui aurait été d'un grand secours dans cette occasion, si cette fée ne l'eût pas plusieurs fois pressée inutilement d'adopter sa nièce, et de la désigner
héritière de sa couronne ; aussi ii y avait toul à craindre d'exciter sa colère par une pareille proposition. La vieille reine sentit tout cela , hésita , combattit , et regarda tant et tant le portrait du beau prince des Iles-Vertes, que Tamour l'emporta enfin sur les égards qu'elle devait à la fée : elle lui fit part de ses sentiments et la conjura, dans les termes les plus pressants, de lui prêter les secours de son art^ et de ne lui pas refuser cette marque essentielle de son amitié; elle alla môme jusqu'à lui faire voir le portrait du jeune prince, et à exiger d'elle Tapprobation de son dessein.
Gangan ne put cacher sa surprise , mais elle dissimula son ressentiment; elle prévit de quelle conséquence il était de se déclarer ouvertement contre ce mariage, parce que le roi des Iles-Vertes, qui avait presque ruiné ses États pour subvenir à ses dépenses, serait capable de le conclure par intérêt, et de le soutenir à l'aide d'un puissant génie , protecteur de son royaume : aussi, feignant de donner les mains à cette affaire , elle promit à la reine de travailler au plus tôt à son rajeunissement; mais elle se promit eu même temps de la tromper et de la mettre hors d'état d^ exécuter ses volontés.
Le jour que cette fée avait marqué pour l'exécution de ses promesses, elle parut vêtue d^une longue robe de satin couleur de chair et argent; sa coiffure n'était composée que de Qeurs artificielles et pompons de clinquant; un petit nain amarante lui portait sa robe, et avait sous le bras gauche une boite noire de laque de la Chine.
La reine la reçut avec les plus grandes marques de respect et de reconnaissance , et la supplia , après les premiers compliments, de ne pas différer son bonheur.
La fée y consentit, fit retirer tout le monde, et ordonna
à son nain de fermer les portes et les fenêtres ; puis ayant tiré de sa boîte un livre de vélin , garni de grands fermoirs d'argent, une baguette composée de trois métaux, et une fiole qui renfermait une liqueur verdâtre et fort claire, elle fit asseoir la reine sur un carreau au milieu de la chambre, et commanda au nain de se placer debout vis-à-vis de Sa Majesté ; ensuite ayant tracé autour d'eux trois cercles en spirale, elle lut dans son livre, les toucha trois fois de sa baguette et jeta sur eux de la liqueur dont on vient de parler.
Alors les traits du visage de la reine se mirent à diminuer peu à peu, et la taille du petit nain à croître à proportion; de sorte qu'en moins de trois minutes ils changèrent de figure sans sentir le moindre mal. Quoique la reine se fut armée de courage^ elle ne put voir, sans quelque crainte, la croissance du nain; mais les flammes bleuâtres qui s'élevèrent tout à coup des trois cercles augmentèrent tellement sa frayeur, qu'elle s'évanouit ; alors la fée , ayant fini son enchantement, ouvrit une fenêtre, et disparut avec son page, qui, tout grand qu'il était devenu, reprit la robe de sa mattresse et la botte de laque de la Chine.
La première chose que fit la reine, après avoir repris ses sens, fut de se présenter devant son miroir. Elle y vit, avec un plaisir extrême, que ses traits étaient charmants; mais elle ne remarqua pas que ces traits étaient ceux d^une jolie petite fille de huit à neuf ans ; que sa coiffure avait pris la forme d'un toquet garni de longues boucles de cheveux blonds, et que son habit était changé en corps de robe avec les manches pendantes et le tablier de dentelles : tout cela, joint à sa grande taille, dont le charme n'avait rien diminué, produisait quelque chose de fort bizarre ; cependant elle n'en
fut pas frappée, car, de toutes les idées qu'elle avait avant son changement y il ne lui était resté que celles qui avaient rapport au roi des Iles- Vertes, et à l'amour qu'elle ressentait pour lui. Elle fut donc aussi contente d'elle que ses courtisans en furent étonnés; on ne savait même ce que Ton devait faire, et quel parti on avait à prendre, lorsque le premier ministre, dont tous les grands dépendaient, tira d'embarras et décida que, bien loin de contrarier la reine, il fallait, au contraire, flatter ses goûts et ses fantaisies. Il commença par ordonner à sa femme et à ses filles de se conformer à ses volontés. Bientôt, pour plaire au ministre, on suivit leur exemple, et en peu de temps toute la cour s'habilla comme la reine, et l'imita en tout. On ne parlait plus, même les hommes, que d'une façon enfantine : on ne jouait plus qu'à la madame, à rendez-moi ma fille, aux osselets, à la bataille. Les cuisiniers n'étaient employés qu'à faire des darioles, des tartelettes et des petits-choux. On ne s'occupait qu'à habiller et déshabiller des poupées, et, dans tous les j eux et les collations, il n'était question que du roi des Iles- Vertes ; la reine en parlait cent fois le jour^ et l'appelait toujours dc mon petit mari, d Elle le demandait sans cesse et se paya, pendant quelque temps, des raisons dont on se servit pour la flatter; mais enfin la gaieté fit place à l'humeur; elle éprouva tous les caprices d'un enfant qui n'a pas ce qu'il veut et dont on n'ose rompre les volontés*
A près s'être aniusé quelque temps d'un événement si singulier (car l'oisiveté de la cour fait qu'on s'y amuse de tout) , on s'impatienta des puérilités de ce grand enfant; on se lassa de la contrainte et des complaisances qu'il fallait avoir; on s'é loigna insensiblement, et elle était sur le point d'être
tout à fait abandonnée, lorsqu'on apprit que le roi des Iles- Vertes, qui parcourait les royaumes voisins, devait arriver incessamment dans celui-ci*
A cette nouvelle t on reprit courage. La reine redevint si gaie et si enjouée, qu^elle ne fit que chanter et danser, en attendant le prince.
Ce moment fortuné arriva ; elle courut au-devant de lui ; et, quoiqu'on lui eût représenté que le cérémonial ne le permettait pas, elle voulut absolument aller le recevoir au bas de son escalier; mais en le descendant avec précipitation, elle s^embarrassa les pieds dans sa robe , qu'elle avait fait détrousser, et tomba assez rudement ; quoique ses mains eussent garanti sa tète et qu'elle n'eût que le nez légèrement écorché, sa frayeur fut si grande, qu'elle poussa les hauts cris; on la porta dans sa chambre, on lui bassina le visage avec de Feau de la reine de Hongrie, et on parvint à l'apaiser en lui disant que son petit mari demandait à la voir.
Le prince parut, en efifet; mais la vue d'un objet si ridicule lui fit faire de si violents éclats de rire, qu'il fut obligé de sortir de la chambre, et même du palais.
Là reine^ qui le vit partir, se mit à crier de toutes ses forces qu'elle voulait son petit mari ; on courut après lui , on le pressa de revenir, tout cela fut inutile; il n'y voulut jamais consentir, et s'éloigna promptement d'une cour où tout le monde lui parut être insensé .
La reine, qui apprit son départ, en fût inconsolable; on essaya en vain tous les moyens de la calmer ; sa mauvaise humeur n'en devint que plus insupportable, et le joug parut trop dur à ceux même qui lui étaient le plus attachés; les autres, honteux d'être sujets d'une telle reine, furent d'avis
de lui ôter la couronne, et ce parti allait l'emporter, -lorsque Gangan, qui n'avait Voulu que la dégoûter du mariage, la désenchanta et lui rendit sa première forme.
A la vue de sa figure naturelle , elle pensa se poignarder de désespoir ; elle s'était trouvée charmante sous celle qu'elle venait de quitter, et elle ne voyait à la place qu'un visage de plus de soixante ans et une laideur qu'elle avait détestée. Elle ne croyait pas avoir été ridicule dans l'état d'où elle sortait et elle n'avait rien perdu de son amour ; aussi la perte de sa jeunesse et celle du prince des Iles-Vertes la jetèrent dans une langueur qui fit craindre pour sa vie ^ et lui inspirèrent, en même temps, une haine implacable contre la fée Gangan. A l'égard de ses sujets, ils en eurent pitié, et regardaient cet événement comme une juste punition du sacrifice qu'elle avait fait , de la tendresse maternelle et de la reconnaissance, à son ambition et à ses désirs insensés. C'était à peu près dans ce temps-là que la Fée des champs avait enlevé les enfants de Pétaud et de Gillette.
Cette généreuse fée était la protectrice de ceux qui se trouvaient obligés de passer leur vie à la campagne; elle s'employait à prévenir ou à diminuer les disgrâces qui pouvaient leur arriver, et était d'autant plus en état de les protéger, qu'elle possédait l'amitié et la faveur de la reine des fées.
L'tle Bambine, dont cette souveraine lui avait donné le gouvernement, était le lieu où elle avait transporté les quatre garçons et les trois filles du roi Pétaud et de la reine Gillette.
Cette tle n'était habitée que par des enfants, sous la protection des fées, par des mies, et par ceux que l'on destinait à les servir. Il y régnait un printemps continuel ; les
arbres et les prairies y étaient toujours couverts de fruits Qt de fleurs^ et la terre y produisait d'elle-même, et saos aucune culture, tout ce qui pouvait flatter le goût et les yeux. Les promenades y étaient charmantes, les jardins variés et remplis de jolis petits carrosses, de toutes les façons, tratnés par des barbets à longues oreilles. Ce qu'il y avait de plus aimable, c'est que les murs des chambres des enfants étaient de sucre candi, les planchers d'écorce de citron confit, et les meubles d'excellent pain d'épice de Reims.
Quand on était bien sage, on avait beau en manger, il n'y paraissait jamais. On trouvait, outre cela , dans les rues et dans les promenades, toutes sortes de jolies petites poupées magnifiquement habillées , et qui marchaient et dansaient toutes seules. Les petites filles qui n'étaient ni fières, ni gourmandes, ni désobéissantes, n'avaient qu'à souhaiter, et sur-le-champ les bonbons et les fruits se détachaient d'eux-mêmes et venaient les trouver; les poupées se jetaient dans leurs bras, et se laissaient habiller et déshabiller, caresser et fouetter avec une discrétion et une obéissance sans pareilles. Mais lorsqu'au contraire elles avaient commis quelque faute, la poupée s'enfuyait en faisant une grimace à celle qui l'appelait; les bonbons se changeaient en chicotins, et la petite parure devenait vilaine et maussade.
A l'égard des petits garçons, lorsqu'ils n'étaient ni obstinés, ni menteurs, ni paresseux, ils avaient des polichinelles, des cerfs- volants, des raquettes et de tous les jouets qu'on peut imaginer. Mais quand les mies étaient mécontentes, les polichinelles se moquaient d'eux, leur jetaient au nez et leur disaient tout ce qu'ils avaient fait de mal; les cerfs-volants manquaient de vent, les raquettes se trouvaient percées;
enfiD, rien ne leur réussissait^ et plus on s'obstinait, pis c'était.
Il y avait de ces espèces de punitions et de récompenses pour tous les âges; comme, par exemple, de se trouver monté sur un âne, lorsqu'on se croyait sur un petit cheval bien harnaché, ou de s'entendre dire : ce Ah! qu'elle est laide, qu'elle est malpropre! Que fait-on de cela ici? j> tandis que les autres petites demoiselles étaient bien parées et bien fêtées. Enfin , on ne négligeait rien pour corriger en eux les défauts du cœur et de l'esprit; et, pour les instruire en les amusant, on leur faisait lire les annales de la féerie, qui contiennent les histoires les plus remarquables de cet empire : telles que sont celles de Javolle, Xabotinej LandorCy Jeannette, et plusieurs autres; car la Fée des champs en faisait grand cas, et elle les rassemblait avec grand soin de tous les royaumes du monde.
Pendant que les enfants de Pétaud et de Gillette demeurèrent dans File Bambine, on mit en usage tous les moyens imaginables pour vaincre l'opiniâtreté des trois garçons et la fierté des trois filles; mais ces défauts, bien loin de diminuer, ne faisaient qu'augmenter avec l'âge. Depuis quatre ans , l'intérêt particulier que la fée gouvernante prenait à ces enfants, joint aux soins, à l'attention et à la patience des mies, n'avait presque rien changé à leur caractère; ne sentant que trop que leur naturel l'emporterait sur leur éducation, elle n'espéra plus de les changer par les voies simples, et fut obligée d'avoir recours à des remèdes violents, tels que la métamorphose. Cette extrémité était dure, à la vérité ; mais elle était immanquable pour perfectionner les caractères. Les enfants, malgré leurs changements, conser-
valent les idées et le sentiment de ce qu'ils avaient été, et subissaient les lois de leur état. Dès que la fée , qui avait le don de pénétrer les pensées, les croyait corrigés, elle leur rendait leur première forme avec son amitié, et leur procurait souvent un établissement avantageux. Elle changea donc, mais avec peine , les trois fils de Pétaud en polichinelles , et les trois filles en dames gigognes , et les condamna à être ainsi marionnettes pendant l'espace de trois ans.
Comme elle était aussi contente du, prince Gadichon, qu'elle avait été peu satisfaite de ses frères et sœurs, elle ne voulut pas qu'il f&t le témoin de leur disgrâce , et résolut de l'éloigner. Il ne s'agissait que de trouver un asile qui le garantit de la méchanceté de Gangan ; mais, pour ne rien prendre sur son compte, elle jugea à propos d'aller consulter la reine des fées, son amie, et de prendre son avis sur ce qu'elle avait à faire. Dans ce dessein, elle mit son vertugadin de velours. vert, son mantelet de satin jonquille, et son petit chaperon bleu; puis, ayant fait atteler à sa chaise de poste d'osier doré six hannetons blancs, harnachés de nonpareille couleur de rose , elle partit en diligence et arriva en peu de temps dans l'Ile Fortunée , où la reine des fées faisait sa résidence ordinaire.
Ayant mis pied à terre au bout d'une magnifique avenue d'orangers et de citronniers, elle entra dans la cour du château, où elle trouva en haie vingt-quatre gines noires, hautes (îe~six pieds, ayant de longues robes retroussées, et portant sur l'épaule gauche une massue d'acier poli ; elles avaient derrière elles vingt-quatre autruches noires, mouchetées de rouge et de bleu, qu'elles tenaient en laisse, et elles gardaient un profond silence. Ces gines noires étaient de mé-
chaotes fées, condamnées à remplir ces postes pendant plusieurs siècles, selon la qualité de leurs crimes.
Dès qu'elles aperçurent la fée, elles la saluèrent en laissant tomber leurs massues sur le pavé ; comme il était pareillement d^acier, il rendit un son éclatant et fit feu. Cet honneur était dû à toutes celles qui, ainsi que la fée , avaient un gouvernement.
Après avoir monté l'escalier, composé de porphyre, de jaspe, d'agate et de lapis, elle aperçut dans la première chambre douze jeunes filles simplement vêtues, mais sans chaperon ; elles avaient seulement le clavier à la ceinture, et la demi-baguette dont elles la saluèrent comme avaient fait les gines. Elle leur rendit le salut; car cet emploi est ordinairement destiné à celles qui devaient être bientôt initiées à Tart de féerie. Elle traversa une longue suite d'appartements magnifiquement meublés , et arriva dans l'antichambre de la reine, qu'elle trouva remplie de fées qui s'y étaient rendues de toutes les parties du monde , les unes pour leurs affaires, et les autres pour faire leur cour.
U n'y avait presque plus personne dans le cabinet de la reine, lorsqu'elle en vit sortir la vieille Gangan. Sans le respect que les fées ont pour leur souveraine, elle n'aurait pu s'empêcher d'éclater de rire à la vue d'une figure aussi grotesque que celle de Gangan. Sur un corps de robe de satin vert chamarré de dentelles bleues et or, elle portait un large vertugadin de même étoffe , brodé de chenille et de pompons couleur de rose; d'un- demi-ceint enrichi d'émeraudes pendaient à un clavier d'ai^ent un petit miroir en botte à mouches , une grosse montre et un étui de pièces ; ses oreilles étaient chargées de deux grosses pendeloques de
perles et de rubis , et elle avait sur la tète un chaperon de velonrs petit jaune, avec une aigrette d'améthystes et de topazes ; un gros bouquet de jasmin ornait le devant de son corps y et dix ou douze mouches, dispersées sur un vieux rouge, couvraient une peau ridée et couleur de rose sèche.
Si la Fée des champs fut étoonée de Féquipage ridicule de GangaUy celle-ci ne le fut pas moins de rencontrer sa rivale au moment qu'elle s'y attendait le moins.
Elle n'ignorait pas la protection que cette fée avait accordée aux enfants de Pétaud et de Gillette. Mais comme le lieu lui défendait de laisser éclater son ressentiment, elle le dissimula, et affectant un air de politesse mêlée de hauteur :
«Comment, Madame, lui dit-elle, vous êtes -vous résolue à quitter le calme de la campagne pour venir vous confondre dans le tumulte de la cour ? Il faut que vous ayez eu pour cela des raisons bien fortes.
— Celles qui m'y amènent, interrompit la Fée des champs, ne ressemblent point du tout aux vôtres; l'intérêt ni l'ambition n'ont jamais été les motifs de ma protection, et je sais ne l'accorder qu'à ceux qui en sont dignes et reconnaissants.
— Je le crois ', répondit Gangan ; les dindons et les oies sont bonnes personnes .
— Cela est vrai, reprit vivement la fée, et beaucoup plus que les Gangans, car ils ne sont point injustes; qu'en ditesvous? »
La dispute n'en serait pas demeurée là, si l'on n'eût averti la Fée des champs que la reine était seule, et qu'elle voulait lui parler. Ainsi les deux fées se saluèrent et se séparèrent en femmes qui se haïssent parfaitement.
La reine, qui s'aperçut de l'émotion que cette dispute ve-
nait de causer à son amie, feigoit de l'ignorer et voulut en être informée; et la Fée des champs, charmée de satisfaire la curiosité de sa maîtresse, n'hésita pas à lui faire le récit des injustes motifs que Gangan avait eu de persécuter le roi Pétaud et la reine Gillette, et de ce que la pitié lui avait fiait entreprendre pour traverser les desseins de cette perfide fée.
« Votre procédé est louable, lui dit la reine, et j'aime à voir en vous cette généreuse ardeur à protéger les malheureux ; mais je crains cependant que Gangan ne se veng e encore des bontés que vous avez pour la bonne Gillette et pour ses enfants; elle est méchante, et j'en reçois souvent des plaintes; mais soyez sûre que si elle abuse davantage contre vous de son pouvoir, je l'en punirai d'une façon terrible et éclatante. Je ne puis vous en dire davantage ; voici l'heure du conseil; à mon retour nous conférerons ensemble sur les moyens de prévenir les mauvais desseins de votre ennemie. y>
Dès que la Fée des champs fut seule, elle ne put résister à l'envie de consulter les livres de la souveraine. Tous les mystères de la féerie y sont dévoilés , et l'on y découvre , jour par jour, tout ce qui se passe dans l'univers; mais il
n'appartient qu'à la reine de suspendre ou d'empêcher les événements; elle a sur les fées la même puissance que celles-ci ont sur les hommes. La protectrice de Cadichon eut à peine ouvert ces livres, qu'elle y lut distinctement que, par le pouvoir de grande féerie, la perfide Gangan enlevait dans le même instant le jeune prince, et qu'elle le transportait dans l'tle inaccessible où elle retenait sa nièce depuis le moment de sa naissance. A cette vue, elle trembla d'abord pour la vie de son prot^é, et ensuite pour son cœur et pour
ses sentiments ; car elle savait que cette méchante fée était plus capable de les corrompre que de les former.
Le trouble que cet incident jeta dans son âme fit place aux réflexions, et elle pensait aux moyens d'empècber les suites de celte entreprise, lorsque la reine sortit du conseil et vint la rejoindre. A la tristesse qu'elle remarqua sur le visage de son amie, elle jugea de ce qui lui était arrivé pendant son absence; et, lui adressant la parole :
c Vous avez voulu, lui dit-elle, satisfaire votre curiosité, et vous avez appris des choses que je voulais dérober à votre connaissance. Je n'ai pu refuser, il est vrai, à Gangan le pouvoir de grande féerie, puisque, suivant nos lois, il est dû à son ancienneté ; mais la connaissance que j'ai de son caractère m'a fait limiter ce pouvoir à un certain espace de temps. Assurez-vous, généreuse fée, qu'après cela votre ennemie sera sévèrement punie, si elle abuse de ce même pouvoir qu'elle tient de nos lois et de ma bonté. Cependant, pour vous donner dès aujourd'hui une preuve de mon amitié, et mettre à couvert des attentats de Gangan les autres enfants de Gillette auxquels vous vous intéressez , prenez cette fiole, frottez-les de la liqueur qu'elle renferme : c'est de l'eau d'invisibilité ; elle dérobe les objets aux yeux des fées seulement; et son charme est tel, que Gangan, avec toute sa puissance, ne saurait le vaincre. Allez, ma chàre amie, souvenez- vous que votre reine aime la générosité, qu'elle protège la vertu ; et comptez toujours sur sa protection et sur sa tendresse. j>
A ces mots, la fée prit respectueusement la main de la reine, la baisa, et partit.
Elle ne fut pas plus tôt dans son tle, qu'elle mit en usage
Peau d'invisibilité : elle en frotta les trois polichinelles et les trois dames gigognes, et préserva seulement l'extrémité de leur nezy qu'elle laissa visible, afin de les pouvoir reconnaître. Puis, ayant donné ses ordres et consulté les livres , elle partit pour se rendre chez le roi Pétaud, où elle avait su que sa présence était nécessaire.
En effet, lorsqu'elle y arriva, le petit royaume de ce prince était en combustion, et voici quel en était le sujet. Il y avait déjà longtemps que la maison où Sa Majesté avait logé jusqu'alors, et que son beau- père le sénéchal avait habitée avant lui, tombait de tous côtés, malgré les réparations qu^on y avait faites. Il avait résolu, dans un conseil particulier avec son maître maçon , qu'il avait fait son premier architecte, d'en rebâtir une nouvelle.
Cet officier de la couronne, n'ayant depuis longtemps rien fait de neuf pour Leurs Majestés, avait abattu tout le vieux bâtiment, dans le dessein d'en commencer un nouveau, qui, selon lui, devait être bien plus magnifique que l'autre; mais les épargnes du roi, depuis l'enlèvement de ses enfants, et ses revenus annuels, ne suffisant pas pour Texécution de ce nouvel édifice, il prit le parti, sur le conseil de son receveur et du procureur fiscal , d'imposer une taxe pour fournir à la dépense de son bâtiment. Ses sujets, qui n'avaient point encore payé d'impôts, murmurèrent fort haut et jurèrent de ne point obéir; ils menacèrent même de s'en plaindre à la reine mère et de la rendre l'arbitre de leurs plaintes. A leur mécontentement se joignirent les remontrances de Caboche : il prétendait qu'il était ridicule de faire payer aux autres une chose qui ne pouvait leur être utile ni profitable; que Sa Majesté n'était au fond qu'un homme
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comme un autre; qu'ayant ses biens et revenus , il ne devait pas prendre ceux d'autrui pour dépenser davantage; que par conséquent j lorsqu'on n'avait le mayen que d'avoir une maison, il, ne fallait pas avoir un château , et quiconque n'avait qu'un écu ne devait dépenser qu'un écu.
Toutes ces raisons paraissaient fort bonnes au roi ; mais dans le même instant le procureur fiscal et le receveur lui crièrent qu'il était le maître; que ce n'était pas la peine d'avoir des sujets » si on ne leur faisait pas acheter le soin qu'on se donnait de les gouverner; qu'ils étaient faits pour payer, et les rois pour dépenser; et qu'il n'y avait qu'une tète de sénéchal capable de penser autrement et de conseiller de même.
Le roi trouvait que ceux-ci raisonnaient fort juste et concluait à lever l'impôt. Cependant chacun prenait parti et donnait la décision, a On les fera bien payer, disaient les uns; on ne payera pas, disaient les autres; cela ne sera pas ainsi, disait Caboche, car je l'ai mis dans ma tète; cela sera 9 disait le procureur fiscal , ou j'y perdrai mon latin. »
Enfin, c'était un si grand tintamarre qu'on ne s'entendait pas. Le roi, qui ne savait plus auquel entendre, ne savait . plus quel parti prendre. Quand il était avec la reine ^ il lui disait quelquefois :
ce Oh ! par mon sceptre , si cela continue , je planterai tout Iky et alors sera le roi qui voudra; car j'irai si loin, si loin, que je n'entendrai parler ni de royaume, ni de peuple, ni de maison.
— Ne vous impatientez pas , Sire , lui répondait tranquillement la reine; j'ai déjà eu l'honneur de dire à Votre Majesté que tout vient à point à qui peut attendre.
— Eh! que diable voulez-vous que j'attende? répliquait le roi. Encore si ceux qui ont emporté nos enfants nous avaient laissé une maison à la place, nous n'en serions pas où nous en sommes ; mais sans doute la Gangan y a mis bon ordre y et, si cela continue » nous n'aurons pas plus de maison que nous n'avons d'enfants. »
Et puis c'était de rabâcher contre les fées , et tant et tant, que la bonne Gillette en était impatientée.
La fée, qui avait été témoin pendant quelque temps de ce qui se passait, et qui souffrait des inquiétudes de la reine, se montra enfin à elle sous la forme d'une linotte , dont elle s'était déjà servie une fois , et la tranquillisa , en l'assurant que bientôt elle lui donnerait des preuves convaincantes de son amitié et de sa protection.
Gillette, transportée de joie, la baisa mille fois, après lui en avoir demandé la permission; elle la pria de rester, et lui promit, pour l'y engager, de lui faire tous les jours, tant qu'elle demeurerait avec elle , un petit gâteau , composé de farine de millet, de cbènevis et de lait. La fée y consentit, et ses promesses ne tardèrent pas à s'accomplir.
Le quinzième jour de son arrivée, le roi, qui se levait ordinairement de grand matin , fut étrangement surpris de se voir dans une maison toute neuve, fort commode et très solidement bâtie : je dis une maison, car ce n'était que cela, et point du tout un palais. Il n'y avait ni architecture, ni pein* ture, ni sculpture, ni dorure. On trouvait au rez-de-chaussée une cuisine, une dépense ou offid^, une salle à manger, et une salle d'audience; au premier étage, une antichambre, une chambre, un cabinet, une garde-robe pour la reine, et un grand cabinet en aile pour le roi , dans lequel la biblio-
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tbèque dont on a parlé se troava toute placée. Au-dessus étaient de fort beaux greniers , bien lambrissés , d'où Ton découvrait la plus belle vue du monde. On n'avait pas oublié une laiterie avec tous ses ustensiles; mais ce qu'il y avait de plus admirable , c'est que toute la maison était bien meublée eî garnie de tout ce qui était nécessaire. Les meubles étiaûent parfaitement semblables, pour les étoffes et pour la forme, à ceux de Leurs Majestés ; et ils auraient pu s'y méprendre^ si c^ix-ci n'avaient été neufs.
On s'imagine bien quel fut l'étonnement de Pétaud de se trouver dans une maison qu'il ne connaissait point ; mais, ce fut bien autre chose lorsque , ayant ouvert une des fenêtres de sa chambre, il aperçut, au lieu de son p^t potager royal, un grand gazon en boulingrin au bout duquel était un assez bel étang, terminé par un bois de haute futaie ; qu'il y avait, à droite du boulingrin , un potager rempli de tous les différents légumes, et qu'à gauche était un verger planté de toutes sortes d'arbres firuitiers.
11 considéra tout cela pendant quelque temps; mais sa surprise faisant place à la joie , il courut au lit de la reine, qui dormait encore et la réveilla en lui criant :
a Ma femme, ma femme, levez- vous; venez voir une maison toute neuve, des jardins magnifiques. Savez- vous ce que c^est que tout cela? Pour moi , je n'y comprends rien. »
La reine eut à peine le temps de prendre son jupon , son pet-en- l'air et ses mules. Elle fut à sa fenêtre avec le roi, qui sur-le-champ la conduisit dans tout l'appartement, et de là au rez-de-chaussée, où ils trouvèrent la cuisine et l'office garnis de tout ce dont on pouvait avoir besoin. Toutes ces merveilles ne laissèrent pas que d'effrayer le bon Pétaud ;
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mais la reine, qui se doutait d'où tout cela venait, n'avait pas la même crainte, et n'osait en rien dire. Ib étaient tous deux dans cette situation, lorsque le sénéchal, qui cherchait depuis une heure la maison du roi, entra dans celle-ci, plus par le devoir de sa chai^ que par Tespérance d'y rencontrer Leurs Majestés. Il ne savait que penser d'une maison élevée en une nuit; et.quoiquMl fût mmns peureux que son gendre, il ne commença cependant à se rassurer que lorsqu'il se vit en compagnie. Le roi, de son côté, fut aussi fort aise de le voir arriver; et tenant toujours le bras de la reine , ils parcoururent une seconde feis toute la maison du haut en bas, et tous les jardins.
Chacun raisonna beaucoup sur la singularité de cette aventure : les uns trouvaient que Leurs Majestés étaient bien hardies de demeurer dans une maison b&tie par les fées, au risque d'être lutinées; lesautres, au contraire, prétendaient qu'elles faisaient fort bien , et qu'il serait à souhaiter que toutes les vieilles maisons du royaume fussent rebâties de même. Comme on se fait aisément au bien-être et aux nouveautés, après en avoir beaucoup parlé, on n'en parla plus; et le roi fut en peu de temps aussi accoutumé à sa nouvelle maison, que s'il l'eût habitée toute sa vie. Par ce moyen, il ne fut plus question d'impôt; la tranquillité revint dans l'État, et l'union entre les grands officiers de la couronne. Il n'y eut que le pauvre architecte qui pensa se pendre , mais qui se contenta de donner au diable les génies et les fées, et de les appeler cent fois magiciens et sorcières.
Pendant que la Fée des champs produisait toutes ces merveilles, elle remarqua dans Gillette tant de respect pour les fées, et tant de reconnaissance pour elle, que, se sentant
attachée de plus en plus aux intérêts de cette reine , elle ne put lui refuser de faire à la cour un séjour plus long qu'elle n'avait projeté. Elle la rassura aussi sur le sort de ses enfants, et lui apprit leur châtiment et les raisons qu'elle avait eues de se porter à cette extrémité ; mais comme la vraie et tendre amitié fait faire mystère des choses les plus intéressantes, lorsqu'elles peuvent être affligeantes pour la personne aimée, elle lui cacha avec soin l'enlèvement de son cher Cadichon, et les alarmes qu'elle en ressentait elle-même; puis y lui ayant recommandé la confiance , la patience et la discrétion, si elle voulait parvenir au bonheur, elle la quitta avec regret pour retourner dans son gouvernement de l'île Bambine.
Dès qu'elle y fut arrivée, on l'informa avec empressement d'un événement inouï depuis l'établissement de l'ile. La mie doyenne qui , pendant l'absence de la fée , faisait les fonctions de gouvernante , lui apprit que quelques enfants mutins, opiniâtres , et auxquels on avait pardonné plusieurs fois, soutenus des poupées leurs amies, s'étaient révoltés, dans le dessein de ne plus obéir à leurs mies; que l'esprit de révolte avait tellement gagné en peu de temps, qu'on avait eu bien de la peine à en arrêter le cours ; que pour cet efiet, se servant de son autorité, elle avait commencé par faire emprisonner tes poupées dans les boites, et qu'à l'égard des enfants, elle avait condamné les uns à n'avoir, pendant quinze jours, que du pain sec à goûter, les autres à être en coiffure de nuit pendant un mois, ou bien à être enfermés entre quatre chaises l'espace de deux heures par jour, jusqu'à ce qu'ils eussent demandé pardon publiquement.
La fée gouvernante approuva la conduite de la mie
doyenne» et la loua beaucoup de son zèle; mais comme il
fallait un exemple, sans s'écarter de la loi générale, elle condamna les plus mutins des rebelles à être cent ans marionnettes, et les obligea de servir, dans les différents royaumes de Punivers, de gagne-pain aux Briochés et de spectacle au peuple. Elle se laissa d'autant plus aller à cette rigueur, qu'elle apprit que ses six protégés avaient eu peu de part à la rébellion . Charmée du changement qui commençait à se faire en eux, elle les fit venir devant elle, et, s'adressant à leurs bouts de nez (car elle n'en pouvait voir davantage), elle leur fit une réprimande plus douce que sévère, et les renvoya en leur promettant son amitié et des récompenses, si dans la suite elle avait lieu d'être satisfaite.
Quoique cet événement et son devoir ne lui permissent pas de s'absenter d'un lieu où sa personne semblait si nécessaire, elle ne put cependant résister longtemps à l'intérêt qu'elle sentait pour Gadichon, et à F impatience qu'elle avait d'en apprendre des nouvelles; aussi, dès qu'elle se crut moins utile à son petit peuple, elle partit promptement, dans le dessein de satisfaire sa curiosité et sa tendresse pour le jeune prince.
Pour n'être point aperçue des génies et des fées qui parcourent continuellement la moyenne région de Pair, elle prit sa petite chaise de poste, qu'elle ferma exactement de tous les côtés; elle se munit des ustensiles de la féerie, et n'oublia pas surtout de l'eau d'invisibilité; puis, ayant ordonné à ses six lézards volants d'aller grand train, elle arriva en quelques minutes assez près de l'Ile inaccessible. Là elle mit pied à terre, fit disparaître sa voiture, et, s'étant frottée de l'eau dont on vient de parler, elle fran-
chit, sans être vue, les obstacles qui auraient pu y sans cela» s'opposer à son passage.
Gangan, pour interdire aux génies et aux fées l'entrée de son île, l'avait environnée d'une triple enceinte, formée par un torrent rapide qui roulait avec ses eaux des rochers et des troncs d'arbres. Les bords de cette lie étaient défendus par vingt-quatre dragons d'une énorme grandeur; et les flammes qu'ils vomissaient à la vue des fées ou des génies s'élevaient jusqu'aux nues, et formaient, en se réunissant, un mur de feu impénétrable.
Il y avait à peine une heure que la Fée des champs cherchait à s'instruire, sans être vue, du sort de Gadichon, lorsque le hasard lui fournit l'occasion la plus favorable : elle vit venir à elle Gangan, accompagnée d'une dive (car elle n'était servie que par des génies malfaisants) ; son visage lui parut enflammé de colère, et elle parlait avec beaucoup d'action. La Fée des champs, profitant de son invisibilité , résolut d'écouter, et entendit Gangan tenir à peu près ce discours à sa compagne :
<L Oui, ma chère Barbarec, tu me vois au désespoir; je perds pour jamais le plus grand royaume de l'univers; l'ingrate mère de Pétaud est /morte sans avoir jamais voulu se raccommoder avec moi. Ce n'est pas tout : elle a encore engagé ses sujets par serment k ne jamais recevoir de ma main aucun successeur, et à rendre même sa couronne à son fils ou à l'un de ses petits-fils. J'ai tâché de regagner les peuples par mes bienfaits, mais j'ai trouvé contre moi une haine invétérée : ils ont refusé mes dons , ils les ont regardés comme autant de perfidies et de trahisons, et, par une délibération unanime et authentique de suivre les intentions
de la reine, sont parvenus à m'enlever un trône où j'avais compté de faire monter ma nièce. Mais ces sujets ingrats ne tarderont pas à éprouver ma juste colère; et, pour commencer par ceux qui sont les principales causes de ma disgrâce, prends dans mes écuries un de mes plus forts griffons» vole dans nie Bambine 9 saisis-toi des frères et sœurs de Cadichon » et amène-les dans cette ile ; je me charge d'enlever Pétaud et Gillette , et, lorsque je les aurai tous rassemblés, je changerai ceux-ci en lapins, et leurs enfants en bassets. Si un reste de pitié que je ressens encore pour Cadichon vient à m'abandonner, je ne réponds pas qu'il n'éprouve aussi les effets de ma vengeance. Allons cependant tout préparer pour l'exécution de mes desseins, et pensons, ma chère Barbarec, qu'ayant quitté les lois des périses pour suivre celles des dives, nous sommes devenues les ennemies des fées, des hommes, et que nous ne devons rien négliger pour les accabler du poids de notre haine. »
La Fée des champs ne put entendre ce discours sans frémir; elle demeura quelque temps immobile; puis, rappelant sa raison, et sentant de quelle conséquence il était de ne pas rester plus longtemps dans ce séjour terrible , elle prit le parti d'en sortir et d'aller au plus tôt implorer la puissance de la reine des fées- Elle repassa de l'autre côté de Ttle; mais elle était à peine descendue à terre, que le ciel s'obscurcit, la terre trembla, et des mugissements épouvantables, en s' unissant au tonnerre et aux éclairs, semblaient annoncer la destruction prochaine de l'univers. Quelques moments après, le calme revint dans les airs; mais le jour, s'obscurcissant de plus en plus, fit place à un nouveau spectacle aussi terrible que le précédent.
Les vingt-quatre dragons qui défendaient les approches de nie, poussant des hurlements affreux, s'élancèrent l'un contre Tautre en vomissant des torrents de flammes, et formèrent un combat de feu qui finit par les consumer euxmêmes. Le jour revint, et il ne parut, à la place du torrent et de rile, qu'un rocher sec et aride; de son sommet s'envola à l'instant une autruche noire; elle portait sur son dos le prince Cadichon et la petite princesse, nièce de Gangan. Tous ces prodiges n'avaient pas autant étonné la Fée des champs, qu'elle fut touchée de la situation de ces aimables enfants; et, sa tendresse lui ayant conseillé de les suivre, elle fit sur-le-champ reparaître sa voiture , et partit avec tant de diligence , qu'elle eut en peu de temps rejoint l'autruche noire. Son premier dessein fut de lui enlever le prince et la princesse; mais s'étant aperçue qu'elle prenait la route de l'tle Fortunée, elle se contenta de la suivre et de l'observer de près.
En effet, au bout de quelques minutes, l'autruche s'abattit dans nie, et tourna ses pas vers la reine des fées. Cette souveraine, assise à Feutrée de son palais, sur un trône d'or enrichi de pierreries, était entourée de ses douze fées, des vingt-quatre gines noires dont on a parlé, et d'une cour nombreuse. Dans le moment que l'autruche s'approcha du trône, la Fée des champs se saisit du prince et de la princesse, les porta aux pieds de la reine, et alors l'autruche reprit sa première forme avec son caractère : la confusion , le dépit et le désespoir se peignaient tour à tour sur son visage; et elle était dans la plus cruelle attente de ce qui allait lui arriver, lorsque la reine lui adressa la parole en ces termes :
<c La malignité de votre esprit et la perversité de votre
cœur ne vous ont pas permis de faire ud bon usage de votre pouvoir; bien loin de réparer vos injustices par la puissance de grande féerie cpie les lois et ma bonté vous ont accordée, vous en avez au contraire abusé » et cet abus réclame enfin ma justice : recevez donc aujourd'hui le châtiment de vos forfaits en perdant pour deux cents ans toute puissance de féerie et en reprenant la forme d'autruche , sous laquelle vous serez 9 pendant ce temps-là, destinée aux services de ces gines. »
A ces motSy la reine la toucha de son sceptre, et toutes les fées, ayant levé sur elle leurs baguettes en signe d'applaudissements, prononcèrent quelques paroles, pendant lesquelles la malheureuse Gangan, redevenue autruche, alla sur-lechamp se placer parmi les autres animaux de son espèce.
Cependant la reine , ayant appelé la fée Judicieuse , lui confia le soin du jeune prince et de la jeune princesse, pendant qu'ils resteraient à la cour, et lui recommanda surtout de former leur cœur en cultivant leur esprit; puis elle emblrassa Gadichon et Féliciane (c'est ainsi que se nommait la princesse), et ces aimables enfants, pénétrés de joie et de reconnaissance, ne quittèrent qu'avec peine les bras de la reine pour se rendre dans ceux de Judicieuse.
Ils profitèrent si bien de l'éducation qu'on leur donna, pendant deux ans qu'ils demeurèrent chez la reine des fées, qu'ils s'attirèrent Tamour et l'admiration de toute sa cour. Quand ils eurent atteint l'âge, l'un de quatorze ans et l'autre de douze, la souveraine des fées résolut de les unir et de les rendre, avec les frères et sœurs deCladichon, au roi Pétaud et à la reine Gillette ; mais elle déclara à la Fée des champs que , pour servir d'exemple à Gadichon et à Féliciane , ces
enfants, quoique parfaitement corrigés de leurs défauts, ne reprendraient leur première forme qu'en présence des jeunes époux, et lorsqu'ils seraient arrivés chez le roi leur père. Puis, Payant rendue visible, et ayantdéterminé le moment du départ, elle lui confia la conduite des six enfants dont elle avait pris soin, et lui ordonna de leur choisir des époux et des épouses; ensuite elle fît venir Judicieuse, et la chargea d'accompagner le prince et la princesse . Ces aimables enfants répandirent des larmes en quittant celle à qui ils devaient leur bonheur ; et cette généreuse reine, en les embrassant tendrement , leur promit son amitié et les vit partir avec regret.
Ils ne tardèrent pas à se rendre à la cour de Pétaud. Ce roi y était depuis quelques jours dans un embarras e?:trême. La reine sa mère, après avoir langui quelques années, avait laissé le trône vacant, et les députés de son royaume venaient inviter son fîls d'y monter. Ils demandaient une audience, et on ne savait de quelle façon il fallait la leur accorder. Pétaud était incertain s'il devait être debout ou assis, à pied ou à cheval : pour cet effet, on assembla le conseil , où chacun décida à l'ordinaire. Le sénéchal Caboche prétendit que le roi devait être debout, et soutint qu'il avait ouï dire que Pempereur Charlemagne et les douze pairs de France étaient toujours debout, et qu'ils ne s'asseyaient que pour manger et pour se coucher. Le procureur fiscal opina pour que Sa Majesté fût assise ; il dit pour ses raisons que le roi et les juges devaient toujours être à leur aise , et qu'après le lit il n'y avait rien de si commode qu'un fauteuil.
Le receveur, au contraire, fut d'avis que le roi parût à cheval, et il allégua que c'était la posture la plus noble pour
les rois, .puisque leurs statues les représentaient toujours ainsi. On soutint son sentiment ; on cria, on se querella, et on aurait peut-être été plus loin, si le roi, en élevant la voix plus haut qu'eux tous :
« Finirez- vous donc, vous autres? leur dit-il; voilà bien du bruit pour une chaise de plus ou de moins ! Gomme je serai, ils me verront; et comme ils me trouveront, ils me prendront; voilà tout ce que j'y fais : mais pour être leur roi, grand merci; je deviendrais fou, avec tous les tracas de royauté qu'ils m'ont dit que j'aurais sur les bras. Vive , vive mon petit royaume! puisque j'y suis bien, je m'y tiendrai-.ainsi, qu'ils s'accommodent. Cependant, puisqu'ils veulent avoir une audience, il faut la leur donner; partant, qu'on les fasse venir. i>
Chacun se retira en murmurant tout haut de ce que le roi n'avait pas choisi son avis, et en le blâmant de vouloir ^n faire toujours à sa tête.
Pendant qu'on était allé chercher les députés. Sa Majesté, croyant penser bien mieux que ceux de son conseil, prit ses habits royaux, et s'assit sur le pied de son lit, dont il avait fait relever les rideaux en festons autour des colonnes torses. Il tenait d'une main son sceptre , et de l'autre sa toque et ses ^ants à frange ; la reine était à sa droite, sur une chaise de serge bleue garnie de gros clous dorés, et ses femmes étaient derrière elle. A la gauche du roi, on voyait ses grands offi- <îiers , qui presque tous riaient sous leur chapeau de la figure singulière de jeur roi.
Quand tout fut arrangé, on ouvrit la porte, et les députés entrèrent, suivis de tout le peuple du royaume de Pétaud. Ils lui firent trois profondes révérences, auxquelles le roi
3^r2 LE MOXDE ENCHANTE.
et la reine répoodireot par trois autres, et ik allaient commencer leur harangue , lorsqu'on Tit arriver une femme d'une figure majestueuse, tenant par la main un jeune homme de quatorze à quinze ans, et qui, adressant la parole à Gillette , lui paria ainsi :
« Rdne, tout vient à point d qui peut attendre. Vos malheurs sont finis, et votre destin a changé de face ; on a su dérober à la méchanceté de Gangan le prince que voici. Cette perfide fée ne peut plus lui nuire, et sa malice vient d'être confondue. Reconnaissez donc en lui Cadichon; et vous, députés, rendez hommage au légitime successeur de vos États. »
Alors le roi , reconnaissant son fils , le prit dans ses bras et le baisa mille fois; puis, sautant au cou de la fée, il Tembrassa sans aucun égard pour son âge ni pour son caractère ; il en fit de même à sa femme, à Caboche, au procureur fiscal, au receveur et à tout ce qui se trouva autour de lui ; après quoi, ôtant son manteau royal, il le mit sur les épaules de Cadichon , lui donna son sceptre , l'assit sur le pied du lit, et se prit à crier de toutes ses forces : Vive le roi! Ce qui fut répété sur-le-champ par les grands et ensuite par tout le peuple, à qui le roi dit plusieurs fois : a Criez donc, vous autres! »
Cependant la reine, pénétrée de joie et de reconnaissance, était tombée aux genoux de la fée, qu'elle embrassait en pleurant; et la fée, après l'avoir relevée, fit signe qu'elle voulait parler. Chacun prêta silence, excepté ]e roi, dont la joie était si grande, qu'il ne voyait, pour ainsi dire, ni n'entendait rien; enfin, se trouvant hors d'haleine, il se tut, et la fée continua ainsi :
ce Ce que vous voyez n'est qu'une partie des bienfaits
de ia Fée des champs, votre amie; elle y joint encore le choix d'une princesse jeune et aimable, que notre reine a destinée au prince pour épouse. Si les qualités de Pesprit de cette princesse et les grâces de sa figure sont un faible garant du bonheur de ces époux , la douceur de son caractère et la bonté de son cœur, que j'ai pris soin de former, peuvent en assurer la durée. Confirmez donc cette union , et méritez ainsi la puissante protection de la Fée des champs et de celle de... y>
Le roi n'en put entendre davantage, et, prenant aussitôt la main du prince et celle de la princesse :
ce Tope , dit-il ; je les marie, et leur donne tous mes royaumes et toutes mes fermes; car pour mes autres enfants, je ne m'en embarrasse plus; et cette bonne Madame des champs, notre amie , ne les laissera manquer de rien : ainsi , faisons la noce et réjouissons-nous. Vous dînerez tous avec moi , quoique je ne sache pas trop ce que je vous donnerai ; mais, comme dit ma femme, tout vient à point à qui peut attendre.
— Cependant, beau-père, dit-il à Caboche, va-l'en à la cuisine , fais tuer tout ce qui est en ma basse-cour, et surtout, grand'chère, car je veux qu'il en soit parlé. »
Le sénéchal obéit ; mais en traversant la salle à manger, il y aperçut une table de vingt-quatre couverts servie des meilleurs mets. Il n'alla pas plus loin, et revint promptement raconter au roi et à la reine ce qu'il venait de voir.
Chacun voulut en être témoin; on s'y rendit, non sans quelque frayeur, et par conséquent sans cérémonie. Ce spectacle étonna d'abord; on hésita à goûter des viandes, mais enfin on s'y accoutuma, et le roi, à qui tout cela ne
coûtait rien, donna l'exemple, mangea de bon cœur et but exactement sa ronde. On dit qu'il ne s'épargna pas sur ses vieilles histoires et sur ses vieux bons mots, car le bonhomme les répétait souvent, et toujours dans les mêmes termes.
11 y avait près de deux heures que l'on était à table, lorsqu'on entendit les violons dans la salle d'audience. Gomme on avait bien bu et bien mangé, on quitta volontiers la table, et le roi, qui était en gaieté, ne demandant pas mieux que de danser, voulut ouvrir le bal avec la reine, et demanda la courante. Les violons obéirent; il la commença; mais, ne s'en souvenant plus, il ne l'acheva pas ,et dit au jeune prince et à la jeune princesse de danser un menuet , ce qu'ils firent avec une grâce admirable. Us en étaient à la dernière révérence, lorsqu'on vit entrer dans la chambre six marionnettes joliment habillées, savoir, trois en chevaliers romains, et trois en dames romaines. Chacune de ces six marionnettes avait à côté d'elle une place vide , dans laquelle on apercevait un bout de nez ; et tout cela était conduit par une femme à laquelle on prit peu garde, tant ce spectacle attira les regards.
Chacun se rangea pour leur faire place, et sur-le-champ ils formèrent un pas dans lequel les six bouts de nez figurèrent à merveille. Le ballet fini, elles se rangèrent en cercle, et dans le même ordre qu'elles avaient observé en entrant. Leur conductrice se plaça au centre, porta l'extrémité de sa baguette sur les six bouts de nez, et fit en même temps paraître à leur place six polichinelles et six dames gigognes.
ce Bon , bon , dit le roi ; tout cela sera pour mes petits-
enfants; pourvu qu'ils ne me coûtent rien à nourrir et à habiller, je les garderai, et m'en réjouirai en attendant.
— Doucement, Sire, reprit cette femme; donnez- vous patience, tout vient à point à qui peut attendre. i>
Dans le même instant, les douze marionnettes se remirent à danser, et Ton fut dans le dernier étonnement de les voir changer à vue d'œil, et reprendre peu à peu un autre visage et un nouvel habillement.
« Miséricorde! s'écria le roi, voilà Toinon, Jacquot et Chonchon ; ma femme , c'est Toinette, Jacqueline et Chonchette... Non... je ne crois pas... Oh! par mon sceptre, cela est admirable! x>
Puis 9 adressant la parole à leur conductrice :
a Tenez, lui dit-il, je parie ma toque et mon manteau royal que vous êtes Madame des champs, notre amie. Par ma foi ! vous valez votre pesant d'or^ et voilà des enfants tout chaussés, tout vêtus, et grands comme père et mère; mais qui les mariera?
— Moi, répliqua la Fée des champs (car c'était ellemême); et ce sera tout à l'heure. »
A ces mois, le roi, ne se sentant pas de joie, la prit par la main , lui fit je ne sais combien de compliments de sa façon, et la fit asseoir auprès de Gillette, à qui il criait :
((. C'est Madame des champs, au moins, c'est notre bonne amie! y>
Mais la reine, n'écoutant que se$ sentiments, se livra à toute sa reconnaissance envers la fée, et à toute sa tendresse pour ses enfants. La fée lui présenta ensuite les trois princes et les trois princesses, qui étaient inconnus, et proposa leurs mariages avec ses six enfants.
LB MONDS ENCHANTÉ. 25
886 LE MONDB ENCHANTÉ.
Le roi et la reine y consentirent sur-le-champ; tous ceux qui étaient présents applaudirent au choix de la fée, et les députés proclamèrent Cadichon et Féliciane pour leur roi et leur reine.
Cadichon donna lui-même à chacun de ses frères et de ses beaux-frères un des grands gouvernements de son royaume en souveraineté; et les sept princes partirent avec leurs épouses, accompagnés des deux fées, qui ne les quittèrent que lorsqu'ils furent arrivés chacun dans leu r capitale.
A l'égard de Pétaud et de Gillette ^ la fortune de leurs enfants ne leur causa ni ambition ni jalousie. La majesté et la représentation d'une grande cour ne convenaien t point à la simplicité de Gillette. Le caractère et le génie de Pétaud n^étaient point propres aux soins d'un grand royaume ; et ils n'auraient pas changé, Tun, son sénéchal, son piquet et son potage; l'autre, son rouet, sa laiterie et l'amitié dé la Fée des champs pour toutes les grandeurs de T uni vers.
M»» LBPBINCE DE BBAUMONT.
M"» LEPBINCE DE BEADMONT.
Il y avait uDe fois un marcbaQd qui était extrêmement riche. Il avait six enfants, trois garçons et trois filles, et comme ce marchand était un homme d'esprit , il n'épargna rien pour l'éducation de ses enfants, et leur donna toutes sortes de maîtres.
Ses filles étaient très belles ; mais la cadette surtout se faisait admirer, et on ne rappelait, quand elle était petite, que la Belle Enfant; en sorte que le nom lui en resta, ce qui donna beaucoup de jalousie à ses sœurs. Cette cadette , qui était plus belle que ses sœurs, était aussi meilleure qu'elles. Les deux aînées avaient beaucoup d'orgueil, parce
qu'elles étaient riches : elles faisaient les dames » et ne voulaient pas recevoir les visites des autres filles de marchands; il leur fallait des gens de qualité pour compagnie. Elles allaient tous les jours au bal, à la comédie , à la promenade, et se moquaient de leur cadette qui employait la plus grande partie de son temps à lire de bons livres.
Comme on savait que ces filles étaient fort riches , plusieurs gros marchands les demandèrent en mariage; mais les deux aînées répondirent qu'elles ne se marieraient jamais, à moins qu'elles ne trouvassent un duc, ou tout au moins un comte. La Belle (car je vous ai dit que c'était le nom de la plus jeune), la Belle, dis-je, remercia bien honnêtement ceux qui voulaient l'épouser; mais elle leur dit qu'elle était trop jeune , et qu'elle souhaitait de tenir compagnie à son père pendant quelques années.
Tout d'un coup le marchand perdit son. bien, et il ne lui resta qu'une petite maison de campagne bien loin de la ville. Il dit en pleurant à ses enfants qu'il fallait aller demeurer dans cette maison , et qu^en travaillant comme des paysans , ils y pourraient vivre. Ses deux filles aînées répondirent qu'elles ne voulaient pas quitter la ville, et qu'elles avaient plusieurs amants qui seraient trop heureux de les épouser, quoiqu'elles n'eussent plus de fortune. Les bonnes demoiselles se trompaient; leurs amants ne voulurent plus les regarder quand elles furent pauvres. Comme personne ne les aimait à cause de leur fierté , on disait : « Elles ne méritent pas qu'on les plaigne , nous sommes bien aises de voir leur orgueil abaissé ; qu'elles aillent faire les dames en gardant les moutons. x> Mais en même temps tout le monde disait : ce Pour la Belle , nous sommes bien fâchés de son mal-
henr : c^est une si bonne fille ! elle parlait aux pauvres gens avec tant débouté! elle était si douce , si honnête! 2> Il y eut même .plusieurs gentilshommes qui voulurent l'épouser, quoiqu'elle n'eût pas un sou ; mais elle leur dit qu'elle ne pouvait se résoudre à abandonner son pauvre père dans son malheur^ et qu'elle le suivrait à la campagne pour le consoler et lui aider à travailler.
La pauvre Belle avait été bien affligée de perdre sa fortune; mais elle s^étaitdità elle-même : a Quand je pleurerais, mes larmes ne me rendront pas mon bien; il faut tâcher d'être heureuse sans fortune. 7>
Quand ils furent arrivés à leur maison de campagne, le marchand et ses trois fils s'occupèrent à labourer la terre. La Belle se levait à quatre heures du matin, et se dépêchait de nettoyer la maison et d'apprêter àdtner pour la famille. Elle eut d'abord beaucoup de peine, car elle n'était pas accoutumée à travailler comme une servante; mais, au bout de deux mois, elle devint plus forte, et la fatigue lui donna une santé parfaite. Quand elle avait fait son ouvrage, elle lisait, elle jouait du clavecin , ou bien elle chantait en filant. Ses deux sœurs, au contraire, s'ennuyaient à la mort; elles se levaient à dix heures du matin , se promenaient toute la journée , et s'amusaient à regretter leurs beaux habits et les com pagnies : ce Voyez notre cadette , disaient-elles entre elles; elle a l'âme si basse et si stupide , qu'elle est contente de sa malheureuse situation. i>
Le bon marchand ne pensait pas comme ses filles; il savait que la Belle était plus propre à briller dans les compagnies ; il admirait la vertu de cette jeune fille , surtout sa patience ; car ses sœurs , non contentes de lui laisser faire
tout l'ouvrage de la maison, l'insultaient à tout moment.
Il y avait un an que cette famille vivait dans la solitude , lorsque le marchand reçut une lettre par laquelle, on lui mandait qu'un vaisseau sur lequel il avait des marchandises venait d'arriver heureusement. Cette nouvelle faillit faire tourner la tête à ses deux atnées , qui pensaient qu'à la fin elles pourraient quitter cette campagne où elles s'ennuyaient tant; et quand elles virent leur père prêt à partir, elles le prièrent de leur apporter des robes, des palatines, des coiflfures et toutes sortes de bagatelles. La Belle ne lui demandait rien ; car elle pensait en elle-même que tout l'argent des marchandises ne suffirait pas pour acheter ce que ses sœurs souhaitaient. <r Tu ne me pries pas de t'acheter quelque chose? lui dit son père. — Puisque vous avez la bonté de penser à moi , lui dit-elle^ je vous prie de m'apporter une rose » car il n'en vient pas ici. 2> Ce n'est pas que la Belle se souciât d'une rose ; mais elle ne voulait pas condamner par son exemple la conduite de ses sœurs, qui auraient dit que c'était pour se distinguer qu'elle ne demandait rien.
Le bonhomme partit ; mais quand il fut arrivé , on lui fit un procès pour ses marchandises, et, après avoir eu beaucoup de peine « il revint aussi pauvre qu'il était auparavant.
11 n'avait plus que trente milles pour arriver à sa maison, et il se réjouissait déjà du plaisir de voir ses enfants; mais comme il fallait passer un grand bois avant de trouver sa maison, il se perdit. Il neigeait horriblement, le vent était si grand, qu'il le jeta deux fois à bas de son cheval; et, la nuit étant venue , il pensa qu'il mourrait de faim ou de f roid> ou qu'il serait mangé par des loups qu'il entendait hurler
autour de lui. Tout d'un coup, en regardant au bout d'une longue allée d'arbres , il vit une grande lumière , mais qui paraissait bien éloignée. II marcha de ce côté-là , et vit que cette lumière sortait d'un grand palais qui était tout illuminé. Le marchand remercia Dieu du secours qu'il lui envoyait y et se hâta d'arriver à ce château ; mais il fut bien surpris de ne trouver personne dans les cours. Son cheval , qui le suivait, voyant une grande écurie ouverte , entra dedans; et, ayant trouvé du foin et de l'avoine , le pauvre animal , qui mourait de faim, se jeta dessus avec beaucoup d'avidité. Le marchand l'attacha dans l'écurie , et marcha vers la maison , où il ne trouva personne ; mais étant entré dans une grande salle, il y trouva un bon feu et une table chargée de viandes , où il n'y avait qu'un couvert.
Gomme la pluie et la neige Pavaient mouillé jusqu'aux os, il s'approcha du feu pour se sécher, et disait en lui-même : <c Le maître de la maison, ou ses domestiques, me pardonneront la liberté que j'ai prise, et sans doute ils viendront bientôt. » Il attendit pendant un temps considérable; mais onze heures ayant sonné sans qu'il vit personne , il ne put résister à la faim , et prit un poulet qu'il mangea en deux bouchées et en tremblant; il but aussi quelques coups de vin, et, devenu plus hardi, il sortit de la salle et traversa plusieurs grands appartements magnifiquement meublés. A la fin il trouva une chambre où il y avait un bon lit; et comme il était minuit passé et qu'il était las y il prit le parti de fermer la porte et de se coucher. Il était dix heures du matin quand il s'éveilla le lendemain , et il fut bien surpris de trouver un habit fort propre à la place du sien, qui était tout gâté.
a Assurément, dit-il en lui-même, ce palais appartient à quelque bonne fée qui a eu pitié de ma situation. j> Il regarda par la fenêtre et ne vit plus de neige, mais des berceaux de fleurs qui enchantaient la vue.
Il rentra dans la grande salle où il avait soupe la veille, et vit une petite table où il y avait du chocolat. <i Je vous remercie, madame la fée, dit-il tout haut, d'avoir eu la bonté de penser à mon déjeuner. y>
Le bonhomme, après avoir pris son chocolat, sortit pour aller chercher son cheval; et comme il passait .sous un berceau de roses, il se souvint que la Belle lui en avait demandé et cueillit une branche où il y en avait plusieurs. En même temps , il entendit un grand bruit et vit venir à lui une bête si horrible, qu'il fut tout près de s'évanouir. « Vous êtes bien ingrat, lui dit la bête d'une voix terrible; je vous ai sauvé la vie en vous recevant dans mon château , et puis vous me volez mes roses^ que j'aime mieux que toutes choses au monde. Il faut mourir pour réparer cette faute ; je ne vous donne qu'un quart d'heure pour demander pardon à Dieu. 2>
Le marchand se jeta à genoux, et dit à la bête en joignant les mains : ce Monseigneur, pardonnez-moi ; je ne croyais pas vous offenser en cueillant une rose pour une de mes fiUes qui m'en avait démandé. — Je ne m'appelle point monseigneur, répondit le monstre , mais la Bête. Je n'aime pas les compliments, moi ; je veux qu'on dise ce que l'on pense : ainsi ne croyez pas me toucher par vos flatteries. Mais vous m'avez dit que vous aviez des filles; je veux vous pardonner, à condition qu'une de vos filles vienne volontairement pour mourir à votre place. Ne me raisonnez pas, partez; et si
VOS filles refusent de mourir pour vous , jurez que vous reviendrez dans trois mois. y>
Le bonhomme n'avait pas le dessein de sacrifier une de ses filles à ce vilain monstre; mais il pensa : ce Au moins j'aurai le plaisir de les embrasser encore une fois. y> Il jura donc de revenir, et la Bêle lui dit qu'il pouvait partir quand il voudrait. « Mais, ajouta- t-elle , je ne veux pas que tu t'en ailles les mains vides. Retourne dans la chambre où tu as couché, tu y trouveras un grand coflTre vide; tu peux y mettre tout ce qu'il te plaira, je le ferai porter chez toi. x> En même temps la Bête se retira, et le bonhomme dit en lui-même : ce S'il faut que je meure , j'aurai la consolation de laisser du pain à mes pauvres enfants. j>
Il retourna dans la chambre où il avait couché, et, y ayant trouvé une grande quantité de pièces d'or, il remplit le grand cofire dont la Bête lui avait parlé, le ferma, et, ayant * repris son cheval, qu'il retrouva dans Técurie, il sortit de ce palais avec une tristesse égale à la joie qu'il avait lorsqu'il y était entré. Son cheval prit de lui-même une des routes de la for^t, et en peu d'heures le bonhomme arriva dans sa petite maison.
Ses enfants se rassemblèrent autour de lui; mais, au lieu d'être sensible à leurs caresses, le marchand se mit à pleurer en les regardant. Il tenait à la main la branche de roses qu'il apportait à la Belle; il la lui donna, et lui dit : ce La Belle, prenez ces roses, elles coûteront bien cher à votre malheureux père. » Et tout de suite il raconta à sa famille la funeste aventure qui lui était arrivée.
A ce récit , ses deux aînées jetèrent de grands cris et dirent des injures à la Belle, qui ne pleurait point, ce Voyez
ce que produit l'orgueil de cette petite créature ! disaientelles. Que ne demandait-elle des ajustements comme nous? mais non y mademoiselle voulait se distinguer. Elle va causer la mort de notre père , et elle ne pleure pas ! — Cela serait fort inutile, reprit la Belle. Pourquoi pleurerais-je la mort de mon père? 11 ne périra point. Puisque le monstre veut bien accepter une de ses filles , je veux me livrer à toute sa furie, et je* me trouve fort heureuse, puisqu'en mourant j'aurai la joie de sauver mon père et de lui prouver ma tendresse. — Non, ma sœur, lui dirent ses trois frères, vous ne mourrez pas; nous irons trouver ce monstre, et nous périrons sous ses coups, si nous ne pouvons le tuer. — Ne V espérez pas , mes enfants , leur dit le marchand ; la puissance de la Bète est si grande , qu'il ne me reste aucune espérance de la faire périr. Je suis charmé du bon cœur de la Belle, mais je ne veux pas l'exposer à la mort. Je suis vieux , il ne me reste que peu de temps à vivre ; ainsi je ne perdrai que quelques années de vie , que je ne regrette qu'à cause de vous, mes chers enfants. — Je vous assure, mon père, lui dit la Belle , que vous n'irez pas à ce palais sans ipoi ; vous ne pouvez m'empècher de vous suivre. Quoique je sois jeune, je ne suis pas fort attachée à la vie , et j'aime mieux être dévorée par ce monstre, que de mourir du chagrin que me donnerait votre perte. »
On eut beau dire, la Belle voulut absolument partir pour le beau palais; et sesjsœurs en étaient charmées , parce que les vertus de cette cadette leur avaient inspiré beaucoup de jalousie.
Le marchand était si occupé de la douleur de perdre sa fille , qu'il ne pensait pas au coffre qu'il avait rempli d'or;
mais aussitôt quUl se fut enfermé dans sa chambre pour se coucher, il fut bien étonné de le trouver à la ruelle de son lit. Il résolut de ne point dire à ses enfants qu'il était devenu si riche, parce que ses filles auraient voulu retourner à la ville , et qu'il était résolu de mourir dans cette campagne ; mais il confia ce secret à la Belle , qui lui apprit qu'il était venu quelques gentilshommes pendant son absence ; qu'il y en avait deux qui aimaient ses sœurs. Elle pria son père de les marier; car elle était si bonne, qu'elle les aimait et leur pardonnait de tout son cœur le mal qu'elles lui avaient fait.
Ces deux méchantes filles se frottèrent les yeux avec un oignon pour pleurer lorsque la Belle partit avec son père; mais ses frères pleuraient tout de bon , aussi bien que le marchand : il n'y avait que la BeUe qui ne pleurait point, parce qu'elle ne voulait pas augmenter leur douleur.
Le cheval prit la route du palais , et , sur le soir, ils l'aperçurent illuminé comme la première fois. Le cheval fut tout seul à Técurie , et le bonhomme entra avec sa fille dans la grande salle, où ils trouvèrent une table magnifiquement servie avec deux couverts. Le marchand n'avait pas le cœur de manger; mais la Belle, s' efforçant de paraître tranquille, se mit à table et le servit ; puis elle disait en elle-même : (c La Bête veut m'engraisser avant de me manger, puisqu'elle me fait faire si bonne chère. »
Quand ils eurent soupe, ils entendirent un grand bruit, et le marchand dit adieu à sa pauvre fille en pleurant, car il pensait que c'était la Bête. La Belle ne put s'empêcher de frémir en voyant cette horrible figure; mais elle se rassura de son mieux; et le monstre luf ayant demandé si c'était de bon cœur qu'elle était venue, elle lui dit en tremblant que oui.
ce Vous êtes bien bonne , lui dit la Bète , et je vous suis bien obligé. Bonhomme, partez demain matin, et ne vous avisez jamais de revenir ici. — Adieu , la Bête, » répondit-elle ; et tout de suite le monstre se retira, a Ah ! ma fille, dit le marchand en embrassant la Belle, je suis à demi mort de frayeur. Croyez-moi, laissez-moi ici. — Non, mon père, lui dit la Belle avec fermeté : vous partirez demain matin , et vous m'abandonnerez au secours du ciel ; peut-être aura-t-il pitié de moi. d
Us furent se coucher, et croyaient ne pas dormir de toute la nuit ; mais à peiiie furent*ils dans leur Ut, que leurs yeux se fermèrent. Pendant son sommeil, la Belle vit une dame qui lui dit : a Je suis contente de votre bon cœur, la Belle ; la bonne action que vous faites , en donnant votre vie pour sauver celle de votre père , ne demeurera point sans récompense. X» La Belle , en s'éveillant , raconta ce songe à son père; et, quoiqu'il le consolât un peu, cela ne Tempêcha pas de jeter de grands cris quand il fallut se séparer de sa chère fiUe.
Lorsqu'il fut parti, la Belle s'assit dans la grande salle, et se mit à pleurer aussi ; mais comme elle avait beaucoup de courage , elle se recommanda à Dieu , et résolut de ne point se chagriner pour le peu de temps qu'elle avait à vivre ; car elle croyait fermement que la Bête la mangerait le soir. Elle résolut de se promener en attendant, et de visiter ce beau château. Elle ne pouvait s'empêcher d'en admirer la beauté; mais elle fîit bien surprise de trouver une porte sur laquelle il y avait écrit : Appartement de la Belle. Elle ouvrit cette porte avec précipitation , et elle fut éblouie de la magnificence qui y régnait ; mais ce qui frappa le plus sa vue fut
une grande bibliothèque , un clavecin et plusieurs livres de musique. « On ne veut pas que je m'ennuie, d dit-elle tout bas. Elle pensa ensuite : <k Si je n'avais qu'un jour à demeurer ici, on ne m'aurait pas fait une telle provision. j> Cette pensée ranima son courage.
Elle ouvrit la bibliothèque , et vit un livre où il y avait écrit en lettres d'or : Souhaitez 9 commandez , votis êtes ici la reine et la maîtresse. <k Hélas! dit-elle en soupirant, je ne souhaite rien que de revoir mon pauvre père et de savoir ce qu'il fait à présent. » Elle avait dit cela en elle-même. Quelle fut sa surprise, en jetant les yeux sur un grand miroir, d'y voir sa maison, où son père arrivait avec un visage extrêmement triste ! ses sœurs venaient au-devant de lui ; et , malgré les grimaces qu'elles faisaient pour paraître affligées , la joie qu'elles avaient de la perte de leur sœur paraissait sur leur visage* Un moment après^ tout cela disparut, et la Belle ne put s'empêcher de penser que la Bête était bien complaisante, et qu'elle n'avait rien à craindre d'elle.
A midi, elle trouva la table mise, et pendant son diner elle entendit un excellent concert, quoiqu'elle ne vit personne.
Le soir, comme elle allait se mettre à table , elle entendit le bruit que faisait la Bête , et ne put s'empêcher de frémir, «c La Belle, lui dit ce monstre, voulez- vous bien que je vous voie souper? — Vous êtes le maître , répondit la Belle en tremblant. — Non, reprit la Bête; il n'y a ici de maltresse que vous ; vous n'avez qu'à me dire de m'en aller, si je vous ennuie : je sortirai tout de suite. Dites-moi, n'est-ce pas que vous me trouvez bien laid? — Cela est vrai, dit la Belle, car je ne sais pas mentir ; mais je crois que vous êtes fort bon. .
— Vous avez raison , dit le monstre; mais, outre que je suis laid, je n'ai point d'esprit : je sais bien que je ne suis qu'une béte. — On n'est pas bète, reprit la Belle, quand on croit n'avoir point d'esprit : un sot n'a jamais su cela. — Mangez donc, la Belle, lui dit le monstre, et tâchez de ne vous point ennuyer dans votre maison ; car tout ceci est à vous. J'aurais du chagrin, si vous n'étiez pas contente. — Vous avez bien de la bonté, dit la Belle. Je vous avoue que je suis bien contente de votre bon cœur : quand j'y pense , vous ne me paraissez plus si laid. — Oh! dame, oui! répondit la Bête, j'ai le cœur bon, mais je suis un monstre. — Il y a bien des hommes qui sont plus monstres que vous , dit la Belle; et je vous aime mieux avec votre figure que ceux qui, avec la figure d'homme , cachent un cœur faux, ingrat.
— Si j'avais de l'esprit, reprit la Béte , je vous ferais un grand compliment pour vous reïnercier ; mais je suis un stupide , et tout ce que je puis vous dire, c'est que je vous suis bien obligé. j>
La Belle soupa de bon appétit. Elle n'avait presque plus peur du monstre; mais elle manqua mourir de frayeur lorsqu'il lui dit : <c La Belle, voulez-vous être ma femme? d Elle fut quelque temps sans répondre : elle avait peur d'exciter la colère du monstre en le refusant; elle lui dit pourtant en tremblant : <k Non, la Béte. j> Dans le moment, ce pauvre monstre voulut soupirer, et il fit un sifflement si épouvantable, que tout le palais en retentit; mais la Belle fut bientôt rassurée , car la Béte lui ayant dit tristement : <c Adieu donc , la Belle , y> sortit de la chambre en se retournant de temps en temps pour la regarder encore.
La Belle, se voyant seule ^ sentit une grande compassion
pour cette pauvre Bête, a Hélas! disait-elle, c'est bien dommage qu'elle soit laide , elle est si bonne ! j>
La Belle passa trois mois dans ce palais avec assez de tranquillité. Tous les soirs, la Bête lui rendait visite, Tentretenait pendant le souper avec assez de bon sens, mais jamais avec ce qu'on appelle esprit dans le monde.
Chaque jour, la Belle découvrait de nouvelles bontés dans ce monstre; Tbabitude de le voir l'avait accoutumée à sa laideur, et , loin de craindre le moment de sa visite , elle regardait souvent à sa montre pour voir s'il était bientôt neuf heures^ car la Bête ne manquait jamais de venir à cette heure-là.
Il n'y avait qu'une chose qui faisait de la peine à la Belle, c'est que le monstre, avant de se coucher, lui demandait toujours si elle voulait être sa femme, et paraissait pénétré de douleur lorsqu'elle lui disait que non. Elle lui dit un jour : (( Vous me chagrinez , la Bête ; je voudrais pouvoir vous épouser, mais je suis trop sincère pour vous faire croire que cela arrivera jamais ; je serai toujours votre amie, tâchez de vous contenter de cela. — Il le faut bien, reprit la Bête; je me rends justice, je sais que je suis bien horrible; mais je vous aime beaucoup. Cependant je suis trop heureux de ce que vous voulez bien rester ici ; promettez-moi que vous ne me quitterez jamais. y> La Belle rougit à ces paroles; elle avait vu , dans son miroir, que son père était malade du chagrin de l'avoir perdue, et elle souhaitait de le revoir. a. Je pourrais bien vous promettre , dit-elle à la Bête , de ne vous jamais quitter tout à fait, mais j'ai tant d'envie de revoir mon père, que je mourrai de douleur si vous me refusez ce plaisir. — Jfaime mieux mourir moi-même, dit le
LE MONDE ENOHAirrâ. 26
monstre, que de voos donner do chagrin; je voos enverrai chez votre père, vous y rest^^z, et votre panvre Bëte en moarra de doulenr . — Non , ioi dit la Belle en pleorant ; je vous aime trop pour vouloir causer votre mort : je vous promets de revenir dans huit jours. Vous m'avez ùât voir que mes soeurs sont mariées et que mes firères sont partis pour l'armée; mon père est tout s^, souffrez que je reste chez lui une semaine. — Vous y serez demain an matin, dit la Bête; mais son venez- vous de votre promesse. Vous n'aurez qu'à mettre votre bague sur une table, en vous couchant, quand vous voudrez revenir. Adieu , la Belle. » La Bête soupira selon sa coutume en disant ces mots, et la Belle se coucha toute triste de l'avoir affligée.
Quand elle se réveilla le matin , elle se trouva dans la maison de son père, et, ayant sonné une clochette qui était à côté de son lit, elle vit venir la servante, qui fit un grand cri en la voyant. Le bonhomme accourut à ce cri et manqua mourir de joie en revoyant sa chère fille, et ils se tinrent embrassés plus d'un quart d'heure.
La Belle, après les premiers transports» pensa qu'elle n'avait point d'habits pour se lever ; mais la servante lui dit qu'elle venait de trouver dans la chambre voisine un grand coffre plein de robes toutes d'or, garnies de diamants. La Belle remercia la bonne Bête de ses attentions : elle prit la moins riche de ces robes , et dit à la servante de serrer les autres , dont elle voulait faire présent à ses sœurs ; mais à peine eut-elle prononcé ces paroles, que le coffre disparut. Son père lui dit que la Béte voulait qu'elle gardât tout cela pour elle; et aussitôt les robes et le coffre revinrent à la même place.
La Belle s'habilla, et, pendant ce temps, on fut avertir ses sœurs 9 qui accoururent avec leurs maris.
Les sœurs de la Belle manquèrent mourir de douleur quand elles la virent habillée comme une princesse y et plus belle que le jour. Elle eut beau les caresser , rien ne put étouffer leur jalousie , qui augmenta beaucoup quand elle leur eut conté combien elle était heureuse.
Ces deux jalouses descendirent dans le jardin pour y pleurer tout à leur aise, et elles se disaient : a Pourquoi cette petite créature est-elle plus heureuse que nous? Ne sommesnous pas plus aimables qu'elle? — Ma sœur, dit Paînée, il me vient une pensée : tâchons de l'arrêter ici plus de huit jours. Sa sotte Bête se mettra en colère de ce qu'elle lui aura manqué de parole , et peut-être qu'elle la dévorera. — Vous avez raison, ma sœur, répondit Tautre. Pour cela, il lui faut faire de grandes caresses. » Et, ayant pris cette résolution , elles remontèrent, et firent tant d'amitiés ^ leur sœur, que la Belle en pleura de joie. Quand les huit jours furent passés, les deux sœurs s'arrachèrent les cheveux, et firent tant les affligées de son départ , qu'elle promit de rester encore huit jours.
Cependant la Belle se reprochait le chagrin qu'elle allait donner à sa pauvre Bête , qu'elle aimait de tout son cœur ; et elle s'ennuyait de ne la plus voir. La dixième nuit qu'elle passa chez son père t elle rêva qu'elle était dans le jardin du palais, et qu'elle voyait la Bête couchée sur l'herbe , et près de mourir^ qui lui reprochait son ingratitude. La Belle se réveilla en sursaut, et versa des larmes. « Ne suis-je pas bien méchante, disait-elle, de donner du chagrin à une Bête qui a pour moi tant de complaisance? Est-ce sa faute
si elle est si laide» et si elle a peu d'esprit? Elle est bonne, cela vaut mieux que tout le reste. Pourquoi n'ai-je pas voulu l'épouser? Ce n'est ni la beauté ni l'esprit d'un mari qui rendent une femme contente; c'est la bonté du caractère, la vertu » la complaisance , et la Bète a toutes ces bonnes qualités. Je n'ai point d'amour pour elle, mais j'ai de l'estime, de l'amitié et de la reconnaissance. Allons, il ne faut pas la rendre malheureuse ; je me reprocherais toute ma vie mon ingratitude. » A ces mots, la Belle se lève, met sa bague sur la table et revient se coucher. A peine fut-elle dans son lit, qu'elle s'endormit; et quand elle se réveilla le matin, elle vit avec joie qu'elle était dans le palais- de la Bète. Elle s'habilla magnifiquement pour lui plaire, et s'ennuya à mourir toute la journée, en attendant neuf heures du soir; mais l'horloge eut beau sonner, la Bète ne parut point.
La Belle alors craignit d'avoir causé sa mort. Elle courut tout le palais en jetant de grands cris; elle était au désespoir. Après avoir cherché partout^ elle se souvint de son rêve et courut dans le jardin vers le canal, où elle l'avait vue en dormant. Elle trouva la pauvre Bète étendue, sans connaissance, et elle crut, qu'elle était morte. Elle se jeta sur son corps sans avoir horreur de sa figure, et sentant que son cœur battait encore, elle prit de l'eau dans le canal et lui en jeta sur la tète. La Bête ouvrit les yeux, et dit à la Belle : a Vous avez oublié votre promesse; le chagrin de -vous avoir perdue m'a fait résoudre à me laisser mourir de faim ; mais je meurs content, puisque j'ai le plaisir de vous revoir encore une fois. — Non, ma chère Bête, vous ne mourrez point, lui dit la Belle; vous vivrez pour devenir mon époux : dès ce moment je vous donne ma main , et je jure que je ne serai
qu'à vous. Hélas! je croyais n'avoir que de Tamitié pour vous; mais la douleur que je sens me fait voir que je ne pourrais vivre sans vous voir. »
A peine la Belle eut-elle prononcé ces paroles, qu'elle vit le château brillant de lumière ; les feuK d'artifice , la musique, tout lui annonçait une fête : mais toutes ces beautés n'arrêtèrent point sa vue; elle se retourna vers sa chère Bête, dont le danger la faisait frémir. Quelle fut sa surprise! la Bête avait disparu , et elle ne vit plus à ses pieds qu'un prince plus beau que l'Amour, qui la remerciait d'avoir fini son enchantement.
Quoique ce prince mérit&t toute son attention, elle ne put s'empêcher de lui demander où était la Bête, ce Vous la voyez à vos pieds, lui dit le prince. Une méchante fée m'avait condamné à rester sous cette figure jusqu'à ce qu'une belle fille consentit à m'épouser, et elle m'avait défendu de faire paraître mon esprit. Ainsi il n'y avait que vous dans le monde assez bonne pour vous laisser toucher à la bonté de mon caractère ; et en vous offrant ma couronne , je ne puis m'acquitter des obligations que je vous ai. »
La Belle, agréablement surprise, donna la main à ce beau prince pour le relever. Ils allèrent ensemble au château. La Belle manqua mourir de joie en trouvant dans la grande salle son père et toute sa famille, que la belle dame qui lui était apparue en songe avait transportés au château.
ce La Belle, lui dit cette dame, qui était une grande fée, venez recevoir la récompense de votre bon choix : vous avez préféré la vertu à la beauté et à l'esprit , vous méritez de trouver toutes ces qualités réunies en une même personne. Vous allez devenir une grande reine : j'espère que le trône
ne détruira pas vos vertus. — Pour vous, Mesdemoiselles , dit la fée aux deux sœurs de la Belle , je connais votre cœur et toute la malice quUl renferme. Devenez deux statues; mais conservez toute votre raison sous la pierre qui vous enveloppera. Vous demeurerez à la porte du palais de votre sœur, et je ne vous impose point d'autre peine que d'être témoins de son bonheur. Vous ne pourrez revenir dans votre premier état qu'au moment où vous reconnaîtrez vos fautes; mais j'ai bien peur que vous ne restiez toujours statues. On se corrige de l'orgueil , de la colère , de la gourmandise et de la paresse ; mais c'est une espèce de miracle que la conversion d'un cœur méchant et envieux. i>
Dans le moment, la fée donna un coup de baguette qui transporta tous ceux qui étaient dans cette salle dans le royaume du prince. Ses sujets le virent avec joie, et il épousa la Belle, qui vécut avec lui fort longtemps et dans un bonheur parfait, parce qu'il était fondé sur la vertu.