MIRTIS ET LE PRINCE
à tirette et à Finfin.
Savez-Tous que nous languissons Depuis une si dure absence; Qu'en ce moment nous soupirons, Que peut-être nous en mourrons ?
Nous l'aurions déjà fait, je pense.
Si nous n'avions plus d'espérance.
Nous soutenons notre vertu Depuis que madame Tu-tu Nous assure de votre vie.
Lirette et Finfin , croyez-nous , Nous vous verrons , malgré l'envie , Et nous aurons un sort bien doux.
Cette lettre fit un puissant effet sur l'esprit de Lirette et de Finfin ; ils en conçurent une grande joie , et firent sur le champ cette réponse :
LIRETTE ET FINFIN
à Mirtis et au prince.
Nous avons reçu votre lettre Avec un extrême plaisir; Nous avons su le ressentir Plus qu'on ne devait se promettre.
Dans ces lieux si remplis d'horreur Notre tourment serait extrême, Si nous n'avions pas la douceur Que nous ressentons en nous-méme.
Avec l'objet qui sait charmer On ne ressent aucun supplice, Et pour ceux qui savent aimer Tout peut se tourner en délice.
Adieu, beau prince, adieu, Mirtis, Ayez une ardeur mutuelle; Sous une tendresse fidèle Soyez toujours assujettis.
Vous nous donnez une espérance , Laquelle nous ressentirons ; Le plus grand bien que nous aurons Nous viendra de votre présence.
Finfin ayant attaché ce billet au cou de la perdrix, elle s'envola bien vite. Les jeunes bergers la virent avec consolation ; mais la bonne femme n'en pouvait recevoir depuis qu'elle était séparée de ces personnes si chères, et qu'elle savait en si grand péril.
ce Que ma félicité est changée ! disait-elle à madame Tu-tu : je ne suis dans le monde que pour être perpétuellement agitée; je croyais avoir pris le seul parti qui me pouvait mettre dans le repos : qu'on est borné dans les vues que l'on prend!
— Eh! ne savez- vous pas, reprit la fée, qu'il n'est pas d'état dans la vie où l'on puisse vivre heureux.^
— Je le sais, s'écria tristement la bonne femme, et si l'on ne fait son bonheur soi-même, on le trouve rarement ailleurs. Mais, Madame, voyez un peu le sort de mes enfants, je vous prie; je ne saurais vivre inquiète comme je le suis.
— Ils ne se sont pas souvenus de l'ordre que je leur avais prescrit, reprit madame Tu-tu ; mais songeons au remède. »
LE MONDE EKCHANTÉ. 22
Madame Tu-tu entra dans la bibliothèque avec la bonne femme. Elle lut presque toute la nuit; et ayant pris enfin un grand livre , qu'elle avait souvent négligé, quoiqu'il fût couvert de lames d'or, elle se plongea tout à coup dans une tristesse excessive. Après bien du temps, et sur la petite pointe du jour, la bonne femme, voyant quelques larmes qui tombaient sur les feuillets de son livre, osa prendre la liberté de lui demander la cause de sa douleur.
ce Je m'afflige, lui dit-elle pour le destin irrévocable qui vient de s'offrir à ma connaissance. J'en fréniisy et je tremble de vous le dire.
— Sont-ils morts? s'écria la bonne femme.
— Non, répondit madame Tu-tu ; mais rien ne les peut sauver, si vous ou moi ne nous allons présenter pour assouvir la vengeance du roi. Je vous avoue la vérité, Madame, poursuivit la fée, je ne me sens pas assez d'amitié pour eux ni assez de courage pour aller ainsi m'exposer à sa fîireur, et je crois que peu de personnes seraient capables de le faire.
— Pardonnez-moi, Madame, répliqua la bonne femme avec une grande fermeté, j'irai trouver le roi; rien ne m'est difficile pour sauver mes enfants; je lui donnerai de bon cœur tout le sang que j'ai dan s les veines. »
Madame Tu-tu ne pouvait assez admirer une si grande résolution ; elle lui promit de l'assister de tout ce qui serait en son pouvoir, mais qu'elle le croyait borné en cette rencontre par la faute qu'ils avaient faite. La bonne femme prit congé d'elle, et ne voulut point dire son dessein à Mirtis ni au prince, de peur de s^attendrir et de les affliger.
Elle partit, la perdrix vola toujours à côté d'elle; et, ayant passé l'arbre de fer, la perdrix arracha avec son bec
une petite mousse qui était autour du tronc, et qu'elle mit dans les mains de la bonne femme.
« Quand vous serez au plus grand péril où vous pussiez être, hii dit-elle, jetez cette mousse sur les pieds du roi. »
La bonne femme retint bien ces paroles ; et à peine eutelle fait encore quelques pas qu^elle fut prise par les gens que le méchant prince tenait toujours aux environs des terres de madame- Ta«tu. On Pamena devant lui.
<ic Je te tiens donc, méchante créature, lui dit-il ; je te ferai mourir par les plus cruels supplices.
— Je ne suis venue ici que pour cela, lui répondit-elle, et tu peux, exercer ta cruauté sur moi; épargne mes enfants, qui sont jeunes et incapables d^avoir pu jamais t'offenser : voilà ma vie que je t'abandonne. y> ,
Tous ceux qui entendirent ces paroles étaient pénétrés de pitié pour une telle grandeur d'âme ; le roi seul n'en fut point ému. La reine, qui était présente, versait un torrent de larmes. Le roi en fut si indigné contre elle, qu'il l'aurait tuée, si on ne se f&t mis entre-deux. Elle se^ sauva en faisant des cris pitoyables.
Le roi barbare fit enfermer la bonne femme, ordonnant qu'on la nourrit bien, afin de lui rendre une prompte mort plus affreuse. Il commanda qu'on emplit un abime de couleuvres, de vipères et de serpents , se faisant un plaisir d'y voir précipiter la bonne femme. Quel genre de supplice ! qu'il est épouvantable !
Les officiers de cet injuste prince lui obéirent à regret ; et quand ils se furent acquittés de cette funeste commission, le roi se rendit sur le lieu.
On voulut lier la bonne femme; elle pria qu'on la laissât
libre, les assurant qu'elle avait assez de courage pour aller en cet état à la mort ; et, considérant qu'elle n'avait pas de temps à perdre» elle s'approcha du roi et lui jeta sa mousse sur les pieds. H était auprès de l'effroydiïle gouffre, et, voulant le considérer encore avec plaisir^ les pieds lui glissèrent et il tomba dedans. A peine y fut-il que toutes les bètes sanguinaires se jetèrent sur lui, et le firent mourir en le piquant. La bonne femme se trouva en la compagnie de sa chère perdrix, dans la maison des roses.
Pendant que ces choses se passaient, Finfin et Lirette étaient presque morts de misère dans leur aflDreuse prison ; leur affection innocente les retenait encore à la vie. Ils se disaient des choses bien tristes et bien touchantes, quand ils aperçurent tout d'un coup les portes de leur prison qui s'ouvrirent , et Mirtis, le beau prince , et madame Tu-tu qui se jetèrent à leur cou , et qui, en leur parlant tous à la fois, ne laissèrent pas, dans ce désordre, de leur faire entendre la mort du roi.
<r C'était votre père, Finfin, aussi bien que celui du prince, lui dit madame Tu-tu ; mais c'était un dénaturé et un tvran ; il a voulu cent fois faire mourir la reine. Allons la trouver. »
Ils y allèrent. Sa vertu lui fit donner quelques regrets à la mort du roi son mari. Finfin et le prince satisfirent aussi aux devoirs de la nature. Finfin fut reconnu roi, et Mirtis et Lirette pour princesses. Ils furent tous ensemble à la maison des roses pour voir la généreuse bonne femme : elle pensa mourir de joie en les embrassant. Ils lui dirent tous qu'ils lui devaient la \îe et plus que la vie, puisqu'ils lui devaient leur bonheur.
Ce fut alors qu'ils se crurent véritablement heureux. Ou célébra ces mariages avec une grande pompe; le roi Finfin épousa la princesse Lirette, et Miitis le. prince. Quand ces belles noces furent faites, la bonne femme demanda la permission de se retirer à la maison des roses ; oo eut bien de la peine à y consentir, mais ils se rendirent à sa volonté. La reine veuve voulut aussi demeurer avec elle le reste de sa vie; la perdrix et le faon y passèrent aussi leurs jours, lis étaient tous rebutés du monde, ils trouvèrent la tranquillité dans cette retraite : aussi madame Tu-tn les allait souvent visiter, aussi bien que le roi et la reine, le prince et la princesse.