‹ Le monde enchanté; choix de douze contes de féesChapitre 5 sur 14 · LES AVENTURES DE FINETTE · texte numérisé non relu

LES AVENTURES DE FINETTE

Du temps des premières croisades, uo roi de je ne sais quel royaume de l'Europe se résolut d'aller faire la guerre aux. iniidèles dans la Palestine. Avant que d'entreprendre un si long voyage, il mit un si bon ordre aux affaires de son royaume, et il en confia la régence à un ministre si habile, qu'il fut en repos de ce côté-là. Ce qui inquiétait le plus ce prince, c'était le soin de sa famille. Il avait perdu la reine

son épouse depuis assez peu de temps : elle ne lui avait point laissé de fils ; mais il se voyait père de trois jeunes princesses à marier. Ma chronique ne m'a point appris leur véritable nom ; je sais seulement que, comme en ces temps heureux la simplicité des peuples donnait sans façon des surnoms aux personnes éminentes, suivant leurs bonnes qualités ou leurs défauts , on avait surnommé Tainée de ces princesses Nonchalante , ce qui signifie indolente en style moderne; la seconde , Babillarde; et la troisième Finette , noms qui avaient tous un juste rapport aux caractères de ces trois sœurs.

Jamais on n'a rien vu de si indolent qu'était Nonchalante. Tous les jours elle n'était pas éveillée à une heure après midi : on la traînait à l'église telle qu'elle sortait de son lit, sa coiffure en désordre, sa robe détachée, point de ceinture^ et souvent une mule d'une façon et une de l'autre. On corrigeait cette différence durant la journée ; mais on ne pouvait résoudre cette princesse à être jamais autrement qu'en mules : elle trouvait une fatigue insupportable à mettre des souliers. Quand Nonchalante avait diné, elle se mettait à sa toilette, où elle était jusqu'au soir; elle employait le reste de son temps, jusqu'à minuit, à jouer et à souper; ensuite on était presque aussi longtemps à la déshabiller qu'on avait été à l'habiller : elle ne pouvait jamais parvenir à aller se coucher qu'au grand jour.

Babillarde menait une autre sorte de vie. Cette princesse était fort vive, et n'employait que peu de temps pour sa personne; mais elle avait une envie de parler si étrange, que, depuis qu'elle était éveillée jusqu'à ce qu'elle fût endormie, la bouche ne lui fermait pas. Elle savait l'histoire des mau-

vais ménages, des liaisons tendres, des galanteries, non seulement de toute la cour, mais des plus petits boui^eois. Elle tenait r^istre de toutes les femmes qui exerçaient certaines rapines dans leur domestique, pour se donner une parure plus éclatante , et était informée précisément de ce que gagnait la suivante de la comtesse une telle, et le maître d'bètel du marquis un tel. Pour être instruite de toutes ces petites choses, elle écoutait sa nourrice et sa couturière, avec plus de plaisir qu'elle n'aurait écouté un ambassadeur; et ensuite elle étourdissait de ces belles histoires depuis le roi son père jusqu'à ses valets de pied; car, pourvu qu'elle parlât, elle ne se souciait pas à qui.

La démangeaison de parler produisit encore un autre mauvais effet chez cette princesse. Malgré son grand rang, ses airs trop familiers donnèrent la hardiesse aux blondins de la cour de lui débiter des douceurs. Elle écouta leurs fleurettes sans façon, pour avoir le plaisir de leur répondre; car, à quelque prix que ce fût, il fallait que, du matin au soir, elle écoutât ou caquetât. Babillarde, non plus que Nonchalante, ne s'occupait jamais ni à penser, ni à faire aucune réflexion, ni à lire; elle s'embarrassait aussi peu d'aucun soin domestique, ni des amusements que produisent l'aiguille et le fuseau. Enfin ces deux sœurs, dans une éternelle oisiveté, ne faisaient jamais agir ni leur esprit ni leurs mains.

La sœur cadette de ces deux princesses était d'un caractère bien différent. Elle agissait incessamment de Tesprit et de sa personne; elle avait une vivacité surprenante, et elle s'appliquait à en faire un bon usage. Elle savait parfaitement bien danser, chanter, jouer des instruments; réussissait avec une adresse admirable à tous les petits travaux de la main

qui amusent d'ordinaire les personnes de son sexe ; mettait Tordre et la règle dans la maison du roi, et empêchait, par ses soins, les pilleriesdes petits officiers ; car, dès ce temps-là, ils se mêlaient de voler les princes.

Ses talents ne se bornaient pas là; elle avait beaucoup de jugement, et une présence d'esprit si merveilleuse, qu'elle trouvait sur-le-champ des moyens pour sortir de toutes sortes d'affaires. Cette jeune princesse avait découvert, par sa pénétration, un piège dangereux qu'un ambassadeur de mauvaise foi avait tendu au roi son père, dans un traité que ce prince était tout prêt à signer. Pour punir la perfidie de cet ambassadeur et de son maître, le roi changea l'article du traité; et^ en le mettant dans les termes que lui avait inspirés sa fille, il trompa à son tour le trompeur même. La jeune princesse découvrit encore un tour de fourberie qu'un ministre voulait jouer au roi; et, par le conseil qu'elle donna à son père, il fit retomber l'infidélité de cet homme-là sur lui-même . La princesse donna, dans plusieurs autres occasions, des marques de sa pénétration et de sa finesse d'esprit ; elle en donna tant, que le peuple lui donna le nom de Finette. Le roi l'aimait beaucoup plus que ses autres filles, et il faisait un si grand fond sur son bon sens, que, s'il n'avait point eu d'autre enfant qu'elle, il serait parti sans inquiétude ; mais il se défiait autant de la conduite de ses autres filles, qu'il se reposait sur celle de Finette. Ainsi, pour être sûr des démarches de sa famille , comme il se croyait sûr de celles de ses sujets, il prit les mesures que je vais dire.

Vous qui êtes si savante dans toutes sortes d'antiquités, je ne doute pas, comtesse charmante, que vous n'ayez cent fois entendu parler du merveilleux pouvoir des fées. Le roi

KADROITE PRINCESSE. 49

dont je vous parle , étant ami intime d'une de ces habiles femmes, alla troiiver cette amie; il lui représenta l'inquiétude où il était touchant ses filles. <c Ce n'est pas, lui dit ce prince, que les deux atnées, dont je m'inquiète, aient jamais fait la moindre chose contre leur devoir ; mais elles ont si peu d'esprit , elles sont si imprudentes, et vivent dans une si grande désoccupation, que je crains que, pendant mon absence, elles n'aillent s'embarquer dans quelque folle intrigue pour trouver de quoi s'amuser. Pour Finette, je suis sûr de sa vertu; cependant je la traiterai comme les autres, pour faire tout égal; c'est pourquoi, sage fée, je vous prie de me faire trois quenouilles de verre pour mes filles, qui soient faites avec un tel art, que chaque quenouille ne manque point de se casser sitôt que celle à qui elle appartiendra fera quelque chose contre sa gloire. »

Gomme cette fée était des plus habiles, elle donna à ce prince trois quenouilles enchantées, et travaillées avec tous les soins nécessaires pour le dessein qu'il avait. Mais il ne fut pas content de cette précaution ; il mena les princesses dans une tour fort haute, qui était bâtie dans un lieu bien désert. Le roi dit à ses filles qu'il leur ordonnait de faire leur demeure dans cette tour pendant tout le temps de son absence, et qu'il leur défendait d'y recevoir aucune personne que ce fût. 11 leur ôta tous leurs officiers de l'un ou de l'autre sexe; et, après leur avoir fait présent des quenouilles enchantées, dont il leur expliqua les qualités, il embrassa les princesses et ferma les portes de la tour, dont il prit luimême les clefs; puis il partit.

Vous allez peut-être croire. Madame, que ces princesses étaient là en danger de mourir de faim. Point du tout : on

LS MONDE KNOHAKTÉ. 4

aO LE MONDE ENCHANTÉ.

avait eu soin d'attacher une poulie à une des fenêtres de la tour 9 et on y avait mis une corde à laquelle les princesses attachaient un corbillon qu'elles descendaient chaque jour. Dans ce corbillon on mettait leurs provisions pour la journée , et, quand elles Pavaient remonté , elles retiraient avec soin la corde dans la chambre.

Nonchalante et Babillarde menaient dans cette solitude une vie qui les désespérait : elles s^ ennuyaient à un point qu'on ne saurait exprimer ; mais il fallait prendre patience ; car on leur avait fait la quenouille si terrible , qu'elles cx^lîgnaient que la moindre démarche un peu équivoque ne la fit casser.

Pour Finette, elle ne s'ennuyait point du tout; sonfnseau, son aiguille et ses instruments de musique lui fournissaient des amusements; et, outre cela, par l'ordre du ministre qui gouvernait l'État, on mettait dans le corbillon des princesses des lettres qui les informaient de tout ce qui se passait au dedans et au dehors du royaume. Le roi l'avait permis ainsi ; et le ministre, pour faire sa cour aux princesses, ne manquait pas d'être exact sur cet article. Finette lisait toutes ces nouvelles avec empressement, et s'en divertissait. Pour ses deux sœurs, elles ne daignaient pas y prendre la moindre part; elles disaient qu'elles étaient trop chagrines pour avoir la force de s'amuser de si peu de chose ; il leur fallait an moins des cartes pour se désennuyer pendant Tabsence de leur père.

Elles passaient donc ainsi tristement leur vie, en murmurant contre leur destin ; et je crois qu'elles ne manquèrent pas de dire qu'tV vaut mieux être né heureux que (Tétre né fils de roi. Elles étaient souvent aux fenêtres de leur tour, pour voir du moins ce qui se passait dans la campagne. Un jour,

comme Finelte était occupée, dans sa chambre^ à quelque joli ouvrage, ses sœurs, qui étaient à la fenêtre, virent au pied de leur tour une pauvre femme vêtue de haillons déchirés, qui leur criait sa misère fort pathétiquement; elle les priait, à mains jointes , de la laisser entrer dans leur château, leur représentant qu^elle était une malheureuse étrangère qui savait mille sortes de choses, et qu'elle leur rendrait service avec la plus exacte fidélité. D'abord les princesses se souvinrent de Tordre qu'avait donné le roi leur père, de ne laisser entrer personne dans la tour; mais Nonchalante était si lasse de se servir elle-même, et Babillarde si ennuyée de n'avoir que ses sœurs à qui parler, que Venvie qu'eut Tune d'être coiffée en détail, et l'empressement qu'eut l'autre d'avoir une personne de plus pour jaser, les engagèrent à se résoudre de laisser entrer la pauvre étrangère.

<c Pensez- vous, dit Babillarde à sa sœur, que la défense du roi s'étende sur des gens comme cette malheureuse? Je crois que nous la pouvons recevoir sans conséquence. — Vous ferez ce qu'il vous plaira, ma sœur, » répondit Nonchalante. Babillarde, qui n'attendait que ce consentement, descendit aussitôt le corbillon : la pauvre femme se mit dedans, et les princesses la montèrent avec le secours de la poulie.

Quand cette femme fut devant leurs yeux, l'horrible malpropreté de ses habits les dégoûta ; elles voulurent lui en donner d'autres, mais elle leur dit qu'elle en changerait le lendemain, et que pour l'heure qu'il était elle allait songer à les servir. Comme elle achevait de parler. Finette revint de sa chambre. Cette princesse fut étrangement surprise de voir cette inconnue avec ses sœurs ; elles lui dirent pour quelles raisons elles l'avaient fait monter; et Finette,

qui vit que c'était une chose faite, dissimula le chagrin qu'elle eut de cette imprudence.

Cependant la nouvelle ofRcière des princesses fit cent tours dans le château , sous prétexte de leur service , mais en effet pour observer la disposition du dedans; car, Madame, je ne sais si vous ne vous en doutez point déjà, mais cette gueuse prétendue était aussi dangereuse dans le château que le fut le comte Ory, dans le couvent où il entra , déguisé en abbesse fugitive.

Pour ne pas vous tenir davantage en suspens, je vous dirai que cette créature couverte de haillons était le fils aine d'un roi puissant, voisin du père des princesses. Ce jeune prince, qui était' un des plus artificieux esprits de son temps, gouvernait entièrement le roi son père, et il n'avait pas besoin de beaucoup de finesse pour cela ; car ce roi était d'un caractère si doux et si facile, qu'on lui avait donné le surnom de Moult-Bénin (1). Pour le jeune prince, comme il n'agissait que par artifice et par détours, les peuples Pavaient surnommé Riche-en-Cautèlc (2), et, pour abréger, on disait Riche-Cauièle.

Il avait un frère cadet, qui était aussi rempli de belles qualités que son aine l'était de défauts ; cependant, malgré la différence d'humeur, on voyait entre ces deux frères une union si parfaite, que tout le monde en était surpris. Outre les bonnes qualités de Tâme qu'avait le prince cadet, la beauté de son visage et la grâce de sa personne étaient si remarquables, qu'elles l'avaient fait nommer Bel-à-Voir. C'était le prince Riche-Cautèle qui avait inspiré à l'ambassadeur

(i) Beaucoup bénin, débonnaire.

(2) Riche en fourberie.

du roi son père ce trait de mauvaise foi que l'adresse de Finette avait fait retomber sur eux. Riche-Cautèle, qui n'aimait déjà guère le roi, père des princesses, avait achevé par là de le prendre en aversion ; ainsi » quand il sut les précautions que ce prince avait prises à Tégard de ses filles, il se fit un pernicieux plaisir de tromper la prudence d'un père si soupçonneux. Riche-Gautèle obtint la permission du roi son père d'aller faire un voyage, sous des prétextes qu'il inventa, et il prit des mesures qui le firent parvenir à entrer dans la tour des princesses, comme vous avez vu.

En examinant le château , ce prince remarqua qu'il était facile aux princesses de se faire entendre des passants, et il en conclut qu'il devait rester dans son déguisement pendant tout le jour, parce qu'elles pourraient bien, si elles s'en avisaient, appeler du monde et le faire punir de son entreprise téméraire. Il conserva donc toute la journée les habits et le personnage d'une gueuse de profession ; et le soir, lorsque les trois sœurs eurent soupe, Riche-Gautèle jeta les haillons qui le couvraient, et laissa voir des habits de cavalier, tout couverts d'or et de pierreries. Les pauvres princesses furent si épouvantées de cette vue, que toutes se mirent à fuir avec précipitation. Finette et Babillarde, qui étaient agiles, eurent bientôt gagné leur chambre; mais Nonchalante, qui avait à peine l'usage de marcher, fut en un instant atteinte par le prince.

Aussitôt il se jeta à ses pieds, lui déclara qui il était, et lui dit que la réputation de sa beauté et ses portraits l'avaient engagé à quitter une cour délicieuse pour lui venir offrir ses vœux et sa foi. Nonchalante fut d'abord si éperdue, qu'elle ne pouvait répondre au prince^ qui était toujours à genoux;

mais comme, en lui disant mille douceurs et lui faisant mille protestations, il la conjurait avec ardeur de le recevoir pour époux dès ce moment-là même, sa mollesse naturelle ne lui laissant pas la force de disputer, elle dit nonchalamment à Riche-Cautèle qu'elle le croyait sincère, et qu'elle acceptait sa foi. Elle n'observa pas de plus grandes formalités que celles-là dans la conclusion de ce mariage; mais aussi elle en perdit sa quenouille : elle se brisa en mille morceaux.

Cependant Babillarde et Finette étaient dans des inquiétudes étranges : elles avaient gagné séparément leur chambre, et elles s'y étaient renfermées. Ces chambres étaient assez éloignées Tune de l'autre; et,, comme chacune de ces princesses ignorait entièrement le destin de ses sœurs, elles passèrent la nuit sans fermer l'œil. Le lendemain, le pernicieux prince mena Nonchalante dans un appartement bas, qui était au bout du jardin ; et là cette princesse témoigna à Riche-Cautèle l'inquiétude où elle était de ses sœurs, quoiqu'elle n'osât se présenter devant elles, dans la crainte qu'elles ne blâmassent fort son mariage. Le prince lui dit qu'il se chargeait de le leur faire approuver; et, après quelques discours, il sortit, et enferma Nonchalante sans qu'elle s'en aperçût; ensuite il se mit à chercher les princesses avec soin.

Il fut quelque temps sans pouvoir découvrir dans quelles chambres elles étaient enfermées. Enfin ^ l'envie qu'avait Babillarde de toujours parler étant cause que cette princesse parlait toute seule en se plaignant, le prince s'approcha de la porte de sa chambre, et la vit par le trou de la serrure. Riche-Cautèle lui parla au travers de la porte, et lui dît, comme il avait dit à sa sœur, que c'était pour lui offrir son

cœur et sa foi qu'il avait fait l'entreprise d'entrer dans la tour. Il louait avec exagération sa beauté et son esprit; et Babillarde^ qui était très persuadée qu'elle possédait un mérite extrême j fut assez folle pour croire ce que le prince lui disait : elle lui répondit un flux de paroles» qui n'étaient pas trop désobligeantes*

Il fallait que cette princesse eût une étrange fureur de parler y pour s'en acquitter comme elle faisait dans ce moment; car elle était dans un abattement terrible ^ outre qu'elle n'avait rien mangé de la journée, par la raison qu'il n'y avait rien dans sa chambre propre à manger.

Gomme elle était d'une paresse extrême, et qu'elle ne songeait jamais à rien qu'à toujours parler, elle n'avait pas la moindre prévoyance ; quand elle avait besoin de quelque chose, elle avait recours à Finette ; et cette aimable princesse, qui était aussi laborieuse et prévoyante que ses sœurs Tétaient peu , avait toujours dans sa chambre une infinité de massepains, de pâtes et de confitures sèches et liquides qu'elle avait faites elle-même. Babillarde donc, qui n'avait pas un pareil avantage, se sentant pressée par la faim et par les tendres protestations que lui faisait le prince au travers de la porte, l'ouvrit enfin à ce séducteur; et, quand elle eut ouvert, il fit encore parfaitement le comédien auprès d'elle : il avait bien étudié son rôle.

Ensuite ils sortirent tous deux de cette chambre , et s'en allèrent à l'office du château, où ils trouvèrent toutes sortes de rafraîchissements ; car le corbillon en fournissait toujours les princesses d'avance. Babillarde continuait d'abord à être en peine de ce qu'étaient devenues ses sœurs ; mais elle s'alla mettre dans l'esprit, sur je ne sais quel fondement.

qu^elles étaient sans doute toutes deux enfermées dans la chambre de Finette, où elles ne manquaient de rien. Riclie- Cautèle fit tous ses efforts pour la confirmer dans cette pen* sée, et lui dit qu'ils iraient trouver ces princesses vers le soir. Elle ne fut pas de cet avis; elle répondit qu'il fallait les aller chercher quand ils auraient mangé.

Enfin le prince et la princesse mangèrent ensemble de fort bon accord; et, après qu'ils eurent achevé, Riche-Caulèle demanda à aller voir le bel appartement du château : il donna la main à la princesse, quf le mena dans ce lieu ; et, quand il y fut, jl recommença à exagérer la tendresse qu'il avait pour elle, et les avantages qu'elle trouverait en l'épousant. Il lui dit, comme il avait dit à Nonchalante, qu'elle devait accepter sa foi au moment môme, parce que, si elle allait trouver ses sœurs avant que de l'avoir reçu pour époux, elles ne manqueraient pas de s'y opposer, puisque, étant sans contredit le plus puissant prince voisin, il paraissait plus vraisemblablement un parti pour l'atnée que pour elle; qu'ainsi cette princesse ne consentirait jamais à une union qu'il souhaitait avec toute l'ardeur imaginable. Babillarde, après bien des discours qui ne signifiaient rien , fut aussi extravagante que l'avait été sa sœur; elle accepta le prince pour époux, et ne se souvint des effets de sa quenouille de verre qu'après que cette quenouille se fut cassée en cent pièces.

Vers le soir , Babillarde retourna dans sa chambre avec le prince; et la première chose que vit cette princesse, ce fut sa quenouille de verre en morceaux. Elle se troubla à ce spectacle : le prince lui demanda le sujet de son trouble. Comme la rage de parler la rendait incapable de rien taire , elle dit sottement à Riche-Cautèle le mystère des quenouilles; et ce

prince eut une joie de scélérat de ce que le père des princesses serait par là entièrement convaincu de la mauvaise conduite de ses filles.

Cependant Babillarde n'était plus en humeur d^aller chercher ses sœurs : elle craignait, avec raison, qu'elles ne pussent approuver sa conduite; mais le prince s'offrit de les aller trouver, et dit qu'il ne manquerait pas de moyens pour les persuader de l'approuver. Après cette assurance, la princesse,

qui n'avait point dormi de la nuit, s'assoupit, et, pendant qu'elle dormait, Biche-Gautèle l'enferma à la clef, comme il avait fait Nonchalante,

N'est-il pas vrai, belle comtesse, que ce Riche-Cautèle était un grand scélérat, et ces deux princesses de lâches et imprudentes personnes? Je suis fort en colère contre tous ces gens-là, et je ne doute pas que vous n'y soyez beaucoup aussi; mais ne vous inquiétez point, ils seront tous traités comme ils le méritent. Il n'y aura que la sage et courageuse Finette qui triomphera.

Quand ce prince perfide eut enfermé Babillarde, il alla dans toutes les chambres du château , les unes après les autres; et comme il les trouva toutes ouvertes, il conclut qu'une seule, qu'il voyait fermée par dedans, était assurément celle où s'était retirée Finette. Comme il avait composé une harangue circulaire, il s'en alla débiter à la porte de Finette les mêmes choses qu'il avait dites à ses sœurs. Mais cette princesse, qui n'était pas une dupe comme ses aînées, l'écouta assez longtemps sans lui répondre. Enfin, voyant qu'il était éclairci qu'elle était dans cette chambre, elle lui dit que, s'il était vrai qu'il eût une tendresse aussi forte et aussi sincère pour elle qu'il voulait le lui persuader, elle le priait de des-

cendre dans le jardin et d'en fermer la porte sur lui; et qu'après elle lui parlerait, tant qu'il voudrait, par la fenêtre de sa chambre, qui donnait sur ce jardin.

Riche -Cautèle ne voulut point accepter ce parti; et, comme la princesse s'opiniâtrait toujours à ne point vouloir ouvrir, ce méchant prince, outré d'impatience, alla quérir une bûche et enfonça la porte. Il trouva Finette armée d'un gros marteau, qu'on avait laissé, par hasard, dans une garde-robe qui était proche de sa chambre. L'émotion animait le teint de cette princesse, et, quoique ses yeux fussent pleins de colère, elle parut à Riche-Cautèle d'une beauté à enchanter. Il voulut se jeter à ses pieds; mais elle lui dit fièrement, en se reculant : « Prince, si vous approchez de moi, je vous fendrai la tête avec ce marteau. — Quoi! belle princesse, s'écria Riche-Cautèle de son ton hypocrite, l'amour qu'on a pour vous s'attire une si cruelle haine? y> Il se mit à lui prôner de nouveau, mais d'un bout de la chambre à l'autre, l'ardeur violente que lui avait inspirée la réputation de sa beauté et de son esprit merveilleux. Il ajouta qu'il ne s'était déguisé que pour venir lui offrir avec respect son cœur et sa main , et lui dit qu'elle devait pardonner à la violence de sa passion la hardiesse qu'il avait eue d'enfoncer sa porte. Il finit en lui voulant persuader, comme il l'avait fait à ses sœurs, qu'il était de son intérêt de le recevoir pour époux au plus vite. Il dit encore à Finette qu'il ne savait pas où s'étaient retirées les princesses ses sœurs, parce qu'il ne s'était pas mis en peine de le» chercher, n'ayant songé qu'à elle. L'adroite princesse, feignant de se radoucir, lui dit qu'il fallait chercher ses sœurs, et qu'après on prendrait des mesures tous ensemble ; mais Riche-Cautèle

L'ADROITE PRINUEBSK. 59

lui répondit qu'il ne pouvait se résoudre à aller trouver les princesses^ qu'elle n'eût consenti à Tépouser, parce que ses sœurs ne manqueraient pas de s'y opposer, à cause de leur droit d'aînesse.

Finette , qui se défiait avec raison de ce prince perfide , sentit redoubler ses soupçons par cette réponse : elle trembla de ce qui pouvait être arrivé à ses sœurs, et se résolut de les venger du même coup qui lui ferait éviter un malheur pareil à celui qu'elle jugeait qu'elles avaient eu. Cette jeune princesse dit donc à Riche-Gautèle qu'elle consentait sans peine à l'épouser , mais qu'elle était persuadée que les mariages qui se fai^ient le soir étaient toujours malheureux ; qu'ainsi elle le priait de remettre la cérémonie de se donner une foi réciproque au lendemain matin : elle ajouta qu'elle l'assurait de n'avertir les princesses de rien, et lui dit qu'elle le priait de la laisser un peu de temps seule, pour penser au ciel; qu'ensuite elle le mènerait dans une chambre où il trouverait un fort bon lit, et qu'après elle reviendrait s'enfermer chez elle jusqu'au lendemain.

Riche-Cautèle, qui n'était pas un fort courageux personnage, et qui voyait toujours Finette armée du gros marteau, dont elle badinait comme on fait d'un éventail; Riche-Cautèle^ dis-je, consentit à ce que souhaitait la princesse,' et se retira pour la laisser quelque temps méditer. Il ne fut pas plus tôt éloigné, que Finette courut faire un lit sur le trou d'un égout qui était dans une chambre du château. Cette chambre était aussi propre qu'une autre ; mais on jetait dans le trou de cet égout, qui était fort spacieux, toutes les ordures du château. Finette mit sur ce trou deux bâtons croisés très faibles; puis elle fit bien proprement un lit par-dessus,

et s^en retourna aussitôt dans sa chambre. Un moment après^ Aiche-Gautèle y revint, et la princesse le conduisit où elle venait de faire le lit, et se retira.

Le prince, sans se déshabiller, se jeta sur le lit avec précipitation, et, sa pesanteur ayant fait tout d'un coup rompre les petits bâtons, il tomba au fond de Tégout, sans pouvoir se retenir, en se faisant vingt bosses à la tête, et en se fracassant de tous côtés. La chute du prince fit un grand bruit dans le tuyau : d'ailleurs, il n'était pas éloigné de la chambre de Finette; elle sut aussitôt que son artifice avait eu tout le succès qu'elle s'était promis, et elle en ressentit une joie secrète qui lui fut extrêmement agréable. On ne peut pas décrire le plaisir qu'elle eut de Tentendre barboter dans l'égout. Il méritait bien cette punition, et la princesse avait raison d'en être satisfaite.

Mais sa joie ne l'occupait pas si fort qu'elle ne pensât plus à ses sœurs. Son premier soin fut de les chercher. Il lui fut facile de trouver Babillarde. Riche-Cautèle , après avoir enfermé cette princesse à double tour, avait laissé la clef à sa chambre. Finette entra dans cette chambre avec empressement, et le bruit qu'elle fit réveilla sa sœur en sursaut. Elle fut bien confuse en la voyant. Finette lui raconta de quelle manière elle s'était défaite du prince fourbe qui était venu pour les outrager. Babillarde fut frappée de cette nouvelle comme d'un coup de foudre; car, malgré son caquet, elle était si peu éclairée, qu'elle avait cru ridiculement tout ce que Riche-Cautèle lui avait dit. Il y a encore de3 dupes comme celle-là au monde.

Cette princesse, dissimulant l'excès de sa douleur, sortit de sa chambre pour aller avec Finette chercher Nonchalante.

Elles parcoururent toutes les chambres du château sans trouver leur sœur; enfin Finette s'avisa qu'elle pouvait bien être dans l'appartement du jardin : elles Fy trouvèrent, en effet, demi-morte de désespoir et de faiblesse, car elle n'a* vait pris aucune nourriture de la journée. Les princesses lui donnèrent tous les secours nécessaires ; ensuite elles firent ensemble des éclaircissements qui mirent Nonchalante et Babillarde dans une douleur mortelle ; puis toutes trois s'en allèrent reposer.

Cependant Riche-Gautèle passa la nuit fort mal à son aise, et, quand le jour fut venu, il ne fut guère mieux. Ce prince se trouvait dans des cavernes dont il ne pouvait pas voir toute rhorreur, parce que le jour n'y donnait jamais. Néanmoins, à force de se tourmenter, il trouva Tissue de Tégout qui donnait dans une rivière assez éloignée du château. Il trouva moyen de se faire entendre à des gens qui péchaient dans cette rivière, dont il fut tiré dans un état qui fit compassion à ces bonnes gens.

Il se fit transporter à la cour du roi son père , pour se guérir à loisir; et la disgrâce qui lui était arrivée lui fit prendre une si forte haine contre Finette, qu'il songea moins à se guérir qu'à se venger d'elle.

Cette princesse passait des moments bien tristes : la gloire lui était mille fois plus chère que la vie, et la honteuse faiblesse de ses sœurs la mettait dans un désespoir dont elle avait peine à se rendre maltresse. Cependant la mauvaise santé de ces deux princesses , qui était causée par les suites de leur mariage indigne^ mit encore la constance de Finette à l'épreuve. Riché-Cautèle, qui était déjà un habile fourbe, rappela tout son esprit, depuis son aventure, pour devenir

fourbissime. L'égout ni les contusions ne lui donnaient pas tant de chagrin que le dépit d'avoir trouvé quelqu'un plus fin que lui. Il se douta des suites de ses deux mariages; et, pour tenter les deux princesses malades , il fit porter, sous les fenêtres de leur château , de grandes caisses remplies d'arbres tout chargés de beaux fruits. Nonchalante et Babillarde, qui étaient souvent aux fenêtres, ne manquèrent pas de voir ces fruits; aussitôt il leur prit une envie violente d'en manger, et elles persécutèrent Finette de descendre dans le corbillon pour en aller cueillir. La complaisance de cette princesse fut assez grande pour vouloir bien contenter ses sœurs : elle descendit , elle leur apporta de ces beaux fruits, qu'elles mangèrent avec la dernière avidité.

Le lendemain, il parut des fruits d'une autre espèce. Nouvelle envie des princesses; nouvelle complaisance de Finette ; mais les officiers de Riche-Cautèle, cachés, et qui avaient manqué leur coup la première fois, ne le manquèrent pas celle-ci : ils se saisirent de Finette et l'emmenèrent, aux yeux de ses. sœurs, qui s'arrachaient les cheveux de désespoir.

Les satellites de Riche-Cautèle firent si bien, qu'ils menèrent Finette dans une maison de campagne, où était le prince pour achever de se remettre en santé. Comme il était transporté de fureur contre cette princesse , il lui dit cent choses brutales, à quoi elle répondit toujours avec une fermeté et une grandeur d'âme dignes d'une héroïne comme elleétait. Enfin, après l'avoir gardée quelques jours prisonnière, il la fit conduire au sommet d'une montagne extrêmement haute, et il y arriva lui-même un moment après elle. Dans ce lieu, il lui annonça qu'on Fallait faire mourir, d'une ma-

nière qui le vengerait des tours qu'elle lui avait faits. Ensuite ce perfide prince montra barbarement à Finette un tonneau tout hérissé par dedans de canifs,. de rasoirs et de clous à crochet, et lui dit que, pour la punir comme elle le méritait» on allait la jeter dans ce tonneau, puis le rouler du haut de la montagne en bas.

Quoique Finette ne fût pas Romaine , elle ne fut pas plus effrayée du supplice qu'on lui préparait que Régulus ne Tavait été autrefois à la vue d'un destin pareil. Cette jeune princesse conserva toute sa fermeté , et même toute sa présence d'esprit. Riche -Cautèle, au lieu d'admirer son caractère héroïque » en prit une nouvelle rage contre elle » et songea à hâter sa mort* Dans cette vue, il se baissa vers l'entrée du tonneau qui devait être l'instrument de sa vengeance , pour examiner s'il était bien fourni de toutes ses armes meurtrières. Finette, qui vit son persécuteur attentif à regarder, ne perdit point de temps ; elle le jeta habilement dans le tonneau, et elle le fit rouler du haut de la montagne en bas, sans donner au prince le temps de se reconnaître. Après ce coup, elle prit la fuite; et les officiers du prince, qui avaient vu avec une extrême douleur la manière cruelle dont leur maître voulait traiter cette aimable princesse, n'eurent garde de courir après elle pour Tarrêter. D'ailleurs, ils étaient si effrayés de ce qui venait d'arriver à Riche-Cautèle, quMls ne purent songer à autre chose qu'à tâcher d'arrêter le tonneau , qui roulait avec violence ; mais leurs soins furent inutiles : il roula jusqu'au bas de la montagne , et ils en tirèrent leur prince couvert de mille plaies.

L'accident de Riche-Cautèle mit au désespoir le roi Moult- Bénin et le prince Bel-à-Voir. Pour les peuples de leurs

États, ils n'en furent point touchés. Riche-Cautèle en était très haï, et même Ton s*étonnait de ce que le jeune prince, qui avait des sentiments si nobles et si généreux, pût tant aimer cet indigne atné. Mais tel était le bon naturel de Belà-Voir, qu'il s'attachait fortement à tous ceux de son sang; et Riche-Cautèle avait toujours eu l'adresse de luf témoigner tant d'amitié, que ce généreux prince n'aurait jamais pu se pardonner de n'y pas répondre avec vivacité. Bel-à-Voir eut donc une douleur violente des blessures de son frère, et il mit tout en usage pour tâcher de les guérir promptement : cependant, malgré les soins empressés que tout le monde en prit , rien ne soulageait Riche-Cautèle ; au contraire, ses plaies semblaient toujours s'envenimer de plus en plus, et le faire souffrir longtemps.

Finette, après s'être dégagée de l'effroyable danger qu'elle avait couru, avait encore regagné heureusement le château où elle avait laissé ses sœurs , et n'y fut pas longtemps sans être livrée à de nouveaux chagrins. Les deux princesses mirent au monde chacune un fils, dont Finette se trouva fort embarrassée. Cependant le courage de cette princesse ne s'abattit point : l'envie qu'elle eut de cacher la honte de ses sœurs la fit résoudre à s'exposer encore une fois, quoiqu'elle en vît bien le péril. Elle prit, pour faire réussir le dessein qu'elle avait, toutes les mesures que la prudence peut inspirer; elle se déguisa en homme, enferma les enfants de ses sœurs dans des boites, et elle y fît des petits trous, vis-à-vis la bouche de ces enfants , pour leur laisser la respiration : elle prit un cheval , emporta ces boîtes et quelques autres; et, dans cet équipage, elle arriva à la ville capitale du roi Moult-Bénin, où était Riche-Cautèle.

Quand Finette fut dans celte ville, elle apprit que la manière magnifique dont le prince BeUà-Voir récompensait les remèdes qu'on donnait à son frère avait attiré à la cour tous les charlatans de l'Europe; car, dès ce temps-là, il y avait quantité d'aventuriers sans emploi, sans talent, qui se donnaient pour des hommes admirables, qui avaient reçu des dons du ciel pour guérir toutes sortes de maux. Ces gens, dont la seule science était de fourber hardiment, trouvaient toujours beaucoup de croyance parmi les peuples. Ils savaient leur en imposer par leur extérieur extraordinaire et par les noms bizarres qu'ils prenaient. Ces sortes de médecins ne restent jamais dans le lieu de leur naissance ; et la prérogative de venir de loin souvent leur tient lieu de mérite chez le vulgaire.

L'ingénieuse princesse, bien informée de tout cela, se donna un nom étranger pour ce royaume-là : ce nom était Sanatio; puis elle fit annoncer de tous côtés que le chevalier Sanatio était arrivé avec des secrets merveilleux pour guérir toutes sortes de blessures les plus dangereuses et les plus envenimées. Aussitôt Bel-à-Voir envoya quérir le prétendu chevalier. Finette vint, fit le médecin empirique le mieux du monde, débita cinq ou six mots de l'art d'un air cavalier : rien n'y manquait. Cette princesse fut surprise de la bonne mine et des manières agréables de Bel- à- Voir; et, après avoir raisonné quelque temps avec ce prince au sujet -des blessures de Riche-Cautèle, elle dit qu'elle allait quérir une bouteille d'une eau incomparable, et que cependant elle laissait deux boites qu'elle avait apportées, et qui contenaient des onguents excellents propres au prince blessé.

Là-dessus, le prétendu médecin sortit; il ne revenait

LE M05DE EKCnAKTÉ. 6

point : l'on s'impatientait beaucoup de le voir tant tarder. Enfin, comme on allait envoyer le presser de revenir, on entendit des cris de petits enfants dans la chambre de Riche-Gautèle. Gela surprit tout le monde, car il ne paraissait point d'enfants. Quelqu'un prêta l'oreille, et on découvrit que ces cris venaient des boites de l'empirique .

C'étaient, en effet, les neveux de Finette. Cette princesse leur avait fait prendre beaucoup de nourriture avant que de venir au palais ; mais comme il y avait déjà longtemps , ils en souhaitaient de nouvelle, et ils expliquaient leurs besoins en chantant sur un ton dolent. On ouvrit les boites, et l'on fut surpris d'y voir effectivement deux marmots qu'on trouva fort jolis. Riche-Cautèle se douta aussitôt que c'était encore un nouveau tour de Finette ; il en conçut une fureur qu'on ne peut pas dire, et ses maux en augmentèrent à un tel point, qu'on vit bien qu'il fallait qu'il en mourût.

Bel-à-Voir en fut pénétré de douleur; et Riche-Cautèle, perfide jusqu'à son dernier moment, songea à abuser de la tendresse de son frère, ce Vous m'avez toujours aimé, prince, lui dit-il, et vous pleurez ma perte. Je n'ai plus besoin des preuves de votre amitié par rapport à la vie. Je meurs ; mais si je vous ai été véritablement cher, promettez-moi de m'accorder la prière que je vais vous faire. y>

Bel-à-Voir, qui, dans l'état où il voyait son frère, se sentait incapable de lui rien refuser, lui promit, avec les plus terribles serments , de lui accorder tout ce qu'il lui demanderait. Aussitôt que Riche-Cautèle eut entendu ces serments, il dit à son frère, en l'embrassant : (c Je meurs consolé, prince, puisque je serai vengé ; car la prière que j'ai à vous faire, c^est de demander Finette en mariage aussitôt que je serai

mort. Vous obtiendrez, sans doute, cette maligne princesse, et, dès qu*elle sera en votre pouvoir, vous lui plongerez un poignard dans le sein. » Bel-à-Voir frémit d'horreur à ces mots : il se repentit de l'imprudence de ses serments ; mais il n'était plus temps de se dédire, et il ne voulut rien témoigner de son repentir à son frère , qui expira peu de temps après. Le roi Moult-Bénin en eut une sensible douleur. Pour son peuple, loin de regretter Riche-Gautèle , il fut ravi que sa mort assurât la succession du royaume à Bel-à-Yoir, dont le mérite était chéri de tout le monde.

Finette , qui était encore une fois heureusement retournée avec ses sœurs, apprit bientôt la mort de Riche-Gautèle, et peu de temps après on annonça aux trois princesses le retour du roi leur père. Ce prince vint, avec empressement, dans leur tour, et son premier soin fut de demander à voir les quenouilles de verre. Nonchalante alla quérir la quenouille de Finette, la montra au roi; puis, ayant fait une profonde révérence, elle reporta la quenouille où elle l'avait prise. Babillarde fit le même manège; et Finette à son tour apporta sa quenouille; mais le roi, qui était soupçonneux, voulut voir les trois quenouilles à la fois. Il n'y eut que Finette qui put montrer la sienne ; et le roi entra dans une telle fureur contre ses deux filles aînées, qu'il les envoya à l'heure même à la fée qui lui avait donné les quenouilles, en la priant de les garder toute leur vie auprès d'elle, et de les punir comme elles le méritaient.

Pour commencer la punition des princesses, la fée les mena dans une galerie de son château enchanté, où elle avait fait peindre l'histoire d'un nombre infini de femmes illustres qui s'étaient rendues célèbres par leurs vertus et par leur

vie laborieuse. Par un effet merveilleux de l'art de la féerie, toutes ces figures avaient du mouvement, étaient en action depuis le matin jusqu'au soir. On voyait de tous côtés des trophées et des devises à la gloire de ces femmes vertueuses; et ce ne fut pas une légère mortification pour les deux sœurs de comparer le triomphe de ces héroïnes avec la situation méprisable où leur malheureuse imprudence les avait réduites.

Pour comble de chagrin, la fée leur dit avec gravité que, si elles s'étaient aussi bien occupées que celles dont elles voyaient les tableaux, elles ne seraient pas tombées dans les indignes égarements où elles s'étaient perdues ; mais que r oisiveté était la mire de tous vices ^ et la source de tous leurs malheurs.

La fée ajouta que, pour les empêcher de retomber jamais dans des malheurs pareils^ et pour leur faire réparer le temps qu'elles avaient perdu, elle allait les occuper d'une bonne manière. En effet, elle obligea les princesses de s'employer aux travaux les plus grossiers et les plus vils; et, sans égard pour leur teint, elle les envoyait cueillir des pois dans ses jardins et en arracher les mauvaises herbes. Nonchalante ne put résister au désespoir qu'elle eut de mener une vie si peu conforme à ses inclinations : elle mourut de chagrin et de fatigue. Babillarde, qui trouva moyen ^ quelque temps après, de s'échapper, la nuit^ du château de la fée, se cassa la tète contre un arbre, et mourut de cette blessure entre les mains des paysans.

Le bon naturel de Finette lui fit ressentir une douleur bien vive du destin de ses sœurs, et, au milieu de ses chagrins, elle apprit que le prince Bel-à-Voir Tavait fait demander en ma*

riage au roi son père, qui l'avait accordée sans l'en avertir ; car, dès ce temps-là, Tinclination des parties était la moindre chose que Ton considérât dans les mariages. Finette trembla à cette nouvelle : elle craignait , avec raison , que la haine que Riche-Gautèle avait pour elle n'eût passé dans le cœur d'un frère dont il était si chéri ; et elle appréhenda que ce jeune prince ne voulût Tépouser pour la sacrifier à son frère. Pleine de cette inquiétude, la princesse alla consulter la sage fée , qui Testimait autant qu'elle avait méprisé Nonchalante et Babillarde.

La fée ne voulut rien révéler à Finette ; elle lui dit seulement : ce Princesse, vous êtes sage et prudente ; vous n'avez pris jusqu'ici des mesures si justes, pour votre conduite, qu'en voua mettant toujours dans Tesprit que défiance est nière de sûreté. Continuez de vous souvenir vivement de Timportance de cette maxime , et vous parviendrez à être heureuse sans le secours de mon art. 2> Finette, n'ayant pu tirer d'autres éclaircissements de la fée , s'en retourna au palais dans une extrême agitation.

Quelques jours après , cette princesse fut épousée par un ambassadeur, au nom du prince Bel-à-Yoir ; et on l'emmena trouver son époux dans un équipage magnifique. On lui fit des entrées de même dans les deux premières villes frontières du roi Moult-Bénin ; et, dans la troisième, elle trouva le prince Bel-à-Voir, qui était venu au-devant d'elle par l'ordre de son père. Tout le monde était surpris de voir la tristesse de ce jeune prince aux approches d'un mariage qu'il avait témoigné souhaiter : le roi même lui en faisait la guerre , et l'avait envoyé, malgré lui, au-devant de la princesse.

Quand Bel-à-Yoir la vit, il fut frappé de ses charmes, et

lui en fit compliment, mais d'une manière si confuse , que les deux cours , qui savaient combien ce prince était spirituel et galant, crurent qu'il en était si vivement touché, qu'à force d'être amoureux il perdait sa présence d'esprit. Toute la ville retentissait de cris de joie , et Ton n'entendait de tous côtés que des concerts et des feux d'artifice. Enfin , après un souper magnifique , on songea à mener les deux époux dans leur appartement.

Finette, qui se souvenait toujours de la maxime que la fée lui avait renouvelée dans l'esprit, avait son dessein en tête. Cette princesse avait gagné une de ses femmes qui avait la clef du cabinet de l'appartement qu'on lui destinait , et elle avait donné ordre à cette femme de porter dans ce cabinet de la paille, une vessie , du sang de mouton , et les boyaux de quelques-uns des animaux qu'on avait mangés au souper. La princesse passa dans ce cabinet sous quelque prétexte , et composa une figure de paille , dans laquelle elle mit les boyaux et la vessie pleine de sang. Ensuite elle ajusta cette figure en déshabillé de femme, et en bonnet de nuit. Lorsque Finette eut achevé cette belle marionnette , elle alla rejoindre la compagnie, et, peu de temps après, on conduisit la princesse et son époux dans leur appartement. Quand on eut donné à la toilette le temps qu'il lui fallait donner, la dame d'honneur emporta les flambeaux et se retira. Aussitôt Finette jeta la femme de paille dans le lit , et se cacha dans un des coins de la chambre.

Le prince, après avoir soupiré deux ou trois fois fort haut , prit son épée , et la passa au travers du corps de la prétendue Finette. Au même moment , il sentit le sang mis-

seler de tous côtés, et trouva la femme de paille sans mouve-

ment. « Qu'ai- je fait! s'écria Bel-à-Voir. Quoi! après tant de cruelles agitations; quoi! après avoir tant balancé si je garderais mes serments aux dépens d'un crime» j'ai ôté la vie à une charmante princesse, que j'étais né pour aimer! Ses charmes m'ont ravi dès le moment que je l'ai vue; cependant je n'ai pas eu la force de m'affranchir d'un serment qu'un frère possédé de fureur avait exigé de moi par une indigne surprime! Ah ciel! peiit-on songer à vouloir punir une femme d'avoir trop de vertu? Eh bien! Riche-Cautèle, j'ai satisfait ton injuste vengeance; mais je vais venger Finette^ à son tour, par ma mort. Oui, belle princesse, il faut que la même épée... y>

A ces mots» Finette entendit que le prince» qui, dans son transport, avait laissé tomber son épée, la cherchait pour se la passer au travers du corps : elle ne voulut pas qu'il fit une telle sottise; ainsi elle lui cria : « Prince, je ne suis pas morte. Votre bon cœur m'a fait deviner votre repentir; et, par une tromperie innocente, je vous ai épargné un crime. y>

Là-dessus, Finette raconta à Bel-à-Voir la prévoyance qu'elle avait eue touchant la femme de paille. Le prince, triansporté de joie d'apprendre que la princesse vivait, admira la prudence qu'elle avait eue en toutes sortes d'occasions, et lui eut une obligation infinie de lui avoir épargné un crime auquel il ne pouvait penser sans horreur; et il ne comprenait pas comment il avait eu la faiblesse de ne pas voir la nullité des malheureux serments qu'on avait exigés de lui par artifice.

Cependant, si Finette n'eût pas toujours été bien persuadée que défiance est mire de sûreté ^ elle eût été tuée , et sa mort eût été cause de celle de Bel-à-Voir; et puis après on

aurait raisonné à loisir sur la bizarrerie des seatiments de ce prince.

Vivent la prudence et la présence d'esprit! elles préservèrent les deux époux de malheurs bien funestes, pour les réserver à un destin le plus doux du monde. Ils eurent toujours l'QD pour l'autre une tendresse extrême, et passèrent une longue suite de beaux jours dans une gloire et dans une félicité qu'on aurait peine à bien décrire.

LA BARONNE D'AULNOY

-mwwwwmam»

LA BARONNE D'AULNOY

Il était une fois ud roi fort riche en terres et en argent ; sa femme mourut, il en fut ÎDconsolable. Il s'enferma huit jours entiers dans un petit cabinet, où il se cassait la tête contre les murs, tant il était affligé. On craignit qu'il ne se tuât : on mit des matelas entre la tapisserie et la muraille , de sorte qu'il avait beau se frapper, il ne se faisait plus de mal. Tous ses sujets résolurent entre eux de l'aller voir et de lui dire ce qu'ils pourraient de plus propre à soulager sa tristesse. Les uns préparaient des discours graves et sérieux, d'autres d'agréables et même de réjouissants ; mais cela ne faisait aucune impression sur son esprit, à peine entendait-

il ce qu'on lui disait. Enfin il se présenta devant lui une femme si couverte de crêpes noirs, de voiles, de mantes, de longs habits de deuil , et qui pleurait et sanglotait si fort et si haut, qu^il en demeura surpris. Elle lui dit qu'elle n'entreprenait point, comme les autres , de diminuer sa douleur, qu'elle venait pour l'augmenter, parce que rien n'était plus juste que de pleurer une bonne femme ; que, pour elle, qui avait eu le meilleur de tous les maris , elle faisait bien son compte de pleurer tant qu'il lui resterait des yeux à la tête. Là-dessus elle redoubla ses cris, et le roi à son exemple se mit à hurler.

Il la reçut mieux que les autres ; il l'entretint des belles qualités de sa chère défunte , et elle renchérit sur celles de son cher défunt : ils causèrent tant et tant qu'ils ne savaient plus que dire sur leur douleur. Quand la fine veuve vit la matière presque épuisée, elle leva un peu ses voiles, et le roi affligé se récréa la vue à regarder cette pauvre affligée , qui tournait et retournait fort à propos deux grands yeux bleus, bordés de longues paupières noires; son teint était assez fleuri. Le roi la considéra avec beaucoup d'attention; peu à peu il parla moins de sa femme,* puis il n'en parla plus du tout. La veuve disait qu'elle voulait toujours pleurer son mari, le roi la pria de ne point immortaliser son chagrin. Pour conclusion, l'on fut tout étonné qu'il l'épousa, et que le noir se changea en vert et en couleur de rose : il suffit très souvent de connaître le faible des gens pour entrer dans leur cœur, et pour en faire tout ce que l'on veut.

Le roi n'avait eu qu'une fille de son premier mariage, qui passait pour la huitième merveille du monde; on la nommait Florinej parce qu'elle ressemblait à Flore, tant elle était frat-

che, jeune et belle. Oo ne lui voyait guère d'habits magnifiques ; elle aimait les robes de taffetas volant, avec quelques agrafes de pierreries et force guirlandes de fleurs , qui faisaient un effet admirable quand elles étaient placées dans ses beaux cheveux. Elle n'avait que quinze ans lorsque le roi se remaria.

La nouvelle reine envoya quérir sa fille, qui avait été nourrie chez sa marraine, la fée Soussio; mais elle n'en était ni plus gracieuse ni plus belle : Soussio y avait voulu travailler et n'avait rien gagné. Elle ne laissait pas de l'aimer chèrement. On l'appelait Truitonne, car son visage avait autant de taches de rousseur qu'une truite ; ses cheveux noirs étaient si gras et si crasseux que l'on n'y pouvait toucher, et sa peau jaune distillait de l'huile. La reine ne laissait pas de l'aimer à la .folie, elle ne parlait que de la charmante Truitonne, et, comme Florine avait toutes sortes d'avantages au-dessus d'elle, la reine s'en désespérait; elle cherchait tous les moyens possibles de la mettre mal auprès du roi : il n'y avait point de jour que la reine et Truitonne ne fissent quelque pièce à Florine. La princesse, qui était douce et spirituelle, tâchait de se mettre au-dessus de ces mauvais procédés.

Le roi dit un jour à la reine que Florine et Truitonne étaient assez grandes pour être mariées, et que le premier prince qui viendrait à la cour, il fallait faire en sorte de lui en donner une des deux, ce Je prétends, répliqua la reine ^ que ma fille soit la première établie ; elle est plus âgée que la vôtre, et, comme elle est mille fois plus aimable, il n'y a point à balancer là-dessus. y> Le roi, qui n'aimait point la dispute, lui dit qu'il le voulait bien , et qu'il l'en faisait la maîtresse.

A quelque temps de là Ton apprit que le roi Charmant devait arriver. Jamais prince n'a porté plus loin la galanterie et la magnificence; don esprit et sa personne n'avaient rien qui ne répondit à son nom. Quand la reine sut ces nouvelles^ elle employa tous les brodeurs, tous les tailleurs, et tous les ouvriers à faire des ajustements à Truitonne ; elle pria le roi que Florine n'eût rien de neuf, et, ayant gagné ses femmes y elle lui fit voler tous ses habits, toutes .ses coiffures et toutes ses pierreries le jour même que Charmant arriva; de sorte que , lorsqu'elle se voulut parer , elle ne trouva pas un ruban. Elle vit bien d'où lui venait ce bon office; elle envoya chez les marchands pour avoir des étoffes : ils répondirent que la reine avait défendu qu'on lui en donnât . Elle demeura donc avec une petite robe fort crasseuse^ et sa honte était si grande, qu'elle se mit dans le coin de la salle lorsque le roi Charmant arriva.

La reine le reçut avec de grandes cérémonies; elle lui présenta sa fille plus brillante que le soleil, et plus laide par toutes ses parures qu'elle ne Tétait ordinairement. Le roi en détourna les yeux; la reine voulait se persuader qu'elle lui plaisait trop et qu'il craignait de s'engager, de sorte qu'elle la faisait toujours mettre devant lui. Il demanda s'il n'y avait pas encore une autre princesse appelée Florine. <c Oui, dit Truitonne, en la montrant avec le doigt; la voilà qui se cache, parce qu'elle n'est pas brave. » Florine rougit, et devint si belle, si belle, que le rqi Charmant demeura comme un homme ébloui. Il se leva promptement, et fit une profonde révérence à la princesse, a Madame, hii dit-il, votre incomparable beauté vous pare trop pour que vous ayez besoin d'aucun secours étranger. — Seigneur, repli-

qua-t-elle, je vous avoue que je suis peu accoutumée à porter un habit aussi malpropre que l'est celui-ci, et vous m'auriez fait plaisir de ne vous pas apercevoir de moi. — Il serait impossible , s'écria Charmant, qu'une si merveilleuse princesse pût être en quelque lieu, et que Ton eût des yeux pour d'autres que pour elle. — Ah! dit la reine irritée, je passe bien mon temps à vous entendre ; croyez-moi , seigneur, Florine est déjà assez coquette, elle n'a pas besoin qu'on lui dise tant de galanteries. y> Le roi Charmant démêla aussitôt les motifs qui faisaient ainsi parler la reine; mais, comme il n'était pas de condition à se contraindre, il laissa paraître toute son admfration pour Florine et l'entretint trois heures de suite.

La reine au désespoir, et Truilonne inconsolable de n'avoir pas la préférence sur la princesse , firent de grandes plaintes au roi, et l'obligèrent de consentir que, pendant le séjour du roi Charmant, Ton enfermerait Florine dans une tour où ils ne se verraient point. En effet, aussitôt qu'elle fut retournée dans sa chambre , quatre hommes masqués la portèrent au haut de la tour, et l'y laissèrent dans la dernière désolation, car elle vit bien que l'on n'en usait ainsi que pour l'empêcher de plaire au roi, qui lui plaisait déjà fort, et qu'elle aurait bien voulu pour époux.

Comme il ne savait pas les violences que Ton venait de faire à la princesse, il attendait l'heure de la revoir avec mille impatiences; il voulut parler d'elle à ceux que le roi avait mis auprès de lui pour lui faire plus d'honneur; mais, par l'ordre de la reine, ils lui en dirent tout le mal qu'ils purent : qu'elle était coquette, inégale, de méchante humeur; qu'elle tourmentait ses amis et ses domestiques ; qu'on ne

pouvait être plus malpropre, et qu'elle poussait si loin Tavarice qu'elle aimait mieux être habillée comme une petite bergère que d'acheter de riches étoffes de l'argent que lui donnait le roi son père. A tout ce détail^ Charmant souffrait et se sentait des mouvements de colère qu'il avait bien de la. peine à modérer, m Non, disait-il en lui-même, il est impossible que le ciel ait mis une âme si mal faite dans le chefd'œuvre de la nature : je conviens qu'elle n'était pas proprement mise quand je l'ai vue, mais la honte qu'elle en avait prouve assez qu'elle n'est point accoutumée à se voir ainsi. Quoi ! elle serait mauvaise avec cet air de modestie et de douceur qui enchante? Ce n'est pas une chose qui me tombe sous le sens; il m'est bien plus aisé de croire que c'est la reine qui la décrie ainsi : Ton n'est pas belle-mère pour rien , et la princesse Truitonne est une si laide bête, qu'il ne serait point extraordinaire qu'elle portât envie à la plus parfaite de toutes les créatures. »

Pendant qu'il raisonnait là-dessus, les courtisans qui l'environnaient devinaient bien à son air qu'ils ne lui avaient pas fait plaisir de parler mal de Florine ; il y en eut pn plus adroit que les autres qui , changeant de ton et de langage pour connaître les sentiments du prince, se mit à dire des merveilles de la princesse. A ces mots, il se réveilla comme d'un profond sommeil, il entra dans la conversation, la joie se répandit sur son visage. Amour, amour, que l'on te cache difficilement ! Tu parais partout, sur les lèvres d'un amant, dans ses yeux, au son de sa voix; lorsque Ton aime, le .silence, la conversation, la joie ou la tristesse, tout parle de ce qu'on ressent.

La reine , impatiente de savoir si le roi Charmant était

KOISEAU BLEU. 81

bien touché, envoya quérir ceux qu'elle avait mis dans sa confidence 9 et elle passa le reste de la nuit à les questionner : tout ce qu'ils lui disaient ne servait qu'à confirmer l'opinion où elle était que le roi aimait Florine. Mais que vous dirai-je de la mélancolie de cette pauvre princesse? Elle était couchée par terre dans le donjon de cette terrible tour où les hommes masqués l'avaient emportée, a Je serais moins à plaindre, disait-elle , si l'on m'avait mise ici avant que j'eusse vu cet aimable roi ; l'idée que j'en conserve ne peut servir qu'à augmenter mes peines. Je ne dois pas douter que c'est pour m'empêcher de le voir davantage que la reine me traite si cruellement. Hélas! que le peu de beauté dont le ciel m'a pourvue coûtera cher à mon repos ! » Elle pleurait ensuite si amèrement, si amèrement, que sa propre ennemie

en aurait eu pitié , si elle avait été témoin de ses douleurs.

C'est ainsi que cette nuit se passa. La reine, qui voulait engager le roi Charmant par tous les témoignages qu^elle pourrait lui donner de son attention, lui envoya des habits ^ d'une richesse et d'une magnificence sans pareille, faits à la mode du pays, et l'ordre des Chevaliers d'Amour, qu'elle avait obligé le roi d'instituer le jour de leurs noces. C'était un cœur d'or émaillé de couleur de feu, entouré de plusieurs flèches et percé d'une, avec ces mots : Une seule me blesse. La reine avait fait tailler pour Charmant un cœur d'un rubis gros comme un^œuf d'autruche ; chaque flèche était d'un seul diamant, longue comme le doigt, et la chaîne où ce cœur tenait était faite de perles, dont la plus petite pesait une livre ; enfin , depuis que le monde est monde , il n'avait rien paru de tel.

Le roi, à cette vue, demeura si surpris qu'il fut quelque

temps sans parler ; on lui présenta en même temps un livre , dont les feuilles étaient de vélin, avec des miniatures admirables , la couverture d'or, chargée de pierreries , et les statuts de Tordre des Chevaliers d* Amour y étaient écrits d'un style fort tendre et fort galant. L'on dit au roi que la princesse qu'il avait vue le priait d'être son chevalier, et qu'elle lui envoyait ce présent. A ces mots, il osa se flatter que c'était celle qu'il aimait. <c Quoi! la belle princesse Florine, s'écria- t-il, pense à moi d'une manière si généreuse et «i engageante? — Seigneur, lui dit-on, vous vous méprenez au nom : nous venons de la part de l'aimable Truitonne. — C'est Truitonne qui me veut pour son cavalier! dit le roi d'un . air froid et sérieux. Je suis fâché de ne pouvoir accepter cet honneur, mais un souverain n'est pas assez maître de lui pour prendre les engagements quMl voudrait. Je sais ceux d'un chevalier, je voudrais les remplir tous, et j'aiine mieux ne pas recevoir la grâce qu'elle m'offre que de m'en rendre indigne. y> Il remit aussitôt le cœur, la chaîne et le livre dans la même corbeille; puis il envoya tout chez la reine, qui pensa étouffer de rage avec sa fille , de la manière méprisante dont le roi étranger avait reçu une faveur si particulière. Lorsqu'il put aller chez le roi et' la reine, il se rendit dans leur appartement : il espérait que Florine y serait , il regardait de tous côtés pour la voir. Dès qu'il entendait entrer quelqu'un dans la chambre, il tournait la tête brusquement vers la porte ; il paraissait inquiet et chagrin . La malicieuse reine devinait assez ce qui se passait dans son âme , mais elle n'en faisait pas semblant. Elle ne lui parlait que de parties de plaisir, il répondait tout de travers ; enfin il demanda où était la princesse Florine. ce Seigneur, lui dit

KOISEAU BLEU. 83

. fièremwt la reine , le roi y son père , a défendu qu'elle sorte de chez elle jusqu'à ce que ma fille soit mariée. — £t quelle raison, répliqua le roi, peut-on avoir de tenir cette bjBlle personne prisonnière? — Je l'ignore, dit la reine ; et, quand je le saurais, je pourrais me dispenser de vous le dire. » Le roi se sentait dans une colère inconcevable; il regardait Truitonne de travers, et songeait en lui-même que c'était à cause de ce petit monstre qu'on lui dérobait le plaisir de voir la princesse. Il quitta promptement la reine : sa présence lui causait trop de peine.

Quand il fut revenu dans sa chambre, il dit à un jeune •prince qifi l'avait accompagné, et qu'il aimait fort, de donner tout ce qu'on voudrait au monde pour gagner quelqu'une des femmes de la princesse, afin qu'il pût lui parler un moment. Ce prince trouva aisément des dames du palais qui entrèrent dans la confidence ; il y en eut une qui l'assura que le soir même Florine serait à une petite fenêtre basse qui répondait sur le jardin, et que par là elle pourrait lui

parler, pourvu qu'il prit de grandes précautions afin qu'on ne le sût pas : ce Car, ajouta-t-elle, le roi et la reine sont si sévères qu'ils me feraient mourir, s'ils découvraient que j'eusse favorisé la passion de Charmant. j> Le prince, ravi d'avoir amené l'affaire jusque-là, lui promit tout ce qu'elle voulait, et courut faire sa cour au roi en lui annonçant l'heure du rendez-vous. Mais la mauvaise confidente ne manqua pas d'aller avertir la reine de ce qui se passait et de prendre ses ordres. Aussitôt elle pensa qu'il fallait envoyer sa fille à la petite fenêtre ; elle l'instruisit bien , et Truitonne ne manqua à rien, quoiqu'elle fût naturellement une grande bête.

La nuit était si noire qu'il aurait été impossible au roi de s'apercevoir de la tromperie qu'on lui faisait, quand bien même il n'aurait pas été aussi prévenu qu'il l'était, de sorte qu'il s'approcha de la fenêtre avec des transports de joie inexprimables : il dit à Truitonne tout ce qu'il aurait dit à Florine pour la persuader de sa passion. Truitonne, profitant de la conjoncture, lui dit qu'elle se trouvait la plus malheureuse personne du monde d'avoir une belle-mère si cruelle, et qu'elle aurait toujours à souffrir jusqu'à ce que sa fille fut mariée. Le roi l'assura que, si elle le voulait pour son époux , il serait ravi de partager avec elle sa couronne et son cœur; là-dessus il tira sa bague de son doigt, et, la. mettant à celui de Truitonne, il ajouta que c'était un gage étemel de sa foi, et qu'elle n'avait qu'à prendre l'heure pour partir en diligence. Truitonne répondit le mieux qu'elle put à ses empressements; il s'apercevait bien qu'elle ne disait rien qui vaille, et cela lui aurait fait de la peine, sans qu'il se persuadait que la crainte d'être surprise par la reine lui ôtait la liberté de son esprit. Il ne la quitta qu'à condi-" tion de revenir le lendemain à pareille heure , ce qu'elle lui promit de tout son cœur.

I^ reine ayant su l'heureux succès de cette entrevue , elle s'en promit tout. Et, en effet, le jour étant concerté, le roi vint la prendre dans une chaise volante, traînée par des grenouilles ailées : un enchanteur de ses amis lui avait fait ce présent. La nuit était fort noire; Truitonne sortit mystérieusement par une petite porte, et le roi, qui l'attendait, la reçut entre ses bras et lui jura cent fois une fidélité éternelle. Mais, comme il n'était pas d'humeur à voler longtemps dans sa chaise volante sans épouser la princesse qu'il aimait,

il lui demanda où elle voulait que les noces se fissent. Elle lui dit qu'elle avait pour marraine une fée, qu'on nommait SoussiOy qui était fort célèbre; qu'elle était d'avis d'aller à son château. Quoique le roi ne sût pas le chemin , il n'eut qu'à dire à ses grosses grenouilles de l'y conduire; elles connaissaient la carte générale de l'univers^ et en peu de temps elles rendirent le roi et Truitonne chez Soussio.

Le château était si bien éclairé qu'en arrivant le roi aurait connu son erreur , si la princesse ne s'était soigneusement couverte de son voile. Elle demanda sa marraine , elle lui parla en particulier, et lui conta comme quoi elle avait attrapé Charmant, et qu'elle la priait de l'apaiser, a Ah! ma fille, dit la fée, la chose ne sera pas facile, il aime trop Florine; je suis certaine qu'il va nous faire désespérer. » Cependant le roi les attendait dans une salle, dont les murs étaient de diamants si clairs et si nets qu'il vit au travers Soussio et Truitonne causer ensemble. Il croyait rêver, a Quoi ! disait-il, ai-je été trahi? Les démons ont-ils apporté cette ennemie de notre repos? Vient-elle pour troubler mon mariage? Ma chère Florine ne parait point, son père l'a peutêtre suivie! y> Il pensait mille choses qui commençaient à le désoler. Mais ce fut bien pis quand elles entrèrent dans la salle, et que Soussio lui dit d'un ton absolu : <c Roi Charmant, voici la princesse Truitonne, à laquelle vous avez donné votre foi; elle est ma filleule, et je souhaite que vous l'épousiez tout à l'heure. — Moi! s'écria-t-il, moi! j'épouserais ce petit monstre ! Vous me croyez d'un naturel bien docile quand vous me faites de telles propositions : sachez que je ne lui ai rien promis; si elle dit autrement, elle en a... — N'achevez pas, interrompit Soussio, et ne soyez ja-

mais assez hardi pour me manquer de respect. — Je consens, répliqua le roi , de vous respecter autant qu'une fée est respectable » pourvu que vous me rendiez ma princesse. — Estce que je ne le suis pas, parjure? dit Truitonne en lui montrant sa bague. A qui as- tu donné cet anneau pour gage de ta foi? A qui as- tu parlé à la petite fenêtre , si ce n'est à moi ? — Comment donc ! reprit-il , j'ai été déçu et trompé ! Non, non, je n'en serai point la dupe. Allons, allons, mes grenouilles, mes grenouilles! je veux partir tout à l'heure. — Oh! ce n'est pas une chose en votre pouvoir, si je n'y consens, y> ditSoussio.

Elle le toucha, et ses pieds s'attachèrent au parquet comme si on les y avait cloués, oc Quand vous me lapideriez, lui dit le roi, quand vous m'écorcheriez, je ne serai point à une autre qu'à Florine; j'y suis résolu, et vous pouvez après cela user de votre pouvoir à votre gré. » Soussio employa la douceur, les menaces, les promesses, les prières. Truitonne pleura, cria, gémit, se fâcha, s'apaisa. Le roi ne disait pas un mot, et, les regardant toutes deux avec l'air du monde le plus indigné, il ne répondait rien à tous leurs verbiages.

Il se passa ainsi vingt jours et vingt nuits sans qu'elles cessassent de parler , sans manger, sans dormir et sans s'asseoir. Enfin Soussio, à bout et fatiguée, dit au roi* : <c Oh bien, vous êtes un opiniâtre qui ne voulez pas entendre raison ; choisissez, ou d'être sept ans en pénitence pour avoir donné votre parole sans la tenir, ou d'épouser ma filleule. » Le roi, qui avait gardé un profond silence, s'écria tout à coup : <c Faites de moi tout ce que vous voudrez, pourvu que je sois délivré de cette maussade. — Maussade vousmême ! dit Truitonne en colère ; je vous trouve un plaisant

L'OISEAU BLEU. g7

roitelet, avec votre équipage marécageux» de venir jusqu'en mon pays me dire des injures et manquer à votre parole. Si vous aviez pour quatre deniers d'honneur, en useriez-voud ainsi ? — Voilà des reproches touchants, dit le roi d'un ton railleur. Voyez-vous qu'on a tort de ne pas prendre une si belle personne pour sa femme! — Non, non, elle ne la sera pas, s'écria Soussio en colère, tu n'as qu'à t'envoler par cette fenêtre, si tu veux, car tu seras sept ans oiseau bleu. »

En même temps le roi change de figure ; ses bras se couvrent de plumes et forment des ailes ; ses jambes et ses pieds deviennent noirs et menus; il lui croit des ongles crochus; * son corps s'apetisse; il est tout garni de longues plumes fines et déliées de bleu céleste; ses yeux s'arrondissent et' brillent comme des soleils; son nez n'est plus qu'un bec d'ivoire; il s'élève sur sa tète une aigrette blanche qui forme une couronne; il chante à ravir et parle de même. En cet état il jette un cri douloureux de se voir ainsi métamorphosé, et s'envole à tire-d'aile pour fuir le funeste palais de Soussio.

Dans la mélancolie qui l'accable, il voltige de branche en branche , et ne choisit que les arbres consacrés à Tamour ou à la tristesse; tantôt sur les myrtes, tantôt sur les cyprès, il chante des airs pitoyables, où il déplore sa mauvaise fortune et celle de Florine. a En quel lieu ses ennemis l'ont- ils cachée? disait-il. Qu'est devenue cette belle victime? La barbarie de la reine la laisse-t-elle encore respirer? Où la chercherai-je? Suis-je condamné à passer sept ans sans elle? Peut-être que pendant ce temps on la mariera, et que je perdrai pour jamais Tespérance qui soutient ma vie. » Ces différentes pensées afQigeaient l'oiseau bleu à tel point qu'il voulait se laisser mourir.

D'un autre côté, la fée Soussio renvoya Truitonne à la reine, qui était bien inquiète comment les noces se seraient passées. Mais, quand elle vit sa fille et qu'elle lui raconta tout ce qui venait d'arriver, elle se mit dans une colère terribler dont le contre-coup retomba sur la pauvre Florine. ce II faut, dit-elle, qu'elle se repente plus d'une fois d'avoir su plaire à Charmant. y> Elle monta dans la tour avec Truitonne, qu'elle avait parée de ses plus riches habits : elle portait une couronne de diamants sur sa tète, et trois filles des plus riches barons de TÉtat tenaient la queue de son manteau royal; elle avait au pouce Tanneau du roi Charmant, que Florine remarqua le jour qu'ils parlèrent ensemble ; elle fut étrangement surprise de voir Truitonne dans un si pompeux appareil. « Voilà ipa fille qui vient vous apporter des présents de sa noce, dit la reine ; le roi Charmant Ta épousée : il l'aime à la folie; il n'a jamais été des gens plus satisfaits. j> On étale aussitôt devant la princesse des étoffes d'or et d'argent, des pierreries, des dentelles, des rubans, qui étaient dans de grandes corbeilles de filigrane d'or. En lui présentant toutes ces choses, Truitonne ne manquait pas de faire briller l'anneau du roi; de sorte que, la princesse Florine ne pouvant plus douter de son malheur, elle s'écria, d'un air désespéré, qu'on ôlât de ses yeux tous ces présents si funestes, qu'elle ne voulait plus porter que du noir, ou plutôt qu'elle voulait présentement mourir. Elle s'évanouit, et la cruelle reine, ravie d'avoir si bien réussi, ne permit pas qu'on la secourût; elle la laissa seule dans le plus déplorable état du monde, et fut conter malicieusement au roi que sa fille était si transportée de tendresse que rien n'égalait les extravagances qu'elle faisait, qu'il fallait bien se donner de garde

de la laisser sortir de la tour. Le roi lui dit qu'elle pouvait gouverner cette affaire à sa fantaise et qu'il en serait toujours satisfait.

Lorsque la princesse revint de son évanouissement, et qu'elle réfléchit sur la conduite qu'on tenait avec elle, aux mauvais traitements qu'elle recevait de son indigne marâtre, et à l'espérance qu'elle perdait pour jamais d'épouser le roi Charmant, sa douleur devint si vive qu'elle pleura toute la nuit; en cet état elle se mit à la fenêtre, où elle fit des regrets fort tendres et fort touchants. Quand le jour approcha, elle la ferma et continua de pleurer.

La nuit suivante elle ouvrit la fenêtre, elle poussa de profonds soupirs et des sanglots , elle versa un torrent de larmes ; le jour vint, elle se cacha dans sa chambre.

Cependant le roi Charmant, ou, pour mieux le dire, le bel oiseau bleu , ne cessait point de voltiger autour du palais ; il jugeait que sa princesse y était renfermée, et, si elle faisait de tristes plaintes, les siennes ne Tétaient pas moins; il s'approchait des fenêtres le plus qu'il pouvait pour regarder dans les chambres, mais la crainte que Truitonne ne l'aperçût et ne se doutât que c'était lui l'empêchait de faire ce qu'il aurait voulu, ce 11 y- va de ma vie, disait-il en lui-même; si ces mauvaises princesses découvraient où je suis, elles voudraient se venger ; il faudrait que je m'éloignasse ou que je fusse expogé aux derniers dangers. » Ces raisons l'obligèrent à garder de grandes mesures, et d'ordinaire il ne chantait que la nuit.

Il y avait, vis-à-vis de la fenêtre où Florine se mettait, un cyprès d'une hauteur prodigieuse; J'oiseau bleu vint s'y percher. Il y fut à peine qu'il entendit une personne qui se

plaignait, oc Souffrirai-je encore longtemps? disait-elle. La mort ne viendra-t-elle point à mon secours? Ceux qui la craignent ne la voient que trop tôt ; je la désire, et la cruelle me fuit. Ah ! barbare reine , que t'ai-je fait pour me retenir dans une captivité si affreuse? N'as-tu pas assez d'autres endroits pour me désoler ? Tu n'as qu'à me rendre témoin du bonheur que ton indigne fille goûte avec le roi Charmant ! D L'oiseau bleu n'avait pas perdu un mot de cette plainte; il en demeura bien surpris, et il attendait le jour avec la dernière impatience pour voir la dame affligée; mais, avant qu'il vtnt, elle avait fermé la fenêtre et s'était retirée.

L'oiseau, curieux, ne manqua pas de revenir la nuit suivante. Il faisait clair de lune : il vit une fille à la fenêtre de la tour qui commençait ses regrets. « Fortune, disait- elle, toi qui me flattais de régner, toi qui m'avais rendu l'amour de mon père, que t'ai-je fait pour me plonger tout d'un coup dans les plus amères douleurs? Est-ce dans un âge aussi tendre que le mien qu'on doit commencer à ressentir ton inconstance? Reviens, barbare, reviens, s'il est possible; je te demande pour toute faveur de terminer ma fatale destinée. D L'oiseau bleu écoutait, et plus il écoutait, plus il se persuadait que c'était son aimable princesse qui se plaignait. 11 lui dit : (( Adorable Florine, merveille de nos jours I pourquoi voulez- vous finir si promptement les vôtres? Vos maux ne sont point sans remède. — Hé! qui me parle, s'écriat-elle, d'une manière si consolante? — Un roi malheureux, reprit l'oiseau , qui vous aime et n'aimera jamais que vous. — Un roi qui m'aime } ajouta-t-elle. Est-ce ici un piège que me tend mon ennemie? Mais, au fond, qu'y gagnera-t-elle ?

rOISEAU BLEU. 91

si elle cherche à découvrir mes sentiments » je suis prête à lui en faire Taveu. — Non, ma princesse, répondit-il, Tamant qui vous parle n'est point capable de vous trahir; y> En achevant ces mots, il vola sur la fenêtre. Florine eut d'abord grande peur d'un oiseau si extraordinaire , qui parlait avec autant d'esprit que s'il avait été homme , quoiqu'il conservât le petit son de voix d'un rossignol ; mais la beauté de son plumage et ce qu'il lui dit la rassura, a M'est-il permis de vous revoir, ma princesse? s'écria- t-il. Puis-je goûter un bonheur si parfait sans mourir de joie ? Mais , hélas ! que cette joie est troublée par votre captivité et l'état où la méchante Soussio m'a réduit pour sept ans! — Et qui êtes- vous, charmant oiseau? dit la princesse en le caressant. — Vous avez dit mon nom, ajouta le roi, et vous feignez de ne me pas connaître? — Quoi! le plus grand roi du monde ! Quoi ! le roi Charmant , dit la princesse , serait le petit oiseau que je tiens? — Hélas! belle Florine, il n'est que trop vrai, reprit-il, et, si quelque chose m'en peut consoler, c'est que j'ai préféré celte peine à celle de renoncer à la passion que j'ai pour vous. — Pour moi? dit Florine. Ah! ne cherchez point à me tromper! Je sais que vous avez épousé Trui-

tonne ; j'ai reconnu votre anneau à son doigt ; je l'ai vue toute brillante des diamants que vous lui avez donnés; elle est venue m'insulter dans ma triste prison^ chargée d'une riche couronne et d'un manteau royal qu'elle tenait de votre main , pendant que j'étais chargée de chaînes et de fers. — Vous avez vu Truitonne en cet équipage? interrompit le roi ; sa mère et elle ont osé vous dire que ces joyaux venaient de moi? Ociel ! est-il possible que j'entende des mensonges si affreux , et que je ne puisse m'en venger aussi-

tôt que je le souhaite ! Sachez qu'elles ont voulu me décevoir, qu'abusant de votre nom, elles m'ont engagé d'enlever cette laide Truitonne; mais, aussitôt que je connus mon erreur, je voulus l'abandonner, et je choisis enfin d'être oiseau bleu sept ans de suite plutôt que de manquer à la fidélité que je vous ai vouée. »

Florine avait un plaisir si sensible d'entendre parler son aimable amant qu'elle ne se souvenait plus des malheurs de sa prison. Que ne lui dit-elle pas pour le consoler de sa triste aventure, et pour le persuader qu'elle ne ferait pas moins pour lui qu'il avait fait pour elle ! Le jour paraissait, la plupart des officiers étaient déjà levés, que l'oiseau bleu et la princesse parlaient encore ensemble ; ils se séparèrent avec mille peines, après s'être promis que toutes les nuits ils s'entretiendraient ainsi.

La joie de s'être trouvés était si extrême qu'il n'est point détenues capables de l'exprimer; chacun de son côté remerciait l'amour et la fortune. Cependant Florine s'inquiétait pour l'oiseau bleu, a Qui le garantira des chasseurs, disaitelle, ou de la serre aiguë de quelque aigle ou de quelque vautour affamé, qui le mangera avec autant d'appétit que si ce n'était pas un grand roi? 0 ciel! que deviendrais-je, si ses plumes légères et fines, poussées par le vent, venaient jusque dans ma prison m'annoncer le désastre que je crains? » Cette pensée empêcha que la pauvre princesse ne fermât les yeux : car, lorsque l'on aime, les illusions paraissent des vérités, et ce que l'on croirait impossible dans un autre temps semble aisé en celui-là ; de sorte qu'elle passa le jour à pleurer, jusqu'à ce que l'heure fût venue de se mettre à sa fenêtre.

Le charmant oiseau, caché dans le creux d'un arbre » avait été tout le jour occupé à penser à sa belle princesse. (( Que je suis content , disait-il , de l'avoir retrouvée ! qu'elle est engageante ! que je sens vivement les bontés qu'elle me témoigne! ». Ce tendre amant comptait jusqu'aux moindres moments de la pénitence qui l'empêchait de Tépouser, et jamais l'on n'en a désiré la fin avec plus de passion. Gomme il voulait faire à Florine toutes les galanteries dont il était capable, il vola jusqu'à la ville capitale de son royaume; il fut à son palais, il entra dans son cabinet par une vitre qui était cassée; il prit des pendants d'oreilles de diamants, si parfaits et si beaux qu'il n'y en avait point au monde qui en approchassent; ils les apporta le soir à Florine et la pria de s'en parer. <c J'y consentirais, lui dit-elle, si vous me voyiez le jour; mais, puisque je ne vous parle que la nuit, je ne les mettrai pas. y> L'oiseau lui promit de prendre si bien son temps qu'il viendrait à la tour à l'heure qu'elle voudrait; aussitôt elle mit les pendants d'oreilles , et la nuit se passa à causer comme s'était passée l'autre .

Le lendemain l'oiseau bleu retourna dans son royaume ; il fut à son palais; il entra dans son cabinet par la vitre rompue, et il en apporta les plus riches bracelets que l'on eût encore vus : ils étaient d'une seule émeraude, taillée en facettes, creusée par le milieu pour y passer la main et le bras. <c Pensez-vous, lui dit la princesse, que mes sentiments pour vous aient besoin d'être cultivés par des présents? Ah! que vous les connaîtriez mal! — Non, Madame, répliqua-t-il, je ne crois pas que les bagatelles que je vous offre soient nécessaires pour me conserver votre tendresse; mais la mienne serait blessée, si je négligeais aucune occasion de vous mar-

quer mon attention, et, qaand vous ne me voyez point, ces petits bijoux me rappellent à votre souvenir. j> Florine lui dit là-dessus mille choses obligeantes^ auxquelles il répondit par mille autres qui ne Pétaient pas moins.

La nuit suivante» Foiseau amoureux ne manqua pas d'apporter à sa belle une montre d'une grandeur raisonnable, qui était dans une perle ; l'excellence du travail surpassait celle de la matière. <c II est inutile de me régaler d'une montre, dit-elle galamment; quand vous êtes éloigné de moi, les heures me paraissent sans fin; quand vous êtes avec moi, elles passent comme un songe : ainsi je ne puis leur donner une juste mesure. — Hélas! ma princesse, s'écria l'oiseau bleu, j'en ai la même opinion que vous, et je suis persuadé que je renchéris encore sur la délicatesse. — Après ce que vous souffrez pour me conserver votre cœur, répliqua-t-elle, je suis en état de croire que vous avez porté l'amitié et l'estime aussi loin qu'elles peuvent aller. »

Dès que le jour paraissait, l'oiseau volait dans le fond de son arbre^ où des fruits lui servaient de nourriture; quelquefois encore il chantait de beaux airs, sa voix ravissait les passants ; ils l'entendaient et ne voyaient personne : aussi il était conclu que c'étaient des esprits. Cette opinion devint si commune que l'on n'osait entrer dans le bois; on rapportait mille aventures fabuleuses qui s'y étaient passées, et la terreur générale fit la sûreté particulière de l'oiseau bleu .

Il ne se passait aucun jour sans qu'il fit un présent à Florine : tantôt un collier de perles , ou des bagues des plus brillantes et des mieux mises en œuvre, des attaches de diamants, des poinçons, des bouquets de pierreries qui imitaient la couleur des fleurs, des livres agréables, des médailles;

L^OISEAU ELfeU. 95

enfin» elle avait un amas de richesses merveilleuses . Elle ne s'en parait jamais que la nuit, pour plaire au roi, et le jour, n'ayant point d'endroit à les mettre, elles les cachait soigneusement dans sa paillasse.

Deux années s'écoulèrent ainsi sans que Florine se plaignit une seule fois de sa captivité. Et comment s'en seraitelle plainte? Elle avait la satisfaction de parler toute la nuit à ce qu'elle aimait ; il ne s'est jamais tant dit de jolies choses. Bien qu'elle ne vit personne et que l'oiseau passât le jour dans le creux d'un arbre, ils avaient mille nouveautés à se raconter; la matière était inépuisable, leur cœur et leur esprit fournissaient abondamment des sujets de conversation.

Cependant la malicieuse reine qui la retenait si cruellement en prison faisait d'inutiles efforts pour marier Truitonne; elle envoyait des ambassadeurs la proposer à tous les princes dont elle connaissait le nom; dès qu'ils arrivaient, on les congédiait brusquement. « S'il s'agissait de la princesse Florine, vous seriez reçus avec joie, leur disait-on ; mais , pour Truitonne, elle peut rester vestale sans que personne s'y oppose. » A ces nouvelles, sa mère et elle s'emportaient de colère contre l'innocente princesse qu'elles persécutaient, oc Quoi! malgré sa captivité, cette arrogante nous traversera ! disaient-elles. Quel moyen de lui pardonner les mauvais tours qu'elle nous fait? Il faut qu'elle ait des correspondances secrètes dans les pays étrangers; c'est tout au moins une criminelle d'État; traitons-la sur ce pied, et cherchons tous les moyens possibles de la convaincre. y>

Elles finirent leur conseil si tard, qu'il était plus de minuit lorsqu'elles résolurent de monter dans la tour pour Tinter-

roger. Elle était avec Toiseau bleu à la fenêtre, parée de ses pierreries, coiffée de ses beaux cheveux ^ avec un soin qui n^est pas naturel aux personnes affligées; sa chambre et son lit étaient jonchés de fleurs, et quelques pastilles d'Espagne qu'elle venait de brûler répandaient une odeur excellente. La reine écouta à la porte , elle crut entendre chanter un air à deux parties, car Florine avait une voix presque céleste. En voici les paroles, qui lui parurent tendres :

Que notre sort est déplorable , Et que nous souffrons de tourment Pour nous aimer trop constamment !

Mais c'est en vain qu'on nous accable; Malgré nos cruels ennemis, Nos cœurs seront toujours unis.

Quelques soupirs finirent leur petit concert.

(( Ah! ma Trui tonne, nous sommes trahies! y> s'écria la reine en omTant brusquement la porte et se jetant dans la chambre. Oue devînt Florine à cette vue? Elle poussa promptement sa petite fenêtre pour donner le temps à l'oiseau royal de s'envoler. Elle était bien plus occupée de sa conservation que de la sienne propre; mais il ne se sentit pas la force de s'éloigner; ses yeux perçants lui avaient découvert le péril où sa princesse était exposée. Il avait vu la reine et Truitonne : quelle affliction de n'être pas en état de défendre sa maîtresse ! Elles s'approchèrent d'elle comme des furies qui voulaient la dévorer. « L'on sait vos intrigues contre l'État , s'écria la reine ; ne pensez pas que votre rang vous sauve des châtiments que vous méritez. — Et avec qui. Madame? répliqua la princesse. N'êtes-vous pas ma geôlière

depuis deux ans? Ai-je vu d'autres personnes que celles que vous m'avez envoyées? » Pendant qu^elle parlait, la reine et sa fille l'examinaient avec une surprise sans pareille ; son admirable beauté et son extraordinaire parure les éblouissaient, ce Et d'où vous viennent, Madame , dit la reine, ces pierreries qui brillent plus que le soleil? Nous ferez-vous accroire qu'il y en a des mines dans cette tour? — Je les y ai trouvées, répliqua Florine, c'est tout ce que j'en sais. » La reine la regardait attentivement pour pénétrer jusqu'au fond de son cœur ce qui s'y passait, a Nous ne sommes pas vos dupes, dit-elle ; vous pensez nous en faire accroire, mais, princesse, nous savons ce que vous faites depuis le matin jusqu'au soir. On vous a donné tous ces bijoux dans la seule vue de vous obliger à vendre le royaume de votre père. — Je serais fort en état de le livrer, répondit-elle avec un sourire dédaigneux : une princesse infortunée, qui languit dans les fers depuis si longtemps, peut beaucoup dans un complot de cette nature ! — Et pour qui donc , reprit la reine , êtesvous coiffée comme une petite coquette, votre chambre pleine d'odeurs, et votre personne si magnifique, qu'au milieu de la cour vous seriez moins parée? — J'ai assez de loisir, dit la princesse, il n'est pas extraordinaire que j'en donne quelques moments à m'habiller; j'en passe tant d'autres à pleurer mes malheurs, que ceux-là ne sont pas à me reprocher. — Çà, çà, voyons, dit la reine, si cette personne n'a point quelque traité fait avec les ennemis. » Elle chercha elle-même partout, et, venant à la paillasse, qu'elle fit vider, elle y trouva une si grande quantité de diamants, de perles, de rubis, d'émeraudes et de topazes, qu'elle ne savait d'où cela venait. Elle avait résolu de mettre en quelque lieu

des pa piers pour perdre la princesse ; dans le temps qu'on n'y prenait pas garde, elle en cacha dans la cheminée; mais par bonheur Toiseau bleu était perché au-dessus» qui voyait mieux qu'un lynx et qui écoutait tout. Il s'écria : « Prends garde à toi , Florine , voilà ton ennemie qui veut te faire une trahison. j> Cette voix si peu attendue épouvanta à tel point la reine, qu'elle n'osa faire ce qu'elle avait médité. « Vous voyez, Madame, dit la princesse, que les esprits qui volent en l'air me sont favorables. — Je crois, dit la reine outrée de colère, que les démons s'intéressent pour vous ; mais malgré eux votre père saura se faire justice. — Plût au ciel , s'écria Florine, n'avoir à craindre que la fureur de mon père! Mais la vôtre. Madame, est plus terrible. 7>

La reine la quitta, troublée de tout ce qu'elle venait de voir et d'entendre; elle tint conseil sur ce qu'elle devait faire contre la princesse : on lui dit que, si quelque fée ou quelque enchanteur la prenaient sous leur protection, le vrai secret pour les irriter serait de lui faire de nouvelles peines , et qu'il serait mieux d'essayer de découvrir son intrigue. La reine approuva cette pensée; elle envoya coucher dans sa chambre une jeune fille qui contrefaisait l'innocente; elle eut ordre de lui dire qu'on la mettait auprès d'elle pour la servir. Mais quelle apparence de donner dans un panneau si grossier? La princesse la regarda comme son espionne. L'on n'en peut ressentir une douleur plus violente. « Quoi! je ne parlerai plus à cet oiseau qui m'est si cher! disait-elle. Il m'aidait à supporter mes malheurs, je soulageais les siens; notre tendresse nous suffisait. Que va-t-il faire? Que ferai-je moi-même? » En pensant à toutes ces choses, elle versait des ruisseaux de larmes.

L'OISEAU BiLEU. 99

Elle n'osait plus se mettre à la petite fenêtre , quoiqu'dle l'entendit voltiger autour; elle mourait d'envie de lui ouvrir, mais elle craignait d'exposer la vie de ce cher amant. Elle passa un mois entier sans paraître. L'oiseau se désespérait. Quelles plaintes ne faisait- il pas! Gomment vivre sans voir sa princesse? Il n'a vait jamais mieux ressenti les maux de l'absence et ceux de sa métamorphose ; il cherchait inutilement des remèdes à l'un et à l'autre; après s'être creusé la tête, il ne -trouvait rien qui le soulageât.

L'espionne de la princesse , qui veillait jour et nuit depuis un mois, se sentit si accablée de sommeil qu'enfin elle s'endormit profondément. Florines'en aperçut; elle ouvrit sa petite fenêtre et dit :

Oiseau bleu, couleur du temps, Vole à moi promptement.

Ce sont là ses propres termes, auxquels l'on n'a rien voulu changer. L'oiseau les entendit si bien qu'il vint promptement sur la fenêtre. Quelle joie de se revoir! Qu'ils avaient de choses à se dire ! Les amitiés et les protestations de fidélité se renouvelaient mille et mille fois. La princesse n'ayant pu s'empêcher de répandre des larmes , son amant s'attendrit beaucoup et la consola de son mieux. Enfin , l'heure de se quitter étant venue sans que la geôlière se fût réveillée, ils se dirent l'adieu du monde le plus touchant. Le lendemain encore l'espionne s'endormit; la princesse diligemment se mit à la fenêtre, puis elle dit, comme la première fois :

oiseau bleu , couleur du temps , Vole à moi promptement.

Aussitôt Poiseau vint ^ et la nuit se passa comme Tautre y sans bruit et sans éclat, dont nos amants étaient ravis; ils se flattaient que la surveillante prendrait tant de plaisir à dormir qu'elle en ferait autant toutes les nuits. Effectivement la troisième se passa encore très heureusement ; mais , pour celle qui suivit » la dormeuse ayant entendu quelque bruit , elle écouta sans faire semblant de rien ; puis elle regarda de son mieux j et vit au clair de la lune le plus bel oiseau de Tunivers qui parlait à la princesse j qui la caressait avec sa patte, qui la becquetait doucement; enfin elle entendit plusieurs choses de leur conversation, et demeura très étonnée, car Toiseau parlait comme un amant, et la belle Florine lui répondait avec tendresse.

Le jour parut, ils se dirent adieu , et, comme s'ils eussent eu un pressentiment de leur prochaine disgrâce , ils se quittèrent avec une peine extrême. La princesse se jeta sur son lit toute baignée de ses larmes, et le roi retourna dans le creux de son arbre. Sa geôlière courut chez la reine , elle lui apprit tout ce qu'elle avait vu et entendu. La reine envoya quérir Truitonne et ses confidentes ; elles raisonnèrent longtemps ensemble, et conclurent que l'oiseau bleu était le roi Charmant, a Quel affront! s'écria la reine. Quel affront, ma Truitonne! Cette insolente princesse, que je croyais si affligée, jouissait en repos des agréables conversations de notre ingrat ! Ah ! je me vengerai d'une manière si sanglante qu'il en sera parlé. » Truitonne la pria de n'y perdre pas un moment, et, comme elle se croyait plus intéressée dans l'affaire que la reipe , elle mourait de joie lorsqu'elle pensait à tout ce qu'on ferait pour désoler l'amant et la maîtresse.

La reine renvoya l'espionne dans la tour ; elle lui ordonna

de ne témoigner ni soupçon ni curiosité , et de paraître plus endormie qu'à l'ordinaire. Elle se coucha de bonne heure, elle ronfla de son mieux ^ et la pauvre princesse déçue, ouvrant la petite fenêtre, s'écria :

Oiseau bleu, couleur du temps, ' Vole à moi promptement.

Mais elle l'appela toute la nuit inutilement ; il ne parut point : car la méchante reine avait fait attacher au cyprès des épées, des couteaux, des rasoirs ^ des poignards, et, lorsqu'il vint à tire-d'aile s'abattre dessus, ces armes meurtrières lui coupèrent les pieds ; il tomba sur d'autres qui lui coupèrent les ailes ; et enfin , tout percé , il se sauva avec mille peines jusqu'à son arbre , laissant une longue trace de sang.

Que n'étiez- vous là, belle princesse, pour soulager cet oiseau royal? Mais elle serait morte, si elle l'avait vu dans un état si déplorable ! Il ne voulait prendre aucun soin de sa vie, persuadé que c'était Florine qui lui avait fait jouer ce mauvais tour, ce Ah! barbare, disait-il douloureusement, est-ce ainsi que tu payes la passion la plus pure et la plus tendre qui sera jamais ? Si tu voulais ma mort , que ne me la donnais-tu toi-même? elle m'aurait été chère de ta main. Je venais te trouver avec tant d'amour et de confiance ! Je soufi'rais pour toi, et je souffrais sans me plaindre! Quoi! tu m'as sacrifié à la plus cruelle des femmes ! Elle était notre ennemie commune , tu viens de faire ta paix à mes dépens» C'est toi, Florine, c'est toi qui me poignardes! Tu as emprunté la main de Truitonne, et tu l'as conduite jusque dan&

mon sein, d Ces funestes idées Taccablèrent à tel point qu'il résolut de mourir.

Mais son ami Penchanteur, qui avait vu revenir chez lui les grenouilles volantes avec le chariot sans que le roi parût, se mit si en peine de ce qui pouvait lui être arrivé, qu'il parcourut huit fois toute la terre pour le chercher, sans qu'il lui fût possible de le trouver. Il faisait son neuvième tour, lorsqu'il passa dans le bois où il était , et , selon les règles qu'il s'était prescrites , il sonna du cor assez longtemps , et puis il cria cinq fois de toute sa force : <c Roi Charmant, roi Charmant, où êtes- vous? y> Le roi reconnut la voix de son meilleur ami. « Approchez, lui dit-il, de cet arbre, et voyez le malheureux roi que vous chérissez noyé dans son sang. )> L'enchanteur, tout surpris» regardait de tous côtés sans rien voir. « Je suis Toiseau bleu, » dit le roi d'une voix faible et languissante. A ces mots, l'enchanteur le trouva sans peine dans son petit nid. Un autre que lui aurait été étonné plus qu'il ne le fut; mais il n'ignorait aucun tour de l'art nécromancien ; il ne lui en coûta que quelques paroles pour arrêter le sang qui coulait encore , et avec des herbes qu^il trouva dans le bois, et sur lesquelles il dit deux mots de grimoire, il guérit le roi aussi parfaitement que s'il n'avait pas été blessé.

Il le pria ensuite de lui apprendre par quelle aventure il était devenu oiseau , et qui l'avait blessé si cruellement. Le roi contenta sa curiosité : il lui dit que c'était Florine qui avait décelé le mystère amoureux des visites secrètes qu'il lui rendait, et que, pour faire sa paix avec la reine, elle avait consenti à laisser garnir le cyprès de poignards et de rasoirs par lesquels il avait été presque haché ; il se ré-

cria millB fois sur Tinûdélité de cette princesse, et dit qa*il s'estimerait heareux d'être mort avant que d'avoir connu son méchant cœur. Le magicien se déchaîna contre elle et contre toutes les femmes ; il conseilla au roi de l'oublier. « Quel malheur serait le vôtre, lui dit-il, si vous étiez capable d'aimer plus longtemps cette ingrate ! Après ce qu'elle vient de vous faire, Ton en doit tout craindre. » L'oiseau bleu n'en put demeurer d'accord , il aimait encore trop chèrement Florine ; et Tenchanteur, qui connut ses sentiments malgré le soin qu'il prenait de les cacher, lui dit d'une manière agréable :

Accablé d'un cruel malheur,

Eu vain Ton parle et Ton raisonne ;

On n'écoute que sa douleur,

Et point les conseils qu'on nous donne.

Il faut laisser faire le temps ,

Chaque chose a son point de vue ;

Et, quand Theure n'est pas venue ,

On se tourmente vainement.

Le royal oiseau en convint , et pria son ami de le porter chez lui et de le mettre dans une cage où il fût à couvert de la patte du chat et de toute arme meurtrière. <c Mais, lui dit l'enchanteur, resterez-vous encore cinq ans dans un état si déplorable et si peu convenable à vos affaires et à votre dignité? Car, enfin, vous avez des ennemis qui soutiennent que vous êtes mort ; ils veulent envahir votre royaume : je crains bien que vous ne l'ayez perdu avant d'avoir recouvré votre première forme. — Ne pourrai-je pas , répliqua-t-il , aller dans mon palais, et gouverner tout comme je faisais ordinairement?

— Oh! s'écria son ami, la chose est différente! Tel qui veut obéir à un homme ne veut pas obéir à un perroquet; tel vous craint étant roi y étant environné de grandeur et de faste, qui vous arrachera toutes les plumes, vous voyant un petit oiseau. — Ah! faiblesse humaine, brillant extérieur, s'écria le roi, encore que tu ne signifies rien pour le mérite et pour la vertu, tu ne laisses pas d'avoir des endroits décevants dont on ne saurait presque se défendre! Eh bien, continua -t-il, soyons philosophe, méprisons ce que nous ne pouvons obtenir; noire parti ne sera point le plus mauvais. — Je ne me rends pas si tôt, dit le magicien, j'espère de trouver quelques bons expédients. »

Florine, la triste Florine, désespérée de ne plus voir le roi, passait les jours et les nuits à sa fenêtre, répétant sans cesse :

Oiseau bleu, couleur du temps, Vole à moi promptement.

La présence de son espionne ne Ten empêchait point; son désespoir était tel, qu'elle ne ménageait plus rien, ce Qu'êtesvous devenu, roi Charmant? s'écriait-elle. Nos communs ennemis vous ont-ils fait ressentir les cruels effets de leur rage? Avez- vous été sacrifié à leurs fureurs? Hélas! hélasl n'êtes- vous plus? Ne dois-je plus vous voir? ou , fatigué de mes malheurs, m'avez-vous abandonnée à la dureté de mon sort? i> Que de larmes, que de sanglots suivaient ses tendres plaintes! Que les heures étaient devenues longues par * Tabsence d'un amant si aimable et si cher! La princesse, abattue, malade, maigre et changée, pouvait à peine se sou-

tenir; elle était persuadée que tout ce qu'il y a de plus funeste était arrivé au roi.

La reine et Truitonne triomphaient; la vengeance leur faisait plus de plaisir que l'offense ne leur avait fait de peine. Et, au fond, de quelle offense s'agissait-il? Le roi Charmant n'avait pas voulu épouser un petit monstre qu'il avait mille sujets de haïr. Cependant le père de Florin^, qui devenait vieux y tomba malade et mourut. La fortune de la méchante reine et de sa fille changea de face : elles étaient regardées comme des favorites qui avaient abusé de leur faveur; le peuple mutiné courut au palais demander la princesse Florine, la reconnaissant pour souveraine. La reine , irritée, voulut traiter l'affaire avec hauteur; elle parut sur un balcon et menaça les mutins. En même temps la sédition devint générale, on enfonce les portes de son appartement, on le pille et on l'assomme à coups de pierres. Truitonne s'enfuit chez sa marraine la fée Soussio : elle ne courait pas moins de danger que sa mère.

Les grands du royaume s'assemblèrent promptement , et montèrent à la tour, où la princesse était fort malade : elle ignorait la mort de son père et le supplice de son ennemie. Quand elle entendit tant de bruit, elle ne douta pas qu'on ne vint la prendre pour la faire mourir. Elle n'en fut point effrayée : la vie lui était odieuse depuis qu'elle avait perdu Foiseau bleu. Mais ses sujets, s'étant jetés à ses pieds, lui apprirent le changement qui venait d'arriver à sa fortune; elle n'en fut point émue. Ils la portèrent dans son palais et la couronnèrent.

Les soins infinis que Ton prit de sa santé et l'envie qu'elle avait d'aller chercher l'oiseau bleu contribuèrent beaucoup

à la rétablir, et lui donnèrent bientôt assez de force poar nommer un conseil, afin d'avoir sojn de son royaume en son absence; puis elle prit pour des mille millions de pierreries, et elle partit une nuit toute seule, sans que personne sût où elle allait.

L'enchanteur qui prenait soin des affaires du roi Charmant, n'ayant pas assez de pouvoir pour détruire ce que Soussio avait fait, s'avisa de l'aller trouver et de lui proposer quelque accommodement en faveur duquel elle rendrait au roi sa figure naturelle; il prit les grenouilles et vola chez la fée, qui causait dans ce moment avec Truitonne. D'un enchanteur à une fée il n'y a que la main ; ils se connaissaient depuis cinq ou six cents ans, et dans cet espace de temps ils avaient été mille fois bien et mal ensemble. Elle le reçut très agréablement. « Que me veut mon compère? lui dit-elle (c'est ainsi qu'ils se nomment tous). Y a-t-il quelque chose pour son service qui dépeade de moi? — Oui, ma commère, dit le magicien , vous pouvez tout pour ma satisfaction ; il s'agit du meilleur de mes amis, d'un roi que vous avez rendu infortuné. — Ha! ha! je vous entends, compère, s'écria Soussio, j'en suis fâchée, mais il n'y a point de grâce à espérer pour lui, s'il ne veut épouser ma filleule; la voilà belle et jolie, comme vous voyez : qu'il se consulte. »

L'enchanteur pensa demeurer muet, tant il la trouva laide; cependant il ne pouvait se résoudre à s'en aller sans régler quelque chose avec elle, parce que le roi avait couru mille risques depuis qu'il était en cage. Le clou qui l'accrochait s'était rompu, la cage était tombée, et Sa Majesté emplumée souffrit beaucoup de cette chute; Minet, qui se trouva dans la chambre lorsque cet accident arriva^ lui

donna un coup de griffe dans l'œil, dont il pensa rester borgne. Une autre fois^ on avait oublié de lui donner à boire; il allait le grand chemin d'avoir la pépie, quand on Fen garantit par quelques gouttes d'eau. Un petit coquin de singe, s'étant échappé, attrapa ses plumes au travers des barreaux de la cage, et il l'épargna aussi peu qu'il aurait fait un geai ou un merle. Le pire de tout cela, c'est qu'il était sur le point de perdre son royaume; ses héritiers faisaient tous les jours des fourberies nouvelles pour prouver qu'il était mort. Enfin l'enchanteur conclut avec sa commère Soussio qu'elle mènerait Truitonne dans le palais du roi Charmant; qu'elle y resterait quelques mois, pendant lesquels il prendrait sa résolution de l'épouser, et qu'elle lui rendrait sa figure, quitte à reprendre celle d'oiseau, s'il ne voulait pas se marier.

La fée donna des habits tout d'or et d'argent à Truitonne, puis eUe la fit monter en trousse derrière elle sur un dragon, et elles se rendirent au royaume de Charmant qui venait d'y arriver avec son fidèle ami l'enchanteur. En trois coups de baguette il se vit le même qu'il avait été, beau, ai-* mable, spirituel et magnifique; mais il achetait bien cher le temps qu'on diminuait de sa pénitence; la seule pensée d'épouser Truitonne le faisait frémir. L'enchanteur lui disait les meilleures raisons qu'il pouvait; elles ne faisaient qu'une médiocre impression sur son esprit, et il était moins occupé de la conduite de son royaume que des moyens de prolonger le terme que Soussio lui avait donné pour épouser Truitonne.

Cependant la reine Florine, déguisée sous un habit de paysanne, avec ses cheveux épars et mêlés qui cachaient

son visage, un chapeau de paille sur la tête, un sac de toile sur Tépaule, commença son voyage, tantôt à pied, tantôt à cheval, tantôt par mer, tantôt par terre. Elle faisait toute la diligence possible; mais, ne sachant où elle devait tourner ses pas, elle craignait toujours d'aller d'un côté, pendant que son aimable roi serait de l'autre. Un jour qu'elle s'était arrêtée au bord d'une fontaine, dont Teau argentée bondissait sur de petits cailloux, elle eut envie de se laver les pieds; elle s'assit sur le gazon, elle releva ses blonds cheveux avec un ruban et mit ses pieds dans le ruisseau : elle ressemblait à Diane qui se baigne au retour d'une chasse. Il passa dans cet endroit une petite vieille toute voûtée, appuyée sur un gros bâton; elle s'arrêta, et lui dit : c( Que faites- vous • là , ma belle fille? vous êtes bien seule! — Ma bonne mère , dit la reine , je ne laisse pas d'être en grande compagnie; car j'ai avec moi les chagrins, les inquiétudes et les déplaisirs. » A ces mots, ses yeux pe couvrirent de larmes, ce Quoi! si jeune, vous pleurez! dit la bonne femme. Ah! ma fille, ne vous affligez pas. Dites-moi ce que vous avez sincèrement, et j'espère vous soulager. » La reine le voulut bien : elle lui conta ses ennuis, la cou-

duite que la fée Soussio avait tenue dans cette afiaire, et enfin comme elle cherchait l'oiseau bleu.

La petite vieille se redresse, s'agence, change tout d'un coup de visage, parait belle, jeune, habillée superbement; et, regardant la reine avec un souris gracieux : « Incomparable Florine, lui dit-elle, le roi que vous cherchez n'est plus oiseau, ma sœur Soussio lui a rendu sa première figure, il est dans son royaume : ne vous affligez point, vous y arriverez et vous viendrez à bout de votre dessein. Voilà

quatre œufs; vous les casserez dans vos pressants besoins^ et vous y trouverez des secours qui vous seront utiles. » En achevant ces mots, elle disparut.

Florine se sentit fort consolée de ce qu'elle venait d'entendre ; elle mit ces œufs dans son sac , et tourna ses pas vers le royaume de Charmant.

Après avoir marché huit jours et huit nuits sans s'arrêter, elle arriva au pied d'une montagne prodigieuse par sa hauteur, toute d'ivoire, et si droite que Ton n'y pouvait mettre les pieds sans tomber. Elle fit mille tentatives inutiles : elle glissait, elle se fatiguait, et, désespérée d'un obstacle si insurmontable , elle se coucha au pied de la montagne, résolue de s'y laisser mourir, quand elle se souvint des œufs que la fée lui avait donnés. Elle en prit un. « Voyons, dit-elle, si elle ne s'est point moquée de moi en me promettant les secours dont j'aurais besoin. » Dès qu'elle l'eut cassé , elle y trouva des petits crampons d'or qu'elle mit à ses pieds et à ses mains. Quand elle les eut, elle monta la montagne d'ivoire sans aucune peine, car les crampons entraient dedans et l'empêchaient de glisser. Lorsqu'elle fut tout au haut , elle eut de nouvelles peines pour descendre , toute la vallée était d'une seule glace de miroir. Il y avait autour plus de soixante mille femmes qui s'y miraient avec un plaisir extrême : ce miroir avait deux lieues de large et six de haut ; chacune s'y voyait selon ce qu'elle voulait être : la rousse y paraissait blonde, la brune avait les cheveux noirs, la vieille croyait être jeune, la jeune n'y vieillissait point ; enfin tous les défauts y étaient si bien cachés, que l'on y venait des quatre coins du monde. Il y avait de quoi mourir de rire de voir les grimaces et les minauderies

que la plupart de ces coquettes faisaient. Cette circonstance n'y attirait pas moins d'hommes; le miroir leur plaisait aussi. Il faisait paraître aux uns de beaux cheveux, aux autres la taille plus haute et mieux prise ^ Pair martial et meilleure mine. Les femmes » dont ils se moquaient, ne se moquaient pas moins d'eux; de sorte que Ton appelait cette montagne de mille noms différents. Personne n'était jamais parvenu jusques au sommet, et, quand on y vit Florine, les dames poussèrent de longs cris de désespoir. <( Où va cette malavisée? disaient-elles^ Sans doute qu'elle a assez d'esprit pour marcher sur notre glace : du premier pas elle brisera tout. y> Elles faisaient un bruit épouvantable.

La reine ne savait comment faire, car elle voyait un grand péril à descendre par là ; elle cassa un autre œuf, dont il sortit deux pigeons et un chariot, qui devint en même temps assez grand pour s'y placer commodément ; puis les pigeons descendirent légèrement avec la reine, sans qu'il lui arrivât rien de fâcheux. Elle leur dit : ce Mes petits amis, si vous vouliez me conduire jusques au lieu où le roi Charmant tient sa cour, vous n'obligeriez pas une ingrate. x> Les pigeons, civils et obéissants , ne s'arrêtèrent ni jour ni nuit qu'ils ne fussent arrivés aux portes de la ville. Florine descendit, et leur donna h chacun un doui baiser, plus estimable qu'une couronne.

Oh ! que le cœur lui battait en entrant ! Elle se barbouilla le visage pour n'être point connue. Elle demanda aux passants où elle pouvait voir le roi. Quelques-uns se prirent à rire. « Voir le roi! lui dirent-ils. Hé! que lui veux-tu, ma Mie-Souillon? Va, va te décrasser, tu n'.as pas les yeux assez bons pour voir un tel monarque. » La reine ne répondit

L'OISEAU BLEU. lU

rien ; elle s'éloigna doucement et demanda encore à ceux qu'elle rencontra où elle se pourrait mettre pour voir le roi. <c II doit venir demain au temple avec la princesse Truitonne, lui dit-on; car enfin il consent à Tépouser. j>

Ciel! quelles nouvelles! Truitonne, l'indigne Truitonne, sur le point d'épouser le roi! Florine pensa mourir; elle n'eut plus de force pour parler ni pour marcher : elle se mit sous une porte, assise sur des pierres , bien cachée de ses cheveux et de son chapeau de paille, ce Infortunée que je suis ! disait-elle , je viens ici pour augmenter le triomphe de ma rivale et me rendre témoin de sa satisfaction ! C'était donc à cause d'elle que l'oiseau bleu cessa de me venir voir ! C'était pour ce petit monstre qu'il faisait la plus cruelle de toutes les infidélités , pendant qu'abimée dans la douleur, je m^inquiétais pour la conservation de sa vie ! Le traître avait changé, et, se souvenant moins de moi que s'il ne m'avait jamais vue, il me laissait le soin de n^'affiiger de sa trop longue absence sans se soucier de la mienne. x>

Quand on a beaucoup de chagrin , il est rare d'avoir bon appétit; la reine chercha où se loger, et se coucha sans souper. Elle se leva avec le jour, elle courut au temple; elle n'y entra qu'après avoir essuyé raille rebufiFades des gardes et des soldats. Elle vit le trône du roi et celui de Truitonne, qu'on regardait déjà comme la reine. Quelle douleur pour une personne aussi tendre et aussi délicate que Florine ! Elle s'approcha du trône de sa rivale ; elle se tint debout, appuyée contre un pilier de marbre. Le roi vint le premier, plus beau et plus aimable qu'il eût été de sa vie. Truitonne parut ensuite richement vêtue, et si laide qu'elle en faisait peur. Elle regarda la reine en fronçant le

sourcil» (( Qui es-tu, lui dit-elle, pour oser t'approcher de mon excellente figure, et si près de mon trône d'or? — Je me nomme Mie-Souillon^ répondit-elle; je viens de loin pour vous vendre mes raretés. » Elle fouilla aussitôt dans son sac de toile , elle en tira lés bracelets d'émeraudes que le roi Charmant lui avait donnés, a Ho ! ho ! dit Truitonne, voilà de jolies verrines! En veux-tu une pièce de cinq sous? — Montrez-les, Madame, aux connaisseurs, dit la reine, et puis nous ferons notre marché. y> Truitonne, qui aimait le roi plus tendrement qu'une telle bête n'en était capable, étant ravie de trouver des occasions de lui parler, s'avança jusqu'à son trône, et lui montra les bracelets, le priant de lui en dire son sentiment. A la vue de ces bracelets, il se souvint de ceux qu'il avait donnés à Florine : il pâlit , il sou* pira, et fut longtemps sans répondre; enfin, craignant qu^on ne s'aperçût de l'état où ses différentes pensées le réduisaient, il se fit un eifort , et lui répliqua : ce Ces bracelets valent, je crois, autant que mon royaume ; je pensais qu'il n'y en avait qu^une paire au monde , mais en voilà de semblables. »

Truitonne revint dans son trône, où elle avait moins bonne mine qu'une huître à l'écaillé; elle demanda à la reine combien, sans surfaire, elle voulait de ces bracelets. « Vous auriez trop de peine à me les payer, Madame , ditelle, il vaut mieux vous proposer un autre marché : si vous me voulez procurer de coucher une nuit dans le cabinet des échos qui est au palais du roi , je vous donnerai mes émeraudes. -^ Je le veux bien, Mie-Souillon, » dit Truitonne , en riant comme une perdue et montrant des dents plus longues que les défenses d'un sanglier.

L^OrSEAU BLEU. US

Le roi ne s'informa point d'où venaient ces bracelets, moins par indifférence pour celle qui les présentait (bien qu'elle ne fût guère propre à faire naître la curiosité) que par un éloignement invincible qu'il sentait pour Truitonne. Or, il est à propos qu'on sache que , pendant qu'il était oiseau bleu^ il avait conté à la princesse qu'il y avait sous son appartement un cabinet qu'on appelait le cabinet des échos y qui était si ingénieusement fait , que tout ce qui s'y disait fort bas était entendu du roi lorsqu'il était couché dans sa chambre; et, comme Florine voulait lui reprocher son infidélité, elle n'en avait point imaginé de meilleur moyen.

On la mena dans le cabinet par ordre de Truitonne : elle commença ses plaintes et ses regrets, a Le malheur dont je voulais douter n'est que trop certain, cruel oiseau bleu! dit-elle. Tu m'as oubliée, tu aimes mon indigne rivale. Les bracelets que j'ai reçus de ta déloyale main n'ont pu me rappeler à ton souvenir, tant j'en suis éloignée. 2> Alors les sanglots interrompirent ses paroles, et, quand elle eut assez de force pour parler, elle se plaignit encore et continua jusqu'au jour. Les valets de chambre Pavaient entendue toute la nuit gémir et soupirer : ils le dirent à Truitonne, qui lui demanda quel tintamarre elle avait fait. La reine lui dit qu'elle dormait si bien qu- ordinairement elle rêvait et qu'elle parlait très souvent tout haut. Pour le roi, il ne Tavait point entendue par une fatalité étrange : c'est que , depuis qu'il avait aimé Florine, il ne pouvait plus dormir; et, lorsqu'il se mettait au lit, pour lui faire prendre quelque repos , on lui donnait de l'opium.

La reine passa une partie du jour dans une étrange in-

LB MONDB BN0HA5T6. 8

quiétude, oc S'il m^a entendue, disait-elle, se peut-il une indifférence plus cruelle? S'il ne m'a pas entendue, que feraije pour parvenir à me faire entendre? » Il ne se trouvait plus de raretés extraordinaires; car des pierreries sont toujours belles , mais il fallait quelque chose qui piquât le goût de Truitonne : elle eut recours à ses œufs. Elle en cassa un; aussitôt il en sortit un petit carrosse d'acier poli^ garni d'or de rapport : il était attelé de six souris vertes , conduites par un raton couleur, de rose , et le postillon , qui était aussi de famille ratonnienne, était gris-de-lin. Il y avait dans ce carrosse quatre marionnettes plus fringantes et plus spirituelles que toutes celles qui paraissent aux foires Saint-Germain et Saint-Laurent; elles faisaient des choses surprenantes, particulièrement deux petites Égyptiennes, qui, pour danser la sarabande et les passe-pieds, ne l'auraient pas cédé à Léance.

La reine demeura ravie de ce nouveau chef-d'œuvre de l'art nécromancien; elle ne dit mot jusqu'au soir, qui était l'heure que Truitonne allait à la promenade; elle se mit dans une allée , faisant galoper ces souris , qui traînaient le carrosse, les ratons et les marionnettes. Cette nouveauté étonna si fort Truitonne qu'elle s'écria deux ou trois fois : ce Mie-Souillon, Mie -Souillon, veux- tu cinq sous du carrosse et de ton attelage souriquois? — Demandez aux gens de lettres et aux docteurs de ce royaume, dit Florine, ce qu'une telle merveille peut valoir, et je m'en rapporterai à l'estimation du plus savant. )> Truitonne, qui était absolue en tout, lui répliqua : « Sans m'importuner plus longtemps de ta crasseuse présence, dis- m'en le prix. — Dormir encore dans le cabinet des échos, dit-elle, est tout ce que je

demande. — Va, pauvre bête, répliqua Truitonne , tu n'en seras pas refusée; » et, se tournant vers ses dames : a Voilà une sotte créature, dît-elle, de retirer si peu d'à vantée de ses raretés. y>

La nuit vint, Florine dit tout ce qu'elle put imaginer de plus tendre, et elle le dit aussi inutilement qu'elle avait déjà fait, parce que le roi ne manquait jamais de prendre son opium. Les valets de chambre disaient entre eux : a Sans doute cette paysanne est folle; qu'est-ce qu'elle raisonne toute la nuit? — Avec cela, disaient les- autres, il ne laisse pas d'y avoir de l'esprit et de la passion dans ce qu'elle conte. JD Elle attendait impatiemment le jour pour voir quel effet ses discours auraient produit. « Quoi ! ce barbare e^t devenu sourd à ma voix? disait-elle. Il n'entend plus sa chère Florine ! Ah ! quelle faiblesse de l'aimer encore ! Que je mérite bien les marques de mépris qu'il me donne! d Mais elle y pensait inutilement, elle ne pouvait se guérir de sa tendresse. Il n'y avait plus qu'un œuf dans son sac dont elle dût espérer du secours; elle le cassa : il en sortit un pâté de six oiseaux qui étaient bardés , cuits , et fort bien apprè* tés; avec cela ils chantaient merveilleusement bien, disaient la bonne aventure, et savaient mieux la médecine qu'Esculape. La reine resta charmée d'une chose si admirable ; elle fut avec son pâté parlant dans l'antichambre de Truitonne.

Comme elle attendait qu'elle passât, un des valets de chambre du roi s'approcha d'elle et lui dit : oc Ma Mie-Souillon, savez-vous bien que, si le roi ne prenait pas de l'opium pour dormir, vous l'étourdiriez assurément? car vous jasez la nuit d'une manière surprenante. y> Florine ne s'étonna plus de ce qu'il ne l'avait pas entendue; elle fouilla dans

son sac, et lui dit : ce Je crains si peu d'interrompre le repos du roi 9 que si vous voulez ne lui point donner d'opium ce soir» en cas que je couche dans ce même cabinet , toutes ces perles et tous ces diamants seront pour vous. j> Le valet de chambre y consentit, et lui en donna sa parole.

A quelques moments de là Truitonne vint; elle aperçut la reine avec son pâté, qui feignait de le vouloir manger, ce Que fais-tu là, ma Mie-Souillon? lui dit-elle. — Madame, répliqua Florine, je mange des astrologues, des musiciens et des médecins. y> En même temps tous les oiseaux se mettent à chanter plus mélodieusement que des sirènes ; puis ils s'écrièrent : ce Donnez la pièce blanche , et nous vous dirons votre bonne aventure. 7> Un canard, qui dominait, dit plus haut que les autres : ce Can^ can, can, je suis médecin, je guéris de tous maux et de toute sorte de folie , hormis de celle d'amour. » Truitonne, plus surprise de tant de merveilles qu'elle l'eût été de ses jours, jura : ce Par la vertuchou, voilà un excellent pâté! je le veux avoir. Çà, çà, Mie- Souillon, que t'en donnerais-je ? — Le prix ordinaire, ditelle : coucher dans le cabinet des échos, et rien davantage. — Tiens, dit généreusement Truitonne (car elle était de belle humeur par l'acquisition d'un tel pâté), tu en auras une pistole. » Florine, plus contente qu'elle l'eût encore été, parce qu'elle espérait que le roi l'entendrait /se retira en la remerciant.

Dès que la nuit parut, elle se fit conduire dans le cabinet^ souhaitant avec ardeur que le valet de chambre lui tint parole, et qu'au lieu de donner de l'opium au roi, il lui présentât quelque autre chose qui pût le teuir éveillé. Lorsqu'elle crut que chacun s'était endormi , elle commença ses

plaintes ordinaires. <c A combien de périls me suis-je exposée j disait-elle , pour te chercher , pendant que tu me fuis et que tu veux épouser Truitonne! Que fai-je donc fait, cruel, pour oublier tes serments? Souviens-toi de ta métamorphose, de mes bontés, de nos tendres conversations. i^ Elle les répéta presque toutes, avec une mémoire qui prouvait assez que rien ne lui était plus cher que ce souvenir.

Le roi ne dormait point, et il entendait si distinctement la voix de Florine et toutes ses paroles, qu'il ne pouvait com^ prendre d*où elles venaient; mais son cœur, pénétré de tendresse, lui rappela si vivement Tidée de son incomparable princesse, qu'il sentit sa séparation avec la même douleur qu'au moment où les couteaux l'avaient blessé sur le cyprès; il se mit à parler de son côté comme la reine avait fait du sien. « Ah! princesse, dit-il, trop cruelle pour un amant qui vous adorait! est-il possible.que vous m'ayez sacrifié à nos communs ennemis.^ 2> Florine entendit ce qu'il disait, et ne manqua pas de lui répondre, et de lui apprendre que , s'il voulait entretenir la Mie-Souillon , il serait éclaircide tous les mystères qu'il n'avait pu pénétrer jusqu'alors^. A ces mots, le roi impatient appela un de ses valets de chambre, et lui demanda s'il ne pouvait point trouver Mie- Souillon et l'amener. Le valet de chambre répliqua que rien n'était plus aisé , parce qu'elle couchait dans le cabinet des échos.

Le roi ne savait qu'imaginer. Quel moyen de croire qu'une si grande reine que Florine fût déguisée en souillon? Et quel moyen dç croire que Mie-Souillon eût la. voix de la reine, et sût des secrets si particuliers, à moins que ce ne fût elle-même? Dans cette indertitude il sq leva^ et, s'habil-

4ant avec précipitation , ii descendit par un degré dérobé dans le cabinet des échos ^ dont la reine avait ôté la clef; mais le roi en avait une qui ouvrait toutes les portes du palais*

Il la trouva avec une légère robe de taffetas blanc qu'elle portait sous ses vilains habits ; ses beaux cheveux couvraient ses épaules; elle était couchée sur un lit de repos, et une lampe un peu éloignée ne rendait qu'une lumière sombre. Le roi entra tout d'un coup , et, son amour l'emportant sur son ressentiment» dès qu'il la reconnut, il vint se jeter à ses pieds, il mouilla ses mains de ses larmes, et pensa mourir de joie, de douleur, et de mille pensées différentes qui lui passèrent en même temps dans l'esprit.

La reine ne demeura pas moins troublée ; son cœur se serra, elle pouvait à peine soupirer : elle regardait fixement le roi sans lui rien dire; et, quand elle eût eu la force de lui parler, elle n'eût pas eu celle de lui faire des reproches; \e plaisir de le revoir lui fit oublier pour quelque temps les sujets de plainte qu'elle croyait avoir. Enfin ils s'éclaircirent, ils se justifièrent, leur tendresse se réveilla; et tout ce qui les embarrassait, c'était la fée Soussio.

Mais dans ce moment l'enchanteur qui aimait le roi arriva avec une fée fameuse : c'était justement celle qui donna les quatre œufs à Florine. Après les premiers compliments, l'enchanteur et la fée déclarèrent que, leur pouvoir étant uni en faveur du roi et de la reine, Soussio ne pouvait rien contre eux, et qu'ainsi leur mariage ne recevrait aucun retardement.

Il est aisé de se figurer la joie de ces deux jeunes amants : dès qu'il fut jour, on la publia dans tout le palais, et cha-

cun était ravi de voir Florine- Ces nouvelles allèrent jusqu'à Truitonne; elle accourut chez le roi : quelle surprise d'y trouver sa belle rivale ! Dès qu'elle voulut ouvrir la bouche pour lui dire des injures, l'enchanteur et la fée parurent, qui la métamorphosèrent en truie, afin qu'il lui restât au moins une partie de son nom et de son naturel grondeur. Elle s'eofuit toujours grognant jusque dans la basse-cour, ou de longs éclats de rîre que l'on fit sur elle achevèrent de la désespérer.

Le roi Charmant et la reine Florine, délivrés d'une personne si odieuse , ne pensèrent plus qu'à la fête de leurs noces; la galanterie et la magnificence y parurent également : il est aisé de juger de leur félicité après de si longs malheurs.

LA BARONNE D'AULNOY

Page 1