LE JAPON ET LA RUSSIE
Avant de parler du conflit russo-japonais et de ses conséquences, il est indispensable d'avoir des idées exactes tant sur la Russie que sur le Japon. La nécessité d'une mise au point préalable est particulièrement impérieuse, car, même maintenant, régnent dans l'occident de l'Europe bien des notions erronées sur les deux grands pays qui viennent de se combattre.
Il faut bien avouer qu'un peu partout les faits de la guerre ont été une cause d'extrême surprise. On n'ignorait point le caractère très moderne de la flotte japonaise, mais on ne pensait pas que, sur terre, les Nippons auraient pu obtenir les résultats acquis; la faiblesse des effectifs russes et la lenteur obligée des opérations de Kouropatkine ont été longtemps un sujet d'étonnement général.
La vérité, c'est que nous nous sommes trompés parce que nous avons une tendance qui persiste à juger la Russie aussi bien que le Japon avec nos idées d'Occidentaux, et que cette méthode implique des appréciations forcément inexactes sur des pays aussi différents du nôtre que ceux d'Extrême-Orient ou que l'empire des tsars.
Au commencement de 1904, tout le monde parlait chez nous de la Russie colossale et du petit Japon. Et cependant, étant données les conditions de la lutte, surtout au début, les forces des deux pays, — qui sont tout à fait indépendantes des superficies territoriales respectives, — étaient loin d'être disproportionnées comme on le supposait.
L'empire du Soleil-Levant compte une population de 47 millions d'habitants, c'est-à-dire 8 millions de plus que la France; or, si l'empire des tsars abrite 130 millions d'habitants environ, il ne faut pas perdre de vue que, sur ce chiffre, certainement moins de 10 millions, je ne dis pas de Russes, mais simplement de sujets russes, sont disséminés sur la colossale étendue de la Russie d'Asie. Il en résulte que la partie de l'empire russe la plus proche de l'empire du Japon est une région quasi déserte, « moscovitement » parlant, tandis que le Japon est un pays surpeuplé d'une race homogène, laquelle, pour cette raison, peut moralement et matériellement disposer avec aisance de toutes ses ressources nationales.
Gomme près de 9,000 kilomètres séparaient les troupes de Nicolas II de la Russie d'Europe, leur vraie base de ravitaillement, on peut dire que, dans le conflit qui vient de s'achever, le Japon n'était pas petit devant la grande Russie; on peut même affirmer qu'à nombre d'égards, il était dans des conditions infiniment plus favorables qu'elle pour mener la campagne. Cette erreur fondamentale en a impliqué et en a dissimulé beaucoup d'autres.
Ce que je voudrais donc mettre en lumière au début de ce livre, c'est ce qui, tant au Japon qu'en Russie, est le moins exactement connu de nous et constitue par là même une explication indirecte des faits acquis de la guerre.
On verra alors que le cours des événements accomplis aurait pu être prévu, et qu'en tous cas, il a été conforme à la force des choses.
I. — Date de la civilisation japonaise. II. — Nature de 1' « européanisation » des Japonais.