‹ Le monde et la guerre Russo-JaponaiseChapitre 1 sur 103 · MONSIEUR ALBERT SOREL · texte numérisé non relu

MONSIEUR ALBERT SOREL

Mon maître

PREFACE

La guerre qui vient de s'achever en Extrême-Orient est assurément l'événement le plus considérable qui se soit produit dans le monde depuis 1870. Elle n'a pas seulement mis aux prises deux grands pays : la Russie et le Japon; ses répercussions européennes ont détruit le système de forces qui depuis trente- cinq années assurait la paix du vieux monde. Les conséquences de cette guerre posent, en effet, brusquement des problèmes très divers qui intéressent autant l'Europe que l'Asie et dont la solution s'impose avec plus d'urgence encore en Occident qu'en Extrême-Orient.

S'il est certain, en effet, que les germes de la lutte entre les Blancs et les Jaunes sont dès maintenant éclos, le développement violent et général de cette lutte n'aura vraisemblablement lieu que dans un certain nombre d'années. Au contraire, les répercussions européennes de la guerre russo -japonaise se sont déjà fait profondément sentir; l'affaire du Maroc, l'activité inquiétante de Guillaume Iï, la Conférence d'Algésiras ne sont-elles pas des conséquences évidentes des défaites russes à Moukden et à Tsouchima?

En raison même de sa portée mondiale, la guerre

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russo-japonaise, à la fois résultante des fautes commises ou des succès remportés dans les dernières années par les diverses diplomaties et source nécessaire des nouvelles combinaisons politiques, constitue un sujet d'études fécond en enseignements.

Dans cet ouvrage, je n'ai nullement voulu tirer des déductions hâtives des événements récents ; les opinions que j'exprime dans ce livre sont le fruit d'études politiques commencées bien avant la guerre.

Qu'il me soit permis notamment de rappeler ce que je publiais le 7 septembre 1902 : « Depuis quelques semaines, la presse russe constate avec stupeur l'une des plus certaines conséquences de la politique suivie en Ex- . trême-Orientpar le gouvernement de Pétersbourg, c'està-dire l'invasion débordante de la Sibérie par les Chinois.

« Le flot jaune envahit rapidement la région de l'Amour. Ouvriers et colons chinois rendent déjà la vie impossible aux colons et aux ouvriers russes qui, plus indolents, moins habitués au climat, sont dans l'impossibilité de soutenir la concurrence des Célestes.

« Avoir construit le Transsibérien, occupé la Mandchourie, armé Port-Arthur, dépensé les millions de roubles par centaines, pour arriver à un pareil résultat, on conçoit que la désillusion soit amère pour nos alliés. Elle était cependant à prévoir et les rares esprits réfléchis qui ont su ne pas céder à l'emballement des convoitises extrême-orientales ont depuis plusieurs années pronostiqué que la Russie s'engageait beaucoup trop tôt dans la voie des conquêtes asiatiques.

« A la vérité, cette politique néfaste a été pour beaucoup la conséquence des influences étrangères qui

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s'exercent encore puissamment à Pétersbourg. V Allemagne avait un intérêt évident à amener la Russie à diluer sur les immenses étendues d" Extrême-Orient la force énorme représentée par les milliards des emprunts français. Au surplus, le gouvernement de Berlin ne pouvait prendre pied en Chine que d'accord avec la Russie. Il fallait donc persuader à cette dernière que ses intérêts les plus actuels étaient là-bas. Les diplomates allemands y ont réussi. Kiao-Tchéou a été le premier résultat de leur habileté, et les embarras des Russes qu'ils constatent aujourd'hui sont leur seconde récompense, et non la moindre.

« Qu'on suppose maintenant qu'au lieu de disséminer en Sibérie, où vivent seulement huit millions de sujets russes, une part notable de l'argent emprunté à l'Étranger, nos alliés aient employé leurs nouvelles ressources à doter les cent vingt-cinq millions d'habitants de la Russie d'Europe de l'outillage économique qui leur manque, le résultat n'eût-il pas été tout autre?

« Contrairement à ce que beaucoup pensent, la vraie force de la Russie est en Europe, et, en fait, la mise en valeur de l'Extrême-Orient ne servira pour l'instant qu'à quelques douzaines de grands spéculateurs, sans compter les inéluctables envahisseurs chinois. »

Plus anciennement encore, le 1er mai 1901, traitant du problème de l'Europe centrale, je concluais :

Oui, l'Autriche vivra, « mais à la condition que le rapport des forces existantes subsiste; à la condition que la France ne laisse pas désorganiser son armée, diminuer ses effectifs ou engager ceux dont elle dispose dans des opérations coloniales qui finissent par être

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sans relation aucune avec les intérêts véritables de la métropole comme avec ses ressources; à la condition enfin que l'Extrême-Orient ne devienne pas pour les Russes une cause progressive et croissante d'affaiblissement militaire.

« Ce serait bien le cas si l'Angleterre et i Allemagne parvenaient à pousser nos alliés dans une guerre avec le Japon à propos de la Corée. Il ne faut point se dissimuler que, dans cette entreprise, les Russes auraient affaire aux plus grandes et aux plus durables difficultés. La flotte japonaise est plus nombreuse, plus moderne, plus homogène que les navires russes stationnés en Extrême-Orient. Quant aux troupes de terre japonaises, tous les techniciens sont d'accord pour reconnaître qu'elles sont excellentes' et en état de se mesurer avec les meilleures troupes européennes .

« Ainsi donc, si l'on n'y prend garde, les événements du Maroc d'un coté, ceux d' Extrême-Orient de l'autre, sont parfaitement susceptibles, joints à la campagne antimilitariste qui se poursuit en France sous toutes les formes, de donner à l'Allemagne, vis-à-vis du sud de l'Europe centrale, cette liberté d'action que la seule existence d'une alliance franco-russe, consciente de ses devoirs et de ses droits, lui interdit formellement. »

Ces prévisions, que je puis reproduire après quatre et cinq années sans avoir à y changer quoi que ce soit, n'avaient pourtant rien de divinatoire. Elles étaient le résultat de mon étude du problème de l'Europe centrale dans L'Europe et la question d'Autriche, puis du travail que j'avais entrepris sur la politique allemande en Turquie et qui parut ensuite sous le titre : La

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Question d'Orient, la Macédoine, le chemin de fer de Bagdad.

En effet, au cours des années consacrées à l'élaboration de ces ouvrages, le sentiment très net s'était affermi en moi que la Russie, poussée par un ensemble de circonstances néfastes et par d'habiles adversaires, s'engageait à faux en Extrême-Orient. Gomme l'imminence d'événements décisifs se laissait pressentir, c'est en grande partie pour vérifier sur place ce qu'il y avait de juste dans cette impression que j'ai entrepris en 1903 nu voyage autour du monde dont la principale étape fut l'Extrême-Asie.

Les circonstances m'ont favorisé et mis, je crois, à même de saisir les causes si diverses de la guerre russojaponaise. Entre le mois d'avril et le mois de novembre 1903, par conséquent très peu de temps avant les hostilités, j'ai pu, à Washington, à Tokyo, à Séoul, à Port-Arthur, à Pékin, entrer en relations personnelles avec la plupart des hommes qui ont joué dans la formation des événements un grand rôle. C'est ainsi qu'une enquête méthodique et conduite sans aucune idée préconçue m'a permis de recueillir des informations prises aux meilleures sources aux États-Unis, au Japon, en Corée, en Mandchourie et en Chine.

Des sympathies ou des antipathies instinctives ontelles faussé mes jugements? J'espère qu'il n'en est rien. Mes séjours en Russie, m'ayant permis de comprendre ce qu'il y a de bon et même d'excellent chez les Russes, m'avaient rendu un de leurs plus sincères amis.

Mon voyage au pays du Soleil-Levant quelques mois avant la guerre m'a fait apprécier l'élévation et lin-

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tensité du patriotisme nippon qui a conquis mon estime et ma sympathie.

J'ai donc vu de près les deux adversaires et j'ai sincèrement cherché à leur rendre justice.

C'est en raison de ces conditions dans lesquelles j'ai préparé ce livre queje me suis décidé à le publier quoique son sujet soit singulièrement vaste. Sans me dissimuler les difficultés de l'entreprise, j'ai pensé qu'il était grandement utile de réunir en un seul volume tout ce qui est nécessaire à l'intelligence des origines et des conséquences du conflit russo-japonais, de ce conflit qui marque un tournant de l'histoire du monde et auquel il faudra se reporter si souvent dans les années qui vont suivre.

La première partie 'de ce livre contient l'exposé des causes si complexes de la guerre.

Dans la seconde partie, on trouvera réunis les documents essentiels relatifs aux négociations qui précédèrent les hostilités, à la guerre elle-même, et un résumé succinct des principaux faits de la lutte.

La troisième partie est consacrée à rechercher quelle situation nouvelle a créé pour chaque grand État du monde le conflit russo-japonais.

Enfin, la conclusion donne un aperçu de la politique extérieure générale paraissant la plus propre à rétablir l'équilibre des forces détruit par la défaite de la Russie.

Au moment précis où les grands États vont chercher à tirer, chacun à leur point de vue, les conséquences de la guerre russo-japonaise, je voudrais que ce livre, qui résume dix années d'observations à travers le monde,

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contribuât à éclairer nettement l'opinion publique et particulièrement l'opinion française. Puisse cette tentative être plus efficace que mes efforts d'avant la guerre ! J'avais essayé alors de montrer la gravité des événements qui se préparaient; je me suis heurté à un étrange parti pris de ne pas comprendre. Alors que certains organes dénigraient la Russie d'une façon systématique sans la connaître, il en était d'autres qui auraient cru porter atteinte à l'alliance franco-russe en constatant les réalités.

Le terrible enseignement de la guerre montrera-t-il enfin le danger des idées préconçues et consentira-t-on à voir les choses sous le seul aspect qui permette d'en tirer parti en politique étrangère, c'est-à-dire comme elles sont? Pour quiconque sait attendre, il n'est pas de meilleur argument que la vérité. Je me suis toujours inspiré de cette conviction sans autre but que de contribuer à dégager pour la France une politique étrangère en harmonie vraie avec les nécessités européennes et universelles.

Paris, le 15 janvier 1906.

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