‹ Le monde enchanté; choix de douze contes de féesChapitre 9 sur 14 · MADEMOISELLE DE LA FORCE · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DE LA FORCE

Il y avait une fois une bonne femme qui avait de l'honnêteté, de la franchise et du courage. Elle avait senti tous les revers qui sont capables d'agiter la vie.

Elle avait été à la cour, et y avait éprouvé tous les orages qui y sont si ordinaires : trahisons, perfidies, point de bonne foi, perte de biens, perte d'amis. De sorte que, rebutée d'être dans un lieu oti la dissimulation et l'hypocrisie ont établi leur empire, et lassée d'un commerce où les cœurs ne se montrent jamais tels qu'ils sont, elle résolut de quitter son pays, et de s'en aller si loin, qu'elle pût oublier tout le monde, et qu'on n'entendit jamais parler d'elle.

Quand elle crut être bien éloignée, elle Gt une petite mai-

sonnette dans un lieu où la situation était extrêmement agréable. Tout ce qu'elle put faire fut d'acheter un petit troupeau dont le lait servait à sa nourriture et la toison pour se vêtir.

A peine fut-elle quelque temps de la sorte, qu'elle se trouva heureuse, ce II est donc un état dans la vie où Ton peut être contente, disait-elle, et, par le choix que j'ai fait, je n'ai plus rien à désirer. j> Elle allait tous les jours filant sa quenouille, et conduisant son petit troupeau; elle aurait bien souhaité quelquefois d'avoir de la compagnie, mais elle en craignait le danger.

Elle s'était insensiblement accoutumée à la vie qu'elle menait, quand un jour, voulant ramasser son troupeau, il se mit à se répandre par la campagne et à la fuir. Il la fuit en effet si bien, qu'en peu de temps elle ne vit plus un seul de ses moutons, a Suis-je un loup ravisseur? s*écria-t-elle ; que veut dire cette merveille? » Et appelant sa brebis la mieux aimée, elle ne reconnut plus sa voix; elle courut après, a Je me consolerai de perdre tout le troupeau , lui disait-elle, pourvu que tu me demeures. » Mais l'ingrate le fut jusqu^au bout, elle s'en alla avec le reste.

La bonne femme fut très affligée de la perte qu'elle avait faite. « Je n'ai plus rien, s'écriait-elle; encore peut-être que je ne trouverai pas mon jardin et que ma petite maison ne sera plus à sa place. »

Elle s'en retourna tout doucement, car elle était bien lasse de la course qu'elle avait faite : des fruits et des légumes la soutinrent quelque temps avec une provision de fromage.

Elle commençait à voir la fin de toutes ces choses. <r Fortune, disait-elle, tu as beau me chercher pour me persécuter,

aux lieux même les plus reculés, tu n'empêcheras pas que je ne sois prête à voir les portes de la mort sans frayeur, et après tant de travaux je descendrai avec tranquillité dans les lieux paisibles. »

Elle n'avait plus de quoi filer, elle n'avait plus de quoi vivre ; et, s'appuyant sur sa quenouille, elle prit son chemin dans un petit bois , et cherchant de Tcril une place pour se reposer, elle fut bien étonnée de voir courir vers elle trois petits enfants, plus beaux que le plus beau jour. Elle fut toute réjouie devoir une si gracieuse compagnie. Ils lui firent cent caresses, et se mettant à terre pour les recevoir plus commodément, Pun lui passait ses petits bras autour du cou, l'autre la prenait par derrière, et le troisième l'appelait sa mère. Elle attendit longtemps pour voir si on ne les viendrait point chercher, croyant que ceux qui les avaient amenés là ne manqueraient pas de les venir reprendre. Tout le jour se passa sans qu'elle vît personne.

Elle se résolut à les mener chez elle et crut que le ciel lui rendait ce petit troupeau en la place de celui qu'elle avait perdu. 11 était composé de deux filles qui n'avaient que deux et trois ans, et d'un petit garçon qui en avait cinq. Ils avaient chacun de petits cordons pendus au cou, auxquels étaient attachés de petits bijoux. L'un était une cerise d'or émaillée d'incarnat, et il y avait gravé tout autour ces paroles : Lirette. Elle crut que c'était le nom de la petite fille , et elle se résolut de l'appeler ainsi. L'autre était une azerole où il y avait écrit Mirtis. Et le petit garçon avait une amande d'un bel émail vert, où il y avait autour Finfin. La bonne femme comprit bien que c'étaient leurs noms.

Les petites filles avaient quelques pierreries à leurs coif-

furesy et plus qu'il n^en fallait pour mettre ia bonne femme à son aise. Elle eut bientôt acheté un autre troupeau et se donna les commodités nécessaires pour nourrir son aimable famille. Elle leur faisait pour l'hiver des habits d'écorces d'arbres, et Tété ils étaient vêtus de toile de coton bien blanche. Tout petits qu'ils étaient » ils gardaient leur troupeau. Et pour cette fois leur troupeau leur fut fidèle; il leur était plus docile et plus obéissant qu'à de grands chiens qu'ils avaient, et ces chiens étaient doux et flatteurs pour eux.

Ils croissaient à vue d'œil , et ils passaient leur vie dans une grande innocence; ils aimaient la bonne femme, et ils s'aimaient infiniment tous trois.

Ils s'occupaient à garder leurs moutons, quelquefois ils péchaient à la ligne , ils tendaient des rets pour prendre des oiseaux, ils travaillaient à un petit jardin qu'ils avaient et ils employaient leurs mains délicates à faire venir des fleurs.

Il y avait un rosier, que la jeune Lirette aimait fort; elle Tarrosait souvent, elle en prenait beaucoup de soin ; elle ne trouvait rien de si beau que la rose, elle l'aimait sur toutes les fleurs. Il lui prit une fois envie d'entr'ouvrir un bouton, et elle s'occupait à en chercher le cœur, quand elle se piqua le doigt avec une épine. Cette blessure lui fut fort sensible, elle se mit à pleurer; et le beau Finfin, qui ne la quittait guère, s'étant approché, pleura aussi de la douleur qu'elle ressentait. Il prit son petit doigt, le pressait, et en faisait sortir le sang tout doucement.

La bonne femme, qui vit leur alarme pour cette blessure, s'approcha d'eux; et sachant ce qui l'avait causée :

« Quelle curiosité aussi, lui. dit-elle. Pourquoi dépouiller cette fleur que vous aimez tant?

— Je voulais son cœur, reprit Lirette.

— Ces idées sont toujours funestes, réplic[ua la bonne femme.

— Mais, ma mère, interrompit Lirette, pourquoi cette ffeur qui est si belle et qui me plaît tant a-t-elle des épines?

. — Pour vous montrer, poursuivit la bonne femme, qu'il faut nous défier de la plupart des choses qui plaisent à nos yeux^ et que les objets les plus agréables cachent des pièges qui peuvent nous être mortels.

— Comment, reprit Lirette, il ne faut donc pas aimer tout ce qui parait aimable?

— Non sans doute, lui dit la bonne femme^ et il s'en faut bien garder.

— Mais j'aime mon frère de tout mon cœur, reprit-elle ; il est si beau et si charmant !

— Vous pouvez aimer votre frère , reprit sa mère ; mais s'il n'était pas votre frère, vous ne le devriez pas aimer. »

Lirette branlait la tête , et trouvait cette règle bien dure. Finfin était cependant toujours occupé de son doigt. Il pressait sur la piqûre du jus de feuilles de roses et il l'en enveloppait. La bonne femme lui demandant pourquoi il faisait cela :

« Parce que je crois, lui dit-il, que le remède peut venir de la même cause dont est parti le mal . 7>

La bonne femme sourit de ce raisonnement.

« Mon cher enfant, lui répondit-elle, ce n'est pas en cette occasion.

— Je croyais que c'était en tout, reprit-il, car quelquefois que Lirette me regarde, elle me trouble entièrement, je me sens tout ému ; et le moment d'après, ses mêmes regards me

font un plaisir que je ne saurais vous dire : quand elle me gronde quelquefois, je suis très touché ; mais qu'elle me dise enfin une parole de douceur, je me trouve tout joyeux. »

La bonne femme admirait ce que ses enfants étaient capables de penser; elle ne savait ce qu'ils étaient les uns aux autres, et elle craignait qu'ils ne vinssent à s'aimer trop. Elle* eût bien voulu savoir s'ils étaient frères; son ignorance la mettait dans une terrible inquiétude. Leur grande jeunesse la rassurait.

Finfiu était déjà tout rempli de soins pour la petite Lirette; il l'aimait mieux que Mirtis. 11 lui avait une fois donné des perdreaux les plus jolis du monde , qu'il avait pris. Elle en avait élevé un qui devint perdrix, dont le plumage était fort beau ; Lirette l'aimait infiniment et la donna à Finfin. Elle le suivait partout; il lui apprenait mille choses divertissantes. Il l'avait une fois menée avec lui, tandis qu'il gardait son troupeau ; il ne trouva plus sa perdrix, il la chercha, il s'affligea extrêmement de sa perte. Mirtis le voulut consoler; mais elle n'y réussit pas.

<( Ma sœur, lui dit-il, je suis au désespoir. Lirette sera fâchée, tout ce que vous me dites ne diminue point ma douleur.

— Eh bien! mon frère, lui dit-elle, nous nous lèverons demain de bon matin , et nous en irons chercher une autre ; je ne saurais vous voir affligé comme vous l'êtes. y>

Lirette arriva comme elle disait cela, et ayant su le chagrin de Finûn, elle se mita sourire.

<( Mon cher frère , lui dit-elle , nous retrouverons une autre perdrix; il n'y a que l'état où je vous vois qui me fait de la peine. y>

Ces paroles suffirent pour ramener la sérénité et le calme dans le cœur et sur le visage de Finfin.

<t Pourquoi 9 disait-il en lui-même , Mirtis ne m'a-t-elle pu remettre Tesprit par ses bontés? et Lirette l'a fait d'un seul petit mot; elles sont trop d'être deux, Lirette me suffit. D

D'autre part, Mirtis voyait tien que son frère faisait de la différence d'elle à Lirette. ce Nous ne sommes pas ici assez de trois, disait-elle^ il faudrait que j'eusse un autre frère qui m'aimât autant que Finfin aime sa sœur. »

Lirette avait déjà douze ans, Mirtis treize et Finfin quinze, quand un soir, après souper, ils étaient'tous assis au devant de leur maisonnette avec la bonne femme qui les instruisait de cent choses agréables. Le jeune Finfin, voyant Lirette qui se jouait avec le bijou qu'elle avait au cou, il demanda à sa chère mère à quoi il était bon. Elle lui répondit qu'elle les avait trouvés en ayant chacun un, lorsqu'ils étaient tombés entre ses mains. Et lors Lirette dit :

tt Si le mien voulait faire ce que je dirais, je serais bien aise .

— Eh! que voudriez- vous? lui demanda Finfin.

— Vous TàUez voir, » dit-elle; et lors prenant le bout de son cordon : « Petite cerise, continua-t-elle, je voudrais avoir une belle maison de roses. »

En même temps, ils entendirent un petit bruit derrière eux ; Mirtis se tourna la preipière et fit un grand cri : elle avait raison de le faire, car en la place de la maisonnette de la bonne femme il y en parut une, la plus charmante que l'on eût pu voir. Elle n'était pas élevée, le toit en était tout de roses, aussi bien en hiver qu'en été. Ils y furent et entrèrent dedans ; ils y trouvèrent des appartements agréables, meublés avec

magnificence. Au milieu de chac[ue chambre, il y avait un rosier toujours fleuri dans un vase précieux ; et dans la première où Ton entra, on retrouva la perdrix de Finfin, qui vola sur son épaule, et qui lui fit cent caresses.

a N'y a-t-il qu'à souhaiter? » dit Mirtis. Et prenant son cordon : « Petite azerole , poursuivit-elle, donnez-nous un jardin plus beau que le nôtre. »

A peine eut-elle achevé de parler, qu'il s'en présenta un devant leurs yeux d'une beauté extraordinaire, où tout ce qui se peut imaginer pour contenter tous les sens se trouvait dans la dernière perfection.

Ces jeunes enfants se mirent d'abord à courir dans les belles allées, dans les parterres et au bord des fontaines.

<c Souhaitez quelque chose, mon frère, lui dit Lirette.

— Mais je ne désirerais, lui dit-il , que d'être aimé de vous autant que je vous aime.

— Oh ! lui répondit-elle, c'est à mon cœur à vous satisfaire, la chose ne saurait dépendre de votre amande.

— Hé bien, dit Finfin, amande, petite amande, je voudrais qu'il s'élevât près d'ici une grande forêt où le fils du roi vint chasser, et qu'il devint amoureux de Mirtis.

— Que vous ai-je fait? répondit cette belle fille, je ne veux point sortir de la vie innocente que nous menons.

— Vous avez raison, mon enfant, lui dit la bonne femme, et je reconnais votre sagesse à des sentiments si réglés : aussi bien on dit que ce roi est un cruel, un usurpateur, qui a fait mourir le véritable roi et toute sa famille; peut-être que le fils ne sera pas meilleur que le père. »

Cependant la bonne femme était toute étonnée des souhaits étranges de ces miraculeux enfants; elle ne savait que penser.

Quand la nuit fut venue, elle se retira dans la maison des roses, et elle apprit le lendemain qu'il y avait une grande forêt auprès de sa maison. Ce fut un fort beau lieu de chasse pour nos jeunes bergers ; Finfin y prenait souvent à la course des biches, des daims et des chevreuils.

Il donna un faon plus blanc que la neige à la belle Lirette ; il la suivait comme la perdrix suivait Finfin ; et quand ils se séparaient pour quelques moments, ils s'écrivaient par eux. : c'était la plus jolie chose du monde.

Cette petite troupe vivait ainsi paisiblement, s'occupant à divers exercices suivant les saisons. Ils gardaient toujours leur troupeau; mais l'été leurs occupations étaient plus douces. Ils chassaient extrêmement Thiver ; ils avaient des arcs et des flèches et faisaient quelquefois des courses pénibles après lesquelles ils revenaient au petit pas et tout gelés dans, la maison des roses.

La bonne femme les recevait avec un grand feu ; elle ne savait par lequel commencer pour les réchauffer.

a Lirette, ma fille Lirette, lui disait-elle , approchez vos petits pieds ; :o et mettant Mirtis dans son sein : a Mirtis, mon enfant, continuait -elle, donnez-moi vos belles mains que je les échauffe ; et vous, mon fils Finfin, approchez- vous. » Et les mettant dans un bon canapé tous trois, elle leur rendait ses soins fort agréables par ses manières et sa douceur ; ils vivaient ainsi dans une paix charmante. La bonne femme admirait la sympathie qu'il y avait entre Finfin et Lirette, car ]\lirtis était aujssi belle et n'avait pas des qualités moins aimables, et cependant il s'en fallait bien que Finfin l'aimât si vivement, ce S'ils sont frères, comme je le crois, disait la bonne femme, à leur beauté sans pareille, que ferai-je?lls

sont si égaux en tout, qu'ils sont assurément formés d'un même sang. Si la chose est, cette amitié serait très dangereuse; s'ils ne se sont rien, je puis la rendre légitime en les mariant^ et ils m'aiment tant, les uns et les autres, que cette union ferait la joie et le repos de mes jours. y>

Dans l'ignorance où elle était, elle avait défendu à Lirette, qui était déjà uq peu grande, de se trouver jamais seule avec Finfin, et elle avait ordonné à Mirtis d'être toujours avec eux. Lirette lui obéissait avec une entière soumission, et Mirtis faisait aussi ce qu'elle lui avait recommandé. Elle avait entendu parler d'une habile fée ; elle résolut de l'aller trouver pour s'éclaircir du sort de ces enfants.

Un jour que Lirette avait une légère incommodité, Mirtis et Finfin allèrent à la chasse : la bonne femme vit que cette occasion était commode pour aller trouver madame Tuiu ; la fée s'appelait ainsi. Elle laissa donc Lirette à la maison des roses, et comme elle avançait son chemin, elle rencontra le faon de Lirette, qui allait vers la forêt, et elle vit en même temps la perdrix de Finfîn qui en revenait. Ils se joignirent tous deux près d'elle. Ce ne fut pas sans étonnement qu'elle leur vit à chacun un petit ruban au col avec un papier. Elle appela la perdrix, qui vola à elle, et lui prenant le papier, elle y trouva ces vers :

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