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quelque bonne fée. Dans le conte français, ni la mère-grand, ni le Petit Chaperon rouge ne survivent au piège que leur a tendu leur ennemi.
Cette solution brutale, ce dénouement sec et triste comme un double coup de mâchoire, ont répugné à la sentimentalité allemande. Une tradition optimiste, pieusement recueillie par les nourrices d'outre-Rhin , a ressuscité miraculeusement les deux victimes du terrible loup, et les larmes de joie que fait verser leur délivrance ferment les yeux sur Tinvraisemblance grotesque du moyen qu'emploie, pour les rendre à la lumière, le chasseur qui joue ici le rôle bienfaisant de la fée. Cette réserve faite, au nom du goût et du tact français, qui ont quelque peu fait faute à l'auteur de la version allemande du dénouement du Petit Chaperon rouge, il y a dans cette version des détails spirituels et amusants.
c Quand le loup se fut bien repu, il se recoucha dans le lit, s^ endormit et se mit à ronfler largement. Or, il arriva qu^un chasseur passa près de la maison. « Eh I se dit-il, comme la vieille mère-grand ronfle I je veux voir si elle n^est pas indisposée. y> Il entra dans la chambre, et, quand il fut près du lit, il vit que c^étaît le loup qui ronflait si bien : <r Ah ! ah ! je t'y prends, vieux coquin, dit-il, il y a longtemps que je te cherche. t> Et il allait lui dépêcher un bon coup de fusil, quand il s'avisa que le loup avait sans doute mangé mèregrand, mais qu'il y aurait peut-être encore moyen de la sauver ; et, au lieu de tirer, il prit une grande paire de ciseaux, et se mit à découdre le gros ventre de M. le Loup, qui ronflait toujours. Il n'avait pas plus tôt donné deux coups de ciseaux qu'il vit poindre le Petit Chaperon ; deux coups de plus, et la petite fllle délivrée sauta par terre en criant : « Ah! que j'ai eu peur! c'était si noir dans le ventre du loup I d Puis, la mère-grand sortit à son tour, vivante encore, mais pouvant à peine respirer. Alors le Petit Chaperon rouge alla vite chercher de grosses pierres dont on remplit le ventre du loup. Quand il se réveilla et qu'il vit tout ce monde, il voulut sauter à bas du lit ; mais les pierres étaient si pesantes, qu'il tomba lourdement à terre et mourut du coup. C'est alors que nos trois amis furent contents ; le chasseur prit la peau de messire Loup et s'en retourna chez lui ; la mère-grand mangea sa galette et le petit pot de beurre que le Petit Chaperon rouge lui avait apportés, et les trouva excellents. Quant à la fillette, elle se dit : <c Tu ne t'en iras plus jamais courir loin de la route, dans le bois, quand ta mère te l'a défendu. 9
Le Petit Poucet est aussi certainement du fonds le plus ancien de la tradition, de la mine populaire exploitée par Perrault; c'est encore un conte triste, inspiré par le souvenir de cruelles réalités^
Lvi * HISTOIEE DES FÉES
de séculaires misères. Ce bûcheron et cette bûcheronne, que la famine contraint d'abandonner leurs enfants, de les perdre, ce sont des paysans de la France du moyen âge, au lendemain de ces guerres d'invasion succédant aux déprédations de la tyrannie féodale , qui répandaient sur le monde des chaumières les fléaux des sept plaies d'Egypte. Ce sont des paysans de ces lendemains de la Ligue, de ces lendemains de la Fronde, où des misères si terribles déconcertèrent parfois dans un saint Vincent de Paul jusqu'au génie même de la charité. Ce sont de ces paysans qu'en plein règne de Louis XIV, sous le mensonge de son décor olympien, la Bruyère et Fénelon ont vu se nourrir d'herbe et ramper, hâves et décharnés, sur leur sillon stérile. Souvenez-vous du passage de la Bruyère :
ce L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles , répandus par la campagne, noirs, livides, et tout brûlés du soleil, attachés à la terre quMls fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes ; ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines ; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. »
Pour que ce laboureur, cet homme des champs, sous Louis XIV, si âprement peint par la Bruyère, avec ce sang-froid affecté où gronde sourdement tant de pitié et de colère, tant de mépris des grands et de tendresse pour les petits, pour que ce laboureur manquât même de ce pain noir, de cette eau fraîche et de ces racines qui composèrent l'ordinaire du peuple des campagnes pendant les grands tournois de la Fronde et ses chevaleries, et ses galanteries, et ses cortèges empanachés de paladins et d'amazones , et plus tard, pendant ce grand règne de carrousels et de guerres, et de conquêtes, et de sièges menés en l'honneur des dames , assistant en carrosse doré à ces meurtriers spectacles ; pour cela que fallait-il? Rien, moins que rien, une année de surcroît de taille et de corvée , une année de trop de passages de gens de guerre, une année d'épidémie, d'épizootie, d'inondation, une année de vaches maigres et de sauterelles, de moisson sans grain et de vigne sans fruit. Alors, disette générale, famine chez les pauvres gens qui vivent d'un métier perdu, ou comptent
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pour manger et pour boire sur la mamelle tarie de la terre nourricière.
C*est à un de ces misérables lendemains de gloire inutile , à un de ces moments de ruine et de malédiction, où le ciel, voilé de nuages sinistres, cache le visage de Dieu à Thomme, qui s'en croit abandonné, et où les peuples paient si cher les romans de leur histoire , c'est à un de ces moments que s'ouvre le drame du Petit Poucet^ dans la cabane sans pain où le père et la mère délibèrent en gémissant sur les moyens de se débarrasser de toutes ces bouches avides qu'ils ne peuvent plus remplir.
Sur la scène d*un pareil débat à voix basse, plein de honte et de douleur, nulle fée n'intervient, consolatrice et libératrice. Le bûcheron affamé, qui rumine en marchant sous bois la résolution de ce soir, n'a rencontré aucune apparition qui lui fasse espérer un remède à ses maux. Quand le bûcheron du temps de Perrault et de la Fontaine rencontre une apparition au coin du bois, c'est la Mort , et elle est telle qu'elle lui fait peur, et qu'après ravoir invoquée , il la révoque , la trouvant encore pire que la Vie. Il n'y a pas, dans le Petit Poucet, d'apparition de la Mort , mais il n'y a pas non plus de visite de fée secourable. On ne l'attend pas, du reste, et on n'est pas déçu. Le bûcheron et la bûcheronne sont convaincus que les fées sont de trop grandes dames pour se déranger pour de si pauvres gens. Ils ne croient qu'aux malins esprits et n'en connaissent pas de bons. La superstition des fées est autant un culte de crainte qu'un culte d'espé^ rance. L'espércuice est pour les petits un luxe qui ne vient qu'avec les temps heureux. Le père et la mère du Petit Poucet savent bien qu'il n'y a à compter sur personne, sur rien.
Mais le Petit Poucet, qui représente symboliquement ce brusque réveil de l'intelligence et de l'énergie populaires, s'arrachant par l'industrie aux servitudes du travail agreste, et arrivant, non plus par la force des mains, mais par la finesse des calculs, à l'indé- ' pendance et à la fortune; le Petit Poucet, qui représente le combat et la victoire de la ruse contre la force , de l'esprit dans un corps grêle contre la bêtise dans un corps gigantesque ; le Petit Poucet, qui personnifie, avec ses caractères français de souplesse, de patience et de belle humeur, le génie populaire s'émancipant et s'affinant à la fois, et devenant le génie bourgeois, le génie de ce tiers état qui sera tout après avoir été rien, et qui prêtera à la
LViii HISTOIRE DES FÉES
noblesse, dès Louis XIV, des noms faits pour Thonorer, comme les le Tellier, les Phélippeaux, les Colberl; le Petit Poucet n'ignore point qu'il ne doit compter que sur lui, et il ne compte en effet que sur lui pour se tirer d'affaire , et sur la Providence, par-dessus le marché, si elle veut bien s'en mêler, ce qu'il espère. « Aide-toi, le ciel t'aidera. » Le Petit Poucet s'aide et le ciel l'aide aussi, qui n'abandonne jamais les petits luttant contre les grands, les faibles luttant contre les forts , et prend plaisir, au contraire , à rabattre l'orgueil humain de ces exemples , de ces leçons de la revanche que l'intelligence opprimée, que le droit méconnu, tirent parfois de la tyrannie du fait, du joug de l'ignorance toute-puissante.
Ce triomphe du nain spirituel et courageux sur le géant stupide et féroce, il est heureusement ancien comme le monde ; la fable antique, sous toutes les formes, la Bible en cent endroits, ont consacré cette leçon de la victoire des pygmées sur les géants, du moucheron sur le lion, du petit David, l'alerte tireur de fronde, sur l'énorme Goliath, à la massue aussi inutile qu'effrayante, et de la belle Judith sur le monstrueux et crédule Holopherne.
Aussi, tandis que l'histoire du Petit Chaperon rouge est locale, pour ainsi dire, et n'a que des versions françaises et allemandes, l'histoire du Petit Poucet est universelle, et cette tradition féconde a porté des fleurs et des fruits dans toutes les langues. On trouve partout ce Petit Poucet cher à la légende populaire de tous les tçmps, parce qu'il est la glorification de la ruse et de lïndustrie des petits dans celte lutte quotidienne pour l'existence qu'ils soutiennent contre les grands, et qu'il flatte l'orgueil de Jacques Bonhomme, justement fier de ce petit bonhomme qui fait si bien son chemin, et sera secrétaire du roi, et bien mieux que cela, qui sait? quand la Révolution aura abaissé toutes les barrières, et qu'une savonnette à vilain ne sera pas le dernier terme de l'ambition populaire ou bourgeoise. Ne sont-ce pas des Petit Poucet qui ont fait leur chemin, que les Ney, les Bessières, les Murât, les Bernadotte , ces deux derniers partis de si bas pour arriver si haut, et l'un, tomber d'un trône, l'autre y faire souche de rois?
On retrouve donc, avec des variantes, cette histoire du Petit Poucet on du petit avisé l'emportant sur le grand inepte, en allemand, en albanais, en suédois, en hongrois, en serbe, en cata-
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lan, et dans la cinquième journée du Penlamerone en napolitain {Nenillo et Nenilla), Les Anglais ont leur Tom Thumb (notre Tom Pouce) ; ils ont aussi Temolin, Tamlaney Tommel Finger, Jack the geani'Kilicr et Tom HickathrUt, comme les Allemands ont leur Daumesdick, leur Daûmling et leur Daûmerling, offrant tous, plus ou moins, des personnifications de la grâce, par rapport à la force, de Tesprit par rapport à la bêtise, des exemples de cette généreuse et piquante victoire, riche d'un double contraste, fécond en émotions tragiques et comiques, du plus faible sur le plus fort, du plus petit sur le plus grand, qui peut compenser l'inégalité des conditions et rétablir Téquilibre des influences. De tout temps, les poètes et les conteurs ont été attirés vers ce mythe piquant et consolant de la victoire de la faiblesse sur la force. Dans un hymne homérique à Mercure, le poète le montre « né le matin , joueur de cithare à midi; le soir, il dérobait les bœufs d'Apollon. » La légende d'Hercule étouffant, à deux mois, de ses petites mains déjà héroïques, sur le bouclier qui lui servait de berceau, les serpents envoyés par Junon pour le dévorer, s'y rattache indirectement, car ce sont là des enfances divines, dont les miracles n'étonnent pas, de môme que les exploits de l'enfance de Gargantua et de Pantagruel, qui sont des fils de géants et font naturellement des choses impossibles aux enfants des hommes.
Ce qui est vraiment piquant, vraiment intéressant, vraiment français d'inspiration, c'est le triomphe sur l'ogre, au grand coutelas et aux bottes de sept lieues, de ce Petit Poucet, fils de bûcheron, gamin de la forêt, comme Gavroche est le gamin du ruisseau, qui fourre, partout où il y a à guetter et à écouter, son museau de souris, ses yeux de moineau, ne s'élonnant et ne s'effrayant de rien, vif, hardi, jovial, bon garçon, farceur et mystificateur au besoin, et riant jusque sous le couteau.
Le Petit Poucet, c'est bien vraiment l'esprit et le cœur frcmçais aux prises avec les vicissitudes de la vie et les caprices de la fortune. Ce Petit Poucet-là ira encore loin et haut, espérons-le, et, après avoir touché à tant de grandeur et de gloire, ne retombera pas dans la petitesse et l'humilité primitives. Car les peuples ne peuvent cesser de grandir que pour se rapetisser. En dépit de plus d'une aventure et d'une mésaventure, de plus d'une éclipse, ce Petit Poucet n'a pas perdu les bottes de sept lieues de la langue universelle, et n'a pas cessé de gagner plus d'honneur que
LX niSTOIRE DES FEES
de fortune, plus de coups que de pourboires en qualité de courrier au service des grands principes de l'humanité; mais qu'il se défie du sommeil de Tinsouciance , ou de celui, pire encore, de rivresse; l'ogre tudesque ne cherche qu'à se venger et rôde lourdement autour de celui qui l'a pris pour dupe, et dont il voudrait être à son tour le fripon ; que le Petit Poucet se laisse lasser ou griser, qu'il s'endorme, et voilà l'ogre de nouveau en possession des bottes de sept lieues, du fouet de courrier et du petit habit à grelots (i)I
Il y a, il convient de le noter en finissant sur ce point, plus d'un ressouvenir de l'ogre et du Petit Poucet, vainqueur de l'ogre, dans les traditions et les légendes bretonnes. Là l'ogre est un Sarrasin; les deux noms sont synonymes. Dans l'un de ces contes gallois, par exemple, la petite sœur des sept garçons exilés du logis paternel et qui se sont réfugiés dans la forêt, où ils se sont faits charpentiers, n'a plus de feu pour faire cuire leur soupe, et
(1) Le conle français du PetU Poucet est à nos yeux d'origine historique et d'inspiration syint)olique, comme la plupart des contes, mais non d'inspiration on de signification mythique^ religieuse, astronomique. Nous avons lu, avec profit et plaisir, la curieuse et ingénieuse dissertation de M. Gaston Paris, intitulée : le Petit Poucet et la Grande-Ourse, où est défendue la thèse du rapprochement entre la Grande-Ourse, Chaur-Ptkè en wallon, la ligure de char à trois chevaux, conduits par un conducteur grêle et brillant, que forme la disposition de ses huit étoiles, et les aventures d'un être merveilleux et surnaturel, miraculeusement accordé à des parents affligés d'une longue stérilité, héros d'un cycle de contes traditionnels, en grec, albanais, lithuanien, allemand, norvégien, esclavon, roumain. M. Gaston Paris convient que les contes anglais et français doivent être examinés à part, et de cet examen il résulte pour lui , ce qui nous dispense d'aller plus loin, que le conte de Perrault et ceux qui lui ressemblent sortent du cadre de son étude, et ne se rattachent pas à son interprétation.
Il y a aussi bien de la curiosité, de IMngénîosité et des recherches savantes dans le livre où M. Hyacinthe Husson {la Chaîne traditionnelle, contes et lé" gendes au point de vue mythique; Paris, Franck, 1874) rattache à un système de mythes aryens, personnifiant et dramatisant la lutte du jour et de la nuit , de la himière et de l'ombre, les contes de Perrault, et voit, par exemple, une incarnation de l'Aurore dans le Petit Chaperon rouge, un symbole du Soleil dans le Loup dévorant, nne image de la Nuit dans la Belle au bois dormant, et trouve dans l'histoire du Petit Poucet les éléments d'un mythe relatif aux phénomènes de la lumière. Nous croyons que Perrault eût été bien étonné de ces interprétations, et que les mères-grands cl les mies^ qui ont popularisé ses contes, seraient encore plus ébaubies de ces jeux de savants et en laisseraient tomber à terre, de surprise, hochets, quenouille et lunettes.
ET DE LA LITTÉRATURE FÉERIQUE. lxi
va en chercher dans son sabot chez le Sarrasin, dont la femme n'est point Sarrasine, c'est-à-dire chez l'ogre, dont la femme n'est point ogresse.
a Donnez-moi du feu, sMl tous plaît, ma bonne dame, dit la petite fille.
— Je veux bien, mon enfant, répondit la femme ; mais sauvez-vous bien vite ; car mon bomme est Sarrasin, et s'il vous voyait, il vous mangerait. 2»
c Comme la petite fille était prête à partir avec son feu, le Sarrasin arriva, et sa femme n'eut que le temps de la cacher sous un paquet de linge sale. € Je sens la chair chrétienne, dit le Sarrasin en entrant.
— Non, ce sont des poulets que je viens de tuer.
— Je sens la chair chrétienne ; ce ne sont pas des poulets.
— C'est notre vache qui a eu un veau.
— Je sens la chair chrétienne ; ce n'est pas le veau que je sens.
— Ce sont nos petits moutons que je viens de rentrer à l'étable.
— Je sens la chair chrétienne ; dis-moi ce que tu caches.
— Je t'en prie, répondit la femme , je vais tout te dire ; mais tu ne lui feras point de mal : c'est une petite fille qui est venue chercher du feu dans son sabot.
— Je veux bien ne pas la manger, dit le Sarrasin ; mais à la condition que tous les matins, elle m'apportera son doigt à sucer. 9
c La petite fille s'en alla ; mais tous les matins elle apportait son doigt à sucer au Sarrasin, et elle maigrissait À vue d'œil. « Ses frères s'en aperçurent et lui dirent : c Qu'est-ce que tu as? tu deviens pâle comme un navet.
— Je n'ai rien, > répondit-elle.
c Mais comme ils la pressaient de questions, elle ne voulut point mentir, et leur dit qu'un matin, elle avait été obligée d'aller demander du feu chez ^ le Sarrasin ; il était survenu pendant qu'elle en prenait, et n'avait consenti à ne pas la manger que si elle lui apportait son doigt à sucer tous les matins ; elle passait son doigt gauche par une fente de la porte, et sa main enflait dés que son doigt avait été sucé.
a Demain, tu retourneras encore, lui dirent ses frères ; mais tu diras au Sarrasin d'agrandir le trou de la porte et de passer sa tête pour te sucer le doigt. >
« Le lendemain, le Sarrasin agrandit le trou de la porte, et au moment où il passait la tête pour sucer le doigt de la petite fille, un des frères, qui le guettait, lui fit sauter la tête d'un coup de hache (1). d
(1) Paul Sébillot, Contes populaires de la haute Bretagne^ deuxième série; Contes des Paysans et des Pécheurs, les Sept Garçons et leur Sœur^ p. 160-161 ; Charpentier, 1881.
LXii HISTOIRE DES
On le voit , et on aura plus d'une fois Toccasion de le remarquer : dans ces traditions et traductions naïves, le fond de l'histoire n'est pas le même, ou plutôt il n'y a qu'un détail, un épisode de rhistoire qui en devient le fond. Il en est de la plupart de ces légendes comme des fragments du miroir brisé, ou plutôt de ces plantes agrestes et alpestres dont le vent emporte aux quatre coins de l'horizon la semence vivace, qui fleurit aux fentes du rocher marin o*u sur la poussière, détrempée par la pluie, du toit de la chaumière, en fleurs sauvages, parfois abâtardies , qui n'ont gardé que des restes de la couleur et du parfum originels.
L'histoire et la philosophie du conte de Cendrillon rempliraient presque un petit volume, si on voulait couler à fond ce sujet aussi complexe que sympathique. Il n'est guère de foyer que ne troublent plus ou moins ces inégalités de l'afl'ection paternelle ou maternelle, qui n'ait ses favoris et ses digraciés, bien que, par une admirable prévision, la Providence ait, pour rétablir l'équilibre, accordé la faveur protectrice, réparatrice, d'une instinctive prédilection maternelle aux enfants qui ont le plus besoin de soins et de caresses, à ceux qui les attirent le moins par la beauté du visage ou la santé du corps. Mais enfin c'est une tradition fondée sur l'expérience du cœur humain que celle qui place des enfants heureux et des enfants malheureux, les uns se chaufi*ant au feu clair et les autres grelottant sur les cendres du feu éteint, et cela même aux foyers de palais; car les rois ne sont exempts d'aucune des erreurs, des fautes et des misères humaines.
Dans les contes de fées de tous les pays, comme dans la vie réelle, dont ils ont pour but de reproduire et de consoler les disgrâces, il y a une Cendrillon. On retrouve cette petite sœur du Petit Poucet, plus naïve et aussi moins malheureuse , car elle n'a pas à se défendre de l'abandon, mais seulement de l'injustice de ses parents, et appartient plutôt à la bourgeoisie qu'au peuple, dans le Pentamerone nei^oliiain; on lui connaît un vêtement hongrois, norvégien, serbe, catalan, etc. L'auteur anonyme de la Vie de Perrault et du commentaire abondant, curieux, piquant et d'une érudition cosmopolite qui ajoutent tant à la valeur de l'édition Hetzel , sans parler des ingénieuses illustrations de Gustave Doré, et que nous avons le devoir de citer avec une gratitude particulière, car nous lui avons emprunté plus d'une indication, cite tout au long la version allemande, qu'il n'est pas sans intérêt de comparer avec
ET DE LA LITTÉRATURE FÉERIQUE. lxiii
la version française, et avec la version bretonne, qu'il n'a pas connue.
Le conte recueilli par les frères Grimm est évidemment une traduction du conte français habillée à Tallemande, avec des variations de détail qui correspondent parfaitement aux différences du génie des deux peuples. Le conte allemand sç distingue du conte français, si alerte et si vif, mais si juste de ton et ne poussant rien à Textrême, par une pointe de sentimentalité qui s'allie mal avec la cruauté du dénouement.
La Cendrillon française a une pantoufle de verre qui glisse à son insu sur le degré et amène l'épreuve qui trahira son incognito ; elle est généreuse et pardonne à ses sœurs, ne se vengeant d'elles qu'en leur faisant partager son bonheur. La Cendrillon allemande aune pantoufle d'or, qui demeure collée aux marches de l'escalier, quand elle s'enfuit de la fête royale à laquelle elle s'est invitée, parce que le prince, par un stratagème qui sent plus encore le curieux que l'amoureux, a fait enduire l'escalier de poix ou de glu.
C'est sur la tombe de sa mère , qui l'a recommandée à Dieu en mourant, tombe sur laquelle elle a planté une branche de noisetier devenue un arbre magique où perchent deux pigeons blaifcs, que tombent de leur bec, à sa requête, les vêtements magniflques dont elle a besoin pour paraître dignement à la cour, et y éclipser toutes les prétendantes, y compris ses jalouses sœurs.
Celles-ci poussent l'ambition jusqu'à consentir, sur le conseil de leur mère, la marâtre persécutrice deCendrillon, jusqu'à consentir, l'une, à se couper le gros orteil, l'autre, à se couper le talon, pour pouvoir faireentrer leur pieddans la pantoufle. Vains sacrifices, car le fils du roi, qui les a prises en croupe, reconnaît la supercherie au sang qui coule de leur blessure , et les rend dédaigneusement à leur père, pour épouser celle dont le pied entre dans la pantoufle comme de cire. C'est l'expression de Perrault, c'est aussi celle du conte allemand qui trahit ainsi l'imitation du fond par celle de la forme elle-même. Enfin, tandis que notre Cendrillon pardonne à ses sœurs et les associe à son triomphe, la Cendrillon allemande souffre, si elle ne s'en applaudit pas, que les deux pigeons consolateurs de ses déboires et vengeurs de sa querelle, crèvent les yeux, le jour de ses noces, à ses sœurs, par un châtiment féroce qui a, du moins, pour elles l'avantage de les exempter de la vue de ce bonheur qu'elles ont tout fait pour empêcher. Ce dénouement est
Lxiv HISTOIRE DES FÉES
raidCy peut-on dire, comme on Fa dit d'un autre, du théâtre contemporain.
Disons à ce propos que l'édition Hetzel et beaucoup d'autres impriment la pantoufle de vaiVy c'est-à-dire de velours vert ou de fourrure. Perrault a écrit et voulu écrire : la pantoufle de verre, et voici les raisons, plus spécieuses que décisives peut-être, qu'en donne M. Ch. Giraud :
« On trouve, dit-il, dans le Pentamerone, Cendrillon (Gratta Cenerentola) moins la pantoufle de verre, embellissement de Perrault, qui a voulu peutêtre faire allusion à ce tissu de verre qui fut tant à la mode à la fin du dixseptième siècle ; peut-être encore qu'en France on avait fait de la pantoufle de vair, d'où les bonnes femmes du siècle suivant ont tiré leur pantoufle de verre que Perrault nous a passée. ]»
On peut voir dans cette pantoufle merveilleuse un souvenir de l'histoire, contée par le compilateur grec Élien, d'après laquelle, Rhodope étant au bain, un aigle fondit sur ses vêtements déposés au bord de la rive, enleva une de ses pantoufles et la laissa tomber sur la poitrine du roi Psammétique, qui siégeait sur son tribunal à Memphis, et qui épousa la propriétaire delà pantoufle, ou mule, ou babouche, dénonciatrice du plus joli pied de ses États.
Avec un peu plus d'efi*orts aussi, on pourrait retrouver dans Cendrillon une sœur cadette, très vulgarisée, de la poétique Psyché, qu'Apulée nous montre victime d'abord et ensuite victorieuse d'épreuves pareilles à celles de notre aimable disgraciée, et consolée plus encore que vengée.
Dans les Técits slaves, Scandinaves ou finnois, Cendrillon n'est plus une femme, c'est un jeune homme ; et dans les contes russes d'Afonasief nous arrivons, suivant le génie du pays, à une Cendrillon mâle, Ivan Popyalofi", qui n'est plus une créature humaine, mais une abstraction à figure humaine, une personnification mythique, symbolique de la nature endormie pendant l'hiver, qui secoue au printemps les cendres moroses de l'âtre ou du poêle, se réveille au chant des oiseaux, et combat victorieusement les ténèbres et les frimas, représentés par des dragons acharnés à le dévorer (1).
Le génie français, même embrumé des brumes armoricaines, ré-
(1) Contes populaires de la Pussie, recueillis par M. Rolston, traduits par Loys Bruyère, Hachette, 1874. Introduction, p. 38 et 71 à 76.
ET DR LA LITTÉRATURE FÉERIQUE. lxv
pugne à ces abstractions et personnifications mythiques. Les rêves populaires prennent toujours un corps, et tous leurs nuages se résolvent en figures humaines. C'est ainsi que la Cendrillon bretonne, Cendrome, est aussi une fille sage et naïve, à peine un brin coquette, dont une bonne fée réchaufi^e les stations solitaires sur la lande où elle garde son troupeau, et dont le triomphe a bon cœur, car nous ne trouvons pas trace d'un châtiment autre que celui de son bonheur, infligé à la marâtre persécutrice et aux sœurs jalouses, (c Je tâcherai, dit-elle ingénument à la fée, qui lui conseille le pardon, de ne plus les détester, puisque tel est votre désir. » La fée lui donne aussi un carrosse sorti d'une citrouille et attelé d'un chat du foyer qui n'a pas peur d'elle, « parce que jamais elle ne lui a fait du mal, » et que trois coups de baguette transforment en un beau cheval. Cendrillon se promène donc en carrosse, sûre d'avoir avec sa baguette tout l'argent qu'elle désirera, et, après une épreuve dont triomphe sa bonté et qui montre que la fortune ne l'a rendue ni fière, ni égoïste, ni ingrate, elle épousera un beau monsieur, qui, pour la trouver belle, n'a pas eu besoin de mesurer sa beauté et son amour àla petitesse de sa pantoufle. Ce sont là jeux de prince (i).
Ainsi que nous avons eu déjà l'occasion de le remarquer, la féerie a sa zoologie, son ornithologie, sa botanique particulières, c'est-à-dire qu'il est un certain nombre d'animaux, d'oiseaux, de plantes, plus spécialement consacrés à servir d'intermédiaires et d'instruments aux rapports du fantastique avec le réel , de la fée avec l'homme. Le lion, le loup, le renard, la biche, le cerf, la chèvre, le taureau, le crapaud, la grenouille, le lézard, le serpent, la souris, l'aigle, le pigeon, la poule, le corbeau, sont, pour l^fée et la féerie, des animaux habituels, favoris, plus aptes que les autres à Imcarnation et à la métamorphose. Ce sont des animaux fatidiques par excellence.
Nous ne parlons pas de la ménagerie exclusivement fantastique, le dragon, la salamandre, l'hydre, l'hippogrifle, la licorne, la gorgone, la méduse, le phénix, le roc, gardiens des châteaux magiques, compagnons de l'enchanteur solennel et du nain malicieux.
De même, à côté de la rose, de l'aubépine, du trèfle, de la verveine, du lotus, chers de tout temps à la magie, nous ne citons
(1) PaulSébillot, Cendreuse, p. 178 à 181.
LB MONDE EKCHANTÉ. €
Lxvi HISTOIRE DES FEES
pas les plantes ou fleurs purement fabuleuses, comme le rameau d'or ou la mandragore qui chante.
Mais, pour en revenir aux bêtes, s'il est un animal qui, par la souplesse de ses mouvemeôts sinueux, son œil de topaze, son poil électrique, son museau moustachu, sa patte de velours à griffes, soit plus propre qu'un autre à jouer un rôle dans Tœuvre féerique, c'est le chat, qui semble dépaysé dans le jour de la réalité, le chat frileux qui rêve et ronronne devant le feu, le chat noctambule dont la volupté amoureuse a les cris et les trépignements du sabbat, le chat 'qui se caresse à l'homme si égoïstement, le chat de tout temps favori de l'alchimiste et du sorcier, le chat d'Agrippa et de Flamel qui glisse sans encombre, en vertu d'un privilège mystérieux, à travers les parchemins, les cornues et les alambics.
Il y a un chat, un maitre chat, un ckat fée, un chat sorcier , dans la plupart des légendes féeriques, et Perrault ne pouvait oublier le Chat ôo^/e, dont on retrouve encore des héritiers abâtardis dans les Chats sorciers de la croix de Meurtsell ou de la croix de Gouéhas sur la lisière de la lande de Prehel, dans les légendes bretonnes (i).
De tout temps, ces chats, comme tous les animaux féeriques, ont eu le privilège de la parole, et le Chat botté est un joli type de ces chats d'esprit, amis de l'homme, et le plus souvent ministres auprès de lui de la faveur féerique.
Si le Chat botté ou le Maitre chat de Perrault ne sort pas de la IX* Nuit deStrapparole, traduite dès 1579 d'italien en français, par Pierre de Larivey, Champenois, il sort du Pentamerone. Il est, dans l'esprit de Perrault comme dans celui de ses devanciers, le symbole de ces faveurs capricieuses du sort qui font de tel pauvre bellâtre de la veille un enrichi du lendemain. Il personnifie, non sans ironie, cette chance inouïe, cette fortune subite de certains parvenus, heureux sans se donïier d'autre peine que la peine de l'être, dont tout l'effort consiste à laisser faire à leur étoile, à profiter sans scrupule de la bêtise humaine, toujours prête à s'engouer des gens heureux, les dispensant d'être habiles et même d'être honnêtes, et trouvant plaisir à applaudir la voiture neuve qui passe de tous les marquis de Carabas.
Dans Strapparole, ce n'est pas un chat, c'est une chatte qui sert d'instrument à la fortune du déshérité Constantin, et qui représente
(1) Paul Sébillot, Us Chais sorciers et les Bossus, p. 310-313.
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l'aveugle et narquoise complicité du destin danscertaines élévations subites, inexplicables par le mérite et le travail, et qu'il faut bien attribuer à quelque influence surnaturelle dont Tinstrument, par une vengeance du bon sens populaire, est ironiquement rapetissé.
Dans le conte napolitain , c'est un cbat qui remplit cet office de courtierdu hasard, nous ne pouvons dire de messager de la Providence, car ces fortunes subites et scandaleuses feraient croire à l'absence de la Providence, si elle n'attestait bientôt sa présence par la leçon d'unechute aussi exemplaire quel'élévation Ta été peu. Strapparole néglige de dire ce que Constantin, devenu roi par la grâce féline, fit pour récompenser l'animal ingénieux, industrieux, à qui il devait tout. Le Pentamerone est plus explicite, et son dénouement, que Perrault n'a pas reproduit, et que nous citerons, car il en vaut la peine, nous fait assister à l'inévitable ingratitude deGagliuso et à son juste châtiment.
Perrault, qui est bonhomme, dont l'expérience est sans amertume malgré ses soixante et dix ans, préfère, dans l'histoire du Chat botté comme dans celle de Cendtillon, comme dans toutes les autres, ce trait est à remarquer, la solution optimiste, le dénouement favorable à l'humanité. Cendrillon pardonne à sa belle-mère et à ses sœurs, la femme de Barbe-Bleue n'a pas la gorge coupée, son bourreau ayant laissé débonnairement , plus prompt aux menaces qu'aux coups, le temps d'arriver aux frères libérateurs. Le Chat botté coule des jours heureux et repus auprès de son maître reconnaissant, témoin honoré de la fortune dont il est l'auteur. La moralité du conte napolitain est plus amère et peut-être plus juste, comme on va en juger.
< Qnand Caglîoso se vit si extraordinaîrement riche et heureux, il remercia le chat plus qu^on ne saurait dire, et reconnut qu^il devait à ses fidèles services sa vie et sa grandeur. < Maintenant, lui dit-il, tu peux, ta vie durant, disposer de moi et de mes biens comme il te plaira, et, si nous avons le malheur de te perdre un jour, que je souhaite le plus éloigné possible, je te ferai embaumer, mettre dans un cercueil d^or et porter dans ma chambre pour 7 rester toujours sous mes yeux et te rappeler à mon souvenir. »
tf Le chat voulut s'assurer de la sincérité de ces magnifiques promesses ; le lendemain, il s'étendit tout de son long dans une allée du jardin et fit comme s'il était mort. La femme de Cagliuso, la princesse, le vit la première et s'écria : c Ah! mon mari, quel malheur! le chat est mort. — Au diable le chat 1 répondit-il, mieux vaut lui que nous. — Qu'allons-nous en faire ? de-
Lxviii HISTOIRE DES FÉES
manda la femme. — Bah I prends-le par les pattes et jette-le par-dessns le mur. ]»
< En entendant cette réponse, le chat se releva et loi dit : € Voilà donc ma récompense et mon remerciement poar vous avoir tiré de votre misère ! Voilà mon salaire pour vous avoir donné un palais, de beaux habits, et tous les plaisirs de la vie, à vous qui n'étiez qu'un pauvre diable, un meurt-de-faim, un va-nu-pieds! Ahl je le vois bien, à laver la tête d'un âne on y perd son temps et sa lessive. Maudit soit le jour où je vous ai secouru ! Vous ne méritez pas que je vous crache à la figure. Il est beau l'enterrement que vous vouliez me faire, et le cercueil d'or que vous m'aviez promis ! Voilà ce qu'on gagne à obliger les gens de votre sorte. Peignez vilain, il vous oindra ; oignez vilain, il vous poindra. ]» Et il lui tourna le dos. Cagliuso eut bçau lui demander pardon le plus humblement du monde; rien ne put l'apaiser. Il partit sans regarder derrière lui, grommelant entre ses dents : c Dieu nous garde d'un riche devenu pauvre et d'un pauvre devenu riche! »
Dans la version norvégienne du Chat botté. Maître Pierre^ le protégé du chat qu'il a eu si bon nez de recueillir et de garder, en dépit de la modicité d'un tel héritage, coupe la tête à son bienfaiteur; mais son excuse, c'est que c'est par son ordre, comminatoire même : « Si tu ne le fais pas, dit le chat, je le crève les yeux. » Maître Pierre s'exécute , frappe en fermant les yeux, et les rouvre pour voir le chat métamorphosé ou plutôt démétamorphosé en une belle princesse qu'il épouse en récompense de son désenchantementy et avec laquelle il règne sur le domaine du Tlro//, ou ogre Scandinave, dépossédé.
Ce conte du chat qui fait la fortune de son maître, dont il compose tout le patrimoine, se retrouve, avec des variantes diverses, dans le recueil des Contes et Nouvelles qu'écrivait, en 1535, un simple ouvrier sellier, Nicolas de Troyes. Il y a une version allemande (recueil des frères Grimm, n* 70 : les Trois Frères heureux)^ tschèque, serbe ; une version anglaise bien connue : WUtington et son chat. Mais le chef-d'œuvre de ces divers récits est incontestablement celui que Perrault a habillé à la française, paré de détails empruntés aux faits et aux mœurs de son temps, et marqué au coin de sa bonhomie âne et malicieuse. lia ramené à la mesure de la sagesse bourgeoise et à son sourire sans fiel l'amertume satirique et ironique de la moralité populaire. :
Du noble appauvri Dieu me gard !
£t d'un croquant passé richard !
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11 se contente de dire en souriant :
L'industrie et le savoir-faire Valent mieux que les biens acquis.
Mais son sourire en dit long sur ce qu'il pense, sans le dire, de certaines fortunes subites, scandaleuses, odieuses, ridicules ; de ce qu'il pense, lui arrivé par la probité et le travail, de certains parvenus du hasard, de certains Carabas de la finance , dont un intendant habile, un subalterne industrieux, sans scrupules sur les moyens, sachant exploiter la peur des petits et la vanité des grands, ont fait à peu de frais la fortune, le domaine et le nom.
L'idée de Barbe-Bleue est vieille comme le monde. C'est le péché de curiosité et sa punition. Notre première mère Eve et Pandore sont des personnifications, des incarnations de ce joli et funeste défaut que les hommes disent féminin. Le recueil sanscrit intitulé Vrihai-Katha, et VHitopadesa contiennent des histoires identiques. Dans les Mille et une Nuits, le calender, exposé par les quarante dames, ses belles amies, à la même épreuve que la femme de Barbe-Bleue, n'est pas plus discret qu'elle, et, pour avoir trop vu , devient borgne et doit s'estimer heureux de ne pas devenir aveugle.
11 est donc superflu de suivre ce thème , un des plus anciens de la féerie, avec celui des deux frères ou des deux sœurs, l'un favori, l'autre disgracié, ancien comme Gaïn et Abel, à travers toutes ses variations, soit allemandes, soit danoises, ou finnoises, gaéliques, vénitiennes, valaques, catalanes. Car il est autant de versions de ce sujet unique : un époux féroce épousant successivement les trois sœurs; toutes les trois enfreignant la défense d'ouvrir une certaine porte, les deux premières tombant victimes de leUr curiosité et ressuscitées à temps par la troisième, qui fait punir leur tyran.
Le conte de Perrault est celui qui contient le plus de détails originaux, dont une part est traditionnelle, et l'autre de son invention. Le mari ne s'appelle que chez lui Barbe-Bleue, ce qui rappelle par son sobriquet Gilles de Laval, sire de Rays et maréchal de France, pendu et brûlé à Nantes le 26 octobre 1440 pour des crimes de férocité et de lubricité qui devaient être bien avérés et bien abominables, en dehors de l'exagération légendaire, pour avoir entraîné, au mépris de l'impunité féodale, l'exécution d'un tel personnage.
Lxx HISTOIRE DES FEES
Il peut y avoir aussi, dans les modifications sinon dans la création du personnage, type de latjTannie féodale et conjugale prête à tout pour assurer le secret et Timpunité de ses orgies, aux abominables mystères, qui mêlaient au vin d'une cruelle ivresse le sang de féminines ou enfantines victimes , il peut y avoir du souvenir de cet Henri VIII, Barbe-Bleue couronné, qui sacrifiait ses femmes sur Téchafaud à mesure qu'il les connaissait ou qu'elles le connaissaient trop; divorce sanglant auquel la siidème, Catherine Parr, n'échappa que par miracle, pour se remarier, dès l'année qui suivit la mort de l'époux dont la perte [ne la laissa pas inconsolable. Il y a encore du souvenir de tous les tyrans conjugaux et féodaux légendaires , depuis le sire de Fayel qui faisait du cœur de son rival, le sire de Coucy, un rôti monstrueux, jusqu'aux barons brigands des châteaux-repaires d'Auvergne (Fléchîer nous a raconté leurs exploits), dont l'audace bravait jusqu'à l'autorité de Louis XIV, et ne céda que devant les robes rouges de ce parlement ambulatoire suivi du bourreau.
Faut-il y voir aussi, comme Paul de Saint- Victor, un souvenir de ce roi breton, Comorus, qui tuait ses femmes, que ressuscitait saint Gildas, ou de ce sire de Camoët, qui égorgeait aussi ses femmes quand elles devenaient fécondes , par crainte sans doute et par pudeur de voir continuer la race en lui maudite? Tout cela peut être vrai. S'il y a de tout dans tout, c'est surtout dans les contes populaires , résultat d'un véritable travail d'alluvions successives. Toujours est-il que c'est un des contes où Perrault a le plus ajouté de son cru et de celui du temps, tout en respectant certains détails, certaines formules dont l'archaïsme forme un si piquant contraste avec l'allure aisée et le tour vif de son récit. C'est être original que d'imiter ainsi. Cette originalité de Perrault éclatera bien davantage dans la Belle au bois dormanl^ Peau d'Anes dont il a brodé de si poétiques et si piquants détails le canevas chevaleresque ou oriental, et dans Riquet à la Houppe, type immortel de la supériorité de l'âme sur la bête, de la victoire de l'es* prit sur la beauté, dont la création lui appartient entièrement.
Lai Belle au bois dormant, comme Cendrillon, comme Peau d^Ane, a un fond qu'on peut dire mythique, symbolique, emblématique, et dont il demeure des traces dans le nom des deux enfants que leur grand'mère veut croquer. Aurore et Jour, Soleil et Lune selon la version du Pentamerone, Il est facile de s'apercevoir, qu'il y a
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dans ce récit, soit en italien, soit en français, deux récits originairement distincts qui ont été ensuite soudés Tun à l'autre, car il y a deux actions, une comédie et un drame, dans Taventure de la princesse endormie réveillée par un beau prince qu'elle épouse, et Thistoire, beaucoup moins romanesque, des appétits féroces de sa belle-mère, des stratagèmes qui déjouent ses plans et lui arrachent ses victimes.
Perrault, avec son bon sens français, ennemi des obscurités et des vapeurs du symbolisme, ne s*est pas demandé, comme un savant allemand, si son prince conquérant du château enchanté, qui réveille de son sommeil séculaire la princesse piquée à sa quenouille, n'est pas le Sigurd, de la légende de YEdda, franchissant Tenceinte de flammes qui le sépare de Brynhild, endormie par Odin à la suite d'une piqûre d'épine, et si ce ne sont pas là des personnifications de la nature endormie par l'hiver et réveillée par le soleil du printemps. U ne s'est pas inquiété non plus du rapport qui pouvait exister entre la Belle au bois dormant et la princesse Zélandine du roman de Perceforest, endormie aussi d'un sommeil magique, dont l'éveille le chevalier Troylus ; encore moins de celui qui peut exister entre le petit Jour sauvé par le cuisinier fidèle de l'appétit Carnivore de sa grand'mère et le petit Cyrus, fils de Mandane, sauvé par Harpage de l'arrêt de mort prononcé par son grand-père Astyage, roi des Mèdes. Il a pris dans la tradition populaire cette double aventure de la princesse endormie par le maléfice d'une fée Guignon, et de la grand'mère anthropophage aimant ses petits-enfants jusqu'au point de les vouloir manger. Il a arrangé le tout à la sauce piquante, et l'on peut dire que la sauce vaut mieux que le poisson.
Il en est de même de sa Peau d*Ane, un des contes favoris du seizième siècle, comme en témoignent Noël du Fail avec son Cuir d'Asnette et Oudin avec son Cuir d'Asnon. Là aussi on pourrait retrouver trace d'un fondement mythique, la résurrection de la terre au printemps, se parant des robes nuptiales couleur du soleil, couleur de la lune et couleur du temps, c'est-à-dire couleur de l'air, couleur du ciel. Mais , encore une fois, Perrault ne se soucie point de symbolisme, et quand il en fera dans Riquet à la Houppe, ce sera sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose, mais d'une façon humaine, animée, vivante. Il ne soutiendra pas une thèse, il ne prétendra pas prouver quelque chose, et ne
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Yen prouvera que mieux, en nous intéressant peu à peu à cetle laideur de Riquet à la Houppe, que Tesprit transfigure et qui finit par paraître moins disgracié, et enfin assez beau même pour être épousé, à celle qu'il ne saurait se flatter de conquérir du premier coup, mais qu'il gagne peu à peu à sa cause, à force de patience, de souplesse, de courtoisie, de grâce galante, d'esprit enfin, comme ce poète, Alain Ghartier, dont la belle Madeleine d'Ecosse voulut baiser pendant son sommeil la bouche d'où sortaient tant de belles choses.
L'esprit embellit la laideur, la constance fait tourner à son profit jusqu'aux disgrâces de la nature. Pour être aimé, il faut surtout être aimable. Ce sont là des axiomes à la fois aristocratiques et populaires d'une sagesse proverbiale et galante fort ancienne, auxquels maint conteur des veillées de la chaumière, maint trouvère ou troubadour, hôte ambulant et passager charmeur des châteaux, trouvait trop son compte personnel pour négliger de les vulgariser.
Il y a un conte en vers latins du milieu du quatorzième siècle, par Gottfried de Tirlemont, qui porte, dans son recueil, le titre de Asinarius vel Diadema, dont le héros triomphant est moins encore qu'un homme laid; c'est un âne, lequel, il est vrai, cache un prince métamorphosé en baudet , et à qui l'amour rend sa forme première. Les graves et savants continuateurs de Y Histoire littéraire de la France^ MM. Victor Leclerc et Ernest Renan, ne dédaignent pas de chercher et de trouver des rapprochements entre les aventures de ce prince Peau iAne et l'âne ou le serpent du Pantcha-Tantra ou d'un autre recueil de contes indiens. Dans Strapparole , c'est un porc, devenu le roi Porco, et l'on trouve là un nouveau témoignage du caractère ironique et gouailleur des légendes italiennes. Dans le Pentamerone, c'est la princesse Preziosa qui est une ourse, mais non une ourse mal léchée, puisqu'elle reconquiert par le mariage sa forme et sa beauté première.
Tous ces récits n'ont pas, croyons-nous, au point de vue de la conception de Biquet à la Houppe, même une valeur germinale, embryonnaire. On ne retrouve nulle part l'analogue de ce conte, dont les frères Grimm n'hésitent pas à attribuer la paternité entière à Perrault; c'est une opinion que nous partageons, car ce conte est plein de son génie , plein du génie français et si sympathique aux instincts de notre race , qui a toujours fait, dans
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les triomphes galants, la plus large part aux victoires de Tesprit, que son modèle, dont Fauteur n'a imité personne, est celui qui dans notre littérature a eu le plus d*imitateurs, dont les copies ne sont pas à dédaigner, et auxquels le sujet a porté bonheur : le Prince Marcassin, la Belle et la Bête, Zémire et Azor.
Nous en avons fini avec Perrault, ou plutôt nous avons achevé ce que nous voulions en dire, car on n*en finirait jamais avec ce galant , aimable et savant homme , et le sujet sur lequel il a laissé une inefifaçable empreinte, qu'il a, en quelque sorte, marqué à son nom , est de ceux que deux siècles d*études critiques n'ont point épuisé ; il est inépuisable comme l'imagination même dont il est rhistoire en ce qui touche une de ses plus brillantes et fécondes créations, le monde fantastique, la féerie.
Mais enfin il faut savoir se borner et continuer notre voyage à travers la littérature féerique jusqu'au moment où l'enchantement finit, faute d'enchanteurs, où la mode défait ce que la mode avait fait, et où la mobilité de l'esprit français passe à d'autres engouements. Le voyage, d'ailleurs, ne sera plus long ni varié par la nouveauté des points de vue et la succession des paysages divers. Perrault, enefiet, a laissé peu à faire à ses successeurs. II est ] le classique par excellence, on peut dire le classique unique d'un \ genre qu'il personnifie, et il a emporté dans la tombe l'art d'en tirer des chefs-d'œuvre.
Après lui, on ne fera plus que glaner dans ce champ des fictions populaires, des légendes traditionnelles où il a si largement moissonné, laissant une gerbe de récits achevés où le génie français a mis sa belle humeur, sa finesse , sa mesure, qui sont un exeniple de ce que l'esprit combiné avec le bon sens peut faire dans les sujets le moins favorables à l'un et à l'autre, un modèle de cet art exquis de rajeunir de vieux matériaux jusqu'au point d'être inventif dans l'imitation et original dans la copie.
Dès le lendemain de l'apparition des Contes de Perrault, le succès, qui trouve toujours des écrivains pour en profiler et des libraires pour l'exploiter , multiplie les imitateurs, les émules qui tous ambitionnent, dont aucun n'arrive à mériter ce titre de rival.
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Chose remarquable, c'est surtout parmi les femmes "d'esprit, qui abondaient en ce temps-là à la ville et à la cour, qu'éclate cette émulation presque contagieuse d'égaler Perrault et même de le surpasser. Le sceptre de Perrault , le sceptre de l'empire de la féerie, qu'avec une bonhomie et une galanterie qui ne sont pas sans malice, il a laissé échapper de ses mains, tombe en quenouille. Et cette quenouille, ce sont naturellement des femmes qui la filent le mieux. La femme, qui a le génie épistolaire, a aussi reçu, en môme temps que le privilège de la maternité , le don du récit, du conte à bercer les petits enfants. C'est pour le sexe une grâce d'état. Aussi s'est-il échappé de la quenouille et du rouet, du fuseau et de l'aiguille de la Mère l'Oye, maniés par des mains frivoles, mais délicates et ingénieuses, plus d'un joli travail, plus d'un tissu mignon, digne des fées qui l'ont inspiré, et où la trame espagnole et italienne, chevaleresque et romanesque, est finement brodée d'or et de soie et ornée à la française.
En même temps que ce courant d'imitation, qui arrache aux amateurs du genre leurs derniers suffrages et provoque leurs premiers dégoûts, se dessine un courant critique, sceptique, satirique, de réaction, de protestation. Hamilton, au nom d'une minorité, destinée à devenir la majorité , de gens d'esprit et de goût révoltés par des imbroglios puérils où le compliqué, le bizarre, remplacent l'ancien drame, si net, et où au naturel de l'ancien style a succédé une préciosité galante, dégénérant en fadeur, s'en fera l'organe et le champion. A la fin du règne de Louis XIV, et jusqu'aux succès nouveaux d'exhumation de vieux récits et de rajeunissement des poèmes et des romans du moyen âge, qui consacrent la gloire sérieuse des Lacume de Sainte-Palaye et la gloire frivole des comtes de Tressan et des Creuzé de Lesser, le conte de fées est un genre démodé, suranné, condamné par les inconstances de l'engouement français à une longue , peut-être éternelle disgrâce, et ces récits, un moment si recherchés, tombent, de chute en chute, des mépris du salon et des dégoûts du boudoir à ce dernier affront, succédant à une courte popularité , des rebuts de l'antichambre.
Pourtant, pour l'historien et le critique littéraire, il y a dans ces vicissitudes du goût public , dans ces succès disputés, bientôt suivis d'un trop unanime dédain, un excès de raison qui touche à l'erreur, un excès de justice qui touche à l'injustice. II y a, dans
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les vicissitudes du goût public, des mobilités et des brutalités qui participent des mouvements populaires , dont il est prudent de se méfier, qu'il est sage de modérer. Les contes de M"* L'Héritier, de M"~ de Murai et d'Auneuil, de M"* de la Force, surtout de M"** d'Aulnoy, la fille dégénérée, mais la plus digne ou la moins indigne héritière de Perrault , ces contes, si vantés un moment, et bientôt si discrédités, n'ont mérité ni cet excès d'honneur ni cette indignité. Hamilton, en somme, n'a pu se moquer d'eux, railler leurs longs détours et leurs labyrinthes puérils qu'en les imitant, et, sauf Fleur cT Épine, il n'a fait guère mieux. Il ne s'est tiré du danger, préservé de l'affront d'être confondu avec les auteurs qu'il contrefaisait, qu*il singeait, qu'il parodiait, que par ce don et cet art du récit et du style qui mettent de suite hors de pair et à l'écart un homme en bonne fortune, en débauche d'esprit, qui s'est fourvoyé en médiocre, sinon en mauvaise compagnie.
Nous n'avons point ici à entrer dans le détail des œuvres dont nous venons de citer les auteurs, nous dirions aujourd'hui les authoress, car, nous le répétons , dès Perrault, le genre favori des enfants va aux femmes, revient au sexe auquel nous devons les mères et les fées, et tombe ou plutôt retombe en quenouille. Ce qui caractérise cette phase de décadence, de déclin de la litté-7 rature féerique, c'est la disproportion entre le double élément J l'imitation et l'invention, la tradition et la nouveauté, que Perrault avait su employer, combiner jusqu'à ce point exquis où la/ traduction est une création et où la copie devient un original. ^
M"^ L'Héritier, M»« de Murât, M"« de la Force, M»» d'Aulnoy, abandonnent la route tracée par Perrault et s'égarent dans les chemins de traverse, goûtant trop, pour le donner à leurs lecteurs, le plaisir d'aller sans savoir où. Leurs personnages ne sont plus que des calques , diminués de valeur, bien qu'exagérés de proportions, des héros de Perrault. Ils ont perdu la physionomie typique. Elles les multiplient avec une fécondité d'imagination d'autant plus facile qu'elle se contente des apparences de la vie. Le conte de fées perd son caractère féerique, en dépit de tout ce fantastique postiche, de toute cette fantasmagorie de convention. On a le plus souvent un roman, un récit d'aventures plus galantes que dramatiques avec les enchevêtrements d'épisodes accessoires, incidents, parasites, les lettres et les petits vers qui sont l'écueil
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du genre, écueil dont les auteurs ne se méfient pas assez, et qui provoque tant de naufrages dans Fennui. En un mot, la décadence du conte de fées, tel que récrivent M"* d'Aulnoy et ses émules, se trahit en cela surtout que sous leur plume la féerie renonce à ses sources traditionnelles, à ses origines populaires. j C'est de la féerie du jour, pastiche et postiche , de la féerie de salon, de boudoir, d'opéra, c'est-à-dire ce n'est plus de la féerie.
Perrault, lui, a eu le bon goût de respecter les récits traditionnels et légendaires, en les perfectionnant, en les afilnant, en les habillant à la mode du goût et de l'esprit français à leur meilleure époque. 11 imite avec originalité l'antiquité de la féerie. Après lui, c'est lui qu'on imite , ce sont ses canevas qu'on brode , ses thèmes qu'on varie. M"* L'Héritier a pris dans le Pentamerone la fable de son Adroite Princesse ( Sapîa Liçarda) et emprunté la plupart de ses autres récits aux romans chevaleresques ; mais, avec beaucoup d'esprit , elle n'a point l'art et le goût qui donnent une valeur originale à des pastiches. M"* d'Aulnoy amalgame et combine , pour en tirer sa Finette Cendron, des éléments empruntés à IsL Cendrillon, à la Peau d'Ane et au Petit Poucet de Perrault. Le Chat botté du maître lui a fourni l'idée de la Chatte blanche (i). La Biche au bois, le Rameau d*or, sont d^inspiration chevaleresque et VOiseau bleu d'inspiration orientale. M™* d'Aulnoy sait donner à ses récits le ragoût d'une imagination gracieuse, fine et tendre ; mais on comprend que cette saveur encore piquante de ses récits composés d'après ceux de Perrault, ou inspirés par des légendes chevaleresques, se perde et s'évente tout à fait et devienne de la fadeur dans les imitations de ses imitatrices.
Après M°® d'Aulnoy, M"« de la Force et M°« de Murât, chez laquelle commence à poindre cette note sceptique , sarcastique, qui s'accentuera chez le comte de Caylus, dont la bonhomie maligne rappelle de loin la légère ironie d'Hamilton , le conte pour les enfants subit une suprême et décisive transformation. Après avoir été exploité par Perrault, qui parlait des fées comme s'il y croyait, et y croyait peut-être, par M"** d'Aulnoy, de la Force et de Murât, qui n'y croyaient guère, par Hamilton, qui n'y croyait pas du tout et s'en moquait sans façon, le genre tombe
(1) On trouve aussi bien des analogies avec la CKalle blanche de M™* d'Aulnoy dans le conte breton: les Petites Coudées, publié par Sébillot, p. 118.
ET DE LA LITTÉRATURE FÉERIQUE. lxxvii
aux mains d'écrivains qui se passent le plus qu'ils peuvent de l'élément féerique et finissent par s'en passer tout à fait. Tandis que le conte pour les grandes personnes , pour les grands enfants , se déprave avec Diderot, Duclos, Crébillon, jusqu'aux récits soi-disant moraux de Marmontel, le conte pour les enfants, développant les tendances que lui a imprimées Fénelon, et que n'a pas modifiées Jean-Jacques Rousseau dans sa JReine fantasque, devient / pédagogique, moral, exemplaire, affichant , au lieu de les dissimuler, son but et sa leçon, remplaçant les anciennes formules cabalistiques par des maximes, et les légères moralités par des exhortations.
U^^ Leprince de Beaumont, épouse malheureuse, mère admirable, institutrice de premier ordre, cherchant à adapter aux habitudes et aux aptitudes de l'esprit et du tempérament français les méthodes anglaises d'éducation et de récréation de l'enfance, ne bannit pas les fées de son récit; mais ses fées sont à son image : ce sont d'excellentes institutrices, des gouvernantes disertes, n'employant pour rendre la vertu aimable et la morale amusante que les derniers prestiges d'un fantastique tempéré et raisonnable comme elles, dont la fusée fait parfois long feu. Nous n'ironsplus au bois, les lauriers fatidiques sont coupés. Plus rien des types accoutumés; adieu ces personnages qui font partie, pour ainsi dire, de l'imagination enfantine et lui fournissent les premières ailes; les cieux du merveilleux légendaire se sont abaissés aux proportions mesquines d'un décor d'opéra, d'opéra-comique, même d'un cabinet de physique amusante. On peut suivre, dans la Belle et la Bête et la Fée aux Nèfles^ les deux meilleurs contes de U^* Leprince de Beaumont, la transformation du Riquet à la Houppe et du conte intitulé les Fées, de Perrault.
Avec Berquin , avec Bailly, plus d'animaux parlants , plus de nains spirituels et malins, plus d'ogrerie, plus de féerie, plus de galanterie, plus de merveilleux, plus de fantastique, plus d'amour, plus d'esprit, plus de joie dans le conte pour enfants, qui fait pleurer ceux qu'il faisait rire autrefois, qui édifie ceux qu'il divertissait jadis, qui prépare à la vertu les cœurs de ceux dont il amusait l'imagination , qui donne des leçons dé morale et de science assaisonnées aux larmes du sentiment.
En même temps vient une femme , bel esprit', la première des bas bleus françaises, M^ le gouverneur des enfants d'Orléans, la
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comtesse de Genlis, qui écrit Adèle et Théodore et les Veillées du château, qui donne à ses élèves le goût des métiers autant que celui des arts, fait de la curiosité le principal ressort, des voyages la principale des ressources de l'éducation, remplace les poétiques féeries de l'imagination par les pratiques féeries de la science, et cherche à fortifier ses leçons non par l'attrait du roman, mais par l'intérêt du drame. Ses héros sont des héros de théâtre ; ils montent sur les planches d'un tréteau , et ce tréteau est dressé dans un salon. M™' de Genlis a inventé la féerie dramatique et la féerie scientifique. Elle a pondu l'œuf qu'ont fécondé les Louis Figuier et les Jules Verne. Elle a écrit dans les Veillées du château ces lignes félines et malignes, et gracieusement fatales :
c Enfin, reprit M™* de Clémîre en s'adressant à ses filles, quel ouvrage lisez-vous?
— Maman... c'est... le Prince Percinet et la Princesse Gracieuse.
— Un conte de fées!... comment une telle lecture peut-elle vous plaire?
— Maman, j*ai tort, mais j^avoue que les contes de fées m^amusent.
— Et pourquoi ?
— C'est que j'aime ce qui est merveilleux, extraordinaire, ces métamorphoses, ces palais de cristal, d'or et d'argent... tout cela me paraît joli.
— Mais vous savez bien que tout ce merveilleux n'a rien de vrai?
— Sûrement, maman, ce sont des contes.
— Comment donc cette seule idée ne vous en dégoûte-t-elle pas?
— Aussi, maman, les histoires que vous nous contez m'intéressent mille fois davantage, je passerais toute la journée à les entendre; et je sens bien que je me lasserais promptement de la lecture des contes de fées.
— D'autant mieux que si vous aimez le merveilleux, vous pouvez beaucoup mieux satisfaire votre goût en faisant des lectures utiles.
— Comment cela, maman?
— Votre ignorance seule vous persuade que ces prodiges et ce merveilleux n'existent que dans les contes. La nature et les arts ofErent des phénomènes tout aussi surprenants que les aventures merveilleuses du prince Percinet.
— Oh! maman, c'est une façon de parler.
— Point du tout, et pour vous le prouver je m'engage à faire un conte, le plus frappant et le plus singulier que vous ayez jamais entendu et dont cependant tout le merveilleux sera vrai !
— Quoi ! maman, cela serait possible ?
ET DE LA LITTÉRATURE FÉERIQUE. lxxix
— Enfin, TOUS jugerez ; je supposerai des personnages, j^inventeraî des situations...
— Mais tout le merveilleux est vrai ?
— Oui, tout ce qui vous paraîtra proâigej enchantement^ sera pris dans la nature, sera véritablement arrivé, ou même existera encore.
— Cela est incroyable !... Mais, maman, je suis bien sûre dMne chose... c'est qu'il n'y aura point de palais de cristal dans votre conte, ni de colonnes de diamant.
— Puisque vous le désirez, il y aura dans mon conte des palais de cristal, des colonnes de diamant, et même toute une ville d'argent.
— Eh quoi 1 sans le secours de la féerie , sans enchantement , sans magie?
— Sans magie, sans enchantement, sans féerie. Vous y trouverez bien d'autres choses plus étonnantes encore.
— Je ne reviens pas de ma surprise. Ah ! maman, que j'ai d'impatience que votre conte soit fini I
— Il me faut au moins trois semaines pour le composer. Il est nécessaire que je relise plusieurs ouvrages sur l'histoire naturelle, et quelques voyages.
— Quoi ! dans ces livres instructifs on trouve des choses plus merveilleuses que dans Percinet? Mais comment n'ont-ils pas fait tomber entièrement les contes de fées ?
— C'est qu'il faut pour les entendre quelques connaissances préliminaires qui coûtent un peu d'étude (1). 9
Tel a été Farrêt de mort de la vieille féerie française, la féerie dont les contes de Perrault sont le bréviaire et le chef-d'œuvre, la féerie, art exclusivement féminin, tuée par une femme qui se croyait une fée , que ses amis disent une bonne fée , et ses ennemis une méchante fée, qui fut sans doute un peu Tun et Tautre, dont les amis sans doute eurent raison , et dont les ennemis n'eurent pas tort. La baguette d'enchantement de Perrault, entre les mains de M"« de Genlis, est devenue, noircie et dédorée comme une vieille baguette de feu d'artifice , une baguette de démonstration, de vulgarisation dont quelques fanfreluches ne dissimulent pas assez la sécheresse et la raideur, la baguette du Dictionnaire des Étiquettes. Le rameau d'or de la féerie légendaire et tradi-^ tionnelle a disparu, le secret de cet accord, mélange exquis de la
(1) Les Veillées du château, t. I, p. 333-334.
LXXx LES FÉES ET LA LITTÉRATURE FÉERIQUE.
raison et de rimagination, du bon sens et du sentiment, du fan* tastique et de l'observation, dort encore dans la tombe de Tenchanteur Perrault, ce Merlin à perruque du siècle de Louis XIV, dont Charles Nodier seul était parvenu à soulever le couvercle, que la main qui écrit TriBy^ la Fée aux miettes, et le Chien de Èrisqtiety a laissé retomber.
M. DE Lescure.
CHARLES PERRAULT
LE MOaU)£ ENCHANTÉ.
CHAKLES PERRAULT.
Il était une fois un roi et une reine qui étaient si fâchés de n'avoir pas d'enfants, si fâchés qu'on ne saurait dire. Ils allèrent .à toutes les eaux du monde : vœux, pèlerinages, tout fut mis en œuvre, et rien n'y faisait. Enfin, pourtant, la reine devint grosse et accoucha d'une fille. On fit un beau baptême; on donna pour marraines, à la petite princesse, toutes les fées qu'on put trouver dans le pays (il s'en trouva sept), afin que, chacune d'elles faisant un don, comme c'était la coutume des fées en ce temps-là, la princesse eât, par ce moyen, toutes les perfections imaginables.
Après les cérémonies du baptême, toute la compagnie revint au palais du roi, où il y avait un grand festin pour les fées. On mit devant chacune d'elles un couvert magnifia que y avec un étui d'or massif ou il y avait une cuiller , une fourchette et un couteau de fin or, garnis de diamants et de rubis. Mais 9 comme chacun prenait sa place à table, on vit entrer une vieille fée , qu'on n'avait point priée , parce qu'il y avait plus de cinquante ans qu'elle n'était sortie d'une tour, et qu'on la croyait morte ou enchantée.
Le roi lui fit donner un couvert; mais il n'y eut pas moyen de lui donner un étui d'or, comme aux autres, parce que Ton n'en avait fait faire que sept, pour les sept fées. La vieille crut qu'on la méprisait, et grommela quelques menaces entre ses dents. Une des jeunes fées, qui se trouva auprès d'elle, l'entendit, et, jugeant qu'elle pourrait donner quelque fâcheux don à la princesse, alla, dès qu'on fut sorti de table, se cacher derrière la tapisserie, afin de parler la dernière, et de pouvoir réparer, autant qu'il serait possible, le mal que la vieille aurait fait.
Cependant les fées commencèrent à faire leurs dons à la princesse. La plus jeune lui donna pour don qu'elle serait la plus belle personne du monde; celle d'après, qu'elle aurait de l'esprit comme un ange ; la troisième, qu'elle aurait une grâce admirable à tout ce qu'elle ferait; la quatrième, qu'elle danserait parfaitement bien; la cinquième, qu'elle chanterait comme un rossignol; et la sixième , qu'elle jouerait de toutes sortes d'instruments dans la dernière perfection. Le rang de la vieille fée étant venu, elle dit, en branlant la tête, avec plus de dépit que de vieillesse, que la princesse se percerait la main d'un fuseau, et qu'elle en mourrait.
Ce terrible don fit frémir toute la compagnie, et il n'y eut personne qui ne pleurât. Dans ce moment la jeune fée sortit de derrière la tapisserie, et dit tout haut ces paroles : <c Ras* surez-vous, roi et reine, yotre fille n'en tnourra point; il est vrai que je n'ai pas assez de puissance pour défaire entièrement ce que mon ancienne a fait; la princesse se percera ta main d'un fuseau; mais, au lieu d'en mourir, elle tombera seulement dans un profond sommeil qui durera cent ans, au bout desquels le fils d'un roi viendra la réveiller. »
Le roi, pour tâcher d'éviter le malheur annoncé par la vieille, fit publier un édit par lequel il défendait à toutes personnes de filer au fuseau, ni d'avoir de fuseaux chez soi, sur peine de vie.
Au bout de quinze ou seize ans, le roi et la reine étant allés à une de leurs maisons de plaisance , il arriva que la jeune princesse, courant un jour dans le château, et montant de chambre en chambre , alla jusqu'au haut d'un donjon > dans un petit galetas où une bonne vieille était à filer sa quenouille. Cette bonne femme n'avait point ouï parler des défenses que le roi avait faites de filer au fuseau, ce Que faites-vous là, ma bonne femme? dit la princesse. — Je file, ma belle enfant, lui répondit la vieille, qui ne la connaissait pas. — r Ah! que cela est joli, reprit la princesse : comment faites-vous? donnez-moi» que je voie si j'en ferais bien autant. y> Elle n'eut pas plus tôt pris le fuseau, que, comme elle était fort vive , un peu étourdie, et que d'ailleurs Tarrèt des fées l'ordonnait ainsi , elle s^en perça la main, et tomba évanouie.
La bonne vieille, bien embarrassée, crie au secours : on vient de tous côtés; on jette de l'eau au visage de la prin-
cesse y on la délace , on lui frappe dans les mains, on lui frotte les tempes avec de Teau de la reine de Hongrie ; mais rien ne' la faisait revenir.
Alors le roi, qui était monté a.u bruit , se souvint de la prédiction des fées , et , jugeant bien qu'il fallait que cela arrivât, puisque les fées l'avaient dit, fit mettre la princesse dans un bel appartement du palais » sur un lit en broderie d^or et d'argent. On eût dit un ange, tant elle était belle, car son évanouissement n'avait point ôté les couleurs vives de son teint : ses joues étaient incarnates, et ses lèvres comme du corail; elle avait seulement les yeux fermés, mais on l'entendait respirer tout doucement : ce qui faisait voir qu'elle n'était pas morte.
Le roi ordonna qu'on la laissât dormir en repos, jusqu'à ce que son heure de se réveiller fût venue. La bonne fée qui lui avait sauvé la vie en la condamnant à dormir cent ans, était dans le royaume de Mataquin , à douze mille lieues de là, lorsque Taccident arriva à la princesse; mais elle en fut avertie en un instant, par un petit nain qui avait des bottes de sept lieues (c'étaient des bottes avec lesquelles on faisait sept lieues d'une seule enjambée). La fée partit aussitôt, et on la vit, au bout d'une heure, arriver dans un chariot tout de feu, trainé par des dragons. Le roi alla lui présenter la main à la descente du chariot. Elle approuva tout ce qu'il avait fait; mais, comme elle était grandement prévoyante, elle pensa que, quand la princesse viendrait à se réveiller, elle serait bien embarrassée toute seule dans ce grand château : voici ce qu'elle fit.
Elle toucha de sa baguette tout ce qui était dans ce château (hors le roi et la reine) , gouvernantes, filles d'honneur,
femmes de chambre, gentilshommes, officiers, maîtres d'hôtel, cuisiniers, marmitons, galopins, gardes, suisses, pages, valets de pied; elle toucha aussi tous les chevaux qui étaient dans les écuries, avec les palefreniers, les gros mâtins de la basse-cour, et la petite Pouffe, petite chienne de la princesse, qui était auprès d'elle sur son lit. Dès qu'elle les eut touchés, ils s'endormirent tous, pour ne se réveiller qu'en même temps que leur maîtresse, afin d'être tout prêts à la servir quand elle en aurait besoin. Les broches mêmes, qui étaient au feu, toutes pleines de perdrix et de faisans, s'endormirent, et le feu aussi. Tout cela se fit en un moment : les fées n'étaient pas longues à leur besogne.
Alors le roi et la reine, après avoir baisé leur chère enfant, sans qu'elle s'éveillât, sortirent du château, et firent publier des défenses à qui que ce soit d'en approcher. Ces défenses n'étaient pas nécessaires; car il poussa, dans un quart d'heure, tout autour du parc, une si grande quantité de grands arbres et de petits, de ronces et d'épines entrelacées les unes dans les autres, que bête ni homme n'y aurait pu passer: en sorte qu'on ne voyait plus que le haut des tours du château, encore n'était-ce que de bien loin. On ne douta point que la fée n'eût encore fait la un tour de son métier, afin que la princesse, pendant qu'elle dormirait, n'eût rien à craindre des curieux.
Au bout de cent ans, le fils du roi qui régnait alors, et qui était d'une autre famille que la princesse endormie, étant allé à la chasse de ce côté-là, demanda ce que c'était que des tours qu'il voyait au-dessus d'un grand bois fort épais. Chacun lui répondit selon qu'il en avait ouï parler : les uns disaient que c'était un vieux château où il revenait des
esprits; les autres, que tous les sorciers de la contrée y faisaient leur sabbat. La plus commune opinion était qu'un ogre y demeurait, et que là il emportait tous les enfants qu'il pouvait attraper^ pour les pouvoir manger à son aise, -et sans qu'on le pût suivre, ayant seul le pouvoir de se faire
un passage au travers du bois.
> Le prince ne savait qu'en croire , lorsqu'un vieux paysan prit la parole et lui dit : (c Mon prince, il y a plus de cinquante ans que j'ai ouï dire à mon père qu'il y avait dans ce château une princesse, la plus belle du monde; qu'elle y devait dormir cent ans, et qu^elle serait réveillée par le fils d'un roi, à qui elle était réservée. »
Le jeune prince, à ce discours, se sentit tout de feu ; il crut, sans balancer, qu'il mettrait fin à une si belle aventure; et, poussé par l'amour et par la gloire, il résolut de voir sur-le-champ ce qu'il en était. A peine s'avança-t-il vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces et ces épines s'écartèrent d'eux-mêmes pour le laisser passer. Il marche vers le château, qu'il voyait au bout d'une grande avenue où il entra, et, ce qui le surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l'avait pu suivre , parce que les arbres s'étaient rapprochés dès qu'il avait été passé. Il ne laissa pas de continuer son chemin : un prince jeune et amoureux est toujours vaillant. Il entra dans une grande avant-cour, o ù tout ce qu'il vit d'abord était capable de le glacer de crainte. C'était un silence afireux : l'image de la mort s'y présentait partout; ce n'étaient que des corps étendus d'hommes et d'animaux qui paraissaient morts. Il reconnut pourtant bien , au nez bourgeonné et à la face vermeille des suisses, qu'ils n'étaient qu'endormis; et leurs
tasses, où il y avait encore quelques gouttes de vin, moutraient assez quUls s'étaient endormis en buvant.
Il passe une grande cour pavée de marbre ; il monte l'es* calier ; il entre dans la salle des gardes, qui étaient rangés en haie, la carabine sur l'épaule , et ronflant de leur mieux. Il traverse plusieurs chambres, pleines de gentilshommes et de dames, dormant tous, les uns debout, les autres assis. Il entre dans une chambre toute dorée, et il voit sur un lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés , le plus beau spectacle qu'il eût jamais vu : une princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans, et dont l'éclat resplendissant avait quelque chose de lumineux et de divin. Il s'approcha en tremblant et en admirant, et se mit à genoux auprès d'elle.
Alors, comme la fin de Tenchantement était venue, la princesse s'éveilla, et le regardant avec des yeux plus tendres qu'une première vue ne semblait le permettre : oc Est* ce vous, mon prince? lui dit-elle; vous vous êtes bien fait attendre. j> Le prince, charmé de ces paroles, et plus encore de la manière dont elles étaient dites, ne savait comment lui témoigner sa joie et sa reconnaissance; il l'assura qu'il l'aimait plus que lui-même. Ses discours furent mal rangés; ils en plurent davantage : peu d'éloquence, beaucoup d'amour. Il était plus embarrassé qu'elle, et Ton ne doit pas s'en étonner : elle avait eu le temps de songer à ce qu'elle aurait à lui dire; car il y a apparence (Phistoire n'en dit pourtant rien) que la bonne fée^ pendant un si long sommeil, lui avait procuré le plaisir des songes agréables. Enfin , il y avait quatre heures quMls se parlaient, et ils ne s'étaient pas dit la moitié des choses qu'ils avaient à se dire.
Cependant tout le palais s'était réveillé avec la prin-
cesse : chacun songeait à faire sa charge; et^ comme ils n'étaient pas tous amoureux, ils mouraient de faim. La dame d'honneur, pressée comme les autres, s^ impatienta , et dit tout haut à la princesse que la viande était servie. Le prince aida la princesse à se relever : elle était tout habillée, fort magnifiquement, mais il se garda bien de lui dire qu'elle était habillée comme ma mère-grand, et qu'elle avait un collet monté; elle n'en était pas moins belle.
Ils passèrent dans un salon de miroirs, et y soupèrent, servis par les officiers de la princesse. Les violons et les hautbois jouèrent de vieilles pièces, mais excellentes, quoiqu'il y eût près de cent ans qu'on ne les jouât plus , et après souper, sans perdre de temps, le grand aumônier les maria dans la chapelle du château, et la dame d'honneur leur tira le rideau. Ils dormirent peu : la princesse n'en avait pas grand besoin, et le prince la quitta dès le matin pour retourner à la ville, où son père devait être en peine de lui .
Le prince lui dit qu'en chassant il s'était perdu dans la forêt, et qu'il avait couché dans la hutte d'un charbonnier, qui lui avait fait manger du pain noir et du fromage. Le roi son père, qui était bonhomme, le crut ; mais sa mère n'en fut pas bien persuadée, et, voyant qu'il allait presque tous les jours à la chasse, et qu'il avait toujours une raison en main pour s'excuser quand il avait couché deux ou trois nuits dehors, elle ne douta plus qu'il n'eût quelque amourette ; car il vécut avec la princesse plus de deux ans entiers, et en eut deux enfants, dont le premier, qui fut une fille , fut nommée V Aurore , et le second , un fils , qu'on nomma le Jour, parce qu'il paraissait encore plus beau que sa sœur.
La reine dit plusieurs fois à son fils, pour le faire expliquer, qu'il fallait se contenter dans la vie; mais il n'osa jamais se fier à elle de son secret : il la craignait, quoiqu'il Taimât, car elle était de race ogresse, et le roi ne l'avait épousée qu'à cause de ses grands biens. On disait même tout bas à la cour qu'elle avait les inclinations des ogres, et qu'en voyant passer de petits enfants, elle avait toutes les peines du monde à se retenir de se jeter sur eux : ainsi le prince ne voulut jamais rien dire.
Mais quand le roi fut mort, ce qui arriva au bout de deux ans, et qu'il se vit le mattre, il déclara publiquement son mariage, et alla en grande cérémonie quérir la reine sa femme dans son château. On lui fit une entrée magnifique dans la ville capitale, où elle entra au milieu de ses deux enfants.
Quelque temps après, le roi alla faire la guerre à l'empereur Cantakbutte, son voisin. Il laissa la régence du royaume à la reine sa mère, et lui recommanda fort sa femme et ses enfants : il devait être à la guerre tout Tété ; et dès qu'il fut parti, la reine mère envoya sa bru et ses enfants à une maison de campagne dans les bois, pour pouvoir plus aisément assouvir son horrible envie. Elle y alla quelques jours après, et dit un soir à son maître d'hôtel : « Je veux manger demain à mon dîner la petite Aurore. — Ah! Madame, dit le mattre d'hôtel... — Je le veux, dit la reine (et elle le dit d'un ton d'ogresse qui a envie de manger de la chair fraîche), et je la veux manger à la sauce Robert (1). y>
Ce pauvre homme, voyant bien qu'il ne fallait pas se
(1) Sauce inventée par un cuisinier nommé Robert, du temps de Louis XrV.
jouer à une ogresse , prit son grand couteau, et monta à la chambre de la petite Aurore : elle avait pour lors quatre ans, et vint en sautant et en riant se jeter à son col, et lui demander du bonbon. Il se mit à pleurer : le couteau lui tomba des mains, et il alla dans la basse-cour couper la gorge à un petit agneau, et lui fit une si bonne sauce, que sa maltresse l'assura qu'elle n'avait jamais rien mangé de si bon. Il avait emporté en même temps la petite Aurore, et l'avait donnée à sa femme , pour la cacher dans le logement qu'elle avait au fond de la basse-cour.
Huit jours après, la méchante reine dit à son maître d'hôtel : a Je veux manger à mon souper le petit Jour. y> Il ne répliqua pas, résolu de la tromper comme l'autre fois. Il alla chercher le petit Jour, et le trouva avec un petit fleuret à la main , dont il faisait des armes avec un gros singe : il n'avait pourtant que trois ans. Il le porta à sa femme, qui le cacha avec la petite Aurore, et donna à la place du petit Jour un petit chevreau fort tendre, que l'ogresse trouva admirablement bon.
Cela était fort bien allé jusque-là ; mais un soir cette méchante reine dit au maître d'hôtel : a Je veux manger la reine à la même sauce que ses enfants. )) Ce fut alors que le pauvre maître d'hôtel désespéra de la pouvoir encore tromper. La jeune reine avait vingt ans passés , sans compter les cent ans qu'elle avait dormi : sa peau était un peu dure , quoique belle et blanche; et le moyen de trouver, dans la ménagerie, une bête aussi dure que cela ? Il prit la résolution , pour sauver sa vie , de couper la gorge à la reine , et monta dans sa chambre, dans Tintention de n'en pas faire à deux fois. Il s'excitait à la fureur, et entra , le poignard à
la main, dans la chambre de la jeune reine; il ne voulut pourtant point la surprendre , et il lui dit ^ avec beaucoup de respect, Tordre qu'il avait reçu de la reine mère. « Faites votre devoir, lui dit-elle, en lui tendant le col; exécutez Tordre qu'on vous a donné; j'irai revoir mes enfants, mes pauvres enfants que j'ai tant aimés ! j> Elle les croyait morts, depuis qu^on les avait enlevés sans lui rien dire.
<{ Non, non, Madame, lui répondit le pauvre maître d'hôtel tout attendri, vous ne mourrez point, et vous ne laisserez pas d'aller revoir vos chers enfants; mais ce sera chez moi où je les ai cachés, et je tromperai encore la r^ine, en lui faisant manger une jeune biche eu votre place. j> Il la mena aussitôt à sa chambre, où^ la laissant embrasser ses enfants et pleurer avec euK, il alla accommoder une biche, que la reine mangea à son souper, avec le même appétit
que si c'eût été la reine : elle était bien contente de sa
cruauté^ et elle se préparait à dire au roi, à son retour, que les loups enragés avaient mangé la reine sa femme et ses deux enfants.
Un soir qu'elle rôdait , à son ordinaire , dans les cours et basses-cours du château, pour y halener (I) quelque viande fraîche, elle entendit, dans une salle basse, le petit Jour qui pleurait, parce que la reine sa mère le voulait faire fouetter, à cause qu'il avait été méchant ; et elle entendit aussi la petite Aurore qui demandait pardon pour son frère. L'ogresse reconnut la voix de la reine et de ses enfants ; et, furieuse d'avoir été trompée, elle commanda, dès le lendemain .au matin, avec une voix épouvantable qui faisait
(i) Flairer.
trembler tout le monde , qu'oa apportât au milieu de la cour une grande cuve, qu'elle fit remplir de crapauds, de vipè^ res, de couleuvres et de serpents, pour y faire jeter la reine et ses enfants, le maître d'hôtel, sa femme et sa servante : elle avait donné l'ordre de les amener les mains liées derrière le dos.
Ils étaient là, et les bourreaux se préparaient à les jeter dans la cuve, lorsque le roi, qu'on n'attendait pas sitôt, entra dans la cour, à cheval ; il était venu en poste , et demanda, tout étonné, ce que voulait dire cet horrible spectacle. Personne n'osait l'en instruire, quand l'ogresse, enragée de voir ce qu'elle voyait , se jeta elle-même la tète la première dans la cuve , et fut dévorée en un instant par les vilaines bëtes qu'elle y avait fait mettre. Le roi ne laissa pas d'en être fâché : elle était sa mère; mais il s'en consola bientôt avec sa femme et ses enfants.
CHARLES PERRAULT
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CENDRILLON
CHABLES PERBADLT.
CENDRILLON
II étail une fois ud gentilhomme qui épousa, en secondes noces, une femme, la plus hautaine et la plus Bère qu^on eût jamais vue. Elle avait deux filles de son humeur, et qui lui ressemblaient en toutes choses. Le mari avait, de son côté, une jeune fille, mais d'une douceur et d'une bonté sans exemple : elle tenait cela de sa mère, qui était ta meilleure personne du monde.
Les noces ne furent pas plus tût faites, que la belle-mère fit éclater sa mauvaise humeur : elle ne put soufi'nr les bonnes qualités de cette jeune enfant, qui rendaient ses filles encore plus haïssables. Elle la chargea des plus viles occupa-
lions de la maison : c'était elle qui nettoyait la vaisselle et les montées (l), qui frottait la chambre de madame et celles de mesdemoiselles ses filles ; elle couchait tout au haut de la maison 9 dans un grenier, sur une méchante paillasse, pendant que ses sœurs étaient dans des chambres parquetées, où elles avaient des lits des plus à la mode, et des miroirs où elles se voyaient depuis les pieds jusqu^à la tète. La pauvre fille souffrait tout avec patience, et n'osait se plaindre à son père, qui l'aurait grondée ^ parce que sa femme le gouvernait entièrement.
Lorsqu'elle avait fait son ouvrage, elle allait se mettre au coin de la cheminée , et s'asseoir dans les cendres , ce qui faisait qu'on l'appelait communément dans le logis Cucendron, La cadette, qui n'était pas si malhonnête que son aînée, l'appelait Cendrillon. Cependant Gendrillon, avec ses méchants habits, ne laissait pas d'èlre cent fois plus belle que ses sœurs, quoique vêtues très magnifiquement.
Il arriva que le fils du roi donna un bal , et qu'il en pria toutes les personnes de qualité. Nos deux demoiselles en furent aussi priées, car elles faisaient grande figure dans le pays. Les voilà bien aises, et bien o(;cupées à choisir les habits et les coiffures qui leur siéraient le mieux. Nouvelle peine pour Cendrillon , car c'était elle qui repassait le linge de ses sœurs, et qui godronnait (2) leurs manchettes. On ne parlait que de la manière dont on s'habillerait, a Moi, dit l'aînée, je mettrai mon habit de velours rouge et ma garniture d'Angleterre. — Moi, dit la cadette, je n'aurai que ma jupe ordinaire; mais, en récompense, je mettrai mon man-
(1) Les marches d'un escalier.
(2) Empesait.
CENDBILLON. 19
teau à fleurs d'or et ma barrière (1) de diamants , qui n'est pas des plus indifférentes. » On envoya quérir la bonne ' coiffeuse^ pour dresser les cornettes à deux, rangs^ et on fit acheter des mouches de la bonne faiseuse (2) . Elles appelèrent Gendrillon pour lui demander son avis^ car elle avait le goût bon. Gendrillon les conseilla le mieux du monde » et s'offrit même à les coiffer; ce qu'elles voulurent bien;
En les coiffant, elles lui disaient : ce Gendrillon , serais-tu bien aise d'aller au bal? — Hélas! Mesdemoiselles, vous vous moquez de moi; ce n'est pas là ce qu'il me faut. — Tu as raison; on rirait, si on voyait un Gucendron aller au bal. y>
Une autre que Gendrillon les aurait coiffées de travers; mais elle était bonne, et elle les coiffa parfaitement bien. Elles furent près de deux jours sans manger, tant elles étaient transportées de joie. On rompit plus de douze lacets, à force de les serrer pour leur rendre la taille plus menue, et elles étaient toujours devant le miroir.
Enfin l'heureux jour arriva; on partit, et Gendrillon les suivit des yeux, le plus longtemps qu'elle put. Lorsqu'elle ne les vit plus, elle se mit à pleurer. Sa marraine, qui la vit tout en pleurs, lui demanda ce qu'elle avait, ce Je voudrais bien... je voudrais bien... y> Elle pleurait si fort qu'elle ne put achever. Sa marraine, qui ^ait fée, lui dit : ce Tu voudrais bien aller au bal, n'est-ce pas? — Hélas! oui, dit Gendrillon en soupirant. — Eh bien! seras-tu bonne fille? dit sa marraine; je t'y ferai aller. )) Elle la mena dans sa chambre , et lui dit : « Va dans le jardin , et apporte-moi une ci-
(1) Bandeau.
(2) Ce sont les modes du temps où l'auteur écrivait.
trouille. » Cendrillon alla aussitôt cueillir la plus belle qu'elle put trouver» et la porta à sa marraine, ne pouvant deviner comment cette citrouille pourrait la faire aller au bal. Sa marraine la creusa, et, n'ayant laissé que l'écorce, la frappa de sa baguette, et la citrouille fut aussitôt changée en un beau carrosse tout doré.
Enduite elle alla regarder dans la souricière, où elle trouva six souris toutes en vie. Elle dit à Cendrillon de lever la trappe de la souricière, et à chaque souris qui sortait elle lui donnait un coup de sa baguette, et la souris était aussitôt changée en un beau cheval, ce qui fit un bel attelage de six chevaux d'un beau gris de souris pommelé.
Comme elle était en peine de quoi elle ferait un cocher : « Je vais voir, dit Cendrillon, s'il n'y a pas quelque rat dans la ratière, nous en ferons un cocher. — Tu as raison, dit sa marraine : va voir. y> Cendrillon lui apporta la ratière , où il y avait trois gros rats. La fée en prit un d'entre les trois, à cause de sa maîtresse barbe, et, l'ayant touché, il fut changé en un gros cocher, qui avait les plus belles moustaches qu'on ait jamais vues.
Ensuite elle lui dit : a Va dans le jardin, tu y trouveras six lézards derrière l'arrosoir'; apporte-les-moi. » Elle ne les eut pas plus tôt apportés , que la marraine les changea en six laquais, qui montèrent aussitôt derrière le carrosse, avec leurs habits chamarrés, et qui s'y tenaient attachés comme s'ils n'eussent fait autre chose de toute leur vie.
La fée dit alors à Cendrillon : a Eh bien! voilà de quoi aller au bal, n'es-tu pas bien aise? — Oui, mais est-ce que j'irai comme cela, avec mes vilains habits.^ i> Sa marraine ne fit que la toucher avec sa baguette, et en même temps
CENDRILLON. 21
ses habits furent changés en des habits d^or et d'argent, tout chamarrés de pierreries; elle lui donna ensuite une paire de pantoufles de verre, les plus jolies du monde. Quand elle fut ainsi parée, elle monta en carrosse ; mais sa marraine lui
recommanda, sur toutes choses, de ne pas passer minuit, l'avertissant que si elle demeurait au bal un moment davantage, son carrosse redeviendrait citrouille, ses chevaux des souris, ses laquais des lézards, et que ses vieux habits reprendraient leur première forme .
Elle promit à sa marraine qu'elle ne manquerait pas de sortir du bal avant minuit. Elle part, ne se sentant pas de joie. Le fils du roi, qu'on alla avertir qu'il venait d'arriver une grande princesse qu'on ne connaissait point, courut la recevoir. Il lui donna la main à la descente du carrosse, et la mena dans la salle où était la compagnie. Il se fit alors un grand silence; on cessa de danser, et les violons ne jouèrent plus, tant on était attentif. à contempler les grandes beautés de cette inconnue. On n'entendait qu'un bruit confus : a Ah ! qu'elle est belle! y> Le roi même, tout vieux qu'il était, ne laissait pas de la regarder, et de dire tout bas à la reine qu'il y avait longtemps qu'il n'avait vu une si belle et si aimable personne. Toutes les dames étaient attentives à considérer sa coiffure et ses habits, pour en avoir, dès le lendemain, de semblables , pourvu qu'il se trouvât des étoffes assez belles et des ouvriers a^sez habiles.
Le fils du roi la mit à la place la plus honorable, et ensuite la prit pour la mener danser. Elle dansa avec tant de grâce, qu'on l'admira encore davantage. On apporta une fort belle collation , dont le jeune prince ne mangea point , tant il était occupé à la considérer. Elle alla s'asseoir auprès de ses
sœurs, et leur fit mille houtiètetés; elle leur fit part des oranges et des citrons que le prince lui avait donnés ; ce qui les étonna fort , car elles ne la connaissaient point.
Cendrillon entendit sonner onze heures trois quarts ; elle fit aussitôt une grande révérence à la compagnie, et s^en alla le plus vite qu'elle put. Dès qu'elle fut arrivée , elle alla trouver sa marraine , et, après Tavoir remerciée , elle lui dit qu'elle souhaiterait bien aller encore le lendemain au bal , parce que le fils du roi l'en avait priée. Comme elle était occupée à raconter à sa marraine tout ce qui s'était passé au bal y les deux sœurs heurtèrent à la porte ; Cendrillon leur alla ouvrir, c Que vous êtes longtemps à revenir ! j> leur ditelle en bâillant, en se frottant les yeux et en s*étendant comme si elle n'eût fait que de se réveiller : elle n'avait cependant pas eu envie de dormir depuis qu'elles s'étaient quittées, c Si tu étais venue au bal, lui dit une de ses sœurs, tu ne t'y serais pas ennuyée ; il est venu la plus belle princesse, la plus belle qu'on puisse jamais voir; elle nous a fait mille civilités ; elle nous a donné des oranges et des citrons. »
Cendrillon ne se sentait pas de joie : elle leur demanda le nom de cette princesse ; mais elles lui répondirent qu'on ne la connaissait pas, que le fils du roi en était fort en peine, et qu'il donnerait toutes choses au monde pour savoir qui elle était. Cendrillon sourit , et leur dit : « Elle était donc bien belle ? Mon Dieu ! que vous êtes heureuses ! ne pourrais-je donc pas la voir? Hélas ! mademoiselle Javotte , prétez-moi votre habit jaune , que vous mettez tous les jours. — Vraiment , dit mademoiselle Javotte , je suis de cet avis ! Prêter mon habit à un vilain Cucendron comme cela! il
CENDRULLON. 23
faudrait que je fusse bien folle. y> Cendrillon s'attendait bien
à ce refus , et elle en fut bien aise , car elle aurait été grandement embarrassée, si âa sœur eût bien voulu lui prêter son habit.
Le lendemain j les deux sœurs furent au bal, et Cendrillon aussi, mais encore plus parée que la première fois. Le fils du roi fut toujours auprès d'elle» et ne cessa de lui conter des douceurs. La jeune demoiselle ne s'ennuyait point, et oublia ce que sa marraine lui avait recommandé , de sorte qu'elle entendit sonner le premier coup de minuit, lorsqu'elle ne croyait pas qu'il fût encore onze heures : elle se leva , et s'enfuit aussi légèrement qu'aurait fait une biche. Le prince la suivit , mais il ne put l'attraper. Elle laissa tomber une de ses pantoufles de verre (1), que le prince ramassa bien soigneusement. Cendrillon arriva chez elle, bien essoufflée, sans carrosse , sans laquais , et avec ses méchants habits ; rien ne lui étant resté de toute sa magnificence, qu'une de ses petites pantoufles , la pareille de celle qu'elle avait laissée tomber.
On demanda aux gardes de la porte du palais s'ils n'avaient point vu sortir une princesse : ils dirent qu'ils n'avaient vu sortir personne qu'une jeune fille fort mal vêtue , et qui avait plus l'air d'une paysanne que d'une demoiselle.
Quand les deux sœurs revinrent du bal , Cendrillon leur demanda si elles s'étaient encore bien diverties, et si la belle
(1) Plusieurs éditeurs des Contes de Perrault, notamment celui de la grande édition illustrée par Gustave Doré, M. Hetzel, ont imprimé : pantoufle de vatr, c'est-à-dire de fourrure ou de velours de ce gris bleu qu'on appelait vair. Nous avons suivi le texte de Perrault, tel qu'il est donné dans l'édition Gh. Giraud.
dame y avait été ; elles lui dirent que oui , mais qu'elle s'était enfuie lorsque minuit avait sonné , et si promptement qu'elle avait laissé tomber une de ses petites pantoufles de verre^ la plus jolie du monde, que le roi l'avait ramassée, et qu'il n'avait fait que la regarder tout le reste du bal, et qu'assurément il était fort amoureux de la belle personne à qui appartenait la petite pantoufle.
Elles disaient vrai ; car, peu de jours après, le fils du roi fit publier, à son de trompe, qu'il épouserait celle dont le pied serait bien juste à la pantoufle. On commença à l'essayer aux princesses , ensuite aux duchesses , et à toute la cour, mais inutilement. On la porta chez les deux sœurs , qui firent tout leur possible pour faire entrer leur pied dans la pantoufle, mais elles ne purent en venir à bout. Cendril- Ion, qui les regardait, et qui reconnut sa pantoufle, dit en riant : « Que je voie si elle ne me serait pas bonne ! t> Ses sœurs se mirent à rire et à se moquer d'elle. Le gentilhomme qui faisait l'essai de la pantoufle, ayant regardé attentivement Cendrillon, et la trouvant fort belle, dit que cela était très juste, et qu'il avait ordre de l'essayer à toutes les filles. Il fit asseoir Cendrillon , et, approchant la pantoufle de son petit pied, il vit qu'elle y entrait sans peine, et qu'elle y était juste comme de cire. L'étonnement des deux sœurs fut grand, mais plus grand encore quand Cendrillon tira de sa poche Tautre petite pantoufle qu'elle mit à son pied. Là-dessus, arriva la marraine, qui, ayant donné un coup de sa baguette sur les habits de Cendrillon , les fit devenir encore plus magnifiques que tous les autres.
Alors ses deux sœurs la reconnurent pour la belle personne qu'elles avaient vue au bal. Elles se jetèrent à ses pieds,
CEKDRILLOK. 2»
pour lui demander pardon de tous les mauvais traitements qu'elles lui avaient fait souffrir. Cendritlon les releva, et leur dit, en les embrassant, qu'elle leur pardonnait de bon cœur, et qu'elle les priait de Paimer bien toujours. On la mena chez le jeune prince , parée comme elle était. Il la trouva encore plus belle que jamais; et, peu de jours après, il t'épousa. Cendrillon , qui était aussi bonne que belle, fit loger ses deux sœurs au palais , et les maria , dès le jour même , à deux grands seigneurs de la cour.
CHARLES PERRAULT
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CHARLES PERRAULT
Il était une fois un bùcheroo et une ttùcheronae qui avaient sept enfants, tous garçons; l'alné n'avait que dix. ans, et te plus jeune n'en avait que sept. On s'étonnera que le bûcheron ait eu tant d'enfants en si peu de temps; mais c'est que sa femme allait vite en besogne, et n'en faisait pas moins de deux à la fois.
Ils étaient fort pauvres, et leurs sept enfants les incommodaient beaucoup, parce qu'aucun d'eux, ne pouvait encore gagner sa vie. Ce qui les chagrinait encore, c'est que le plus jeune était fort délicat et ne disait mot : prenant
pour bêtise ce qui était une marque de la bonté de son esprit. Il était fort petit; et, quand il vint au monde, il n'était guère plus grand que le pouce, ce qui fit qu*on l'appela le Petit-Poucet.
Ce pauvre enfant était le souffre-douleur de la maison , et on lui donnait toujours le tort. Cependant il était le plus fin et le plus avisé de tous ses frères, et, s'il parlait peu , il écoutait beaucoup.
Il vint une année très fâcheuse, et la famine fut si grande, que ces pauvres gens résolurent de se défaire de leurs enfants. Un soir que ces enfants étaient couchés, et que le bûcheron était auprès du feu avec sa femme, il lui dit, le cœur serré de douleur : a Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourrir nos enfants; je ne saurais les voir mourir de faim devant mes yeux, et je suis résolu de les mener perdre demain au bois, ce qui sera bien aisé; car tandis quUls s'amuseront à fagoter, nous n'avons qu'à nous enfujr sans qu'ils nous voient. — Ah! s'écria la bûcheronne, pourrais-tu toi-même mener perdre tes enfants? jd Son mari avait beau lui représenter leur grande pauvreté, elle ne pouvait y consentir; elle était pauvre, mais elle était leur mère.
Cependant, ayant considéré quelle douleur ce lui serait de les voir mourir de faim, elle y consentit, et alla se coucher en pleurant.
Le Petit-Poucet ouït tout ce qu'ils dirent; car, ayant entendu, dedans son lit, quMls parlaient d'affaires, il s'était levé doucement et s'était glissé sous Tescabelle de son père , pour les écouter sans être vu. Il alla se recoucher et ne dormit point du reste de là nuit, songeant à ce qu'il avait à
faire. Il se leva de bon matin, et alla au bord d'un ruisseau^ où il remplit ses poches de petits cailloux blancs, et ensuite reyint à la maison. On partit, et le Petit-Poucet ne découvrit rien de tout ce qu'il savait à ses frères.
Ils allèrent dans une forêt fort épaisse , où , à dix. pas de distance, on ne se voyait pas Tùn l'autre. Le bûcheron se mit à couper du bois, et ses enfants à ramasser des broutilles , pour faire des fagots. Le père et la mère , les voyant occupés à travailler, s'éloignèrent d'eux insensiblement, et puis s'enfuirent tout à coup par un petit sentier détourné.
Lorsque ces enfants se virent seuls, ils se mirent à crier et à pleurer de toute leur force. Le Petit-Poucet les laissait crier, sachant bien par où il reviendrait à la maison , car en marchant il avait laissé tomber, le long du chemin, les petits cailloux blancs qu'il avait dans ses poches. Il leur dit donc : ce Ne craignez point , mes frères ; mon père et ma mère nous ont laissés ici , mais je vous ramènerai bien au logis : suivez-moi seulement. »
Ils le suivirent , et il les mena jusqu'à leur maison par le même chemin qu'ils étaient venus dans la forêt. Ils n'osèrent d'abord entrer, mais ils se mirent tous contre la porte , pour écouter ce que disaient leur père et leur mère.
Dans le moment que le bûcheron et la bûcheronne arrivèrent chez eux, le seigneur du village leur envoya dix écus , qu'il leur devait il y avait longtemps, et dont ils n'espéraient plus rien. Cela leur redonna la vie, car les pauvres gens mouraient de faim. Le bûcheron envoya sur l'heure sa femme à la boucherie. Comme il y avait longtemps qu'ils n'avaient mangé, elle acheta trois fois plus de viande qu'il n'en fallait pour le souper de deux personnes. Lorsqu'ils furent ras-
sdsiéS) la bûcheronne dit : ce Hélas! où sont maintenant nos pauvres enfants? fis feraient bonne chère de ce qui nous reste là. Mais aussi , Guillaume, c'est toi qui les as voulu perdre; j'avais bien dit que nous nous en repentirions. Que font-ils maintenant dans cette forêt? Hélas! mon Dieu, les loups les ont peut-être déjà mangés! Tu es bien inhumain d'avoir perdu ainsi tes enfants! »
Le bûcheron s'impatienta à la fin; car elle redit plus de vingt fois qu'il s'en repentirait, et qu'elle Pavait bien dit. Il la menaça de la battre, si elle ne se taisait. Ce n'est pas que le bûcheron ne fût peut-être encore plus fâché que sa femme ; mais c'est qu'elle lui rompait la tête, et qu'il était de F humeur de beaucoup d'autres gens qui aiment fort les femmes qui disent bien, mais qui trouvent très importunes celles qui ont toujours bien dit.
La bûcheronne était tout en pleurs : ce Hélas! ou sont maintenant mes enfants, mes pauvres enfants! » Elle le dit une fois si haut, que les enfants, qui étaient à la porte, l'ayant entendue , se mirent à crier tous ensemble : ce Nous voilà , nous voilà! » Elle courut vite leur ouvrir la porte, et leur dit en les embrassant : « Que je suis aise de vous revoir, mes chevs enfants! Vous êtes bien las, vous avez bien faim; et toi, Pierrot, comme te voilà crotté ; viens que je te débarbouille. » Ce Pierrot était son fils aine, qu'elle aimait plus que tous les autres, parce qu'il était un peu rousseau et qu'elle était un peu rousse.
Ils se mirent à table, et mangèrent d'un appétit qui faisait plaisir au père à et la mère, à qui ils racontaient la peur qu'ils avaient eue dans la forét^ en parlant presque toujours tous ensemble. Ces bonnes gens étaient ravis -de revoir leurs
enfants avec eux, et cette joie dura tant que les dix écus durèrent. Mais lorsque Targent fut dépensé , ils retombèrent dans leur premier chagrin, et résolurent de les perdre encore, et, pour ne pas manquer le coup, de les mener plus loin que la première fois.
Ils ne purent parler de cela si secrètement qu'ils ne fussent entendus par le Petit-Poucet, qui fit son compte de sortir d^affaire comme il avait déjà fait; mais, quoiqu'il se fi\t levé de grand matin pour aller ramasser des petits cailloux, il ne put en venir à bout , car il trouva la porte de la maison fermée à double tour. II ne savait que faire, lorsque, la bûcheronne leur ayant donné à chacun un morceau de pain pour leur déjeuner, il songea qu'il pourrait se servir de son pain au lieu de cailloux, en le jetant par miettes le long des chemins où ils passeraient : il le serra donc dans sa poche.
Le père et la mère les menèrent dans l'endroit de la forêt le plus épais et le plus obscur; et, dès qu'ils y furent, ils gagnèrent un faux-fuyant, et les laissèrent là. Le Petit-Poucet ne s'en chagrina pas beaucoup, parce qu'il croyait retrouver aisément son chemin, par le moyen de son pain qu'il avait semé partout où il avait passé ; mais il fut bien surpris lorsqu'il ne put en retrouver une seule miette : les oiseaux étaient venus, qui avaient tout mangé.
Les voilà donc bien affligés; car plus ils marchaient, plus ils s'égaraient et s'enfonçaient dans la forêt. La nuit vint, et il s'éleva un grand vent qui leur faisait des peurs épouvantables. Ils croyaient n'entendre de tous côtés que les hurlements de loups qui venaient à eux pour les manger. Us n'osaient presque se parler, ni tourner la tête. Il survint une
LB MONDE BNOHAirrÉ. 3
grosse pluie qui les perça jusqu'aux 03; ils gliasaient à chaque pas, tombaient dans la boue , d'où ils se relevaient tout crottés y ne sachant que faire de leurs mains.
Le Petit-Poucet grimpa au haut d'un arbre, pour voir s'il ne découvrirait rien; ayant tourné la tète de tous côtés, il vit une petite lueur comme d'une chandelle, mais qui était bien loin, par delà la forêt. Il descendit de l'arbre, et, lorsqu'il fut à terre, il ne vit plus rien : cela le désola. Cependant, ayant marché quelque temps , avec ses frères , du côté qu'il avait vu la lumière, il la revit en sortant du bois.
Ils arrivèrent enfin à la maison où était cette chandelle , non sans bien des frayeurs : car souvent ils la perdaient de vue ; ce qui leur arrivait toutes les fois qu'ils descendaient dans quelques fonds. Ils heurtèrent à la porte, et une bonne femme vint leur ouvrir. Elle leur demanda ce qu'ils vou- . laient. Le Petit-Poucet lui dit qu'ils étaient de pauvres enfants qui s'étaient perdus dans la forêt, et qui demandaient a coucher par charité. Cette femme, les voyant tous si jolis, se mit à pleurer et leur dit : oc Hélas! mes pauvres enfants, où êtes- vous venus ! Savez-vous bien que c'est ici la maison * d'un ogre qui mange les petits enfants? — Hélas! Madame, lui répondit le Petit-Poucet, qui tremblait de toute sa force aussi bien que ses frères, que ferons-nous? Il est bien sûr que les loups de la forêt ne manqueront pas de nous manger cette nuit , si vous ne voulez pas nous retirer chez vous ; et cela étant, nous aimons mieux que ce soit monsieur qui nous mange; peut-être qu'il aura pitié de nous, si vous voulez bien l'en prier. »
La femme de l'Ogre, qui crut qu'elle pourrait les cacher à son mari jusqu'au lendemain matin, les laissa entrer.
et les mena se chauffer auprès d'un bon feu , car il y avait un mouton tout entier à la broche pour le souper de l'Ogre.
Gomme ils commençaient à se réchauffer , ils entendirent .heurter trois ou quatre grands coups à la porté : c'était TOgre qui revenait. Aussitôt sa femme les fit cacher sous le lit y et alla ouvrir la porte. L'Ogre demanda d'abord si le souper était prêt et si on avait tiré du vin, et aussitôt il se mit à table. Le mouton était encore tout sanglant , mais il ne lui en sembla que meilleur. Il flairait à droite et à gauche, disant qu'il sentait la chair fraîche, oc II faut, lui dit sa femme, que ce soit ce veau, que je viens d'habiller (1), que vous sentiez. — Je sens la chair fraîche , te dis-je encore une fois , reprit l'Ogre en regardant sa femme de travers ; et il y a ici quelque chose que je n'entends pas. y> En disant ces mots, il se leva de table, et alla droit au lit.
« Ah ! dit-il, voilà donc comme tu veux me tromper, maudite femme ! Je ne sais à quoi il tient que je ne te mange aussi : bien t'en prend d'être une vieille bête. Voilà du gibier qui me vient à propos, pour traiter trois ogres de mes amis qui doivent me venir voir ces jours-ci. »
Il les tira de dessous le lit l'un après l'autre. Ces pauvres enfants se mirent à genoux, en lui demandant pardon; mais ils avaient affaire au plus cruel de tous les ogres, qui, bien loin d'avoir de la pitié, les dévorait déjà des yeux, et disait à sa femme que ce seraient là de friands morceaux, lorsqu'elle leur aurait fait une bonne sauce.
Il alla prendre un grand couteau; et, en approchant de
(i) Terme de cuisine, qui signifie préparer les viandes pour les accommoder en ragoût. Ce terme est employé ici pour préparer au jeu de mots cju'on verra plus tard.
ces pauvres enfants, il Taiguisait sur une longue pierre , qu'il tenait à sa main gauche. lien avait déjà empoigné un, lorsque sa femme lui dit : « Que voulez-vous faire à Theure qu'il est? N'aurez-vous pas assez de temps demain? — Taistoi, reprit FOgre, ils en seront plus mortifiés. — Mais vous avez encore tant de viande, reprit sa femme :. voilà un veau, deux moutons et la moitié d'un cochon. — Tu as raison , dit rOgre; donne-leur bien à souper, afin qu'ils ne maigrissent pas, et va les mener coucher. i>
La bonne femme fut ravie de joie, et leur porta bien à souper ; mais ils ne purent manger , tant ils étaient saisis de peur. Pour l'Ogre, il se remit à boire, ravi d'avoir de quoi si bien régaler ses amis. Il but une douzaine de coups de plus qu'à l'ordinaire; ce qui lui donna un peu dans la tête, et l'obligea de s'aller coucher.
L'Ogre avait sept filles, qui n'étaient encore que des enfants. Ces petites ogresses avaient toutes le teint fort beau , parce qu'elles mangeaient de la chair fraîche, comme leur père; mais elles avaient de petits yeux gris et tout ronds, le nez crochu, et une fort grande bouche, avec de longues dents fort aiguës et fort éloignées Tune de l'autre. Elles n'étaient pas encore fort méchantes; mais elles promettaient beaucoup, car elles mordaient déjà les petits enfants pour en sucer le sang.
On les avait fait coucher de bonne heure, et elles étaient toutes sept dans un grand lit, ayant chacune une couronne d'or sur la tète. Il y avait dans la même chambre un autre lit de la même grandeur : ce fut dans ce lit que la femme de rOgre mit coucher les sept petits garçons; après quoi, elle s'alla coucher auprès de son mari.
Le Petit-Poucet, qui avait remarqué que les filles de l'ogre avaient des couronnes d'or sur la tête, et qui craignait qu'il ne prit à TOgre quelque remords de ne les avoir pas égorgés dès le soir même, se leva vers le milieu de la nuit; et» prenant les bonnets de ses frères et le sien , il alla tout doucement les mettre sur la tète des sept filles de l'Ogre, après leur avoir ôté leurs couronnes d'or, qu'il mit sur la tête de ses frères et sur la sienne, afin que l'Ogre les prit pour ses filles, et ses filles pour les garçons qu'il voulait égorger. La chose réussit comme il Pavait pensé; car TOgre, s'étant éveillé sur le minuit, eut regret d'avoir différé au lendemain ce qu'il pouvait exécuter la veille. Il se jeta donc brusquement hors du lit, et prenant son grand couteau : « Allons voir, dit-il, comment se portent nos petits drôles; n'en faisons pas à deux fois. y>
Il monta donc à tâtons à la chambre de ces filles, et s'approcha du lit où étaient les petits garçons, qui dormaient tous, excepté le Petit-Poucet, qui eut bien peur lorsqu'il sentit la main de l'Ogre qui lui tàtait la tête^ comme il avait talé celle de tous ses frères. L'Ogre, qui sentit les couronnes d'or : a Vraiment, dit-il, j'allais faire là un bel ouvrage; je vois bien que je bus trop hier au soir. y> Il alla ensuite au lit de ses filles, où ayant senti les petits bonnets des garçons : a Ah! les voilà, dit- il, nos gaillards; travaillons hardiment. y> En disant ces mots il coupa , sans balancer , la gorge à ses sept filles. Fort content de cette expédition, il alla se recoucher auprès de sa femme.
Aussitôt que le Petit-Poucet entendit ronfler l'Ogre , il réveilla ses frères, et leur dit de s'habiller promptement et de le suivre. Ils descendirent doucement dans le jardin, et
sautèrent par-dessus les murailles. Ils coururent presque toute la nuit, toujours en tremblant, et sans savoir où ils allaient.
L'Ogre, s'étant éveillé, dit à sa femme : « Va-t'en là-hau t habiller ces petits drôles d'hier soir. y> L'Ogresse fut fort étonnée de la bonté de son mari, ne se doutant point de la manière qu'il entendait qu'elle les habillât, et croyant qu'il lui ordonnait de les aller vêtir. Elle monta en haut, où elle fut bien épouvantée , lorsqu'elle aperçut ses sept filles égorgées et nageant dans leur sang. ..
Elle commença par s'évanouir, car c'est le premier expédient que trouvent presque toutes les femmes en pareilles rencontres. L'Ogre, craignant que sa femme ne fût trop longtemps à faire la besogne dont il l'avait chargée , monta en haut pour lui aider. H ne fut pas moins étonné que sa femme lorsqu'il vit cet aflfreux spectacle, ce Ah ! qu'ai-je fait là ! s'écria-t-il. Ils me le payeront, les malheureux , et tout à l'heure! »
Il jeta aussitôt une potée d'eau dans le nez de sa femme ; et l'ayant fait revenir : a Donne-moi vite mes bottes de sept lieues, lui dit-il , afin que j'aille les attraper. » Il se mit en campagne; et, après avoir couru de tous les côtés, enfin il entra dans le chemin où marchaient les pauvres enfants, qui n'étaient plus qu'à cent pas du logis de leur père. Ils virent l'Ogre qui allait de montagne en montagne, et qui traversait des rivières aussi aisément qu'il aurait fait le moindre ruisseau. Le Petit-Poucet, qui vit un rocher creux proche le lieu où ils étaient, y fit cacher ses frères, et s'y fourra aussi, regardant toujours ce que l'Ogre deviendrait. L'Ogre, qui se trouvait fort las du long chemin qu'il avait fait inutilement
(car les bottes de sept lieues fatiguent fort leur hoinine)^ voulut se reposer; et^ par hasard, il alla s'asseoir sur la roche où les petits garçons s'étaient cachés.
Comme il n'en pouvait plus de fatigue , il s'endormit, après s'être reposé quelque temps , et vint à ronfler si effroyablement, que les pauvres enfants n'eurent pas moins de peur que quand il tenait son grand couteau pour leur couper la gorge. Le Petit-Poucet en eut moins de peur, et dit à ses frères de s'enfuir promptement à la maison pendant que rOgre dormait bien fort, et qu'ils ne se missent point en peine de lui. Us crurent son conseil^ et gagnèrent vite la maison.
Le Petit-Poucet, s'étant approché de TOgre, lui tira doucement ses bottes, et les mit aussitôt. Les bottes étaient fort grandes et fort larges; mais, comme elles étaient fées (1), elles avaient le don de s'agrandir et de s'apetisser selon la jambe de celui qui les chaussait; de sorte qu'elles se trouvèrent aussi justes à ses pieds et à ses jambes que si elles eussent été faites pour lui.
Il alla droit à la maison de TOgre , où il trouva sa femme qui pleurait auprès de ses filles égorgées, a Votre mari, lui dit le Petit-Poucet, est en grand danger, car il a été pris par une troupe de voleurs, qui ont juré de le tuer, s'il ne leur donne tout son or et tout son argent. Dans le moment qu'ils lui tenaient le poignard sur la gorge, il m'a aperçu, et m'a prié de vous venir avertir de Tétat où il est , et de vous dire de me donner tout ce qu'il a vaillant, sans en rien retenir,, parce qu'autrement ils le tueront sans miséricorde. Comme
(1) C'est-à-dire enchantées.
la chose presse beaucoup , il a voulu que je prisse ses bottes de sept lîeues que voilà, pour faire diligence , et aussi afiu que vous ne croyiez pas que je sois uq affironteur. »
La bonne femme, fort effrayée, lui donna aussitôt tout ce qu'elle avait ; car cet Ogre ne laissait pas d'âtre fort bon mari, quoiqu'il mangeât les petits enfants. Le Petit- Poucet, étant chargé de toutes les richesses de l'Ogre , s'en revint au logis de son père, où il fut reçu avec bien de la joie.
Il y a bien des gens qui ne demeurent pas d'accord sur cette dernière circonstance, et qui prétendent que le Petit- Poucet n'a jamais fait ce vol à l'Ogre ; qu'à la vérité il n'avait pas fait conscience de lui prendre ses bottes de sept lieues, parce qu'il ne s'en servait que pour courir après les petits enfants. Ces gens > là assurent le savoir de bonne part, et même pour avoir bu et mangé dans la maison du bûcheron. Ils assurent que, lorsque le Petit-Poucet eut chaussé les bottes de rOgre, il s'en alla à la cour, où il savait qu'on était fort en peine d'une armée qui était à deux cents lieues de là, et du succès d'une bataille qu'on avait donnée. Il alla, disent-ils, trouver le roi, et lui dit que, s'il le souhaitait, il lui rapporterait des nouvelles de l'armée avant la fin du jour. Le roi lui promit une grosse somme d'argent s'il en venait à bout. Le Petit-Poucet rapporta des nouvelles dès le soir même; et cette première course l'ayant fait connaître, il gagnait tout ce qu'il voulait : car le roi le payait parfaitement pour porter ses ordres à l'armée, et une infinité de dames lui donnaient tout ce qu'il voulait, pour avoir des novelles de leurs amants, et ce fut là son plus grand gain.
11 se trouvait quelques femmes qui le chargeaient de lettres pour leurs maris ; mais elles le payaient si mal, et cela
allait à si peu de choses, qu'il ne daiguait pas mettre en ligne de compte ce qu'il gagnait de ce côté-là.
Après avoir fait pendant quelque temps le métier de courrier, et y avoir amassé beaucoup de bien , il revint chez son père , où il n'est pas possible d'imaginer la joie qu'on eut de le revoir. Il mit toute sa famille à l'aise. Il acheta des onices de nouvelle création, pour son père et pour ses frères ; et par là il les établit tous, et fit parfaitement bien sa cour en même temps.