‹ Le monde enchanté; choix de douze contes de féesChapitre 6 sur 14 · WAT · texte numérisé non relu

WAT

LA BARONNE D'AULNOT.

Il était une fois ud roi et une reine dont l'union était parfaite : ils s'aimaient tendrement, et leurs sujets les adoraient; mais il manquait à la satisfaction des uns et des autres de leur voir un héritier. La reine, qui était persuadée que le roi l'aimerait encore davantage si elle en avait un, ne manquait pas au printemps d'aller boire des eaux, qui étaient excellentes. L'od y venait en foule , et le nombre d'étrangers était si grand qu'il s'en trouvait là de toutes les parties du monde.

11 y avait plusieurs fontaines dans un grand bois où l'on allait boire; elles étaient entourées de marbre et de por-

phyre, car chacun se piquait de les embellir. Un jour que la reine était assise au bord de la fontaine , elle dit à toutes ses dames de s'éloigner et de la laisser seule ; puis elle commença ses plaintes ordinaires, ce Ne suis-je pas bien malheureuse, dit-elle, de n'avoir point d'enfants? Les plus pauvres femmes en ont ; il y a cinq ans que j'en demande au ciel, je n'ai pu encore le toucher. Mourrai-je sans avoir cette satisfaction? »

Comme elle parlait ainsi , elle remarqua que Teau de la fontaine s'agitait; puis une grosse écrevisse parut, et lui dit : ce Grande reine, vous aurez enfin ce que vous désirez. Je vous avertis qu'il y a ici proche un palais superbe que les fées ont bâti; mais il est impossible de le trouver, parce qu'il est environné de nuées fort épaisses, que l'œil d'une personne mortelle ne peut pénétrer; cependant, comme je suis votre très humble servante, si vous voulez vous fier à la conduite d'une pauvre écrevisse, je m'oflfre de vous y mener. »

La reine l'écoutait sans l'interrompre, la nouveauté de voir parler une écrevisse l'ayant fort surprise. Elle lui dit qu'elle accepterait avec plaisir ses offres, sans qu'elle ne savait pas aller en reculant comme elle. L'écrevisse sourit, et sur-le-champ elle prit la figure d'une belle petite vieille, ce Eh bien! Madame, lui dit-elle, n'allons pas à reculons, j'y consens; mais surtout regardez-moi comme une de vos amies, car je ne souhaite que ce qui peut vous être avantageux. »

Elle sortit de la fontaine sans être mouillée; ses habits étaient blancs, doublés de cramoisi, et ises cheveux gris tous renoués de rubans verts. Il ne s'est guère vu dé vieille

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dont l'air fût plus galant. Elle salua la reine, et elle en fut embrassée; et, sans tarder davantage, elle la conduisit dans une route du bois qui surprit cette princesse : car, encore qu'elle y fût venue mille et mille fois, elle n'était jamais en-« trée 'dans celle-là. Comment y serait-elle entrée? C'était le chemin des fées pour aller à la fontaine : il était ordinairement fermé de ronces et d'épines; mais, quand la reine et sa conductrice parurent, aussitôt les rosiers poussèrent des roses, les jasmins et les orangers entrelacèrent leurs branches pour faire un berceau couvert de feuilles et de fleurs; la terre fut couverte de violettes; mille oiseaux différents chantaient à Tenvi sur les arbres.

La reine n'était pas encore revenue de sa surprise , lorsque ses yeux furent frappés par l'éclat sans pareil d'un palais tout de diamants : les murs et les toits, les plafonds , les planchers, lés degrés, les balcons, jusqu'aux terrasses, tout était de diamants. Dans Texcès de son admiration, elle ne put s'empêcher de pousser un grand cri , et de demander à la galante vieille qui l'accompagnait si ce qu'elle voyait était un songe ou une réalité, ce Rien n'est plus réel. Madame, y> répliqua-t-elle. Aussitôt les portes du palais s'ouvrirent , il en sortit six fées; mais quelles fées? les plus belles et les plus magnifiques qui aient jamais paru dans leur empire. Elles vinrent toutes faire une profonde révérence à la reine , et chacune lui présenta une fleur de pierreries pour lui faire un bouquet : il y avait une rose, une tulipe, une anémone, une ancolie, un œillet et une grenade, dc Madame , lui direntelles, nous ne pouvons pas vous donner une plus grande marque de notre considération qu'en vous permettant de nous venir voir ici; mais nous sommes bien aLses devons

annoncer que vous aurez une belle princesse que vous nommerez Désirée : car Ton doit avouer quUl y a longtemps que vous la désirez. Ne manquez pas, aussitôt qu'elle sera au monde, de nous appeler, parce que nous voulons la douer de toutes sortes de bonnes qualités; vous n'aurez qu'à prendre le bouquet que nous vous donnons, et nommer chaque fleur en pensant à nous; soyez certaine qu'aussitôt nous serons dans votre chambre. »

La reine, transportée de joie, se jeta à leur cou, et les embrassades durèrent plus d'une grosse 'demi- heure. Après cela elles prièrent la reine d'entrer dans leur palais, dont on ne peut faire une assez belle description; elles avaient pris pour le bâtir l'architecte du soleil : il avait fait en petit ce que celui du soleil est en grand. La reine, qui n'en soutenait l'éclat qu'avec peine, fermait à tous moments les yeux. Elles la conduisirent dans leur jardin : il n'a jamais été de si beaux fruits ; les abricots étaient plus gros que la tète, et l'on ne pouvait manger une cerise sans la couper en quatre, d'un goût si exquis qu'après que la reine en eut mangé, elle ne voulut de sa vie en manger d'autres. Il y avait un verger tout d'arbres confits, qui ne laissaient pas d'avoir vie et de croître comme les autres.

De dire tous les transports de la reine, combien elle parla de la petite princesse Désirée, combien elle remercia les aimables personnes qui lui annonçaient une si agréable nouvelle, c'est ce que je n'entreprendrai point; mais enfin il n'y eut aucuns termes de tendresse et de reconnaissance oubliés. La fée de la fontaine y trouva toute la part qu'elle méritait; la reine demeura jusqu'au soir dans le palais; elle aimait la musique, on lui fit entendre des voix qui lui pa-

rurent célestes; on la chargea de présents ; et, après avoir remercié ces grandes dames , elle revint avec la fée de la fontaine.

Toute sa maison était très en peine d'elle : on la cherchait avec beaucoup d'inquiétude, on ne pouvait imaginer en quel lieu elle était; ils craignaient même que quelques étrangers audacieux ne l'eussent enlevée , car elle avait de la beauté et de la jeunesse; de sorte que chacun témoigna une joie extrême de son retour ; et, comme elle ressentait de son côté une satisfaction infinie des bonnes espérances qu'on venait de lui donner, elle avait une conversation agréable et brillante qui charmait tout le monde.

La fée de la fontaine la quitta proche de chez elle; les compliments et les caresses redoublèrent à leur séparation ; et la reine, étant restée encore huit jours aux eaux, ne manqua pas de retourner au palais des fées avec sa coquette vieille, qui paraissait d'abord en écrevisse, et puis qui prenait sa forme naturelle.

La reine partit; elle devint grosse, et mit au monde une princesse qu'elle appela Désirée. Aussitôt elle prit le bouquet qu'elle avait reçu ; elle nomma toutes les fleurs l'une après l'autre, et sur-le-champ on vit arriver les fées. Chacune avait son chariot de différente matière : l'un était d'ébène, tiré par des pigeons blancs ; d'autres d'ivoire, que de petits corbeaux traînaient; d'autres encore, de cèdre et de camanbour. C'était là leur équipage d'alliance et de paix : car lorsqu'elles étaient fâchées, ce n'étaient que des dragons volants, que des couleuvres qui jetaient le feu par la gueule et par les yeux; que lions, que léopards, que panthères, sur lesquels elles se transportaient d'un bout du monde

à l'autre en moins de temps qu'il n'en faut pour dire bonjour ou bonsoir; mais cette fois-ci elles étaient de la meilleure humeur qu'il est possible.

La reine les vit entrer dans sa chambre avec un air gai et majestueux; leurs nains et leurs naines les suivaient , tous chargés de présents. Après qu'elles eurent embrassé la reine et baisé la petite princesse, elles déployèrent sa layette, dont la toile était si fine et si bonne qu'on pouvait s'en servir cent ans sans l'user : les fées la filaient à leurs heures de 'loisir. Pour les dentelles, elles surpassaient encore ce que j'ai dit de la toile : toute l'histoire du monde y était représentée, soit à l'aiguille, ou au fuseau. Après cela elles montrèrent les langes et les couvertures, qu'elles avaient brodés exprès : l'on y voyait représentés mille jeux différents auxquels les enfants s'amusent. Depuis qu'il y a des brodeurs et des brodeuses, il ne s'est rien vu de si merveilleux; mais, quand le berceau parut , la reine s'écria d'admiration , car il surpassait encore tout ce qu'elle avait vu jusqu'alors. Il était d'un bois si rare qu'il coûtait cent mille écus la livre. Quatre petits Amours le soutenaient : c'étaient quatre chefsd'œuvre, où l'art avait tellement surpassé la matière , quoiqu'elle fût de diamants et de rubis, que l'on n'en peut assez parler. Ces petits Amours avaient été animés par les fées, de sorte que, lorsque l'enfant criait, ils le berçaient et l'endormaient; cela était d'une commodité merveilleuse pour les nourrices.

Les fées prirent elles-mêmes la petite princesse sur leurs genoux, elles l'emmaillotèrent et lui donnèrent plus de cent baisers : car elle était déjà si belle qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer. Elles remarquèrent qu'elle avait besoin* de te-

ter; aussitôt elles frappèrent la terre avec leur baguette , il parut une nourrice telle qu'il la fallait pour cet aimable poupard. 11 ne fut plus question que de douer l'enfant; les fées s'empressèrent de le faire : Tune la doua de vertu, et l'autre d'esprit; la troisième, d'une beauté miraculeuse; celle d'après, d'une heureuse fortune; la cinquième lui désira une longue santé, et la dernière, qu'elle fit bien toutes les choses qu'elle entreprendrait.

La reine, ravie, les remerciait mille et mille fois des faveurs qu'elles venaient de faire à la petite princesse, lorsque l'on vit entrer dans la chambre une si grosse écrevisse que la porte fut à peine assez large pour qu'elle pût passer, dc Ah ! trop ingrate reine , dit Técrevisse , vous n'avez donc pas daigné vous souvenir de moi? Est-il possible que vous ayez sitôt oublié la fée de la fontaine et les bons offices que je vous ai rendus en vous menant chez mes sœurs? Quoi! vous les avez toutes appelées, je suis la seule que vous négligez! Il est certain que j'en avais un pressentiment, et c'est ce qui m'obligea de prendre la figure d une écrevisse lorsque je vous parlai la première fois , voulant marquer par là que votre amitié, au lieu d'avancer, reculerait. »

La reine, inconsolable de la faute qu'elle avait faite, l'interrompit, et lui demanda pardon : elle lui dit qu'elle avait cru nommer sa fleur comm^ celle des autres ; que c'était le bouquet de pierreries qui l'avait trompée; qu'elle n'était pas capable d'oublier les obligations qu'elle lui avait; qu'elle la suppliait de ne lui point ôter son amitié, et particulièrement d'être favorable à la princesse. Toutes les fées, qui craignaient qu'elle ne la douât de misères et d'infortunes , secondèrent la reine pour l'adoucir. « Ma chère sœur, lui disaient-elles,

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que Votre Altesse ne soit point fâchée contre une reine qui n'a jamais eu dessein de vous déplaire; quittez, de grâce, cette figure d'écrevisse, faites que nous vous voyions avec tous vos charmes. »

J'ai déjà dit que la fée de la fontaine était assez coquette ; les louanges que ses sœurs lui donnèrent I^adoucirent un peu. « Eh bien! dit-elle, je ne ferai pas à Désirée tout le mal que j'avais résolu , car assurément j'avais envie de la perdre, et rien n'aurait pu m'en empêcher ; cependant je veux bien vous avertir que, si elle voit le jour avant l'âge de quinze ans, elle aura lieu de s'en repentir, il lui en coûtera peut-être la vie. » Les pleurs de la reine et les prières des illustres fées ne changèrent point l'arrêt qu*elle venait de prononcer; elle se retira à reculons, car elle n'avait pas voulu quitter sa robe d'écrevisse.

Dès qu'elle fut éloignée de la chambre, la triste reine demanda aux fées un moyen pour préserver sa fille des maux qui la menaçaient. Elles tinrent aussitôt conseil , et enfin , après avoir agité plusieurs avis diflférents, elles s'arrêtèrent à celui-ci : qu'il fallait bâtir un palais sans portes ni fenêtres, y faire une entrée souterraine, et nourrir la princesse dans ce lieu jusqu'à l'âge fatal où elle était menacée.

Trois coups de baguette commencèrent et finirent ce grand édifice. Il était de marbre blanc et vert par dehors; les plafonds et les planchers, de diamants et d'émeraudes qui formaient des fleurs, des oiseaux et mille choses agréables. Tout était tapissé de velours de différentes couleurs , brodé de la main des fées; et, comme elles étaient savantes dans l'histoire, elles s'étaient fait un plaisir de tracer les plus belles et les plus remarquables : l'avenir n'y était pas moins représenté

que le passé; les actions héroïques du plus grand roi du monde remplissaient plusieurs tentures.

Ici du démon de la Thrace

Il a le port victorieux ; Les éclats redoublés qui partent de ses yeux

Marquent sa belliqueuse audace.

Là , plus tranquille et plus serein , Il gouverne la France en une paix profonde ; Il fait voir par ses lois que le reste du monde

Lui doit envier son destin.

Par les peintres les plus habiles , Il y paraissait peint avec ses divers traits ;

Redoutable en prenant des villes,

Généreux en faisant la paix.

Ces sages fées avaient imaginé ce moyen pour apprendre plus aisément à la jeune princesse les divers événements de la* vie des héros et des autres hommes.

L'on ne voyait chez elle que par la lumière des bougies ; mais il y en avait une si grande quantité qu'elles faisaient un jour perpétuel. Tous les maîtres dont elle avait besoin pour se rendre parfaite furent conduits en ce lieu : son esprit, sa vivacité et son adresse prévenaient presque toujours ce quMls voulaient lui enseigner, et chacun d'eux demeurait dans une admiration continuelle des choses surprenantes qu'elle disait, dans un âge où les autres savent à peine nommer leur nourrice; aussi n'est-on pas douée par les fées pour demeurer ignorante et stupide.

Si son esprit charmait tous ceux qui l'approchaient, sa beauté n'avait pas des effets moins puissants ; elle ravissait les plus insensibles , et la reine sa mère ne Taurait jamais quittée de vue , si son devoir ne l'avait pas attachée auprès du roi. Les bonnes fées venaient voir la princesse de temps

en temps; elles lui apportaient des raretés sans pareilles, des habits si bien entendus , si riches et si galants, qu'ils semblaient avoir été faits pour la noce d'une jeune princesse qui n'est pas moins aimable que celle dont je parle. Mais, entre toutes les fées qui la chérissaient, Tulipe Taimait davantage, et recommandait plus soigneusement à la reine de ne lui pas laisser voir le jour avant qu'elle eût quinze ans, « Notre sœur de la fontaine est vindicative, lui disait-elle; quelque intérêt que nous prenions en cet enfant, elle lui fera du mal y si elle peut; ainsi. Madame, vous ne sauriez être trop vigilante là- dessus, d La reine lui promettait de veiller sans cesse à une affaire si importante; mais, comme sa chère fille approchait du temps où elle devait sortir de ce château, elle la fit peindre; son portrait fut porté dans les plus grandes cours de l'univers. A sa vue, il n'y eut aucun prince qui se défendit de l'admirer; mais il y en eut un qui en fut si touché qu'il ne pouvait plus s'en séparer. Il le mit dans son cabinet ; il s'enfermait avec lui, et, lui parlant comme s'il eût été sensible, qu'il eût pu l'entendre, il lui disait les choses du monde les plus passionnées.

Le roi, qui ne voyait presque plus son fils, s'informa de ce qui pouvait l'empêcher de paraître aussi gai qu'à son ordinaire. Quelques courtisans, trop empressés de parler, car il y en a plusieurs de ce caractère, lui dirent qu'il était à craindre que le prince ne perdit Pesprit, parce qu'il demeurait des jours entiers enfermé dans son cabinet , où l'on entendait quUl parlait seul comme s'il eût été avec quelqu'un.

Le roi reçut cet avis avec inquiétude. <c Est-il possible, disait-il à ses confidents, que mon fils perde la raison? Il en a toujours tant marqué! Vous savez l'admiration qu'on a

eue pour lui jusqu'à présent, et je ne trouve encore rien d'égaré dans ses yeux, il me parait seulement plus triste; il faut que je l'entretienne , je démêlerai peut-être de quelle sorte de folie il est attaqué. »

En effet, il l'envoya quérir; il commanda qu'on se retirât, et, après plusieurs choses auxquelles il n'avait pas une grande attention, et auxquelles aussi il répondit assez mal, le roi lui demanda ce qu'il pouvait avoir pour que son humeur et sa personne fussent si changées. Le prince, croyant ce moment favorable, se jeta à ses pieds : « Vous avez résolu, lui dit-il, de me faire épouser la princesse Noire : vous trouverez des avantages dans son alliance, que je ne puis vous promettre dans celle de la princesse Désirée; mais, seigneur, je trouve des charmes dans celle-ci , que je ne rencontrerai point dans l'autre. — Et où les avez-vous vus? dit le roi. Les portraits de Tune et de l'autre m'ont été apportés, répliqua le prince Guerrier (c'est ainsi qu'on le nommait depuis qu'il avait gagné trois grandes batailles); je vous avoue que j'ai pris une si forte passion pour la princesse Désirée, que si vous ne retirez les paroles que vous avez données à la Noire, il faut que je meure, heureux de cesser de vivre en perdant l'espérance d'être à ce que j'aime — C'est donc avec son portrait, reprit gravement le roi, que vous prenez en gré de faire des conversations qui vous rendent ridicule à tous les courtisans? Ils vous croient insensé, et, si vous saviez ce qui m'est revenu là-dessus, vous auriez honte de marquer tant de fail)lesse. — Je ne puis me reprocher une si belle llamme , répondit-il ; lorsque vous aurez vu le portrait de cette charmante princesse, vous approuverez ce que je sens pour elle. — Allez donc le quérir-

tout à l'heure, » dit le roi avec un air d'impatience gui faisait assez connaître son chagrin. Le prince en aurait eu de la peine, s'il n^avait pas été certain que rien au monde ne pouvait égaler la beauté de Désirée. Il courut dans son cabinet, et revint chez le roi : il demeura presque aussi enchanté que son fils : « Ah! dit-il, mon cher Guerrier, je consens à ce que vous souhaitez, je rajeunirai lorsque j'aurai une si aimable princesse à ma cour; je. vais dépêcher sur-le-champ des ambassadeurs à celle de la Noire , pour retirer ma parole : quand je devrais avoir une rude guerre contre elle, j'aime mieux m'y résoudre. »

Le prince baisa respectueusement les mains de son père, et lui embrassa plus d'une fois les genoux. Il avait tant de joie qu'on le reconnaissait à peine; il pressa le roi de dépêcher des ambassadeurs non seulement à la Noire, mais aussi à Désirée, et il souhaita qu'il choisît pour cette dernière l'homme le plus capable et le plus riche, parce qu^il fallait paraître dans une occasion si célèbre, et persuader ce qu'il désirait. Le roi jeta les yeux sur Becafigue : c'était un jeune seigneur très éloquent, qui avait cent millions de rente. Il

aimait passionnément le prince Guerrier; il fit, pour lu^ plaire, le plus grand équipage et la plus belle livrée qu'il pût imaginer. Sa diligence fat extrême : car Tamour du prince augmentait chaque jour, et sans cesse il le conjurait de partir, a Songez, lui disait-il confidemment, qu'il y va de ma vie, que je perds l'esprit lorsque je pense que le père de cette princesse peut prendre des engagements avec quelque autre, sans vouloir les rompre en ma faveur, et que je la perdrais pour jamais. » Becafigue le rassurait afin de gagner du temps, car il était bien aise que sa dépensé lui fit honneur. Il mena

quatre-vingts carrosses tout brillants d^or et de diamants; la miniature la mieux finie n'approche pas de celle qui les ornait; il y avait cinquante autres carrosses, vingt-quatre mille pages à cheval 9 plus magnifiques que des princes, et le reste de ce grand cortège ne se démentait en rien.

Lorsque l'ambassadeur prit son audience de congé du prince, il Pembrassa étroitement. « Souvenez-vous, mon cher Becafigue, lui dit-il, que ma vie dépend du mariage que vous allez négocier; n'oubliez rien pour persuader, et amenez l'aimable princesse que j'adore. » Il le chargea aussitôt de mille présents où la galanterie égalait la magnificence : ce n'étaient que devises amoureuses , gravées sur des cachets de diamant; des montres dans des escarboucles , chargées des chiffres de Désirée; des bracelets de rubis taillés en cœur. Enfin que n^avait-il pas imaginé pour lui plaire !

L'ambassadeur portajt le portrait de ce jeune prince, qui avait été peint par un homme si savant, qu'il parlait et faisait de petits compliments pleins d'esprit. A la vérité, il ne répondait pas à tout ce qu'on disait; mais il ne s'en fallait guère. BecaGgue promit au prince de ne rien négliger pour sa satisfaction, et il ajouta qu'il portait tant d'argent, que si on lui refusait la princesse, il trouverait le moyen de gagner quelqu'une de ses femmes, et de l'enlever, oc Ah ! s'écria le prince, je ne puis m'y résoudre : elle serait offensée d'un procédé si peu respectueux. » Becafigue ne répondit rien. là-dessus, et partit.

Le bruit de son voyage prévint son arrivée; le roi et la

reine en furent ravis : ils estimaient beaucoup son maître,

et savaient les grandes actions du prince Guerrier ; mais

.ce qu'ils connaissaient encore mieux, c'était son mérite per-

çonnely de sorte que, quand ils auraient cherché dans tout Tunivers un mari pour leur fille, ils n'auraient su en trouver un plus digne d'elle. On prépara un palais pour loger Becafigue^ et Ton donna tous les ordres nécessaires pour que la cour parfît dans la dernière magnificence.

Le roi et la reine avaient résolu que l'ambassadeur verrait Désirée; mais la fée Tulipe vint trouver la reine, et lui dit : a Gardez- vous bien, Madame, de mener Becafigue chez notre enfant (c'est ainsi qu'elle nommait la princesse), il ne faut pas qu'il la voie sitôt, et ne consentez point à renvoyer chez le roi qui la demande, qu'elle n'ait passé quinze ans : car je suis assurée que, si elle part plus tôt , il lui arrivera quelque malheur. y> La reine, embrassant la bonne Tulipe, lui promit de suivre ses conseils, et sur-le-champ elles allèrent voir la princesse.

L'ambassadeur arriva : son équipage demeura vingt-trois heures à passer, car il avait six cent mille mulets , dont les clochettes et les fers étaient d'or, leurs couvertures de velours et de brocart en broderie de perles; c'était un embarras sans pareil dans les rues, tout le monde était accouru pour le voir. Le roi et la reine allèrent au-devant de lui, tant ils étaient aises de sa venue. Il est inutile de parler de la harangué qu'il fit, et des cérémonies qui se passèrent de part et d'autre, on peut assez les imaginer; mais, lorsqu'il deinanda à saluer la princesse, il demeura bien surpris que cette grâce lui fût déniée, ce Si nous vous refusons, lui dit le roi, seigneur Becafigue, une chose qui paraît si juste, ce n'est point par un caprice qui nous soit particulier; il faut vous raconter l'étrange aventure de notre fille , afin que vous y preniez part.

a Une fée, au moment de sa naissance, la prit en aversion, et la menaça d'une très grande infortune, si elle voyait le jour avant l'âge de quinze ans; nous la tenons dans un palais où les plus beaux appartements sont sous terre. Comme nous étions dans la résolution de vous y mener, la fée Tulipe nous a prescrit de n'en rien faire. — Eh quoi ! Sire, répliqua l'ambassadeur, aurai-je le chagrin de m'en retourner sans elle? Vous l'accordez au roi mon maître pour son fils, elle est attendue avec mille impatiences : est-il possible que vous vous arrêtiez à des bagatelles comme sont les prédictions des fées? Voilà le portrait du prince Guerrier que j'ai ordre de lui présenter; il est si ressemblant, que je crois le voir lui-même lorsque je le regarde. » Il le déploya aussitôt; le portrait, qui n'était instruit que pour parler à la princesse, dit : « Belle Désirée, vous ne pouvez imaginer avec quelle ardeur je vous attends; venez bientôt dans notre cour l'orner des grâces qui vous rendent incomparable. y> Le portrait ne dit plus rien ; le roi et la reine demeurèrent si surpris, qu'ils prièrent Becafigue de le leur donner pour le porter à la princesse ; il en fut ravi , et le remit entre leurs mains.

La reine n'avait point parlé jusqu'alors à sa fille de ce qui se passait; elle avait même défendu aux dames qui étaient auprès d'elle de lui rien dire de l'arrivée de l'ambassadeur : elles ne lui avaient pas obéi,^ et la princesse savait qu'il s'agissait d'un grand mariage; mais elle était si prudente, qu'elle n'en avait rien témoigné à sa mère. Quand elle lui montra le portrait du prince, qui parlait, et qui lui fit un compliment aussi tendre que galant , elle en fut fort surprise : car elle n'avait rien vu d'égal à cela , et la bonne

mine du prince^ l'air d'esprit, la régularité de ses traits, ne rétonnaient pas moins que ce que disait le portrait, c Seriezvous fâchée, lui dit la reine en riant, d'avoir un époux qui ressemblât à ce prince? — Madame, répliqua-t-elle, ce n'est point à moi à faire un choix; ainsi je sei:ai toujours contente de celui que vous me destinerez. — Mais enfin , ajouta la reine , si le sort tombait sur lui, ne vous estimeriez-vous pas heureuse? » Elle rougit, baissa les yeux, et ne répondit rien. La reine la prit entre ses bras, et la baisa plusieurs fois : elle ne put s'empêcher de verser des larmes lorsqu'elle pensa qu'elle était sur le point de la perdre , car il ne s'en fallait plus que de trois mois qu'elle eût quinze ans; et, cachant son déplaisir, elle lui déclara tout ce qui la regardait dans l'ambassade du célèbre Becafigue, elle lui donna même les raretés qu'il avait apportées pour lui présenter. Elle les admira, elle loua avec beaucoup de goût ce qu'il y avait de plus curieux; mais de temps en temps ses regards s'échappaient pour s'attacher sur le portrait du prince avec un plaisir qui lui avait été inconnu jusques alors.

L'ambassadeur, voyant qu'il faisait des instances inutiles

pour qu'on lui donnât la princesse, et qu'on se contentait

■ de la lui promettre, mais si solennellement qu'il n'y avait

pas lieu d'en douter, demeura peu auprès du roi, et retourna

en poste rendre compte à ses maîtres de sa négociation.

Quand le prince sut qu'il ne pouvait espérer sa chère Désirée de plus de trois mois, il fit des plaintes qui affligèrent toute la cour; il ne dormait plus, il ne mangeait point : il devint triste et rêveur, la vivacité de son teint se changea en couleur de soucis; il demeurait des jours entiers couché

sur un canapé dans son cabinet à regarder le portrait de sa princesse : il lui écrivait à tous moments , et présentait les lettres à ce portrait , comme s'il eût été capable de les lire ; enGn ses forces diminuèrent peu à peu, il tomba dangereusement malade, et pour en deviner la cause il ne fallait ni médecins ni docteurs.

Le roi se désespérait , il aimait son fils plus tendrement que jamais père n'a aimé le sien. Il se trouvait sur le point de le perdre : quelle douleur pour un père! Il ne voyait aucuns remèdes qui pussent guérir le prince; il souhaitait Désirée y sans elle il fallait mourir. Il prit donc la résolution, dans une si grande extrémité , d'aller trouver le roi et la reine qui l'avaient promise, pour les conjurer d'avoir pitié de l'état oii le prince était réduit, et de ne plus différer un mariage qui ne se ferait jamais, s'ils voulaient obstinément attendre que la princesse eût quinze ans. '

Cette démarche était extraordinaire; mais elle l'aurait été bien davantage, s'il eût laissé périr un fils si aimable et si cher. Cependant il se trouva une difficulté qui était insurmontable : c'est que son grand âge ne lui permettait que d'aller en litière, et cette voiture s'accordait mal avec l'impatience de son Gis; de sorte qu'il envoya en poste le fidèle BecaGgue, et il écrivit les lettres du monde les plus touchantes pour engager le roi et la reine à ce qu'il souhaitait.

Pendant ce temps , Désirée n'avait guère moins de plaisir à voir le portrait du prince qu'il en avait à regarder le sien. Elle allait à tous moments dans le lieu où il était, et, quelque soin qu'elle prit de cacher ses sentiments, on ne laissait

pas de les pénétrer : entre autres Giroflée et Longue-Épine,

qui étaient ses filles d'honneur, s'aperçurent des petites

inquiétudes qui commençaient à la tourmenter. Giroflée l'aimait passionnément et lui était fidèle; Longue-Épine de tout temps sentait une jalousie secrète de son mérite et de son rang; sa mère avait élevé la princesse; après avoir été sa gouvernante , elle devint sa dame d'honneur : elle aurait dû Taimer comme la chose du monde la plus aimable^ quoiqu'elle chérît sa fille jusqu'à la folie; et, voyant la haine qu'elle avait pour la belle princesse, elle ne pouvait lui vouloir du bien.

L'ambassadeur que l'on avait dépêché à la cour de la princesse Noire ne fut pas bien reçu lorsqu'on apprit le compliment dont il était chargé; cette Éthiopienne était la plus vindicative créature du monde; elle trouva que c'était la traiter cavalièrement, après avoir pris des engagements avec elle, de lui envoyer dire ainsi qu'on la remerciait. Elle avait vu un portrait du prince dont elle s'était entêtée, et les Éthiopiennes, quand elles se mêlent d'aimer, aiment avec plus d'extravagance que les autres, ce Gomment, monsieur l'ambassadeur, dit-elle, est-ce que votre maître ne me croit pas assez riche et assez belle? Promenez -vous dans mes États, vous trouverez qu'il n'en est guère de plus vastes; venez dans mon trésor royal , voir plus, d'or que toutes les mines du Pérou n'en ont jamais fourni; enfin regardez la noirceur de mon teint , ce nez écrasé , ces grosses lèvres : n'est-ce pas ainsi qu'il faut être pour être belle? — Madame, répondit l'ambassadeur, qui craignait les bàtonnades (plus que tous ceux qu'on envoie à la Porte), je blâme mon maître autant qu'il est permis à un sujet, et, si le ciel m'avait mis sur le premier trône de l'univers, je sais vraiment bien à qui je l'ofi'rirais. — Gette parole vous sauvera la vie.

lui dit-elle : j'avais résolu de commencer ma vengeance sur vous; mais il y aurait de l'injustice, puisque vous n'êtes pas cause du mauvais procédé de votre prince. Allez lui dire qu'il me fait plaisir de rompre avec moi, parce que je n'aime pas les malhonnêtes gens. y> L'ambassadeur, qui ne demandait pas mieux que son congé, l'eut à peine obtenu qu'il en profita.

Mais l'Éthiopienne était trop piquée contre le prince Guerrier pour lui pardonner; elle monta dans un char d'ivoire, tratné par six autruches, qui faisaient dix lieues par heure. Elle se rendit au palais de la fée de la fontaine; c'était sa marraine et sa meilleure amie : elle lui raconta son aventure, et la pria avec les dernières instances de servir son ][essentiment. La fée fut sensible à la douleur de sa filleule ; elle regarda dans le livre qui dit tout, et elle connut aussitôt que le prince Guerrier ne quittait la princesse Noire que pour la princesse Désirée; qu'il l'aimait éperdument, et qu'il était même malade de la seule impatience de la voir. Cette connaissance ralluma sa colère, qui était presque éteinte; et, comme elle ne l'avait pas vue depuis le moment de sa naissance, il est à croire qu'elle aurait négligé de lui faire du mal, si la vindicative Noiron ne l'en avait pas conjurée, a Quoi ! s'écria-t-elle , cette malheureuse Désirée veut donc toujours me déplaire ? — Non , charmante princesse , non ma mignonne^ je ne souffrirai pas qu'on te fasse un affront; les cieux et tous les éléments s'intéressent dans cette affaire, retourne chez toi , et te repose sur ta chère marraine. y> La princesse Noire la remercia; elle lui fit des présents de fleurs et de fruits qu'elle reçut fort agréablement.

L'ambassadeur Becafigue s'avançait en toute diligence

vers la ville capitale où le père de Désirée faisait son séjour; il se jeta aux pieds du roi et de la reine : il versa beaucoup de larmes, et leur dit, dans les termes les plus touchants , que le prince Guerrier mourrait, s'ils lui retardaient plus longtemps le plaisir de voir la princesse leur fille; qu'il ne s'en fallait plus que de trois mois qu'elle eût quinze ans ; qu'il ne lui pouvait rien arriver de fâcheux dans un espace si court; qu'il prenait la liberté de les avertir qu'une si grande crédulité pour de petites fées faisait tort à la majesté royale; enfin il harangua si bien, qu'il eut le don de persuader. L'on pleura avec lui , se représentant le triste état où le jeune prince était réduit, et puis on lui dit qu'il fallait quelques jours pour se déterminer et lui répondre. Il repartit qu'il ne pouvait donner que quelques heures; que son maître était à l'extrémité; qu'il s'imaginait que la princesse le haïssait,

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et que c'était elle qui retardait son voyage : on l'assura donc que le soir il saurait ce qu'on pouvait faire.

La reine courut au palais de sa chère fille : elle lui conta tout ce qui se passait. Désirée sentit alors une douleur sans pareille, son cœur se serra , elle s'évanouit; et la reine connut les sentiments qu'elle avait pour le prince. « Ne vous affligez point, ma chère enfant, lui dit-elle, vous pouvez tout pour sa guérison , je ne suis inquiète que pour les menaces que la fée de la fontaine fit à votre naissance. — Je me flatte, Madame, répliqua-t-elle^ qu'en prenant quelques mesures nous tromperons la méchante fée ; par exemple , ne pourrais-je pas aller dans un carrosse tout fermé où je ne verrais point le jour? On l'ouvrirait la nuit pour nous donnera manger; ainsi j'arriverais heureusement chez le prince Guerrier. »

La reine goûta beaucoup cet expédient , elle en fit part au roi qui l'approuva aussi; de sorte qu'on envoya dire à Becafigue de venir promptement^ et il reçut des assurances certaines que la princesse partirait au plus tôt ; qu'ainsi il n'avait qu'à s'en retourner pour donner cette bonne nouvelle à son maître, et que^ pour se hâter davantage, on négligerait de lui faire l'équipage et les riches habits qui convenaient à son rang. L'ambassadeur, transporté de joie , se jeta encore aux pieds de Leurs Majestés pour les remercier; il partit ensuite , sans avoir vu la princesse.

La séparation du roi et de la reine lui aurait semblé insupportable ^ si elle avait été moins prévenue en faveur du prince; mais il est de certains sentiments qui étoufient presque tous les autres. On lui fit un carrosse de velours vert par dehors, orné de grandes plaques d'or, et, par dedans, de brocart argent et couleur de rose rebrodé ; il n'y avait aucunes glaces, il était fort grand, il fermait mieux qu'une boite, et un seigneur des premiers du royaume fut chargé des clefs qui ouvraient les serrures qu'on avait mises aux portières.

Autour d'elle on voyait les Grâces, Les Ris, les Plaisirs et les Jeux, Et les Amours respectueux Empressés à suivre ses traces ; Elle avait Fair majestueux , Avec une douceur céleste ; Elle s'attirait tous les vœux.

Sans conter ici tout le reste , Elle avait les mêmes attraits Que fit briller Adélaïde Quand, l'Hymen lui servant de guide, Elle vint dans ces lieux pour cimenter la paix.

L'on nomma peu d'officiers pour l'accompagner^ afin qu'une nombreuse suite n'embarrassât point; et^ après lui avoir donné les plus belles pierreries du monde, et quelques habits très riches, après, dis-je, des adieux qui pensèrent faire étouffer le roi, la reine et toute la cour, à force de pleurer, on l'enferma dans le carrosse sombre avec sa dame d'honneur, Longue-Épine et Giroflée.

On a peut-être oublié que Longue-Épine n'aimait point la princesse Désirée ; mais elle aimait fort le prince Guerrier, car elle avait vu son portrait parlant. Le trait qui l'avait blessée était si vif, qu'étant sur le point de partir, elle dit à sa mère qu'elle mourrait, si le mariage de la princesse s'accomplissait, et que si elle voulait la conserver, il fallait absolument qu'elle trouvât un moyen de rompre cette affaire. La dame d'honneur lui dit de ne se point affliger, qu'elle tâcherait de remédier à sa peine en la rendant heureuse.

Lorsque la reine envoya sa chère enfant, elle la recommanda, au delà de tout ce qu'on peut dire, à cette mauvaise femme. « Quel dépôt ne vous confié-je pas! dit-elle. C'est plus que ma vie : prenez soin de la santé de ma fille, mais surtout soyez soigneuse d'empêcher qu'elle ne voie le jour. Tout serait perdu : vous savez de quels maux elle est menacée , et je suis convenue avec l'ambassadeur du prince Guerrier que , jusqu'à ce qu'elle ait quinze ans , on la mettrait dans un château où elle ne verra aucune lumière que celle des bougies. )> La reine combla cette dame de présents, pour l'engager à une plus grande exactitude. Elle lui promit de veiller à la conservation de la princesse et de lui en rendre bon compte aussitôt qu'elles seraient arrivées.

Ainsi le roi et la reine, se reposant sur ses soins, n'eurent point d'inquiétude pour leur chère fille; cela servit en quelque façon à modérer la douleur que son éloignement leur causait; mais Longue-Épine, qui apprenait tous les soirs , par les officiers de la princesse qui ouvraient le carrosse pour lui servir à souper, que l'on approchait de la ville où elles étaient attendues, pressait sa mère d'exécuter son dessein, craignant que le roi ou le prince no vinssent au-devant d'elles, et qu'il ne fût plus temps; de sorte qu'environ l'heure de midi, où le soleil darde ses rayons avec force, elle coupa tout d'un coup l'impériale du carrosse où elles étaient renfermées avec un grand couteau fait exprès, qu'elle avait apporté. Alors, pour la première fois, la princesse Désirée vit le jour. A peine l'eut-elle regardé, et poussé un profond soupir, qu*elle se précipita du carrosse sous la forme d'une biche blanche et se mit à courir jusqu'à la forêt prochaine, où elle s'enfonça dans un lieu sombre, pour y regretter, sans témoins, la charmante figure qu'elle venait de perdre.

La fée de la fontaine, qui conduisait cette étrange aventure^ voyant que tous ceux qui accompagnaient la princesse se mettaient en devoir les uns de la suivre, et les autres d'aller à la ville pour avertir le prince Guerrier du malheur qui venait d'arriver, sembla aussitôt bouleverser la nature; les éclairs et le tonnerre effrayèrent les plus assurés, et, pac son merveilleux savoir, elle transporta tous ces gens fort loin, afin de les éloigner du lieu où leur présence lui déplaisait.

Il ne resta que la dame d'honneur, Longue-Épine et Giroflée. Celle-ci courut après sa maîtresse, faisant retentir les

LE MONDE KNCHANTÊ. 10

bois et les rochers de son nom et de ses plaintes. Les deux autres, ravies d'être en liberté, ne perdirent pas nn moment à faire ce qu'elles avaient projeté. Longue-Épine mit les plus riches habits de Désirée. Le manteau royal qui avait été fait pour ses noces était d'une richesse sans pareille , et la couronne avait des diamants deux ou trois fois gros comme le poing; son sceptre était d'un seul rubis; le globe qu'elle tenait dans l'autre main, d'une perle plus grosse que la tète : cela était rare et très lourd à porter, mais il fallait persuader qu'elle était la princesse, et ne rien négliger de tous les ornements royaux.

En cet équipage, Longue-Épine, suivie de sa mère qui portait la queue de son manteau, s'achemine vers la ville. Cette fausse princesse marchait gravement : elle ne doutait pas que l'on ne vînt les recevoir; et, en effet, elles n'étaient guère avancées, quand elles aperçurent un gros de cavalerie et, au milieu, deux litières brillantes d'or et de pierreries, portées par des mulets ornés de longs panaches de plumes vertes (c'était la couleur favorite de la princesse). Le roi, qui était dans l'une , et le prince malade , dans l'autre , ne savaient que juger de ces dames qui venaient à eux. Les plus empressés galopèrent vers elles, et jugèrent par la magnificence de leurs habits qu'elles devaient être des personnes de distinction. Ils mirent pied à terre et les abordèrent respectueusement, ce Obligez-moi de m'apprendre, leur dit Longue-Épine, qui est dans ces litières. — Mesdames, répliquèrent-ils, c'est le roi et le prince son fils qui viennent au-devant de la princesse Désirée. — Allez, je vous prie, leur dire, continua- t-elle, que la voici; une fée, jalouse de mon bonheur, a dispersé tous ceux qui m'accom-

' pagnaient par une centaine de coups de tonnerre y d'éclairs et de prodiges surprenants ; mais voici ma dame d'honneur, qui est chargée des lettres du roi mon père et de mes pierreries. »

Aussitôt ces cavaliers lui baisèrent le bas de sa robe , et furent en diligence annoncer au roi que la princesse approchait, ce Comment! s*écria-t-il , elle vient à pied en plein jour! » Ils lui racontèrent ce qu'elle leur avait dft. Le prince, brûlant d'impatience, les appela, et, sans leur faire aucune question : « Avouez , leur dit-il , que c'est un prodige de beauté, un miracle, une princesse tout accomplie. » Us ne répondirent rien , et surprirent le prince, oc Pour avoir trop à louer, continua-t-il, vous aimez mieux vous taire ? — Seigneur, vous l'allez voir, lui dit le plus hardi d'entre eux'; apparemment que la fatigue du voyage l'a changée. t> Le prince demeura surpris; s'il avait été moins faible, il se serait précipité de la litière pour satisfaire son impatience et sa curiosité. Le roi descendit de la sienne, et, s'avançant avec toute la cour, il joignit la fausse princesse; mais aussitôt qu'il eut jeté les yeux sur elle, il poussa un grand cri, et, reculant quelques pas : a Que vois-je? dit-il. Quelle perfidie ! — Sire, dit la dame d'honneur en s'avançant hardiment, voici la princesse Désirée avec les lettres du roi et de la reine ; je remets aussi entre vos mains la cassette de pierreries dont ils më chargèrent en partant, n

Le roi gardait à tout cela un morne silence, et le prince, s'appuyant sur Becafigue, s'approcha de Longue- Épine. 0 dieux! que devint-il après avoir considéré cette fille, dont la taille extraordinaire faisait peur ! Elle était si grande , que les habits de la princesse lui couvraient à peine les ge-

DOUX; sa maigreur était affreuse; son nez, plus crochu que celui d'un perroquet, brillait d'un rouge luisant; il n'a ja-* mais été de dents plus noires et plus mal rangées; enfin elle était aussi laide que Désirée était belle.

Le prince, qui n'était occupé que de la charmante idée de sa princesse, demeura transi et comme immobile à la vue de celle-ci; il n'avait pas la force de proférer une parole, il la regardait avec étonnement, et, s'adressant ensuite au roi : a Je suis trahi , lui dit-il ; ce merveilleux portrait sur lequel j'engageai ma liberté n'a rien de la personne qu'on nous envoie ; Pon a cherché à nous tromper, l'on y a réussi , il m'en coûtera la vie, — Comment l'entendez -vous, seigneur? dit Longue -Épine; Ton a cherché à vous tromper? Sachez que vous ne le serez jamais en m'épousant. 2> Son effronterie et sa fierté n'avaient pas d'exemple. La dame d'honneur renchérit encore par-dessus, ce Ah! ma belle princesse, s'écriait-elle, où sommes-nous venues? est-ce ainsi que l'on reçoit une personne de votre rang ? Quelle inconstance ! quel procédé ! Le roi votre père en saura bien tirer raison. — C'est nous qui nous la ferons faire, repliqua le roi : il nous avait promis une belle princesse, il nous envoie un squelette, une momie qui fait peur. Je ne m'étonne plus qu'il ait gardé ce beau trésor caché pendant quinze ans : il voulait attraper quelque dupe; c'est sur nous que le sort est tombé, mais il n'est pas impossible de s'en venger.

— Quels outrages! s'écria la fausse princesse; nesuis-je pas bien malheureuse d'être venue sur la parole de telles gens? Voyez que l'on a grand tort de s'être fait peindre un peu plus belle que l'on n'est ! Cela n'arrive-t-il pas tous les

jours? Si pour tels inconvénients les princes renvoyaient leurs fiancées^ peu se marieraient. »

Le roi et le prince , transportés de colère, ne daignèrent pas lui répondre : ils remontèrent chacun dans leur litière, et, sans autre cérémonie, un garde du corps mit la prin-. cesse en trousse derrière lui, et la dame d'honneur fut traitée de même. On les mena dans la ville; par ordre du roi , elles furent enfermées dans le château des Trois* Pointes.

Le prince Guerrier avait été si accablé du coup qui venait de le frapper, que son affliction s'était toute renfermée dans son cœur. Lorsqu'il eut assez de force pour se plaindre, que ne dit- il pas sur sa cruelle destinée! Il était toujours amoureux , et n'avait pour tout objet de sa passion qu'un portrait. Ses espérances ne subsistaient plus, toutes les idées si charmantes qu'il s'était faites sur la princesse Désirée se trouvaient échouées; il aurait mieux aimé mourir que d'é* pouser celle qu'il prenait pour elle ; enfin , jamais désespoir n'a été égal au sien : il ne pouvait plus souffrir la cour, et il résolut, dès que sa santé put le lui permettre, de s'en aller secrètement, et de se rendre dans quelque lieu solitaire pour y passer le reste de sa triste vie.

Il ne communiqua son dessein qu'au fidèle Becafigue : il était bien persuadé qu'il le suivrait partout, et il le choisit pour parler avec lui plus souvent qu'avec un autre du mauvais tour qu'on lui avait joué. A peine commença-t-il à se porter mieux qu'il partit, et laissa une grande lettre pour le roi sur la table de son cabinet, l'assurant qu'aussitôt que son esprit serait un peu tranquillisé, il reviendrait auprès de lui; mais qu*il le suppliait, en attendant, de penser à leur

commune vengeance, et de retenir toujours la laide princesse prisonnière.

Il est aisé de juger de la douleur qu'eut le roi lorsqu'il reçut cette lettre. La séparation d'un fils si cher pensa le faire mourir. Pendant que tout le monde était occupé à le consoler, le prince et Becafigue s'éloignaient, et au bout de trois jours ils se trouvèrent dans une vaste forêt, si sombre par répaisseur des arbres, si agréable par la fraîcheur de l'herbe et des ruisseaux qui coulaient de tous côtés, que le prince, fatigué de la longueur du chemin, car il était encore malade, descendit de cheval et se jeta tristement sur la terre, sa main sous sa tète, ne pouvant presque parler, tant il était faible, ce Seigneur, lui dit Becafigue, pendant que vous allez vous reposer, je vais chercher quelques fruits pour vous rafraîchir, et reconnaître un peu le lieu où nous sommes. y> Le prince ne lui répondit rien, il lui témoigna seulement par un signe qu'il le pouvait.

II y a longtemps que nous avons laissé la biche au bois, je veux parler de l'incomparable princesse. Elle pleura en biche désolée lorsqu'elle vit sa figure dans une fontaine qui lui servait de miroir: ce Quoi! c'est moi! disait-elle, c'est aujourd'hui que je me trouve réduite à subir la plus étrange aventure qui puisse arriver du règne des fées à une innocente princesse telle que je suis! Combien durera ma métamorphose? Où me retirer pour que les lions, les ours et les loups ne me dévorent point? Comment pourrai-je manger de l'herbe? » Enfin elle se faisait mille questions, et ressentait la plus cruelle douleur qu'il est possible. Il est vrai que si quelque chose pouvait consoler, c'est qu'elle était une aussi belle biche qu'elle avait été belle princesse.

La faim pressant Désirée , elle brouta Therbe de bon appétit, et demeura surprise que cela pût être. Ensuite elle se coucha sur la mousse; la nuit la surprit : elle la passa avec des frayeurs inconcevables. Elle entendait les bétes féroces proche d'elle; et souvent , oubliant qu'elle était biche, elle essayait de grimper sur un arbre. La clarté du jour la rassura un peu, elle admirait sa beauté, et le soleil lui paraissait quelque chose de si merveilleux qu'elle ne se lassait point de le regarder; tout ce qu'elle en avait entendu dire lui semblait fort au-dessous de ce qu'elle voyait : c'était l'unique consolation qu'elle pouvait trouver dans un lieu si désert. Elle y resta toute seule pendant plusieurs jours.

La fée Tulipe , qui avait toujours aimé cette princesse, ressentait vivement son malheur; mais elle avait un véritable dépit que la reine et elle eussent fait si peu de cas de ses avis, car elle leur avait dit plusieurs fois que si la princesse partait avant que d'avoir quinze ans, elle s'en trouverait mal; cependant elle ne voulait point l'abandonner aux furies de la fée de la fontaine, et ce fut elle qui conduisit les pas de Giroflée vers la forêt, afin que cette nouvelle confidente pût la consoler dans sa disgrâce.

Cette belle biche passait doucement le long d'un ruisseau, quand Giroflée, qui ne pouvait presque marcher, se coucha pour se reposer. Elle rêvait tristement de quel côté elle pourrait aller pour trouver sa chère princesse. Lorsque la biche Taperçut, elle franchit tout d'un coup le ruisseau, qui était large et profond , elle vint se jeter sur Giroflée et lui faire mille caresses. Elle en demeura surprise : elle ne savait si les bêtes de ce canton avaient quelque amitié particulière pour les hommes, qui les rendit humaines, ou si elle

la connaissait : car entin il était fort singulier qu'une biche s'avisât de faire si bien les honneurs de la forêt.

Elle la regarda attentivement, et vit, avec une extrême surprise y de grosses larmes qui coulaient de ses yeux : elle ne douta plus que ce ne fût sa chère princesse. Elle prit ses pieds y elle les baisa avec autant de respect et de tendresse qu'elle avait baisé ses mains. Elle lui parla, et connut que la biche l'entendait, mais qu'elle ne pouvait lui répondre; les larmes et les soupirs redoublèrent de part et d'autre. Giroflée promit à sa maîtresse qu'elle ne la quitterait point; la biche lui fit mille petits signes de la tête et des yeux, qui marquaient qu'elle en serait très aise et qu'elle la consolerait d'une partie de ses peines.

Elles étaient demeurées presque tout le jour ensemble. Bichette eut peur que sa fidèle Giroflée n'eût besoin de manger ; elle la conduisit dans un endroit de la forêt où elle avait remarqué des fruits sauvages, qui ne laissaient pas d'être bons. Elle en prit quantité, car elle mourait de faim ; mais, après que sa collation fut finie, elle tomba dans une grande inquiétude, ne sachant où elles se retireraient pour dormir : car de rester au milieu de la forêt, exposées à tous les périls qu'elles pouvaient courir, il n'était pas possible de s'y résoudre. « N'êtes- vous point effrayée, charmante biche, lui dit -elle, de passer la nuit ici.^ j> La biche leva les yeux vers le ciel, et soupira, a Mais, continua Giroflée, vous avez déjà parcouru une partie de cette vaste solitude : n'y a-t-il point de maisonnette, un charbonnier, un bûcheron, un ermitage? t> La biche marqua, par les mouvements de sa tête, qu'elle n'avait rien vu. « 0 dieux! s'écria Giroflée, je ne serai pas en vie demain : quand j'aurais

le bonheur d'éviter les tigres et les ours, je suis certaine que la peur suffit pour me tuer. Et ne croyez pas» au reste, ma chère princesse, que je regrette la vie par rapport à moi; je la regrette par rapport à vous. Hélas! vous laisser dans ces lieux dépourvue de toute consolation ! se peut-il rien de plus triste? j> La petite biche se prit à pleurer» elle sanglotait presque comme une personne.

Ses larmes touchèrent la fée Tulipe, qui l'aimait tendre^ ment; malgré sa désobéissance, elle avait toujours veillé à sa conservation, et, paraissant tout à coup : <ic Je ne veux point vous gronder, lui dit-elle; Tétat où je vous vois me fait trop de peine. y> Bichette et Giroflée l'interrompirent en se jetant à ses genoux : la première lui baisait les mains, et la caressait le plus joliment du monde; Tautre la conjurait d'avoir pitié de la princesse, et de lui rendre sa figure naturelle, a Gela ne dépend pas de moi, dit Tulipe; celle qui lui fait tant de mal a beaucoup de pouvoir; mais j'accourcirai le temps de sa pénitence; et, pour l'adoucir, aussitôt que la nuit laissera sa place au jour, elle quittera sa forme de biche; mais à peine Faurore paraîtra- t-elle qu'il faudra qu'elle la reprenne, et qu'elle coure les plaines et les forêts comme les autres. »

C'était déjà beaucoup de cesser d'être biche pendant la nuit : la princesse témoigna sa joie par des sauts et des bonds qui réjouirent Tulipe. « Avancez- vous , leur dit-elle, dans ce petit sentier : vous y trouverez une cabane assez propre pour un endroit champêtre. )> En achevant ces mots , elle disparut. Giroflée obéit, elle entra avec Bichette dans la route qu'elles voyaient, et elles trouvèrent une vieille femme assise sur le pas de sa porte , qui achevait un panier d'osier

fin. Giroflée la salua, ce Voudriez- vous , ma bonne mère, lui dit-elle y me retirer avec ma biche? Il me faudrait une petite chambre. — Oui, ma belle fille, répondit-elle, je vous donnerai volontiers une retraite ici : entrez avec votre biche. » Elle les mena aussitôt dans une chambre très jolie, toute boisée de merisier; il y avait deux petits lits de toile blanche, des draps fins, et tout paraissait si simple et si propre, que la princesse a dit depuis qu'elle n'avait rien trouvé de plus à son gré.

Dès que la nuit fut entièrement venue, Désirée cessa d'être biche : elle embrassa cent fois sa chère Giroflée , elle la remercia de TaSection qui l'engageait à suivre sa fortune, et lui promit qu'elle rendrait la sienne très heureuse dès que sa pénitence serait finie.

La vieille vint frapper doucement à leur porte et , sans entrer, elle donna des fruits excellents à Giroflée, dont la princesse mangea avec grand appétit; ensuite elles se couchèrent; et, sitôt que le jour parut. Désirée, étant devenue biche, se mit à gratter à la porte afin que Giroflée lui ouvrit. Elles se témoignèrent un sensible regret de se séparer^ quoique ce ne fût pas pour longtemps, et, Bichette s'étant élancée dans le plus épais du bois, elle commença d'y courir à son ordinaire.

J'ai déjà dit que le prince Guerrier s'était arrêté dans la forêt, et que Becafiguela parcourait pour trouver quelques fruits. 11 était assez tard lorsqu'il se rendit à la maisonnette de la bonne vieille dont j'ai parlé. Il lui parla civilement, et lui demanda les choses dont il avait besoin pour son maître. Elle se hâta d'emplir une corbeille et la lui donna, ce Je crains, dit-elle, que si vous passez la nuit ici sans retraite.

il ne vous arrive quelque accident : je vous en offre une bien pauvre, mais au moins elle met à Tabri des lions. » Il la remercia, et lui dit qu'il était avec un de ses amis, qu'il ' allait lui proposer de venir chez elle. En effet, il sut si bien persuader le prince, quMl se laissa conduire chez celte bonne femme. Elle était encore à sa porte, et, sans faire aucun bruit, elle les mena dans une chambre semblable à celle que la princesse occupait, si proches Tune de Tautre qu'elles n'étaient séparées que par une cloison.

Le prince passa la nuit avec ses inquiétudes ordinaires. Dès que les premiers rayons du soleil eurent brillé à ses fenêtres, il se leva, et, pour divertir sa tristesse, il sortit dans la forêt, disant à Becafigue de ne point venir avec lui. H marcha longtemps sans tenir aucune route certaine ; enfin il arriva dans un lieu assez spacieux, couvert d'arbres et de mousses. Aussitôt une biche en partit. Il ne put s'empêcher de la suivre : son penchant dominant était pour lâchasse; mais il n'était plus si vif depuis la passion qu'il avait dans le cœur. Malgré cela, il poursuivit la pauvre biche, et de temps en temps il lui décochait des traits qui la faisaient mourir de peur, quoiqu'elle n'en fût pas blessée : car son amie Tulipe la garantissait, et il ne fallait pas moins que la main secourable d'une fée pour la préserver de périr sous des coups si justes. L'on n'a jamais été aussi lasse que l'était la princesse des biches : l'exercice qu'elle faisait lui était bien nouveau ; enfin elle se détourna à un sentier si heureusement que le dangereux chasseur, la perdant de vue, et se trouvant lui-même extrêmement fatigué , ne s'obstina pas à la suivre.

Le jour s'étant passé de cette manière , la biche vit avec

joie l'heure de se retirer; elle tourna ses pas vers la maison où Giroflée l'attendait impatiemment* Dès qu^elle fut dans sa chambre , elle se jeta sur le lit haletante : elle était tout en nage. Giroflée lui fit mille caresses; elle mourait d'envie de savoir ce qui lui était arrivé. L'heure de se débichonner étant arrivée, la belle princesse reprit sa forme ordinaire; jetant les bras au cou de sa favorite : « Hélas ! lui dit-elle, je croyais n'avoir à craindre que la fée de la fontaine et les cruels hôtes des forêts; mais j'ai été poursuivie aujourd'hui par un jeune chasseur, que j'ai vu à peine, tant j'étais pressée de fuir : mille traits décochés après moi me menaçaient d'une mort inévitable, j'ignore encore par quel bonheur j'ai pu m'en sauver. — 11 ne faut plus sortir, ma princesse, répliqua Giroflée : passez dans cette chambre le temps fatal de votre pénitence ; j'irai dans la ville la plus proche acheter des livres pour vous divertir, nous lirons les contes nouveaux que l'on a faits sur les fées, nous ferons des vers et des chansons. — Tais-toi, ma chère fille, reprit la princesse, la charmante idée du prince Guerrier suffit pour m'occuper agréablement; mais le même pouvoir qui me réduit pendant le jour à la triste condition de biche me force, malgré moi, de faire ce qu'elles font ; je cours, je saute et je mange l'herbe comme elles; dans ce temps-là une chambre me serait insupportable. » Elle était si harassée delà chasse, qu'elle demanda promptement à manger; ensuite ses beaux yeux se fermèrent jusqu'au lever de l'aurore. Dès qu'elle l'aperçut, la métamorphose ordinaire se fit, et elle retourna dans la forêt.

Le prince, de son côté, était venu sur le soir rejoindre son favori, ce J'ai passé le temps, lui dit-il, à courir après la

plus belle biche que j'aie jamais vue; elle m'a trompé cent fois avec une adresse merveilleuse; j'ai tiré si juste, que je ne comprends point comment elle a évité mes coups : aussitôt qu'il sera jour, j'irai la chercher encore, et ne la manquerai point. :d En effet, ce jeune prince, qui voulait éloigner de son cœur une idée qu'il croyait chimérique , n'étant pas fâché que la passion de la chasse Foccupât, se rendit de bonne heure dans le même endroit où il avait trouvé la biche; mais elle se garda bien d'y aller, craignant une aventure semblable à celle qu'elle avait eue. Il jeta les yeux de tous côtés, il marcha longtemps, et, comme il s'était échauffé, il fut ravi de trouver des pommes dont la couleur lui fit plaisir : il en cueillit, il en mangea, et presque aussitôt il s'endormit d'un profond sommeil; il se jeta sur l'herbe fraîche, sous des arbres où mille oiseaux semblaient s'être donné rendez- vous.

Dans le temps qu'il dormait, notre craintive biche, avide des lieux écartés, passa dans celui où il était. Si elle l'avait aperçu plus tôt , elle l'aurait fui ; mais elle se trouva si pro^ che de lui, qu'elle ne put s'empêcher de le regarder, et son assoupissement la rassura si bien, qu'elle se donna le loisir de considérer tous ses traits. 0 dieux! que devint-elle quand elle le reconnut? Son esprit était trop rempli de sa charmante idée pour l'avoir perdue en si peu de temps. Amour, amour, que veux-tu donc.^ Faut-il que Bichette s'expose à perdre la vie par les mains de son amant? Oui, elle s'y expose, il n'y a plus moyen de songer à sa sûreté. Elle se coucha à quelques pas de lui, et ses yeux, ravis de le voir, ne pouvaient s'en détourner un moment ; elle soupirait, elle poussait de petits gémissements ; enfln , devenant plus har-

158 LE MONDE EXCHAXTE.

die, elle s'approcha encore davantage; elle le toochait, lorsqu'il s'éveilla.

Sa surprise parut extrême ; il reconnut la même biche qui lui avait donné tant d'exercice, et qu'il avait cherchée longtemps; mais la trouver si familière lui paraissait une chose rare. Elle n'attendit pas qu'il eût essayé de la prendre : elle s'enfuit de toute sa force, et il la suivit de toute la sienne. De temps en temps ils s'arrêtaient pour refN^ndre baleine , car la belle biche était enix)re lasse d'avoir couru la veille, et le prince ne Tétait pas moins qu'eUe; mais ce qui ralentissait le plus la fuite de Bichette, hélas! faut-il le dire ? c'était la peine de s'éloigner de celui qui Favait plus blessée par son mérite que par les traits qu'il tirait sur elle. Il la voyait très souvent qui tournait la tète sur lui, comme pour lui demander s'il voulait qu'elle périt sous ses coups, et, lorsqu'il était sur le point de la joindre, elle faisait de nouveaux efforts pour se sauver. < Ah ! si tu pouvais m'entendre, petite biche, lui criait-il, tu ne m'éviterais pas : je t'aime, je veux te nourrir; tu es charmante, j'aurai soin de toi. > L'air emportait ses paroles, elles n'allaient point jusqu'à elle.

Enfin, après avoir fait tout le tour de la forêt ^ notre biche, ne pouvant plus courir, ralentit ses pas, et le prince, redoublant les siens, la joignit avec une joie dont il ne croyait plus être capable. 11 vit bien qu'elle avait perdu toutes ses forces : elle était couchée comme une pauvre petite bête demi-morte, et elle n'attendait que de voir finir sa vie par les mains de son vainqueur; mais, au lieu de lui être cruel , il se mit à la caresser. « Belle biche , lui dit-il , n'aie point de peur, je veux t'emmener avec moi , et que tu me

suives partout. j> 11 coupa exprès des branches d'arbre, il' les plia adroitement, il les couvrit de mousse, il y jeta des roses dont quelques buissons étaient chargés ; ensuite il prit la biche entre ses bras , il appuya sa tête sur son cou , et vint la coucher doucement sur ces ramées; puis il s'assit auprès d'elle y cherchant de temps en temps des herbes fines, qu'il lui présentait, et qu'elle mangeait dans sa main.

Le prince continuait de lui parler, quoiqu'il fut persuadé qu'elle ne Tentendait pas; cependant, quelque plaisir qu'elle eût de le voir, elle s'inquiétait parce que la nuit s'approchait. « Que serait-ce, disait-elle en elle-même, s'il me voyait changer tout d'un coup de forme? Il serait effrayé et me fuirait; ou, s'il ne me fuyait pas, que n'aurais-je pas à craindre ainsi seule dans une forêt! » Elle ne faisait que penser de quelle manière elle pourrait se sauver, lorsqu'il lui en fournit le moyen : car, ayant peur qu'elle n'eût besoin de boire, il alla voir où il pourrait trouver quelque ruisseau afin de l'y conduire; pendant qu'il cherchait, elle se déroba promptement, et vint à la maisonnette, où Giroflée l'attendait. Elle se jeta encore sur son lit; la nuit vint : sa métamorphose cessa, elle lui apprit son aventure.

oc Le croirais- tu, ma chère, lui dit-elle, mon prince Guerrier est dans cette forêt : c'est lui qui m'a chassée depuis deux jours, et qui, m'ayant prise, m'a fait mille caresses. Ah! que le portrait qu'on m'en apporta est peu fidèle! il est cent fois mieux fait : tout le désordre où l'on voit les chasseurs ne dérobe rien à sa bonne mine, et lui conserve des agréments que je ne saurais t' exprimer. Ne suis-je pas bien malheureuse d'être obligée de fuir ce prince, lui qui m'est destiné par mes plus proches, lui qui m'aime et que j'aime?

Il faut qu'une méchante fée me prenne en aversion le jonv de ma naissance et trouble tous ceux: de ma vie ! }d Elle se prit à pleurer; Giroflée la consola , et lui fit espérer que dans quelque temps ses peines seraient changées en plaisirs.

Le prince revint vers sa chère biche dès qu'il eut trouvé une fontaine; mais elle n'était plus au lieu où il l'avait laissée. Il la chercha inutilement partout» et sentit autant de chagrin contre elle que si elle avait dû avoir de la raison. <L Quoi ! s'écria-t-il , je n'aurai donc jamais que des sujets de me plaindre de ce sexe trompeur et infidèle ? 2> Il retourna chez la bonne vieille , plein de mélancolie : il conta à son confident l'aventure de Bichette , et Taccusa d'ingratitude. Becafigue ne put s'empêcher de sourire de la colère du prince; il lui conseilla de punir la biche quand il la rencontrerait, ce Je ne reste plus ici que pour cela, répondit le prince y ensuite nous partirons pour aller plus loin. 2>

Le jour revint, et avec lui la princesse reprit sa figure de biche blanche. Elle ne savait à quoi se résoudre , ou d'aller dans les mêmes lieux que le prince parcourait ordinairement^ ou de prendre une route tout opposée pour l'éviter. Elle choisit ce dernier parti, et s'éloigna beaucoup; mais le jeune prince, qui était aussi fin qu'elle, en usa tout de même, croyant bien qu'elle aurait cette petite ruse ; de sorte qu'il la découvrit dans le plus épais de la forêt. Elle s'y trouvait en sûreté, lorsqu'elle Taperçut : aussitôt elle bondit, elle saute par-dessus les buissons, et, comme si elle l'eût appréhendé davantage à cause du tour qu'elle lui avait fait le soir, elle fuit plus légère que les vents; mais, dans le moment qu'elle traversait un sentier, il la mire si bien, qu'il lui enfonce une flèche dans la jambe. Elle sentit une douleur violente , et^

n'ayant plus assez de force pour fuir, elle se laissa tomber. Amour cruel et barbare, où étais-tu donc? Quoi! tu laisses blesser une fille incomparable par son tendre amant? Cette triste catastrophe était inévitable , car la fée de la fontaine y avait attaché la fin de Paventure. Le prince s'approcha ; il eut un sensible regret de voir couler le sang de la biche : il prit des herbes, il les lia sur sa jambe pour la soulager^ et lui fit un nouveau lit de ramée. Il tenait la tête de Bichette appuyée sur ses genoux, oc N'es-tu pas cause , petite volage, lui disait-il, de ce qui t*est arrivé? Que t'avaisje fait hier pour m'abandouner? Il n'en sera pas aujourd'hui de même^ je t'emporterai. » La biche ne répondit rien : qu'aurait-elle dit? Elle avait tort et ne pouvait parler : car ce n'est pas toujours une conséquence que ceux qui ont tort se taisent. Le prince lui faisait mille caresses. « Que je souffre de t'avoir blessée! lui disait-il : tu me haïras, et je veux que tu m'aimes. » 11 semblait, à l'entendre, qu'un secret génie lui inspirait tout ce qu'il disait à Bichette. Enfin l'heure de revenir chez sa vieille hôtesse approchait : il se chargea de sa chasse, et n'était pas médiocrement embarrassée la porter, à la mener, et quelquefois à la traîner. Elle n'avait pas envie d'aller avec lui. « Qu'est-ce que je vais devenir? disait-elle. Quoi ! je me trouverai toute seule avec ce prince ! Âh! mourons plutôt. » Elle faisait la pesante et l'accablait, il était tout en eau de tant de fatigue; et, quoiqu'il n'y eût pas loin pour se rendre à la petite maison, il sentait bien que sans quelque secours il n'y pourrait arriver. Il fut quérir son fidèle Becafigue; mais, avant que de quitter sa proie, il l'attacha avec plusieurs rubans au pied d'un arbre, dans la <îrainte qu'elle ne s'enfuît.

LK MONDE ENCHANTif. 11

Hélas ! qui aurait pu penser que la plus belle princesse du monde serait un jour traitée ainsi par un prince qui l'adorait? Elle essaya inutilement d'arracher les rubans; ses efforts les nouèrent plus serré, et elle était prête de s'étrangler avec un nœud coulant qu'il avait malheureusement fait, lorsque Giroflée, lasse d'être toujours enfermée -dans sa chambre , sortit pour prendre Tair, et passa dans le lieu ou était la biche blanche qui se débattait. Que devint-elle quand elle aperçut sa chère maîtresse ! Elle ne pouvait se hâter assez de la défaire; les rubans étaient noués par différents endroits; enfin le prince arriva avec Becafigue comme elle allait emmener la biche.

« Quelque respect que j'aie pour vous, Madame, lui dit le prince, permettez-moi de m' opposer au larcin que vous voulez me faire : j'ai blessé cette biche , elle est à moi , je Taime, je vous supplie de m'en laisser le maître. — Seigneur, répliqua civilement Giroflée (car elle était bien faite et gracieuse), la biche que voici est à moi avant que d'être à vous; je renoncerais plutôt à ma vie qu'à elle; et, si vous voulez voir comme elle me connaît, je ne Vous demande que de lui donner un peu de liberté. (( Allons, ma petite Blanche, dit-elle, embrassez-moi. d Bichette se jeta à son cou. oc Baisez-moi la joue droite. » Elle obéit, a Touchez mon cœur. » Elle y porta le pied, a Soupirez. » Elle soupira. 11 ne fut plus permis au prince de douter de ce que Giroflée lui disait, ce Je vous la rends , lui dit-il honnêtement ; mais j*avoue que ce n'est pas sans chagrin. » Elle s'en alla aussitôt avec sa biche.

Elles ignoraient que le prince demeurait dans leur maison ; il les suivait d'assez loin, et demeura surpris de les voir

entrer chez la vieille bonne femme. Il s'y rendit fort peu après elles, et, poussé d'un mouvement de curiosité, dont biche blanche était cause, il lui demanda qui était cette jeune personne ; elle répliqua qu'elle ne la connaissait pas, qu^elle l'avait reçue chez elle avec sa biche, qu'elle la payait bien , et qu'elle vivait dans une grande solitude. BecaQgue s'informa en quel lieu était sa chambre : elle lui dit que c'était si proche de la sienne, qu'elle n'était séparée que par une cloison.

Lorsque le prince fut retiré , son confident lui dit qu'il était le plus trompé des hommes, ou que cette fille avait demeuré avec la princesse Désirée, qu'il l'avait vue au palais quand il y était allé en ambassade, c Quel funeste souvenir me rappelez- vous, lui dit le prince, et par quel hasard serait elle ici? — C'est ce que j'ignore, seigneur, ajouta Becafigue; mais j'ai envie de la voir encore, et, puisqu'une simple menuiserie nous sépare, j'y vais faire un trou. — Voilà une curiosité bien inutile, » dit le prince tristement, car les paroles de Becafigue avaient renouvelé toutes ses douleurs. En effet, il ouvrit sa fenêtre, qui regardait dans la forêt, et se mit à rêver.

Cependant Becafigue travaillait, et il eut bientôt fait un assez grand trou pour voir la charmante princesse vêtue d'une robe de brocart d'argent, mêlé de quelques fleurs incarnates brodées d'or avec des émeraudes; ses cheveux tombaient par grosses boucles sur la plus belle gorge du monde ; son teint brillait des plus vives couleurs, et ses yeux ravissaient. Giroflée était à genoux devant elle, qui lui bandait le bras d'où le sang coulait avec abondance : elles

paraissaient toutes deux assez embarrassées de cette blessure.

ce Laisse-moi mourir, disait la princesse , la mort me sera plus douce que la déplorable vie que je mène. Quoi! être biche tout le jour» voir celui à qui je suis destinée sans lui parler, sans lui apprendre ma fatale aventure! Hélas! si tu savais tout ce qu'il m'a dit de touchant sous ma métamorphose, quel ton de voix il a, quelles manières nobles et engageantes 9 tu me plaindrais encore plus que tu ne fais de n'être point en état de Téclaircir de ma destinée. »

L'on peut assez juger de Pétonnement de Becafigue par tout ce qu^il venait de voir et d'entendre; il courut vers le prince, il l'arracha de la fenêtre avec des transports de joie inexprimables, ce Ah! seigneur, lui dit-il, ne différez pas de vous approcher de cette cloison , vous verrez le véritable original du portrait qui vous a charmé. » Le prince regarda, et reconnut aussitôt sa princesse; il serait mort de plaisir, sans qu'il craignit d'être déçu par quelque enchantement : car enfin comme quoi accommoder une rencontre si surprenante avec Longue-Épine et sa mère, qui étaient renfermées dans le château des Trois -Pointes, et qui prenaient le nom Tune de Désirée, et l'autre de sa dame d'honneur?

Cependant sa passion le flattait : l'on a un penchant naturel à se persuader ce que l'on souhaite; et, dans une telle occasion, il fallait mourir d'itnpatience ou s'éclaircir. Il alla, sans différer, frapper doucement à la porte de la chambre où était la princesse. Giroflée, ne doutant pas que ce ne fû| la bonne vieille et ayant même besoin de son secours poyr lui aider à bander le bras de sa maîtresse, se hâta d'ouvrir, et demeura bien surprise de voir le prince, qui vint se jeter aux pieds de Désirée. Les transports qui l'animaient lui permirent si peu de faire un discours suivi que, quelque soin que j'aie

eu de m'ioformer de ce qu'il lui dit dans ces premiers moments, je n'ai trouvé personne qui m*en ait bien éclaircie. La princesse ne s'embarrassa pas moins dans ses réponses ; mais Tamour, qui sert souvent d'interprète aux muets, se mil en tiers, et persuada à Tun et à' l'autre qu'il ne s'était jamais rien dit de plus spirituel : au moins ne s'était-il jamais rien dit de plus touchant et de plus tendre. Les larmes, les soupirs, les serments, et même quelques souris gracieux, tout en fut. La nuit se passa ainsi ; le jour parut sans que Désirée y eût fait aucune réflexion , et elle ne devint plus biche. Elle s'en aperçut. Rien n'est égal à sa joie : le prince lui était trop cher pour différer de la partager avec lui; au même moment elle commença le récit de son histoire, qu'elle fit avec une grâce et une éloquence naturelle qui surpassait celle des plus habiles.

ce Quoi! s'écria-t-il , ma charmante princesse, c'est vous que j'ai blessée sous la figure d'une biche blanche! Que ferai-je pour expier un si grand crime? Suffira-t-il d'en mourir de douleur à vos yeux.^ » Il était tellement affligé, que son déplaisir se voyait peint sur son visage. Désirée en souD*rit plus que de sa blessure; elle l'assura que ce n'était presque rien, et qu'elle ne pouvait s'empêcher d'aimer un mal qui lui procurait tant de bien.

La manière dont elle lui parla était si obligeante, qu'il ne put douter de ses bontés. Pour l'éclaircir à son tour de toutes choses, il lui raconta la supercherie que Longue-Épine et sa mère avaient faite , ajoutant qu'il fallait se hâter d'envoyer dire au roi son père le bonheur qu'il avait eu de la trouver, parce qu'il allait faire une terrible guerre pour tirer raison de l'aDront qu'il croyait avoir reçu. Désirée le pria

ICA LE 3I0XDE ENCHANTE.

d'écrire par Becafigue; il voulait lui obéir, lorsqu'un broit perçaut de trompettes, clairons, timbales et tambours se répandit dans la forêt; il leur sembla même qu'ils entendaient passer beaucoup de monde proche de la petite maison. Le prince regarda par la fenêtre : il reconnut plusieurs officiers, ses drapeaux et ses guidons; il leur commanda de s'arrêter et de l'attendre .

Jamais surprise n'a été plus agréable que celle de cette armée; chacun était persuadé que leur prince allait la conduire et tirer vengeance du père de Désirée. Le père du prince les menait lui-même, malgré son grand âge. Il venait dans une litière de velours en broderie d'or; elle était suivie d'un chariot découvert : Longue-Épine y était avec sa mère* Le prince Guerrier, ayant vu la litière, y courut, et le roi, lui tendant les bras,- l'embrassa avec mille témoignages d'un amour paternel. « Et d'où venez-vous, mon cher fils? s'écria-t-il; est-il possible que vous m'ayez livré à la douleur que votre absence me cause? — Seigneur, dit le prince, daignez m'écouter. » Le roi aussitôt descendit de sa litière, et, se retirant dans un lieu écarté, son fils lui apprit Theureuse rencontre qu'il avait faite et la fourberie de Longue-Épine.

Le roi , ravi de cette aventure , leva les mains et les yeux au ciel pour lui en rendre grâces; dans ce moment il vit paraître la princesse Désirée, plus belle et plus brillante que tous les astres ensemble. Elle montait un superbe cheval, qui n'allait que par courbettes; cent plumes de différentes couleurs paraient sa tète, et les plus gros diamants du monde avaient été mis à son habit. Elle était vêtue en chasseur; Giroflée, qui la suivait, n'était guère moins parée qu'elle. C'étaient là des effets de la protection de Tulipe; elle avait

tout conduit avec soin et avec succès; la jolie maison du bois fut faite en faveur de la princesse, et, sous la figure d'une vieille, elle l'avait régalée pendant plusieurs jours.

Dès que le prince reconnut ses troupes et qu'il alla trouver le roi son père , elle entra dans la chambre de Désirée : elle souffla sur son bras pour guérir sa blessure; elle lui donna ensuite les riches habits sous lesquels elle parut aux yeux du roi , qui demeura si charmé qu'il ava,it bien de la peine à la croire une personne mortelle. Il lui dit tout ce qu'on peut imaginer de plus obligeant dans une semblable occasion, et la conjura de ne point différer à ses sujets le plaisir de l'avoir pour reine : « Car je suis résolu, continuat-il, de céder mon royaume au prince Guerrier, afin de le rendre plus digne de vous. » Désirée lui répondit avec toute la politesse qu'on devait attendre d'une personne si bien élevée; puis, jetant les yeux sur les deux prisonnières qui étaient dans le chariot, et qui se cachaient le visage de leurs mains, elle eut la générosité de demander leur grâce, et que le même chariot où elles étaient servît à les conduire où elles voudraient aller. Le roi consentit à ce qu'elle souhaitait : ce ne fut pas sans admirer son bon cœur et sans lui 4onner de grandes louanges.

On ordonna que l'armée retournerait sur ses pas; le prince monta à cheval pour accompagner sa belle princesse : on les reçut dans la ville capitale avec mille cris de joie ; l'on prépara tout pour le jour des noces , qui devint très solennel par la présence des six bénignes fées qui aimaient la princesse. Elles lui firent les plus riches présents qui se soient jamais imaginés; entre autres, ce magnifique palais où la reine les avait été voir parut tout d'un coup en l'air, porté

parcinquBDte mille Amours, qui le posèrent dans une belle plaine au bord de la rivière. Après un tel don , il ne s'en pouvait plus faire de si considérable.

Le fidèle Becafigue pria son maître de parler à Giroflée, et de l'unir avec elle lorsqu'il épouserait la princesse; il le voulut bien : cette aimable fille fut très aise de trouver un établissement si avantageux en arrivant dans un royaume éiranger. La fée Tulipe, qui était encore plus libérale que ses sœurs, lui donna quatre mines d'or dans les Indes, afin que son mari n'eût pas l'avantage de se dire plus riche qu'elle. Les noces du prince durèrent plusieurs mois; chaque jour fournissait une fête nouvelle, et les aventures de Biche blanche ont été chantées par tout le monde .

LA BARONNE D'AULNOY

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LA BARONNE D'AULNOY

Il était une fois un roi' qui avait trois fils bien faits et courageux; il eut peur que l'envie de régner ne leur prit avant sa mort; il courait même certains bruits qu'ils chercliaieat à s'acquérir des créatures, et que c'était pour lui ôter son royaume. Le roi se sentait vieux ; mais, son esprit et sa capacité n'ayant point diminué, il n'avait pas envie de leur céder une place qu'il remplissait dignement : il pensa donc que le meilleur moyen de vivre en repos, c'était de les amuser par des promesses dont il saurait toujours éluder l'effet.

Il les appela dans son cabinet, et, après leur avoir parlé avec beaucoup de bonté, il ajouta : a Yous conviendrez avec moi, mes chers enfants, que mon grand âge ne permet pas

que je m^applique aux affaires de mon État avec autant de soin que je le faisais autrefois : je crains que mes sujets n'en souffrent, je veux mettre ma couronne sur la tête d^un de vous autres; mais il est bien juste que, pour un tel présent, vous cherchiez les moyens de me plaire dans le dessein que j*ai de me retirer à la campagne. Il me semble qu'un petit chien adroit , joli et fidèle me tiendrait bonne compagnie ; de sorte que, sans choisir mon fils aîné plutôt que mon cadet, je vous déclare que celui des trois qui m'apportera le plus beau petit chien sera aussitôt mon héritier. » Ces princes demeurèrent surpris de Tinclination de leur père pour un petit chien, mais les deux cadets y pouvaient trouver leur compte, et ils acceptèrent avec plaisir la commission d'aller en chercher un ; Taîné était trop timide ou trop respectueux pour représenter ses droits. Ils prirent congé du roi; il leur donna de l'argent et des pierreries, ajoutant que dans un an, sans y manquer, ils revinssent au même jour et à la même heure lui apporter leurs petits chiens.

Avant de partir, ils allèrent danà un château qui n'était qu'à une lieue de la ville. Ils y menèrent leurs plus confidents, et firent de grands festins, où les trois frères se promirent une amitié éternelle, qu'ils agiraient dans l'affaire en question sans jalousie et sans chagrin, et que le plus heureux ferait toujours part de sa fortune aux autres; enfin ils partirent, réglant qu'ils se trouveraient à leur retour dans le même château, pour aller ensemble chez le roi; ils ne voulurent être suivis de personne, et changèrent leurs noms pour n'être pas connus.

Chacun prit une route diflFérente ; les deux aînés eurent beaucoup d'aventures, mais je ne m'attache qu'à celles du

cadet. Il était gracieux, il avait l'esprit gai et réjouissant, la tête admirable , la taille noble y les traits réguliers » de belles dents 9 beaucoup d'adresse dans tous les exercices qui conviennent à un prince. Il chantait agréablement , il touchait le luth et le téorbe avec une délicatesse qui charmait. Il savait peindre. En un mot , il était très accompli , et , pour la valeur, cela allait jusqu'à l'intrépidité.

Il n'y avait guère de jours qu'il n'achetât des chiens, de grands, de petits, des lévriers, des dogues, limiers, chiens de chasse ,, épagneuls , barbets , bichons ; dès qu'il en avait un beau et qu'il en trouvait un plus beau, il laissait aller le premier pour garder l'autre : car il aurait été impossible qu'il eût mené tout seul trente ou quarante mille chiens, et il ne voulait ni gentilshommes, ni valets de chambre, ni pages à sa suite. Il avançait toujours son chemin, n'ayant point déterminé jusqu'où il irait, lorsqu'il fut surpris de la nuit, du tonnerre et de la pluie, dans une forêt dont il ne pouvait plus reconnaître les sentiers.

Il prit le premier chemin , et , après avoir marché longtemps, il aperçut un peu de lumière; ce qui lui persuada qu'il y avait quelque maison proche où il se mettrait à Tabri jusqu'au lendemain. Ainsi guidé par la lumière qu'il voyait, il arriva à la porte d'un château, le plus superbe qui se soit jamais imaginé. Cette porte était d'or, couverte d'escarboucles dont la lumière vive et pure éclairait tous les environs. C'était elle que le prince avait vue de fort loin. Les murs étaient d'une porcelaine transparente, mêlée de plusieurs couleurs, qui représentait l'histoire de toutes les fées, depuis la création du monde jusqu'alors : les fameuses aventures de Peau-d'Ane, de Finette, de l'Oranger, de Gracieuse,

de la Belle au bois dormant, de Serpentin vert, et de cent autres, n'y étaient pas oubliées. Il fut charmé d'y reconnaître le prince Lutin, car c'était son oncle à la mode de Bretagne. La pluie et le mauvais temps Tempêchèrent de s'arrêter davantage dans un lieu où il se mouillait jusqu'aux os, à joindre qu'il ne voyait point du tout aux endroits où la lumière des escarboucles ne pouvait s'étendre.

Il revint à la porte d'or ; il vit un pied de chevreuil attaché à une chaîne toute de diamants; il admira cette magnificence, et la sécurité avec laquelle on vivait dans le château : <c Car enfin, disait -il, qui empêche les voleurs de venir couper cette chaîne et d'arracher les escarboucles? Ils se feraient riches pour toujours, d

Il tira le pied de chevreuil, et aussitôt il entendit sonner une cloche qui lui parut d'or ou d'argent, par le son qu'elle rendait; au bout d'un moment la porte fut ouverte, sans qu'il aperçût autre chose qu'une douzaine de mains en l'air, qui tenaient chacune un flambeau. Il demeura si surpris qu'il hésitait à s'avancer, quand il sentit d'autres mains qui le poussaient par derrière avec assez de violence. Il marcha donc fort inquiet, et à tout hasard il porta la main sur la garde de son épée ; mais , en entrant dans un vestibule tout . incrusté de porphyre et de lapis , il entendit deux voix ravissantes qui chantèrent ces paroles :

Des mains que vous voyez ne prenez point d'ombrage , Et ne craignez en ce séjour Que les charmes d'un beau visage, Si votre cœur veut fuir Tamour.

Il ne put croire qu'on l'invitât de si bonne grâce pour lui faire ensuite du mal, de sorte que, se sentant poussé

vers une grande porte de corail, qui s'ouvrit dès qu'il s'en fut approché, il entra dans un salon de nacre de perles, et ensuite dans plusieurs chambres ornées différemment , et si riches par les peintures et les pierreries, qu'il en était comme enchanté. Mille et mille lumières, attachées depuis la voûte du salon jusqu'en bas, éclairaient une partie des autres appartements, qui ne laissaient pas d'être remplis de lustres, de girandoles et de gradins couverts de bougies; enfin la magnificence était telle, qu'il n'était pas aisé de croire que ce fût une chose possible*

Après avoir passé dans soixante chambres , les mains qui le conduisaient l'arrêtèrent; il vit un grand fauteuil de commodité qui s'approcha tout seul de la cheminée. En même temps le feu s'alluma, et les mains , qui lui semblaient fort belles 9 blanches, petites , grassetteset bien proportionnées , le déshabillèrent : car il était mouillé , comme je l'ai déjà dit, et l'on avait peur qu'il ne s'enrhumât. On lui présenta, sans qu'il vit personne , une chemise aussi belle que pour un jour de noces, avec une robe de chambre d'une étoffe glacée d'or, brodée de petites émeraudes , qui formaient des chiffres. Les mains sans corps approchèrent de lui une table sur laquelle sa toilette fut mise. Rien n'était plus magnifique. Elles le peignèrent avec une légèreté et une adresse dont il fut fort content. Ensuite on le rhabilla, mais ce ne fut pas avec ses habits, on lui en apporta de beaucoup plus riches. Il admirait silencieusement tout ce qui se passait, et quelquefois il lui prenait de petits mouvements de frayeur dont il n'était pas tout à fait le maître.

Après qu'on l'eut poudré, frisé, parfumé, paré, ajusté et rendu plus beau qu'Adonis, les mains le conduisirent dans

une salle superbe par ses dorures et ses meubles. On voyait autour rhistoire des plus fameux chats : Rodilardus pendu par les pieds au conseil des rats , Chat botté , marquis de Garabas, le Chat qui écrit, la Chatte devenue femme, les Sorciers devenus chats, le Sabbat et toutes ses cérémonies; enfin rien n'était plus singulier que ces tableaux.

Le couvert était mis ; il y en avait deux , chacun garni de son cadenas d'or; le bufiet surprenait par la quantité de vases de cristal de roche et^e mille pierres rares. Le prince ne savait pour qui ces deux couverts étaient mis , lorsqu'il vit des chats qui se placèrent dans un petit orchestre ménagé exprès : Tun tenait un livre avec des notes les plus extraordinaires du monde, l'autre un rouleau de papier dont il battait la mesure^ et les autres avaient de petites guitares. Tout d'un coup chacun d'eux se mit à miauler sur différents tons, et à gratter les cordes des guitares avec leurs ongles : c'était la plus étrange musique que Ton ait jamais entendue. Le prince se serait cru en enfer, s'il n'avait pas trouvé ce palais trop merveilleux pour donner dans une pensée si peu vraisemblable; mais il se bouchait les oreilles, et riait de toute sa force de voir les diff^érentes postures et les grimaces de ces nouveaux musiciens.

Il rêvait aux différentes choses qui lui étaient déjà arrivées dans ce château , lorsqu'il vit entrer une petite figure qui n'avait pas une coudée de haut. Cette bamboche se couvrait d'un long voile de crêpe noir. Deux chats la menaient ; ils étaient vêtus de deuil , en manteau et l'épée au côté ; un nombreux cortège de chats venait après : les uns portaient des ratières pleines de rats, et les autres des souris dans des cages.

Le prince ne sortait point d'étonnement; il ne savait que penser. La figurine noire s'approcha; et, levant son voile, il aperçut la plus belle petite chatte blanche qui ait jamais été et qui sera jamais. Elle avait l'air fort jeune et fort triste; elle se mit à faire un miaulis si doux et si charmant, qu'il allait droit au cœur ; elle dit au prince : a Fils de roi , sois le bienvenu, ma miaularde Majesté te voit avec plaisir. — Madame la chatte, dit le prince, vous êtes bien généreuse de me recevoir avec tant d'accueil ; mais vous ne paraissez pas une bestiole ordinaire; le don que vous avez de la parole et le superbe château que vous possédez en sont des preuves assez évidentes. — Fils de roi, reprit Chatte blanche, je te prie, cesse de me faire des compliments; je suis simple dans mes discours et dans mes manières, mais j'ai un bon cœur. Allons, continua-t-elle , que l'on serve, et que les musiciens se taisent, car le prince n'entend pas ce qu'ils disent. — Et disent-ils quelque chose, Madame? reprit-il. — Sans doute , continua-t-elle ; nous avons ici des poètes qui ont infiniment d'esprit, et, si vous restez un peu parmi nous, vous aurez lieu d'en être convaincu. — Il ne faut que vous entendre pour le croire, dit galamment le prince; mais aussi. Madame, je vous regarde comme une chatte fort rare. »

L'on apporta le souper; les mains dont les corps étaient invisibles sei^vaient. L'on mit d'abord sur la table deux bisques, l'une de pigeonneaux et l'autre de souris fort grasses. La vue de Tune empêcha le prince de manger de l'autre , se figurant que le même cuisinier les avait accommodées; mais la petite chatte, qui devina par la mine qu'il faisait ce qu'il avait dans l'esprit, l'assura que sa cuisine était

à part, et qu'il pouvait manger de ce qu^on lui présenterait avec certitude qu'il n'y aurait ni rats ni souris.

Le prince ne se le fit pas dire deux fois, croyant bien que la belle petite chatte ne voudrait pas le tromper. Il remarqua qu'elle avait à sa patte un portrait fait en table; cela le surprit. Il la pria de le lui montrer, croyant que c'était maître Minagrobis. Il fut bien étonné de voir un jeune homme si beau , qu'il était à peine croyable que la nature en pût former un tel, et qui lui ressemblait si fort qu'on n'aurait pu le peindre mieux. Elle soupira, et, devenant encore plus triste, elle garda un profond silence. Le prince vit bien qu'il y avait quelque chose d^extraordinaire là-dessous; cependant il n'osa s'en informer, de peur de déplaire à. la chatte ou de la chagriner. 11 l'entretint de toutes les nouvelles qu'il savait, et il la trouva fort instruite des différents intérêts des princes, et des autres choses qui se passaient dans le monde.

Après le souper. Chatte blanche convia son hôte d'entrer dans un salon où il y avait un théâtre sur lequel douze chats et douze singes dansèrent en ballet. Les uns étaient vêtus en Mores, et les autres en Chinois. Il est aisé déjuger des sauts et des cabrioles qu'ils faisaient, et de temps en temps ils se donnaient des coups de griffe. C'est ainsi que la soirée finit. Chatte blanche donna le bonsoir à son hôte ; les mains qui l'avaient conduit jusque-là le reprirent et le menèrent dans un appartement tout opposé à celui qu'il avait vu. Il était moins magnifique que galant; tout était tapissé d'ailes de papillon, dont les diverses couleurs formaient mille fleurs différentes. Il y avait aussi des plumes d'oiseaux très rares, et qui n'ont peut-être jamais été vus que dans ce lieu-là. Les lits étaient de gaze , rattachée par mille nœuds de rubans.

C'étaient de grandes glaces depuis le plafond jusqu'au parquet 9 et les bordures d'or ciselé représentaient mille petits Amours.

Le prince se coucha sans dire mot, car il n'y avait, pas moyen de faire conversation avec les mains qui le servaient ; il dormait peu, et fut réveillé par un bruit confus. Les mains aussitôt le retirèrent de son lit, et lui mirent un habit de chasse. Il regarda dans la cour du château ; il aperçut plus de cinq cents chats, dont les uns menaient des lévriers en laisse, les autres sonnaient du cor : c'était une grande fête, Chatte blanche allait à la chasse ; elle voulait que le prince y vînt. Les officieuses mains lui présentèrent un cheval de bois qui courait à toute bride, et qui allait le pas à merveille; il fit quelque difficulté d'y monter, disant qu'il s'en fallait beaucoup qu'il fût chevalier errant comme don Quichotte ; mais sa résistance ne servit de rien, on le planta sur le cheval de bois. Il avait une housse et une selle en broderie d'or et de diamants. Chatte blanche montait un singe , le plus beau et le plus superbe qui se soit encore vu; elle avait quitté son grand voile, et portait un bonnet à la dragonne, qui lui donnait un petit air si résolu , que toutes les souris du voisinage en avaient peur. Il ne s'est jamais fait une chasse plus agréable ; les chats couraient plus vite que les lapins et les lièvres, de sorte que, lorsqu'ils en prenaient. Chatte blanche faisait faire la curée devant elle, et il s'y passait mille tours d'adresse très réjouissants. Les oiseaux n'étaient pas , de leur côté , trop en sûreté, car les chatons grimpaient aux arbres, et le maître singe portait Chatte blanche jusque dans le nid des aigles, pour disposer à sa volonté des petites Altesses aiglonnes.

La chasse étant finie, elle prit un cor qui était long comme le doigt y mais qui rendait un son si clair et si haut, qu'on Tentendait aisément de dix lieues. Dès qu'elle eut sonné deux ou trois fanfares, elle fut environnée de tous les chats du pays : les uns paraissaient en Tair, montés sur des chariots, les autres dans des barques abordaient par eau; enfin il ne s'en est jamais tant vu. Ils étaient presque tous habillés de différentes manières; elle retourna au château avec ce pompeux cortège, et pria le prince d'y venir. Il le voulut bien , quoiqu'il lui semblât que tant de chatonnerie tenait un peu du sabbat et du sorcier, et que la chatte parlante Pétonnât plus que tout le reste.

Dès qu'elle fut rentrée chez elle, on lui mit son grand voile noir; elle soupa avec le prince; il avait faim, et mangea de bon appétit; l'on apporta des liqueurs dont il but avec plaisir, et sur-le-champ elles lui ôtèrent le souvenir du petit chien qu'il devait porter au roi. Il ne pensa plus qu'à miauler avec Chatte blanche^ c'est-à-dire à lui tenir bonne et fidèle compagnie. Il passait les jours en féte^ agréables, tantôt à la pèche ou à la chasse; puis l'on faisait des ballets, des carrousels, et mille autres choses où il se divertissait très bien; souvent même la belle chatte composait des vers et des chansonnettes d'un style si passionné , qu'il semblait qu'elle avait le cœur tendre, et que l'on ne pouvait parler comme elle faisait sans aimer; mais son secrétaire, qui était un vieux chat , écrivait si mal , qu'encore que ses ouvrages aient été conservés, il est impossible de les lire.

Le prince avait oublié jusqu'à son pays. Les mains dont j'ai parlé continuaient de le servir. Il regrettait quelquefois de n'être pas chat , pour passer sa vie dans cette bonne com-

pagnie. <c Hélas! disait-il à Chatte blanche , que j'aurai de douleur de vous quitter ! je vous aime si chèrement ! Ou devenez fille, ou rendez-moi chat.» Elle trouvait son souhait fort plaisant y et ne lui faisait que des réponses obscures , où il ne comprenait presque rien.

Une année s'écoule bien vite quand on n^a ni souci ni peine, qu'on se réjouit et qu'on se porte bien. Chatte blanche savait le temps où il devait retourner, et, comme il n'y pensait plus, elle Ten fit souvenir, ce Sais-tu, dit-elle, que tu n'as que trois jours pour chercher le petit chien que le roi ton père souhaite, et que tes frères en ont trouvé de fort beaux? d Le prince revint à lui, et, s'étonnant de sa négligence : <K Par quel charme secret, s'écria-t-il , ai-je oublié la chose du monde qui m'est la plus importante? Il y va de ma gloire et de ma fortune. Où prendrai-je un chien tel qu'il le faut pour gagner le royaume, et un cheval assez diligent pour faire tant de chemin ? y> Il commença de s'inquiéter et s'aflligea beaucoup.

Chatte blanche lui dit, en s'adoucissant : a. Fils de roi, ne te chagrine point, je suis de tes amies; tu peux rester encore ici un jour; et, quoiqu'il y ait cinq cents lieues d'ici à ton pays, le bon cheval de bois t'y portera en moins de douze heures. — Je vous remercie, belle chatte, dit le prince ; mais il ne me suffit pas de retourner vers mon père, il faut que je lui porte un petit chien. — Tiens, lui dit Chatte blanche, voici un gland où il y en a un plus beau que la Canicule. — Ho ! dit le prince, madame la chatte. Votre Majesté se moque de moi. — Approche le gland de ton oreille, continua-t-elle, et tu l'entendras japper. y> Il obéit; aussitôt le petit chien fit jap, jap, dont le prince demeura transporté

de joie : car tel chien qui tient dans un gland doit être fort petit. Il voulait Touvrir, tant il avait envie de le voir; mais Chatte blanche lui dit qu'il pourrait avoir froid par les chemins, et qu'il valait mieux attendre qu'il fût devant le roi son père. Il la remercia mille fois, et lui dit un adieu très tendre. « Je vous assure, ajouta-t-il, que les jours m'ont paru si courts avec vous , que je regrette en quelque façon de vous laisser ici; et, quoique vous y soyez souveraine, et que tous les chats qui vous font leur cour aient plus d'esprit et de galanterie que les nôtres , je ne laisse pas de vous convier de venir avec moi. » La chatte ne répondit à cette proposition ^e par un profond soupir.

Ils se quittèrent; le prince arriva le premier au château où le rendez-vous avait été réglé avec ses frères. Ils s*y rendirent peu après, et demeurèrent surpris de voir dans la cour un cheval de bois qui sautait mieux que tous ceux que Ton a. dans les académies.

Le prince vint au-devànt d'eux. Ils s'embrassèrent plusieurs fois , et se rendirent compte de leurs voyages ; mais notre prince déguisa à ses frères la vérité de ses aventures , et leur montra un méchant chien qui servait à tourner la broche, disant qu'il l'avait trouvé si joli, que c'était celui qu'il apportait au roi. Quelque amitié qui fût entre eux, les deux atnés sentirent une secrète joie du mauvais choix de leur cadet; ils étaient à table, et se marchaient sur le pied, comme pour se dire qu'ils n'avaient rien à craindre de ce côté-là.

Le lendemain ils partirent ensemble dans un même carrosse. Les deux fils atnés du roi avaient de petits chiens dans des paniers, si beaux et si délicats, que l'on osait à

peine les toucher. Le cadet portait le pauvre tournebroche, qui était si crotté, que personne ne voulait le soufiFrir. Lorsqu'ils furent dans le palais, chacun les environna pour leur souhaiter la bienvenue ; ils entrèrent dans l'appartement du roi. Il ne savait en faveur duquel décider : car les petits chiens qui lui étaient présentés par ses deux atnés étaient presque d'une égale beauté, et ils se disputaient déjà l'avantage de la succession, lorsque leur cadet les mit d'accord en tirant de sa poche le gland que Chatte blanche lui avait donné. Il l'ouvrit promptement, puis chacun vit un petit chien couché sur du coton. Il passait au milieu d'une bague sans y toucher. Le prince le mit par terre : aussitôt il commença de danser la sarabande avec des castagnettes aussi légèrement que la plus célèbre Espagnole. Il était de mille couleurs différentes, ses soies et ses oreilles traînaient par terre. Le roi demeura fort confus, car il était impossible de trouver rien à redire à la beauté du toutou.

Cependant il n'avait aucune envie de se défaire de sa couronne. Le plus petit fleuron lui en était plus cher que tous* les chiens de l'univers. Il dit donc à ses enfants qu'il était très satisfait de leurs peines; mais qu'ils avaient si bien réussi dans la première chose qu'il avait souhaitée d'eux, qu'il voulait encore éprouver leur habileté avant de tenir parole ; qu'ainsi il leur donnait un an à chercher, par mer et par terre , une pièce de toile si fine , qu'elle passât par le trou d'une aiguille à faire du point de Venise. Us demeurèrent tous trois très affligés d'être en obligation de retourner à une nouvelle quête. Les deux princes, dont les chiens étaient moins beaux que celui de leur cadet, y consentirent. Chacun partit de son côté, sans se faire autant d'amitié que

la première fois j car le tournebroche les avait un peu refroidis.

Notre prince reprit son cheval de bois , et, sans vouloir chercher d'autres secours que ceux qu'il pourrait espérer de Tamitié de Chatte blanche, il partit en toute diligence, et retourna au château où elle l'avait si bien reçu. Il en trouva toutes les portes ouvertes ; les fenêtres , les toits, les tours et les murs étaient bien éclairés de cent mille lampes, qui faisaient un effet merveilleux. Les mains qui iWaient si bien servi s'avancèrent au-devant de lui, prirent la bride de Texcellent cheval de bois, qu'elles menèrent à Técurie, pendant que le prince entra dans la chambre de Chatte blanche.

Elle était couchée dans une petite corbeille, sur un matelas de satin blanc très propre. Elle avait des cornettes négligées et paraissait abattue; mais, quand elle aperçut le prince, elle fît mille sauts et autant de gambades, pour lui témoigner la joie qu'elle avait. <ic Quelque sujet que j'eusse, lui dit-elle, d'espérer ton retour, je t'avoue, fîls de roi, que je n'osais m'en flatter^ et je suis ordinairement si malheureuse dans les choses que je souhaite, que celle-ci me surprend. y> Le prince, reconnaissant , lui fît mille caresses ; il lui conta le succès de son voyage, qu'elle savait peut-être mieux que lui, et que le roi voulait une pièce de toile qui pût passer par le trou d'une aiguille; qu'à la vérité, il croyait la chose impossible, mais qu'il n'avait pas laissé de la tenter, se promettant tout de son amitié et de son secours. Chatte blanche, prenant un air plus sérieux, lui dit que c'était une affaire à laquelle il fallait penser, que par bonheur elle avait dans son château des chattes qui filaient fort bien, qu'elle-

môme y mettrait la griffe, et qu^elle avancerait cette besogne ; qu'ainsi il pouvait demeurer tranquille, sans aller bien loin chercher ce qu'il trouverait plus aisément chez elle qu'en aucun lieu du monde.

Les mains parurent : elles portaient des flambeaux, et le prince, les suivant avec Chatte blanche, entra dans une magnifique galerie qui régnait le long d^une grande rivière, sur laquelle on tira un feu d^artifice surprenant. L'on y devait brûler quatre chats, dont le procès était fait dans toutes les formes. Ils étaient accusés d'avoir mangé le rôti du souper de la chatte blanche , son fromage , son lait ; d'avoir même conspiré contre sa personne avec Martafax et Lhermite, fameux rats de la contrée, et tenus pour tels par la Fontaine, auteur très véritable ; mais avec tout cela. Ton savait qu'il y avait beaucoup de cabale dans cette affaire, et que la plupart des témoins étaient subornés. Quoi qu'il en soit, le prince obtint leur grâce. Le feu d'artifice ne fit mal à personne, et l'on n^a encore jamais vu de si belles fusées.

L^on servit ensuite un médianoche très propre, qui causa plus de plaisir au prince que le feu, car il avait grand^aim, et son cheval de bois l'avait amené si vite, qu'il n'a jamais été de diligence pareille. Les jours se passèrent comme ceux qui les avaient précédés, avec mille fêtes différentes dont l'ingénieuse Chatte blanche régalait son hôte. C'est peut-être le premier mortel qui se soit si bien diverti avec des chats, s£ins avoir d'autre compagnie. ' Il est vrai que Chatte blanche avait l'esprit agréable, liant et presque universel. Elle était plus savante qu'il n'est permis à une chatte de l'être. Le prince s'en étonnait quel-

quefois. cr Non, lui disait-il, ce n'est point une chose naturelle que tout ce que je remarque de merveilleux en vous. Si vous m'aimez, charmante minette , apprenez- moi par quel prodige vous pensez et vous parlez si juste , qu'on pourrait vous recevoir dans les académies fameuses des plus beaux esprits. — Cesse tes questions, fils de roi, lui disait-elle; il ne m'est pas permis d'y répondre, et tu peux pousser tes conjectures aussi loin que tu voudras sans que je m'y oppose; qu'il te suffise que j'ai toujours pour toi patte de velours, et que je m'intéresse tendrement dans tout ce qui te regarde. »

Insensiblement cette seconde année s'écoula comme la première; le prince ne souhaitait guère de chose que les mains diligentes ne lui apportassent sur-le-champ , soit des livres, des pierreries, des tableaux, des médailles antiques; enfin il n'avait qu'à dire : ce Je veux un tel bijou, qui est dans le cabinet du Mogol ou du roi de Perse , telle statue de Corinthe ou de Grèce, » il voyait aussitôt devant lui ce qu'il désirait, sans savoir ni qui l'avait apporté, ni d'où 11 venait. Cela ne laisse pas d'avoir ses agréments; et, pour se délasser, l'on est quelquefois bien aise de se voir mattre des plus beaux trésors de la terre.

Chatte blanche, qui veillait toujours aux intérêts du prince, l'avertit que le temps de son départ approchait, qu'il pouvait se tranquilliser sur la pièce de toile qu'il désirait , et qu'elle lui en avait fait une merveilleuse ; elle ajouta qu^elle voulait cette fois-ci lui donner un équipage digne de sa naissance, et, sans attendre sa réponse, elle l'obligea de regarder dans la grande cour du château. Il y avait une calèche découverte, d'or émaillé de couleur

de feu, avec mille devises galantes qui satisfaisaient autant l'esprit que les yeux. Douze chevaux blancs comme la neige 9 attachés quatre à quatre de front, la traînaient, chargés de harnais de velours de couleur feu en broderie de diamants, et garnis de plaques d'or. La doublure de la calèche était pareille, et cent carrosses à huit chevaux, tous remplis de seigneurs de grande apparence, très superbement vêtus, suivaient cette calèche. Elle était encore accompagnée par mille gardes du corps, dont les habits étaient si couverts de broderie, que Pon n'apercevait point Tétoffe. Ce qui était singulier, c'est qu'on voyait partout le portrait de Chatte blanche, soit dans les devises de la calèche, ou sur les habits des gardes du corps, ou attaché avec un ruban au justaucorps de ceux qui faisaient le cortège, comme un ordre nouveau dont elle les avait honorés.

« Va, dit-ejle au prince, va paraître à la cour du roi ton père d'une manière si somptueuse, que tes airs magnifiques servent à lui imposer, afin qu'il ne te refuse plus la couronne que tu mérites. Voilà une noix, garde-toi de la casser qu'en sa présence : tu y trouveras la pièce de toile que tu m'as demandée. — Aimable Blanchette, lui dit-il, je vous avoue que je suis si pénétré de vos bontés, que si vous y vouliez consentir, je préférerais de passer ma vie avec vous à toutes les grandeurs que j'ai lieu de me promettre ailleurs. — Fils de roi, répliqua-t-elle , je suis persuadée de la bonté de ton cœur : c'est une marchandise rare parmi les princes : ils veulent être aimés de tout le monde, et ne veulent rien aimer; mais tu montres assez que la règle générale a son exception. Je te tiens compte de l'attache-

ment que tu témoignes pour une petite chatte blanche, qui dans le fond n'est propre à rien qu'à prendre des souris, d Le prince lui baisa la patte et partit.

L'on aurait de la peine à croire la diligence qu'il fit, si l'on ne savait déjà de quelle manière le cheval de bois l'avait porté, en moins de deux jours, à plus de cinq cents lieues du château, de sorte que le même pouvoir qui anima celui-là pressa si fort les autres , qu'ils ne restèrent que vingt-quatre heures sur le chemin. Ils ne s'arrêtèrent en aucun endroit jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés chez le roi, où les deux frères aînés du prince s'étaient déjà rendus : de sorte que y ne voyant point paraître leur cadet , ils s'applaudissaient de sa négligence , et se disaient tout bas l'un à l'autre : « Voilà qui est bien heureux; il est mort ou malade , il ne sera point notre rival dans l'affaire importante qui va se traiter. 7> Aussitôt ils déployèrent leurs toiles, qui, à la vérité, étaient si fines, qu'elles passaient dans le trou d'une grosse aiguille; mais pour dans une petite, cela ne se pouvait. Et le roi, très aise de ce prétexte de dispute, leur montra l'aiguille qu'il avait proposée , et que les magistrats, par son ordre , apportèrent du trésor de la ville, où elle avait été soigneusement enfermée.

Il y avait beaucoup de murmure sur cette dispute. Les amis des princes, et particulièrement ceux de l'aîné, car c'était sa toile qui était la plus belle , disaient que c'était là une franche chicane, où il entrait beaucoup d'adresse et de normanisme. Les créatures du roi soutenaient qu'il n'était point obligé de tenir des conditions qu'il n'avait pas proposées; enfin, pour les mettre tous d'accord. Ton entendit un bruit charmant de trompettes , de timbales et de hautbois :

c'était notre prince qui arrivait en pompeux appareil. Le roi et ses deux, fils demeurèrent aussi étonnés les uns que les autres d^une si grande magnificence.

Après qu'il eut salué respectueusement son père et embrassé ses frères, il tira d'une botte couverte de rubis la noix, qu'il cassa : il croyait y trouver la pièce de toile tant vantée ; mais il y avait au lieu une noisette. Il la cassa encore , et demeura surpris de voir un noyau de cerise. Chacun se regardait ; le roi riait tout doucement , et se moquait que son fils eût été assez crédule pour croire apporter dans une noix une pièce de toile. Mais pourquoi ne l'aurait-il pas cru, puisqu'il avait déjà donné un petit chien qui tenait dans un gland? Il cassa donc le noyau de cerise , qui était rempli de son amande ; alors il s'éleva un grand bruit dans la chambre ; Ton n'entendait autre chose , sinon : oc Le prince cadet est la dupe de l'aventure, sd II ne répondit rien aux mauvaises plaisanteries des courtisans; il ouvre l'amande, et trouve un grain de blé, puis dans le grain de blé un grain de millet. Ho! c'est la vérité qu'il commença à se défier, et marmotta entre ses dents : « Chatte blanche, Chatte blanche, tu t'es moquée de moi. 7> Il sentit dans ce moment la griffe d'un chat sur sa main, dont il fut si bien égratigné, qu'il en saignait. Il ne savait si cette griffade était faite pour lui donner du cœur, ou pour lui faire perdre courage; cependant il ouvrit le grain de millet , et l'étonnement de tout le monde ne fut pas petit quand il en tira une pièce de toile de quatre cents aunes si merveilleuse , que tous les oiseaux , les animaux et les poissons y étaient peints avec les arbres, lés fruits et les plantes de la terre, les rochers, les raretés et les coquillages de la mer, le soleil , la lune , les étoiles , les

astres et les planètes des deux; il y avait encore le portrait des rois et des autres souverains qui régnaient pour lors dans le monde, celui de leurs femmes , de leurs maîtresses, de leurs enfants et de tous leurs sujets , sans que le plus petit polisson y fût oublié. Chacun dans son état faisait le personnage qui lui convenait, et vêtu à la mode de son pays. Lorsque le roi vit cette pièce de toile , il devint aussi pâle que le prince était devenu rouge de la chercher si longtemps. L'on présenta l'aiguille, et elle y passa et repassa six fois. Le roi et les deux princes aînés gardaient un morne silence^ quoique la beauté et la rareté de cette toile les forçât de temps en temps de dire que tout ce qui était dans l'univers ne lui était pas comparable.

Le roi poussa un profond soupir, et, se tournant vers ses enfants : « Rien ne peut, leur dit-il, me donner tant de consolation dans ma vieillesse que de reconnaître votre déférence pour moi; je souhaite donc que vous vous mettiez à une nouvelle épreuve. Allez encore voyager un an, et celui qui au bout de l'année ramènera la plus belle fille Tépousera , et sera couronné roi à son mariage ; c'est aussi bien une nécessité que mon successeur se marie. Je jure , je promets que je ne différerai plus à donner la récompense que j'ai promise, d

Toute l'injustice roulait sur notre prince. Le petit chien et la pièce de toile méritaient dix royaumes plutôt qu'un ; mais il était si bien né , qu'il ne voulut point contrarier la volonté de son père, et sans différer il remonta dans sa calèche. Tout son équipage le suivit, et il retourna auprès de sa chère Chatte blanche. Elle savait le jour et le moment qu'il devait arriver : tout était jonché de fleurs sur le chemin ,

mille cassolettes fumaient de tous côtés, et particulièrement dans le château. Elle était assise sur un tapis de Perse , et sous un pavillon de drap d'or, dans une galerie où elle pouvait le voir revenir. Il fut reçu par les mains qui l'avaient toujours servi. Tous les chats grimpèrent sur les gouttières pour le féliciter par un miaulage désespéré.

(( Eh bien ! fils de roi , lui dit-elle , te voilà donc encore revenu sfus couronne? — Madame , répliqua- t-il, vos bontés m'avaient mis en état de la gagner; mais je suis persuadé que le roi aurait plus de peine à s'en défaire que je n'aurais de plaisir à la posséder. — N'importe, dit-elle, il ne faut rien négliger pour la mériter, je te servirai dans cette occasion; et, puisqu'il faut que tu mènes une belle fille à la cour de ton père, je t'en chercherai quelqu'une qui te fera gagner le prix. Cependant réjouissons-nous : j'ai ordonné un combat naval entre mes chats et les plus terribles rats de la contrée. Mes chats seront peut-être embarrassés, car ils craignent l'eau ; mais aussi ils auraient trop d'avantage , et il faut, autant qu'on le peut, égaler toutes choses. y> Le prince admira la prudence de madame minette. Il la loua beaucoup , et fut avec elle sur une terrasse qui donnait vers la mer.

Les vaisseaux des chats consistaient en de grands morceaux de liège , sur lesquels ils voguaient assez commodément. Les rats avaient joint plusieurs coques d'œufs , et c'étaient là leurs navires. Le combat s'opiniâtra cruellement; les rats se jetaient dans l'eau, et nageaient bien mieux que les chats, de sorte que vingt fois ils furent vainqueurs et vaincus ; mais Minagrobis , amiral de la flotte chatonique , réduisit la gent ratonienne dans le dernier désespoir. Il mangea à belles

dents le général de leur flotte : c'était un vieux rat expérimenté , qui avait fait trois fois le tour du monde dans de bons vaisseaux où il n'était ni capitaine ni matelot, mais seulement croque-lardon.

Chatte blanche ne voulut pas qu'on détruisit absolument ces pauvres infortunés. Elle avait de la politique, et songeait que s'il n'y avait plus ni rats ni souris dans le pays, ses sujets vivraient dans une oisiveté qui pourrait lui devenir préjudiciable. Le prince passa cette année comme il avait fait les deux autres , c'est-à-dire à la chasse j à la pèche , au jeu : car Chatte blanche jouait fort bien aux échecs. Il ne pouvait s'empêcher de temps en temps de lui faire de nouvelles questions, pour savoir par quel miracle elle parlait. Il lui demandait si elle était fée , ou si par une métamorphose on Pavait rendue chatte; mais comme elle ne disait jamais que ce qu'elle voulait bien dire, elle ne répondait aussi que ce qu'elle voulait bien répondre, et c'étaient tant de petits mots qui ne signifiaient rien, qu'il jugea aisément qu'elle ne voulait pas partager son secret avec lui.

Rien ne s'écoule plus vite que des jours qui se passent sans peine et sans chagrin; et, si la chatte n'avait pas été soigneuse de se souvenir du temps qu'il fallait retourner à la cour, il est certain que le prince l'aurait absolument oublié. Elle l'avertit, la veille , qu'il ne tiendrait qu'à lui d'emmener une des plus belles princesses qui fût dans le monde , que l'heure de détruire le fatal ouvrage des fées était à la fin arrivée , et qu'il fallait pour cela qu'il se résolût à lui couper la tête et la queue , qu'il jetterait promptement dans le feu. « Moi, s'écria-t-il , Blanchette mes amours ! moi,disje , je serais assez barbare pour vous tuer? Ah ! vous voulez

sans doute éprouver mon cœur, mais soj^ez certaine qu'il n'est point capable de manquer à Tamitié et à la reconnaissance qu'il vous doit. — Non, fils de roi, continua-t-elle , je ne te soupçonne d'aucune ingratitude : je connais ton mérite ; ce n'est ni toi ni moi qui réglons dans cette afiaire notre destinée. Fais ce que je souhaite, nous commencerons Tun et l'autre d'être heureux, et tu connaîtras, foi de chatte de bien et d'honneur, que je suis véritablement ton amie. ]o

Les larmes vinrent deux ou trois fois aux yeux du jeune prince , de la seule pensée qu'il fallait couper la tête à sa petite chatonne, qui était si jolie et si gracieuse. Il dit encore tout ce qu'il put imaginer de i)lus tendre pour qu'elle l'en dispensât; elle répondait opiniâtrement qu'elle voulait mourir de sa main , et que c'était l'unique moyen d'empêcher que ses frères n'eussent la couronne; en un mot, elle le pressa avec tant d'ardeur, qu'il tira son épée en tremblant, et, d'une main mal assurée, il coupa la tète et la queue de sa bonne amie la chatte. En même temps il vit la plus charmante métamorphose qui se puisse imaginer : le corps de la chatte blanche devint grand , et se changea tout d'un coup en fille; c'est ce qui ne saurait être décrit, il n'y a eu que celle-là aussi accomplie. Ses yeux ravissaient les cœurs, et sa douceur les retenait; sa taille était majestueuse, l'air noble et modeste, un esprit liant, des manières engageantes : enfin elle était au-dessus de tout qu'il y a de plus aimable.

Le prince, en la voyant, demeura si surpris, et d'une su!*prise si agréable, qu'il se crut enchanté. Il ne pouvait parler, ses yeux n'étaient pas assez grands pour la regarder, et sa langue liée ne pouvait expliquer son étonnement; mais

LE MONDE ENOHAKTÉ. 18

ce fut bien autre chose lorsqu'il vit entrer un nombre extraordinaire de dames et de seigneurs qui , tenant tous leur peau de chatte ou de chat jetée sur leurs épaules , vinrent se prosterner aux pieds de la reine et lui témoigner leur joie de la revoir dans son état naturel. Elle les reçut avec des témoignages de bonté qui marquaient assez le caractère de son cœur. Et, après avoir tenu son cercle quelcjues moments, elle ordonna qu'on la laissât seule avec le prince , et elle lui parla ainsi :

. a Ne pensez pas , seigneur, que j'aie toujours été chatte , ni que ma naissance soit obscure parmi les hommes. Mon père était roi de six royaumes. Il aimait tendrement ma mère , et la laissait dans une entière liberté de faire tout ce qu'elle voulait. Son inclination dominante était de voyager; de sorte qu'étant grosse de moi , elle entreprit d'aller voir une certaine montagne dont elle avait entendu dire des choses surprenantes. Gomme elle était en chemin , on lui dit qu'il y avait proche du lieu où elle passait un ancien château de fées , le plus beau du monde , tout au moins qu'on le croyait tel par une tradition qui en était restée : car, d'ailleurs^ comme personne n'y entrait, on n'en pouvait juger; mais qu'on savait très sûrement que ces fées avaient dans leur jardin les meilleurs fruits, les plus savoureux et délicats qui se fussent jamais mangés.

ce Aussitôt la reine ma mère eut une envie si violente d'en manger, qu'elle y tourna ses pas. Elle arriva à la porte de ce superbe édifice, qui brillait d'or et d'azur de tous les côtés; mais elle y frappa inutilement, qui que ce soit ne parut, il semblait que tout le monde y était mort; son envie augmentant par les difficultés, elle envoya quérir des échel-

les afin que Ton pût passer par-dessus les murs du jardin, et l'on en serait venu à bout^ sans que ces murs se haus« saient à vue d'œil, bien que personne n'y travaillât; l'oa attachait des échelles les unes aux autres , elles rompaient sous le poids de ceux qu'on y faisait monter, et ils s'estropiaient ou se tuaient.

a La reine se désespérait. Elle voyait de grands arbres chargés de fruits qu'elle croyait délicieux, elle en voulait manger ou mourir; de sorte qu'elle fit tendre des tentes fort riches devant le château , et elle y resta six semaines avec toute sa cour. Elle ne dormait ni ne mangeait, elle soupirait sans cesse, elle ne parlait que des fruits du jardin inaccessible; enfin elle tomba dangereusement malade, sans que qui que ce soit pût apporter le moindre remède à son mal , car les inexorables fées n'avaient pas même paru depuis qu'elle s'était établie proche de leur château. Tous ses officiers s'affligeaient extraordinairement. L'on n'entendait que des pleurs et des soupirs, pendant que la reine, mourante, demandait des fruits à ceux qui la servaient; mais elle n'en voulait point d'autres que de ceux qu'on lui refusait.

ce Une nuit qu'elle s'était un peu assoupie, elle vit en se réveillant une petite vieille, laide et décrépite, assise dans un fauteuil au chevet de son lit. Elle était surprise que ses femmes eussent laissé approcher si près d'elle une inconnue, lorequ'elle lui dit : ce Nous trouvons ta Majesté bien impor- « tune, de vouloir avec tant d'opiniâtreté manger de nos « fruits; mais, puisqu'il y va de ta précieuse vie, mes ce sœurs et moi consentons à t'en donner tant que tu « pourras en emporter et tant que tu resteras ici , pourvu «c que tu nous fasses un don. — Ah! ma bonne mère, s'é-

ce cria la reine, pariez, je vous donne mes royaumes, mon a cœur, mon âme : pourvu que j'aie des fruits, je ne a saurais les acheter trop cher. — Nous voulons, dit-elle, a que ta Majesté nous donne la fille que tu portes dans (L ton sein; dès qu'elle sera née, nous la viendrons quea rir; elle sera nourrie parmi nous, il n'y a point de vera tus, de beautés, de sciences, dont nous ne la douions: a en un mot, ce sera notre enfant, nous la rendrons heu- (L reuse; mais observe que ta Majesté ne la reverra plus <i qu'elle ne soit mariée. Si la proposition t'agrée, je vais a tout à l'heure te guérir et mener dans nos vergers ; malce gré la nuit, tu verras assez clair pour choisir ce que tu c( voudras. Si ce que je te dis ne te plaît pas, bonsoir, maa dame la reine, je vais dormir. — Quelque dure que soit (( la loi que vous m'imposez, répondit la reine, je l'accepte « plutôt que de mourir, car il est certain que je n'ai pas un a jour à vivre; ainsi je perdrais mon enfant en me perdant. « Guérissez -moi, savante fée, continua-t-elle , et ne me a laissez pas un moment sans jouir du privilège que vous « venez de m'accorder. »

a La fée la toucha avec une petite baguette d'or, en disant : ce Que ta Majesté soit quitte de tous les maux qui la ce retiennent dans ce lit. y> Il lui sembla aussitôt qu'on lui ôtait une robe fort pesante et fort dure dont elle se sentait comme accablée, et qu'il y avait des endroits où elle tenait davantage. C'étaient apparemment ceux où le mal étaient le plus grand. Elle fit appeler toutes ses dames, et leur dit avec un visage gai qu'elle se portait à merveille , qu'elle allait se lever, et qu'enfin ces portes si bien verrouillées et si bien barricadées du palais de féerie lui seraient ouvertes pour

manger de beaux fruits et pour en emporter tant qu'il lui plairait.

ce II n'y eut aucune de ses dames qui ne crût la reine en délire , et que dans ce moment elle rêvait à ces fruits qu'elle . avait tant souhaités; de sorte qu'au lieu de lui répondre, elles se prirent à pleurer, et firent éveiller tous les médecins pour voir en quel état elle était. Ce retardement désespérait la reine ; elle demandait promptement ses habits, on les lui refusait; elle se mettait en colère et devenait fort rouge. L'on disait que c'était l'effet de sa fièvre ; cependant les médecins, étant entrés, après lui avoir touché le pouls et fait leurs cérémonies ordinaires, ne. purent nier qu'elle ne fût dans une parfaite santé. Ses femmes, qui virent la faute que le zèle leur avait fait commettre , tâchèrent de la réparer en l'habillant prompte^ment. Chacune lui demanda pardon, tout fut apaisé, et elle se hâta de suivre la vieille fée qui l'avait toujours attendue.

ce Elle entra dans le palais, où rien ne pouvait être ajouté pour en faire le plus beau lieu du monde ; vous le croirez aisément, seigneur, ajouta la reine chatte blanche, quand je vous aurai dit que c'est celui où nous sommes ; deux autres fées, un peu moins vieilles que celle qui conduisait ma mère, la reçurent à la porte et lui firent un accueil très favorable. Elle les pria de la mener promptement dans le jardin , et vers les espaliers où elle trouverait les meilleurs fruits, ce Ils sont tous également bons, lui dirent-elles, et, a si ce n'est que tu veux avoir le plaisir de les cueillir toi- « même, nous n'aurions qu'à les appeler pour les faire venir « ici. — Je vous supplie. Mesdames, dit la reine, que j'aie ce la satisfaction de voir une chose si extraordinaire. » La

plus vieille mit ses doigts dans sa bouche et siffla trois fois, puis elle cria : ce Abricots , pêches , pavies , brugnons, ceri- « ses, prunes, poires, bigarreaux, melons, muscats, pomcc mes, oranges, citrons, groseilles, fraises, framboises, a accourez à ma voix. — Mais, dit la reine, tout ce que « vous venez d'appeler vient en différentes saisons. — Cela a n'est pas ainsi dans nos vergers, dirent-elles; nous avons ce de tous les fruits qui sont sur la terre , toujours mûrs , ce toujours bons , et qui ne se gâtent jamais. ï>

ce En même temps ils arrivèrent roulant, rampant, pêlemêle, sans se gâter ni se salir; de sorte que la reine, impatiente de satisfaire son envie, se jeta dessus et prit les premiers qui s'offrirent sous ses mains; elle les dévora plutôt qu'elle ne les mangea.

(c Après s'en être un peu rassasiée, elle pria les fées de la laisser aller aux espaliers, pour avoir le plaisir de les choisir de l'œil avant que de les cueillir, ce Nous y consence tons volontiers, dirent les trois fées , mais souviens-toi de a la promesse que tu nous as faite, il ne te sera plus permis « de t'en dédire. — Je suis persuadée, répliqua-t-elle , que « l'on Qst si bien avec vous, et ce palais me semble si beau, ce que si je n'aimais pas chèrement le roi mon mari, je m'ofce frirais d'y demeurer aussi; c'est pourquoi vous ne devez a point craindre que je rétracte ma parole. » Les fées, très contentes, lui ouvrirent tous leurs jardins et tous leurs enclos ; elle y resta trois jours et trois nuits sans en vouloir sortir, tant elle les trouvait délicieux. Elle cueillit des fruits pour sa provision; et comme ils ne se gâtent jamais, elle en fît charger quatre mille mulets qu'elle emmena. Les fées ajoutèrent à leurs fruits des corbeilles d'or, d'un travail exquis.

pour les mettre, et plusieurs raretés dont le prix est excessif; elles lui promirent de m'élever en princesse , de me rendre parfaite et de me choisir un époux , qu'elle serait avertie de la noce, et qu'elles espéraient bien qu'elle y viendrait.

ce Le roi fut ravi du retour de la reine, toute la cour lui en témoigna sa joie : ce n'étaient que bals, mascarades, courses de bagues et festins, où les fruits de la reine étaient servis comme un régal délicieux. Le roi les mangeait préférablement à tout ce qu'on pouvait lui présenter. Il ne savait point le traité qu^elle avait fait avec les fées , et souvent il lui demandait en quel pays elle était allée pour en rapporter de si bonnes choses ; elle lui répondait que les fruits se trouvaient sur une montagne presque inaccessible ; une autre fois, qu'ils venaient dans des vallons, puis au milieu d'un jardin ou dans une grande forêt. Le roi demeurait surpris de tant de contrariétés. Il questionnait ceux qui l'avaient accompagnée, mais elle leur avait tant défendu de conter à personne son aventure qu'ils n'osaient en parler. Enfin la reine, inquiète de ce qu'elle avait promis aux fées, voyant approcher le temps de ses couches, tomba dans une mélancolie affreuse; elle soupirait à tout moment et changeait à vue d'œil. Le roi s'inquiéta; il pressa la reine de lui déclarer le sujet de sa tristesse; et, après des peines extrêmes, elle lui apprit tout ce qui s'était passé entre les fées et elle, et comment elle leur avait promis la fille qu'elle devait avoir. « Quoi! s'écria le roi, nous n'avons point d'enfants, vous a savez à quel point j'en désire, et pour manger deux ou « trois pommes vous avez été capable de promettre votre c( fille! Il faut que vous n'ayez aucune amitié pour moi. » Là-dessus il Taccabla de mille reproches, dont ma pauvre

mère pensa mourir de douleur; mais il ue se contenta pas de cela y il la fit enfermer dans une tour, et mit des gardes de tous côtés pour empêcher qu'elle n'eût commerce avec qui que ce soit au monde , que les officiers qui la servaient, encore changea- t-il ceux qui avaient été avec elle au château des fées.

(( La mauvaise intelligence du roi et de la reine jeta la cour dans une consternation infinie. Chacun quitta ses riches habits pour en prendre de conformes à la douleur générale. Le roi, de son côté, paraissait inexorable^ il ne voyait plus sa femme; et, sitôt que je fus née], il me fit apporter dans son palais pour y être nourrie, pendant qu'elle restait prisonnière et fort malheureuse. Les fées n'ignoraient rien de ce qui se passait; elles s'en irritèrent, elles voulaient m'avoir, elles me regardaient comme leur bien, et que c'était leur faire un vol que de me retenir. Avant que de chercher une vengeance proportionnée à leur chagrin , elles envoyèrent une célèbre ambassade au roi, pour Pavertir de mettre la reine en liberté, et de lui rendre ses bonnes grâces, et pour le prier aussi de me donner à leurs ambassadeurs, afin d'être nourrie et élevée parmi elles. Les ambassadeurs étaient si petits et si contrefaits, car c'étaient des nains hideux, qu'ils n'eurent pas le don de persuader ce qu'ils voulaient au roi. Il les refusa rudement; et, s'ils n'étaient partis en diligence, il leur serait peut-être arrivé pis.

« Quand les fées surent le procédé de mon père, elles s'indignèrent autant qu'on peut l'être; et, après avoir envoyé dans ses six royaumes tous les maux qui pouvaient les désoler, elles lâchèrent un dragon épouvantable,, qui remplissait de venin les endroits où il passait , qui mangeait les

hommes et les enfants, et qui faisait mourir les arbres et les plantes du souffle de son haleine.

a Le roi se trouva dans la dernière désolation : il consulta tous les sages de son royaume sur ce qu'il devait faire pour garantir ses sujets des malheurs dont il les voyait accablés. Ils lui conseillèrent d'envoyer chercher par tout le monde les meilleurs médecins et les plus excellents remèdes, et, d'un autre côté, qu'il fallait promettre la vie aux criminels condamnés à la mort qui voudraient combattre le dragon. Le roi, assez satisfait de cet avis, Texécuta et n'en reçut au-cune consolation : car la mortalité continuait, et personne n'allait contre le dragon qui n'en fût dévoré; de sorte qu'il eut recours à une fée dont il était protégé dès sa plus tendre jeunesse. Elle était fort vieille, et ne se levait presque plus; il alla chez elle, il lui fit mille reproches de souffrir que le destin le persécutât sans le secourir. <t Comment voulez- vous « que je fasse? lui dit-elle; vous avez irrité mes sœurs; elles (a ont autant de pouvoir que moi, et rarement nous agissons ce les unes contre les autres. Songez à les apaiser en leur d donnant votre fille : cette petite princesse leur appartient; a vous avez mis la reine dans une étroite prison : que vous ce a donc fait cette femme si aimable pour la traiter si mal? ce Résolvez- vous de tenir la parole qu'elle a donnée ; je vous ce assure que vous serez comblé de biens^ y>

ce Le roi mon père m'aimait chèrement; mais, ne voyant point d'autre moyen de sauver ses royaumes et de se délivrer du fatal dragon, il dit à son amie qu'il était résolu de la croire, qu'il voulait bien me donner aux fées, puisqu'elle assurait que je serais chérie et traitée en princesse do mon rang; qu'il ferait aussi revenir la reine, et qu'elle n'avait

qu'à lui dire à qui il me confierait pour me porter au château de féerie, ce II faut, lui dit-elle, la porter dans son })er- « ceau sur la Montagne de fleurs, vous pourrez même rester « aux environs pour être spectateur de la fête qui se pas- <( sera. » Le roi lui dit que dans huit jours il irait avec la reine, qu'elle en avertît ses sœurs les fées, afin qu'elles fissent là-dessus ce qu'elles jugeraient à propos.

ce Dès qu'il fut de retour au palais, il renvoya quérir la reine avec autant de tendresse et de pompe qu'il l'avait fait mettre prisonnière avec colère et emportement. Elle était si abattue et si changée, qu'il aurait eu peine à la reconnaître, si son cœur ne l'avait pas assuré que c'était cette même personne qu'il avait tant chérie. Il la pria, les larmes aux yeux, d'oublier les déplaisirs qu'il venait de lui causer, et que ce seraient les derniers qu'elle éprouverait jamais avec lui. Elle répliqua qu'elle se les était attirés par l'imprudence qu'elle avait eue de promettre sa fille aux fées, et que si quelque chose la pouvait rendre excusable, c'était l'état où elle était; enfin il lui déclara qu'il voulait me remettre entre leurs mains. La reine, à son tour, combattit ce dessein; il semblait que quelque fatalité s'en mêlait, et que je devais être toujours un sujet de discorde entre mon père et ma mère. Après qu'elle eut bien gémi et pleuré, sans rien obtenir de ce qu'elle souhaitait (car le roi en voyait trop les funestes conséquences, et nos sujets continuaient de mourir, comme s'ils eussent été coupables des fautes de notre famille) , elle consentit à ce qu'il désirait , et Ton prépara tout pour la cérémonie.

ce Je fus mise dans un berceau de nacre de perles orné de tout ce que l'art peut faire imaginer de plus galant. Ce n^é-

taient que guirlandes de fleurs et festons qui pendaient au- , tour j et les fleurs en étaient de pierreries, dont les difi*érentes couleurs, frappées par le soleil, réfléchissaient des rayons si brillants, qu'on ne les pouvait regarder. La magnificence de mon ajustement surpassait, s'il se peut, celle du berceau. Toutes les bandes de mon maillot étaient faites de grosses perles, vingt-quatre princesses du sang me portaient sur une espèce de brancard fort léger ; leurs parures n'avaient rien de commun; mais il ne leur fut pas permis de mettre d'autres couleurs que du blanc, par rapport à mon innocence. Toute la cour m'accompagna, chacun dans son rang.

(( Pendant que l'on montait la montagne, on entendit une mélodieuse symphonie qui s'approchait; enfin les fées parurent au nombre de trente-six, elles avaient prié leurs bonnes amies de venir avec elles, chacune était assise dans une coquille de perles plus grande que celle où Vénus était lorsqu'elle sortit de la mer; des chevaux marins, qui n'allaient guère bien sur terre, les traînaient, plus pompeuses que les premières reines de l'univers, mais d'ailleurs vieilles et laides avec excès/ Elle3 portaient une branche d'olivier, pour signifier au roi que sa soumission trouvait grâce devant elles, et, lorsqu'elles me tinrent, ce furent des caresses si extraordinaires, qu'il semblait qu'elles ne voulaient plus vivre que pour me rendre heureuse.

ce Le dragon qui avait servi à les venger contre mon père venait après elles, attaché avec des chaînes de diamant; elles me prirent entre leurs bras, me firent mille caresses, me douèrent de plusieurs avantages, et commencèrent ensuite le branle des fées. C'est une danse fort gaie ; il n'est pas croyable combien ces vieilles dames sautèrent et gam-

2f,4 LE MOXT'E EXCHAXTÉ.

badêreot ; puis le dragon qui avait mangé tant de personnes s'approcha en rampant. Les trois fées à qui ma mère m^aTait promise s^assirent dessus, mirent mon berceau au milieu d'elles, et, frappant le dragon avec une baguette, il déploya auï>ilôt ses grandes ailes écaillées, plus fines que du crêpe; elles étaient mêlées de mille couleurs bizarres : elles se rendirent ainsi à leur château. 5Ia mère, me vovant en Tair exposée sur ce furieux dragon, ne put s'empêcher de pousser de grands cris. Le roi la consola par Tassurance que son amie lui avait donnée qu'il ne m'arriverait aucun accident, et que l'on prendrait le même soin de moi que si j'étais restée dans son propre palais. Elle s'apaisa , bien qu'il lui fût très douleureux de me perdre pour si longtemps, et d'en être la seule cause : car si elle n^avait pas voulu manger les fruits du jardin, je serais demeurée dans le royaume de mon père, et je n'aurais pas eu tous les déplaisirs qui me restent à vous raconter.'

d Sachez donc, fils de roi, que mes gardiennes avaient bâti exprès une tour dans laquelle on trouvait mille beaux appartements pour toutes les saisons de J'anûée, des meubles magnifiques, des livres agréables; mais il n'y avait point de porte, et il fallait toujours entrer par les fenêtres, qui étaient prodigieusement hautes. L'on trouvait un beau jardin sur la tour, orné de fleurs, de fontaines et de berceaux de verdure qui garantissaient de la chaleur dans la plus ardente canicule. Ce fut en ce lieu que les fées m'élevèrent avec des soins qui surpassaient tout ce qu'elles avaient promis à la reine. Mes habits étaient des plus à la mode, et si magnifiques, que si quelqu'un m'avait vue, l'on aurait cru que c'était le jour de mes noces. Elles m'apprenaient tout

ce qui convenait à mon âge et à ma naissance ; je ne leur donnais . pas beaucoup de peine, car il n'y avait guère de choses que je ne comprisse avec une extrême facilité; ma douceur leur était fort agréable, et, comme je n'avais jamais rien vu qu'elles, je serais demeurée tranquille dans cette situation le reste de ma vie.

a Elles venaient toujours me voir, montées sur le furieux dragon dont j'ai déjà parlé ; elles ne m'entretenaient jamais ni du roi ni de la reine ; elles me nommaient leur fille, et je croyais l'être. Personne au monde ne restait avec moi dans la tour, qu'un perroquet et un petit chien qu'elles m'avaient donnés pour me divertir, car ils étaient doués de raison et parlaient à merveille.

(L Un des côtés de la tour était bâti sur un chemin creux, plein d'ornières et d'arbres qui l'embarrassaient; de sorte que je n'y avais aperçu personne depuis qu'on m'avait enfermée. Mais un jour, comme j'étais à la fenêtre, causant avec mon perroquet et mon chien, j'entendis quelque bruit. Je regardai de tous côtés, et j'aperçus un jeune chevalier qui s'était arrêté pour écouter notre conversation ; je n'en avais jamais vu qu'en peinture. Je ne fus pas fâchée qu'une rencontre inespérée me fournît cette occasion ; de sorte que, ne me défiant point du danger qui est attaché à la satisfaction de voir un objet aimable, je m'avançai pour le regarder, et plus je le regardais, plus j'y prenais de plaisir. Il me fit une profonde révérence, il attacha ses yeux sur moi , et me parut très en peine de quelle manière il pourrait m'entretenir : car ma fenêtre était fort haute, il craignait d'être entendu, et il savait bien que j'étais dans le château des fées.

« La nuit vint presque tout d'un coup , ou , pour parler

plus juste, elle vint sans que nous nous en aperçussions; il sonna deux ou trois fois du cor, et me réjouit de quelques fanfares, puis il partit sans que je pusse même distinguer de quel côté il allait, tant l'obscurité était grande. Je restai très rêveuse ; je ne sentis plus le même plaisir que j'avais toujours pris à causer avec mon perroquet et mon chien. Ils me disaient les plus jolies choses du monde , car des bêtes fées deviennent spirituelles; mais j'étais occupée, et ne savais point l'art de me contraindre. Perroquet le remarqua; il était fin 9 il ne témoigna rien de ce qui lui roulait dans la tête.

• <c Je ne manquai pas de me lever avec le jour. Je courus à ma fenêtre ; je demeurai agréablement surprise d'apercevoir au pied de la tour le jeune chevalier. 11 avait des habits magnifiques; je me flattai que j'y avais un peu de part, et je ne me trompais point. Il me parla avec une espèce de trompette qui porte la voix, et, par son secours, il me dit qu'ayant été insensible jusqu'alors à toutes les beautés qu'il avait vues, il s'était senti tout d'un coup si vivement frappé de la mienne, qu'il ne pouvait comprendre comment il se passerait sans mourir de me voir tous les jours de sa vie. Je demeurai très contente de son compliment, et très inquiète de n'oser y répondre : car il aurait fallu crier de toute ma force, et me mettre dans le risque d'être mieux entendue encore des fées que de lui. Je tenais quelques fleurs que je lui jetai, il les reçut comme une insigne faveur; de sorte qu'il les baisa plusieurs fois et me remercia. 11 me demanda ensuite si je trouverais bon qu'il vint tous les jours à la même heure sous mes fenêtres , et que, si je le voulais bien, je lui jetasse quelque chose. J'avais une bague de turquoise.

que j'ôt*ii brusquement de mon doigt, et que je lui jetai avec beaucoup de précipitation, lui faisant signe de s'éloigner en diligence; c'est que j'entendais de l'autre côté la fée Violente, qui montait sur son dragon pour m'apporter à déjeuner,

« La première chose qu'elle dit en entrant dans ma chambre, ce furent ces mots : « Je sens ici la voix d'un homme; (( cherche, dragon. » Oh! que devins-je? j'étais transie do peur qu'il ne passât par l'autre fenêtre et qu'il ne suivit le chevalier, pour lequel je m'intéressais déjà beaucoup, a En ce vérité, dis-je, ma bonne maman (car la vieille fée voulait ce que je la nommasse ainsi ) , vous plaisantez quand vous « dites que vous sentez la voix d'un homme; est-ce que la (c voix sent quelque chose? et, quand cela serait, quel est <( le mortel assez téméraire pour hasarder de monter dans ce cette tour? — Ce que tu dis est vrai, ma fille, réponditcc elle, je suis ravie de te voir raisonner si joliment, et je a conçois que c'est la haine que j'ai pour tous les hommes ce qui me persuade quelquefois qu'ils ne sont pas éloignés a de moi. y> Elle me donna mon déjeuner et ma quenouille, ce Quand tu auras mangé, ne manque pas de filer, car tu ne « fis rien hier, me dit-elle, et mes sœurs se fâcheront. » En effet, je m'étais si fort occupée de l'inconnu, qu'il m'avait été impossible de filer.

« Dès qu'elle fut partie , je jetai la quenouille d'un petit air mutin , et montai sur la terrasse pour découvrir de plus loin dans la campagne. J'avais une lunette d'approche excel* lente; rien ne bornait ma vue, je regardais de tous côtés, lorsque je découvris mon chevalier sur le haut d'une montagne. Il se reposait sous un riche pavillon d'étoffe d'or, et il

était entouré d'une fort grosse cour. Je ne doutai point que

ce ne fût le fils de quelque roi voisin du palais des fées; comme je craignais que s'il revenait à la tour, il ne fût découvert par le terrible dragon , je vins prendre mon perroquet, et lui dis de voler jusqu'à cette montagne, qu'il y trouverait celui qui m'avait parlé, et qu'il le priât de ma part de ne plus revenir, parce que j'appréhendais la vigilance de mes gardiennes et qu'elles ne lui fissent un mauvais tour.

a. Perroquet s'acquitta de sa commission en perroquet d'esprit. Chacun demeura surpris de le voir venir à tired'aile se percher sur l'épaule du prince, et lui parler tout bas à l'oreille. Le prince ressentit de la joie et de la peine de cette ambassade. Le soin que je prenais flattait son cœur; mais les difficultés qui se rencontraient à me parler Faccablaient, sans pouvoir le détourner du dessein qu'il avait formé de me plaire. Il fit cent questions à Perroquet, et Perroquet lui en fit cent à son tour, car il était naturellement curieux. Le roi le chargea d'une bague pour moi, à la place de ma turquoise ; c'en était une aussi , mais beaucoup plus belle que la mienne : elle était taillée en cœur avec des diamants. <c II est juste, ajouta-t-il, que je vous traite en ambas- (c sadeur ; voilà mon portrait que je vous donne ; ne le mon- « trez qu'à votre charmante maîtresse. » Il lui attacha sous son aile son portrait, et il apporta la bague dans son bec.

ce J'attendais le retour de mon petit courrier vert avec une impatience que je n'avais point connue jusqu'alors. Il me dit que celui à qui je l'avais envoyé était un grand roi, qu'il l'avait reçu le mieux du monde , et que je pouvais m'assurer qu'il ne voulait plus vivre que pour moi ; qu'encore qu'il y eût beaucoup de péril à venir au bas de ma tour, il était résolu à tout, plutôt que de renoncer à me voir. Ces nouvelles

m'iDtriguèrent fort, je me mis à pleurer. Perroquet et Toutou me coDSolèrent de leur mieux, car ils m'aimaient tendrement. Puis Perroquet me présenta la bague du prince, et me montra le portrait. J'avoue que je n'ai jamais été si aise que je le fus de pouvoir considérer de près celui que je n'avais vu que de loin. Il me parut encore plus aimable qu'il ne m'avait semblé; il me vint cent pensées danâ l'esprit, dont les unes agréables, et les autres tristes , me donnèrent un air d'inquiétude extraordinaire. Les fées qui vinrent me voir s'en aperçurent. Elles se dirent l'une à l'autre que sans doute je m'ennuyais, et qu'il fallait songer à me trouver un époux de race fée. Elles parlèrent de plusieurs, et s'arrêtèrent sur le petit roi Migonnet, dont le royaume était à cinq mille lieues de leur palais; mais ce n'était pas là une affaire. Perroquet entendit ce beau conseil; il vint m'en rendre compte , et me dit : ce Ha! que je <c vous plains, ma chère maîtresse, si vous devenez la reine a Migonnette ! c'est un magot qui fait peur : j'ai regret de a vous le dire y mais, en vérité, le roi qui vous aime ne ce voudrait pas de lui pour être son valet de pied. — Est-ce <c que tu l'as vu. Perroquet? — Je le crois vraiment, con- « tinua-t-il, j'ai été élevé sur une branche avec lui. — Comcc ment! sur une branche? repris-je. — Oui, dit-il, c'est ce qu'il a les pieds d'un aigle. y>

« Un tel récit m'affligea étrangement; je regardais le charmant portrait du jeune roi , je pensais bien qu'il n'en avait régalé Perroquet que pour me donner lieu de le voir ; et, quand j'en faisais comparaison avec Migonnet , je n'espérais plus rien de ma vie, et je me résolvais plutôt à mourir qu'à l'épouser.

LB MONDB WSCEASTÈ, 14

« Je ne dormis point tant que la nuit dura. Perroquet et Toutou causèrent avec moi; je m'endormis un peu sur le matin; et, comme mon chien avait le nez bon, il sentit que le roi était au pied de la tour. Il éveilla Perroquet. « Je a gage, dit-il, que le roi est là-bas. » Perroquet répondit : <c Tais-toi, babillard, parce que tu as presque toujours les a yeux ouverts et Toreille alerte, tu es fâché du repos des « autres. — Mais gageons, dit encore le bon Toutou, je sais <c bien qu'il y est. » Perroquet répliqua : « Et moi, je sais bien a qu'il n'y est point; ne lui ai-je-pas défendu d'y venir de a la part de notre maîtresse? — Ah! vraiment, tu me la douce nés belle avec tes défenses, s'écria mon chien; un homme a passionné ne consulte que son cœur. » Et là-dessus il se mit à lui tirailler si fort les ailes, que Perroquet se fâcha . Je m'éveillai aux cris de l'un et de l'autre; ils me dirent ce qui en faisait le sujet : je courus, ou plutôt je volai à ma fenêtre ; je vis le roi qui me tendait les bras , et qui me dit avec sa trompette qu'il ne pouvait plus vivre sans moi , qu'il me conjurait de trouver les moyens de sortir de ma tour, ou de l'y faire entrer; qu'il attestait tous les dieux et tous les éléments qu'il m'épouserait aussitôt, et que je serais une des plus grandes reines de l'univers .

« Je commandai à Perroquet de lui aller dire que ce qu'il souhaitait me semblait presque impossible; que cependant, sur la parole qu'il me donnait et les serments qu'il avait faits, j'allais m'appliquer à ce qu'il désirait; que je le conjurais de ne pas venir tous les jours, qu'enfin l'on pourrait s'en apercevoir, et qu'il n'y aurait point de quartier avec les fées.

« Il se retira comblé de joie par l'espérance dont je ^e flattais; et je me trouvai dans le plus grand embarras du

monde lorsque je fis réflexion à ce que je venais de promettre. Comment sortir de cette tour, où il n'y avait point de portes, et n'avoir pour tout secours que Perroquet et Toutou ? Être si jeune, si peu expérimentée , si craintive ! Je pris donc la résolution de ne point tenter une chose où je ne réussirais jamais, et je l'envoyai dire au roi par Perroquet. Il voulut se tuer à ses yeux; mais enfin il le chargea de me ' persuader ou de le venir voir mourir, ou de le soulager. a Sire, s'écria l'ambassadeur em plumé, ma maîtresse est (( suffisamment persuadée, elle ne manque que de pouvoir. r>

ce Quand il me rendit compte de tout ce qui s'était passé, je m'affligeai plus que je ne l'eusse encore fait. La fée Violente vint, elle me trouva les yeux enflés et rouges; elle dit que j'avais pleuré, et que si je ne lui en avouais le sujet, elle me brûlerait, car toutes ses menaces étaient toujours terribles. Je répondis, en tremblant, que j'étais lasse de filer, et que j'avais envie de faire de petits filets pour prendre des oisillons qui venaient becqueter les fruits de mon jardin. « Ce que tu souhaites^ ma fille, me dit-elle, ne te coûtera (c plus de larmes, je t'apporterai des cordelettes tant que tu « en voudras. »Et, en efiet, j'en eus le -soir même; mais elle m'avertit de songer moins à travailler qu'à me faire belle, parce que le roi Migonnet devait arriver dans peu. Je frémis à ces fâcheuses nouvelles, et ne répliquai rien.

« Dès qu'elle fut partie, je commençai deux ou trois morceaux de filet ; mais ce à quoi je m'appliquai , ce fut à faire une échelle de corde, qui était très bien faite, sans en avoir jamais vu. Il est vrai que la fée ne m'en fournissait pas autant qu'il m'en fallait, et sans cesse elle me disait : ce Mais, * a ma fille, ton ouvrage est semblable à celui de Pénélope,

ce il n'avance point , et tu ne te lasses pas de me demander « de quoi travailler. — Oh! ma bonne maman, disais-je, a vous en parlez bien à votre aise; ne voyez- vous pas que je a ne sais comment m'y prendre, et que je brûle tout ? Aveza vous peur que je vous ruine en ficelle? j> Mon air de simplicité la réjouissait, bien qu^elle fût d'une humeur très désagréable et très cruelle.

ce J'envoyai Perroquet dire au roi de venir un soir sous les fenêtres de la tour, qu'il y trouverait l'échelle^ et qu'il saurait le reste quand il serait arrivé. En effet, je l'attachai bien ferme, résolue de me sauver avec lui; mais quand il la vit, sans attendre que je descendisse, il monta avec empressement , et se jeta dans ma chambre comme je préparais tout pour ma fuite.

ce Sa vue me donna tant de joie , que j'en oubliai le péril où nous étions. Il renouvela tous ses serments et me conjura de ne point différer de le recevoir pour mon époux; nous prîmes Perroquet et Toutou pour témoins de notre mariage ; jamais noces ne se sont faites, entre des personnes si élevées, avec moins d'éclat et de bruit, et jamais cœurs n'ont été plus contents que les nôtres.

ce Le jour n'était pas encore venu quand le roi me quitta; je lui racontai l'épouvantable dessein des fées de me marier au petit Migonnet; je lui dépeignis sa figure, dont il eut autant d'horreur que moi. A peine fut-il partie que les heures me semblèrent aussi longues que des années; je courus à la fenêtre, je le suivis dés yeux malgré Tobscurité; mais quel fut mon étonnement de voir en l'air un chariot de feu traîné par des salamandres ailées, qui faisaient une telle diligenc/e, que l'œil pouvait à peine le suivre ! Ce chariot était accom-

pagné de plusieurs gardes montés sur des autruches. Je n'eus pas assez de loisir pour bien considérer le magot qui traversait ainsi les airs ; mais je crus aisément que c'était une fée ou un enchanteur.

<K Peu après, la fée Violente entra dans ma chambre. (( Je t'apporte de bonnes nouvelles , me dit-elle : ton amant a est arrivé depuis quelques heures ; prépare-toi à le recea voir; voici des habits et des pierreries. — Eh ! qui vous « a dit, m'écriai-je, que je voulais être mariée? ce n'est point ce du tout mon intention, renvoyez le roi Migonnet, je n'en ce mettrais pas une épingle davantage ; qu'il me trouve belle ce ou laide, je ne suis point pour lui. — Ouais, ouais ! dit la ce fée en colère, quelle petite révoltée, quelle tète sans cer- « velle! je n'entends pas raillerie, . et je te... — Que me ce ferez -vous? répliquai -je , toute rouge des noms qu'elle « m'avait donnés. Peut-on être plus tristement nourrie que <c je le suis , dans une tour avec un perroquet et un chien , a voyant tous les jours plusieurs fois l'horrible figure d'un a dragou épouvantable! — Ah! petite ingrate, dit la fée, ce méritais-tu tant de soins et de peines? Je ne l'ai que trop ce dit à mes sœurs, que nous en aurions une triste récom- « pense. » Elle fut les trouver, elle leur raconta notre différend; elles restèrent aussi surprises les unes que les autres.

« Perroquet et Toutou me firent de grandes remontrances , que , si je faisais davantage la mutine , ils prévoyaient qu'il m'en arriverait de cuisants déplaisirs. Je me sentais si fière de posséder le cœur d'un grand roi, que je méprisais les fées et les conseils de mes pauvres petits camarades. Je ne m'habillai point, et j'affectai de me coiffer de travers, afin

que Migonnet me trouvât désagréable. Notre entrevue se fil sur la terrasse. Il y vint dans son chariot de feu; jamais, depuis qu'il y a des nains, il ne s*en est vu un si petit. Il marchait sur ses pieds d'aigle et sur les genoux tout ensemble, car il n'avait point d'os aux jambes, de sorte qu'il se soutenait sur deux béquilles de diamants. Son manteau royal n'avait qu'une demi-aune de long, et traînait de plus d'un tiers. Sa tête était grosse comme un boisseau , et son nez si grand , qu'il portait dessus une douzaine d'oiseaux , dont le ramage le réjouissait; il a vait une si furieuse barbe, que les serins de Canarie y faisaient leurs nids, et ses oreilles passaient d'une coudée au-dessus de sa tète; mais on s'en apercevait peu, à cause d'une haute couronne pointue qu'il portait pour paraître plus grand. La flamme de son chariot rôtit les fruits, sécha les fleurs et tarit les fontaines de mon jardin. Il vint à moi les bras ouverts pour m'embrasser, je me tins fort droite , il fallut que son premier écûyer le haussât; mais aussitôt qu'il s'approcha , je m*enfuis dans ma chambre , dont je fermai la porte et les fenêtres, de sorte que Migonnet se retira chez les fées très indigné contre moi. ,

(c Elles lui demandèrent mille fois pardon de ma brusquerie, et, pour l'apaiser, car il était redoutable, elles résolurent de l'amener la nuit dans ma chambre pendant que je dormirais , de m'attacher les pieds et les mains pour me mettre avec lui dans son brûlant chariot , afin qu'il m'emmenât. La chose ainsi arrêtée, elles me grondèrent à peine des brusqueries que j'avais faites. Elles dirent seulement qu'il fallait songer à les réparer. Perroquet et Toutou restèrent surpris d'une si grande douceur, ce Savez- vous bien ,

a ma maîtresse, dit mon chien, que le cœur ne m'annonce a rien de bon? Mesdames les fées sont d'étranges personnes, oc et surtout Violente. »Je me moquai de ces alarmes, et j'attendis mon cher époux avec mille impatiences : il en avait trop de me voir pour tard!er;je lui jetai Téchelle de corde , bien résolue de m'en retourner avec lui ; il monta légèrement , et me dit des choses si tendres , que je n'ose encore les rappeler à mon souvenir.

a Comme nous parlions ensemble avec la même tranquillité que nous aurions eue dans son palais, nous vîmes enfoncer tout d'un coup les fenêtres de ma chambre. Les fées entrèrent sur leur terrible dragon; Migonnet les suivait dans son chariot de feu, et tous ses gardes avec leurs autruches. Le roi, sans s'effrayer, mit l'épée à la main, et ne songea qu'à me garantir de la plus furieuse aventure qui se soit jamais passée. Car enfin, vous le dirai-je, seigneur? ces barbares créatures poussèrent leur dragon sur lui, et à mes yeux il le dévora.

ce Désespérée de son malheur et du mien , je me jetai dans la gueule de cet horrible monstre, voulant qu'il m'engloutit comme il venait d'engloutir tout ce que j'aimais au monde. Il le voulait bien aussi; mais les fées, encore plus cruelles que lui, ne le voulurent pas. « Il faut, s'écrièrenta elfes , la réserver à de plus longues peines ; une prompte a mort est trop douce pour cette indigne créature. » Elles . me touchèrent, je me vis aussitôt sous la figure d'une chatte blanche ; elles me conduisirent dans ce superbe palais , qui était à mon père ; elles métamorphosèrent tous les seigneurs et toutes les dames du royaume en chats et en chattes; elles en laissèrent à qui l'on ne voyait que les mains , et me

réduisirent dans le déplorable état où vous me trouvâtes » me faisant savoir ma naissance , la mort de mon père , celle de ma mère , et que je ne serais délivrée de ma chatoniqne figure que par un prince qui ressemblerait parfaitement à Fépoux qu'elles m'avaient ravi. C'est vous, seigneur, qui avez cette ressemblance ^ continua-t-elle : mêmes traits, même air, même son de voix ; j'en fiis frappée aussitôt que je vous vis ; j'étais informée de tout ce qui devait arriver, et je le suis encore de tout ce qui arrivera , mes peines vont finir. — Et les miennes , belle reine , dit le prince en se jetant à ses pieds , seront-elles de longue durée 7 — Je vous aime déjà plus que ma vie , seigneur , dit la reine ; il faut partir pour aller vers votre père , nous verrons ses sentiments pour moi , et s'il consentira à ce que vous désirez. j>

Elle sortit, le prince lui donna la main, elle monta dans un chariot avec lui : il était beaucoup plus magnifique que ceux qu'il avait eus jusqu'alors. Le reste de l'équipage y répondait, à tel point que tous les fers des chevaux étaient d'émeraudes , et les clous de diamants . Gela ne s'est peutêtre jamais vu que cette fois-là. Je ne dis point les agréables conversations que la reine et le prince avaient ensemble : si elle était unique en beauté , elle ne l'était pas moins en esprit, et ce jeune prince était aussi parfait qu'elle, de sorte qu'ils pensaient des choses toutes charmantes.

Lorsqu'ils furent proche du château où les deux frères aînés du prince devaient se trouver , la reine entra dans un petit rocher de cristal , dont toutes les pointes étaient garnies d'or et de rubis. Il y avait des rideaux tout autour afin qu'on ne la vtt point, et il était porté par des jeunes hommes très bien faits et superbement vêtus. Le prince de-

.meura dans le chariot ; il aperçut ses frères qui se promenaient avec des princesses d'une ex^cellente beauté. Dès qu'ils le reconnurent , ils s'avancèrent pour le recevoir, et ils lui demandèrent s'il amenait une maitresse : il leur dit qu'il avait été si malheureux, que dans tout son voyage il n'en avait rencontré que de très laides ; que ce qu'il apportait de plus rare , c'était une petite chatte blanche. Us se prirent à rire de sa simplicité. « Une chatte! lui dirent-ib; avez- vous peur que les souris ne mangent notre palais? d Le prince répliqua qu'en effet il n'était pas sage de vouloir faire un tel présent à son père. Là-dessus chacun prit le chemin de la ville.

Les courtisans s'empressèrent de venir dire au roi que les trois princes arrivaient. <c Amènent-ils de belles dames? répliqua le roi. — Il est impossible de rien voir qui les surpasse. y> Â cette réponse il parut fâché. Les deux princes s'empressèrent de monter avec leurs merveilleuses princesses. Le roi les reçut très bien , et ne savait à laquelle donner le prix ; il regarda son cadet , et lui dit : <c Cette fois-ci , vous venez donc seul ? — Votre Majesté verra dans ce rocher une petite chatte blanche, répliqua le prince, qui miaule si doucement , et qui fait si bien patte de velours , qu'elle lui agréera. » Le roi sourit, et fut lui-même pour ouvrir le rocher; mais aussitôt qu'il s'approcha, la reine

avec un ressort en fit tomber toutes les pièces, et parut comme le soleil qui a été quelque temps enveloppé dans une nue : ses cheveux blonds étaient épars sur ses épaules , ils tombaient par grosses boucles jusqu'à ses pieds; sa tête était ceinte de fleurs; sa robe, d'une légère gaze blanche, doublée de taffetas couleur de rose. Elle se leva et fit une

profonde révérence au roi, qui ne put s'empêcher, dan^ l'excès de son admiration, de s'écrier : « Voici l'incomparable, et celle qui mérite ma couronne.

— Seigneur, lui dit-elle, je ne suis pas venue pour vous arracher un trône que vous remplissez si dignement; je suis née avec six royaumes : permettez que je vous en oCTre un , et que j'en donne autant à chacun de vos fils. Je ne vous demande pour toute récompense que votre amitié, et ce jeune prince pour époux. Nous aurons encore assez* de trois royaumes. »

Le roi et toute la cour poussèrent de longs cris de joie et d'élonnement. Le mariage fut célébré aussitôt, aussi bien que celui des deux princes ; de sorte que toute la cour passa plusieurs mois dans les divertissements et les plaisirs. Chacun ensuite partit pour aller gouverner ses États : la belle Chatte blanche s'y est immortalisée , autant par ses bontés et ses libéralités que par son rare mérite et sa beauté.

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