LES RUSSES EN ASIE ORIENTALE
« Sous couleur d'obtenir pour le Transsibérien un simple raccourci de tracé, traversant en séton la Chine du Nord, c'étaient les locomotives aux larges essieux qui pénétraient dans le Céleste Empire, et, derrière elles, les cosaques allaient occuper la Mandchourie (1). » Sans perdre un ins-
(1) R. Pi NON, La Chine qui s'ouvre, p. 221. Perrin, Paris, 1900
tant, la Banque russo-chinoise constitue la Société du chemin de fer de l'Est-Chinois, qui se charge de la construction et de l'exploitation de la ligne.
Les négociations sino-russcs continuent; elles sont menées avec tant de vigueur à partir de la fin d'août 1896, quelles donnent lieu, en octobre 1896, à une nouvelle convention Gassini, qui est signée à Pékin, « en reconnaissance du loyal appui que la Russie avait prêté à la Chine en lutte avec le Japon, et pour faciliter les échanges entre les deux empires. » Cette convention confirme et étend les accords précédemment conclus entre le prince Lobanoff et Li-Hung-Tchang.
Le 4/16 décembre 1896, la Société du chemin de fer de l'Est-Ghinois, sanctionnée par le tsar, publie ses statuts dans le Messager officiel de l'empire. Ils sont conçus de telle sorte que la nouvelle ligne se trouve entièrement sous Faction de l'Etat russe, quoique traversant un territoire chinois. « En réalité, sous couleur de sauvegarder l'intégrité de la Chine, les Russes s'emparaient d'une proie longuement convoitée et s'installaient enfin dans ce golfe du Pe-Tchi-Li, où tendait depuis si longtemps tout l'effort de leur politique (1). »
Au début de 1897, la Russie a donc immensément progressé depuis Shimonoséki, puisque, après avoir fait évacuer le Liao-Toung par les Japonais, elle est parvenue en fait, et sans guerre, à s'installer à leur place.
C'est alors que se précise d'une façon définitive la politique de l'Allemagne en Extrême-Orient.
Il ne s'agit plus seulement, comme au temps de Bismarck, de détourner la Russie de l'Europe pour l'absorber sur les bords du Pacifique. L'énorme développement commercial et naval de l'Allemagne a eu lieu sous l'impul-
(1) Op. cit., p. 157.
sion de Guillaume II, qui rêve pour son empire d'une action universelle. Le kaiser conçoit donc l'ingénieuse idée de faire servir les efforts de la Russie en Extrême-Orient au plus grand bien des intérêts allemands.
Pour bien concevoir la naissance progressive de cette politique dans la pensée de l'empereur allemand, il convient de rappeler à larges traits l'histoire du contact des Allemands avec la Chine, contact qui est relativement très récent. Les rapports officiels de la Prusse avec le Céleste Empire remontent au voyage de la frégrate Arcona, en 1860, L'année suivante, le comte d'Eulenbourg signa à Ticn-Tsin un traité « d'amitié, de commerce et de navigation » . Cette convention fut confirmée à Pékin en 1880. Peu d'années après, le baron de Richtofen, savant géologue, publia plusieurs ouvrages d'une importance considérable à la suite d'une série de voyages d'études dans le pays des Célestes. Il fixa surtout l'attention de ses compatriotes sur la province du Chan-Toung, l'une des mieux situées de la Chine.
Puis le pavillon commercial allemand parut en Extrême- Orient. M. de Brandt, ministre allemand auprès de la cour de Pékin de 1876 à 1893, dont nous avons vu le rôle en 1880, lors de l'affaire de Kouldja (1), favorisa puissamment le commerce des sujets de l'empire, qui, dans les vingt dernières années, a suivi une progression accélérée.
Quant à la pénétration politique, elle fut préparée, de même qu'en Afrique, par des missionnaires. En 1879, le Père Ànzer s'installa avec le Père Freinademetz dans le Chan-Toung méridional. En 1887, le Père Anzer fut nommé vicaire apostolique avec le caractère épiscopal. En 1897, cédant aux pressions de Berlin, il travailla avec succès à soustraire ses catéchumènes catholiques au protectorat séculaire que la France exerçait en Extrême-Orient.
Puis, sans doute sous l'influence de l'essor économique des Japonais, le commerce allemand se ralentit; c'est alors qu'à Berlin on reconnut la nécessité d'un établissement fixe en Asie orientale.
Avec cette prévoyance merveilleuse qui explique tant de succès des Hohenzollern, Guillaume II se préoccupa longtemps à l'avance de choisir le territoire qu'il faudrait occuper. Déjà plusieurs points de la côte avaient été proposés : Amoy, la baie de Mirs, le golfe de Kiao-Tchéou, etc. Mais la future station devait présenter des qualités complexes. Il fallait qu'elle satisfît en même temps à des conditions militaires et économiques et permît une pénétration efficace de la Chine sans trop se heurter aux sphères d'influence des autres puissances. Le choix à faire était délicat.
Il semble toutefois que, dès 1891, les préférences de Guillaume II aient incliné vers Kiao-Tchéou. J'en veux pour preuve cet incident significatif dont témoigne le commandant de Fleurac, alors attaché militaire de France à Pékin, — dont nous verrons plus loin le rôle qui eût pu être si utile (1).
Dans une lettre recommandée qu'il adressait au ministre de la guerre, le 17 juin 1891, le commandant de Fleurac disait : a Le vice-roi du Petchili, Li-Hung-Tchang, songeant à faire de Kiao-Tchéou un point fortifié de la côte de Chine, les représentants des grandes industries européennes l'accablèrent aussitôt de leurs propositions. Ils aspiraient à fournir le matériel de cinq grands forts qui eussent représenté un nombre respectable de millions. Li-Hung-Tchang hésitait, retenu par le sentiment des lourdes charges qui grevaient son budget, quand von Hannecken, un ancien officier allemand passé au service de la Chine, et qui, alors, jouissait d'une grande faveur, s'avisa de combattre
9li LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE
violemment tout projet d'établissement militaire, qu'il qualifiait de superflu à Kiao-Tchéou.
« Les arguments de von Hannecken produisirent un effet diamétralement opposé à celui qu'il en attendait, car le vice-roi lui répondit avec sa franchise sincère, brutale ou feinte : « Vous, von Hannecken, vous êtes un traître, un «espion; vous voudriez conserver à votre pays, pour des « éventualités qu'il prévoit, cette superbe base d'opérations, « mais vos calculs seront déjoués. ■»
Cet incident ne marque-t-il pas avec la plus grande vraisemblance que, déjà en 1891, le gouvernement de Berlin avait jeté secrètement son dévolu éventuel sur Kiao- Tchéou ?
Quelques doutes cependant subsistaient encore, car, au mois de février 1897, le gouvernement allemand envoya en Chine une mission 1res secrète dirigée par l'officier de marine Franzius. A son retour, et d'après ses rapports, on se décida d'une façon ferme pour Kiao-Tchéou, sur le côté oriental du promontoire du Ghan-Toung.
Les Allemands étant ainsi résolus, il ne leur restait plus qu'à prendre pied officiellement sur le territoire chinois par eux choisi. On a vu comment et pour quelles raisons (1) l'Allemagne s'était jointe à la Russie pour intervenir à Tokyo après le traité de Shimonoséki. Aussitôt après, Guillaume II songea, de même que la Russie, à se faire rémunérer du service qu'il estimait avoir rendu à la cour de Pékin en contribuant à faire évacuer le Liao-Toung par les Japonais. La Chine, moins convaincue de la réalité de ces bons offices, résista, et elle n'accorda à l'Allemagne que de simples « concessions » dans les cités internationales de Tien-Tsin et d'Han-Kéou, sur le Yang-Tsé.
Guillaume II fut peu satisfait, car il jugeait le moment venu de faire aboutir enfin la politique qu'il préparait avec
(1) Voir p. 88.
le Céleste Empire et qui est son œuvre bien à lui. Quelques mois se passèrent. Enfin, une occasion excellente se présenta. Le Ier novembre 1897, les Pères Nies et Henle, de la mission allemande, étaient massacrés dans le Chan-Toung, à Yen-Tchéou, berceau supposé de Gonfucius. Mgr Anzer se trouvait alors en Allemagne. Guillaume II lui promit avec éclat une prompte répression. De fait, le 14 novembre, une force navale allemande, composée du Kaiser, de la Princesse Wilhelm, du Cormoran, commandée par l'amiral Diederichs, paraissait devant Kiao-Tchéou.
Le lundi matin, 15 novembre, six cents hommes et six canons furent mis à terre. Les Chinois, au nombre de douze cents, armés de fusils prussiens, modèle 1871, et de quatorze canons Krupp, abandonnèrent les forts qu'ils avaient mission de défendre. L'amiral Diederichs s'empara ainsi sans coup férir de la citadelle de Tsing-Tau, qui commande la baie de Kiao-Tchéou . Peu après, Y Irène apportait tout un matériel de débarquement, baraques démontables, etc., preuve certaine que l'expédition avait été préparée de longue main.
Le 18 novembre 1897, la Kaiserin-Augusla, alors en Crète, reçut l'ordre de se rendre en Extrême-Orient. Le 23 novembre, la division allemande dans les mers de Chine était transformée en escadre; en même temps, le départ du prince Henri de Prusse était décidé, et bientôt il prenait le commandement de la flotte qui venait d'être formée dans le Pé-Tchi-Li. Sa seule présence décida la Chine à signer, le 6 mars 1898, à Pékin, un traité dont la teneur est la suivante :
Article premier. — Sa Majesté l'Empereur de Chine, guidée par l'intention de fortifier les relations amicales entre la Chine et l'Allemagne, et en même temps d'augmenter la préparation militaire de l'Empire chinois, s'engage, tout en se réservant tous ses droits de souveraineté dans une zone de 50 kilomètres (100 lis chinois) entourant la baie de Kiao-Tchéou à marée haute, à permettre le libre passage de troupes allemandes dans les limites de
cette zone en tout temps, comme aussi de s'abstenir de prendre aucune mesure, ou d'y promulguer aucun règlement, sans le consentement préalable du gouvernement allemand, et spécialement de ne placer aucun obstacle en travers d'aucun règlement pour les cours d'eau qui pourraient être reconnus nécessaires. Sa Majesté l'Empereur de Cbine, en même temps, se réserve le droit d'avoir une garnison dans cette zone, d'accord avec le Gouvernement allemand, et de prendre d'autres mesures militaires.
Art. 2. — Dans l'intention de satisfaire au désir légitime de Sa Majesté l'Empereur d'Allemagne, que l'Allemagne, comme les autres puissances, possède une station sur la côte chinoise pour la réparation et l'équipement de ses navires, pour J'emmagasineraent de matériel et de provisions pour ceux-ci, et pour tous autres arrangements s'y rapportant, Sa Majesté l'Empereur de Chine cède à bail à l'Allemagne, provisoirement, pour quatrevingt-dix-neuf ans, les deux côtés de l'entrée de la baie de Kiao- Tchéou. L'Allemagne s'engage à construire, à un moment convenable, sur le territoire ainsi cédé, des fortifications pour la protection des bâtiments à y construire et de l'entrée du port.
Art. 3. — En vue d'éviter la possibilité de conflits, le Gouvernement impérial chinois s'abstiendra d'exercer ses droits de souveraineté sur le territoire cédé pendant la durée du bail, et en abandonne l'exercice à l'Allemagne, dans les limites suivantes :
l°Sur le côté nord de l'entrée de la baie : la péninsule bornée au nord-est par une ligne tirée du coin nord-est de l'île de Potato au port de Lo-chan;
2° Sur le côté sud de l'entrée de la baie : la péninsule bornée au sud-ouest par une ligne tirée du point le plus au sud-ouest de la baie se trouvant au sud-sud-ouest de l'île ïchiposan, dans la direction de l'île Tolosan;
3° L'île de Tchiposan et l'île Potato ;
4° Tout le mouillage de la baie jusqu'au plus haut étiage connu jusqu'à présent;
5" Toutes îles vers la mer de la baie de Kiao-Tchéou, qui pourraient être importantes pour sa défense, telles que Tolosan, Tacha-lien-Tchéou, etc.
Les Hautes Parties contractantes se réservent de délimiter d'une manière plus exacte, d'accord avec les traditions locales, les limites du territoire loué par l'Allemagne et de la zone des 50 kilomètres autour de la baie, par le moyen de commissaires devant être nommés des deux côtés.
Les navires de guerre chinois et les bâtiments de commerce devront jouir des mêmes privilèges dans la baie de Kiao-ïchéou que les vaisseaux des autres nations en termes amicaux avec l'Allemagne ; et l'entrée, le départ et le séjour des vaisseaux chinois dans la baie ne devront être soumis à aucune restriction autre que celle que le Gouvernement impérial allemand, en verlu des droits de souveraineté sur l'ensemble de tout le mouillage de la baie transférée à l'Allemagne, peut à un moment quelconque trouver nécessaire d'imposer en vue des vaisseaux des autres nations.
Art. 4. — L'Allemagne s'engage à construire les signaux nécessaires à la navigation sur les îles et les bas-fonds à l'entrée de la baie.
Aucun droit ne sera demandé aux vaisseaux de guerre chinois et aux bâtiments de commerce dans la baie de Kiao-Tchéou, excepté ceux qui pourront être levés sur les autres vaisseaux dans le but d'entretenir les arrangements du port et les quais.
Aut. 5. — Si, dans l'avenir, l'Allemagne exprimait le désir de rendre ta baie de Kiao-Tchéou à la Chine avant l'expiration du bail, la Chine s'engage à rembourser à l'Allemagne les dépenses qu'elle a encourues à Kiao-Tchéou et de céder à l'Allemagne un endroit plus convenable.
L'Allemagne s'engage à ne sous-louer à aucune époque à une autre puissance le territoire loué par la Chine, etc. (1). »
L'Allemagne obtenait en outre la concession de deux chemins de ferdans le Ghan-Toung. L'un se dirigeait vers Weillsien et Tsi-nanfou ; l'autre devait servir à l'exploitation du bassin houiller. En outre, l'Allemagne acquérait le droit pour la société concessionnaire d'exploiter les mines sur une largeur de vingt kilomètres le long des voies ferrées.
L'installation allemande à Kiao-Tchéou était fort politique, si l'on tient compte du but poursuivi par la chancellerie de Berlin. En effet, si le traité secret russo-chinois Gassini de 1895, ratifié en 1896, donnait aux Russes le droit de prendre à bail pour quinze ans cette même baie de Kiao-Tchéou, les Allemands savaient bien qu'on pou-
(L) Voir Cokdier, Histoire des relations de la Chine avec les puissances occidentales, t. III, p. 356. Félix Alcan, Paris, 1902.
vait s'entendre sous main avec les Russes, sinon formellement, au moins tacitement, et qu'en acceptant la mainmise sur Port-Arthur qu'on savait, à Berlin, en train de se faire, on accepterait volontiers à Pétersbourg de voir le drapeau germanique flotter à Kiao-Tchéou.
Tout indique d'ailleurs, sans qu'on puisse encore le prouver formellement, que les deux opérations de Port- Arthur et de Kiao-Tchéou sont connexes et qu'elles furent réalisées d'un commun accord, au moins tacite, entre les gouvernements russe et allemand.
Quoi qu'il en soit, le coup de force de Kiao-Tchéou eut une importance et des conséquences extraordinaires.
En même temps que les Allemands s installaient à Kiao-Tchéou, les Russes entraient en fait à Port-Arthur. a En décembre 1897, la Chine accorda à la Russie la permission de s'établir provisoirement à Port-Arthur pendant l'hiver; les Russes déclaraient que cette occupation n'était pour eux qu'une affaire de commodité et qu'elle n'avait aucun rapport avec celle de Kiao-Tchéou (l). » Cependant, le rapprochement des dates devient fort suggestif. Le 6 mars 1898, les Allemands reçoivent le droit d'occuper à (i bail » Kiao-Tchéou. Or, le 15/27 mars 1898, les Russes démasquent leur jeu; ils obtiennent aux yeux de tous la cession également à « bail » , pour vingt-cinq ans, de Port- Arthur, de Talien-Wan, et le droit de relier ces ports par le Transsibérien.
Les Chinois, pour se garantir, émaillent ce traité de réserves formelles :
Article premier. — Le bail consenti devra être sans préjudice pour l'autorité chinoise dans ce territoire.
Art. A. — Le haut fonctionnaire russe qui sera installé à Port-Arthur « ne devra pas avoir le titre de gouverneur général ou gouverneur » .
(1) Coiuher, Histoire des relations de la Chine avec les puissances occidentales, t. III, p. 361. Alcan, Paris, 1902.
L'article 8 étend le principe de l'autorisation accordée en 1896 à la Compagnie du Chemin de fer de Mandchourie à la construction dune ligne d'embranchement partant d'une certaine station de la ligne citée ci-dessus à Talien- Wan, mais « cette concession de chemin de fer ne devra jamais servir de prétexte à un empiétement sur le territoire chinois, ni pour autoriser une ingérence dans l'autorité ou les intérêts chinois (1) » .
Dès qu'elles virent l'Allemagne et la Russie se tailler en Chine de pareilles parts, les autres puissances occidentales, sous couleur d'appliquer la politique d'équilibre, se ruèrent à Pékin présenter leurs demandes d' « indemnisations » . Le Tsong-Li-Yamen, débordé, dut céder. Le 2 avril 1898, les Anglais acquirent le droit de se fixer à Weï-Haï-Weï aussi longtemps que les Russes resteraient à Port-Arthur.
Le 11 avril, la France se fit cédera « bail » , pour quatrevingt-dix-neuf ans, la baie de Kouang-Tchéou-Wan. Le Japon seul s'abstint et se contenta d'une déclaration par laquelle la Chine s'engagea à ne pas aliéner le Fou-Kien, province située en face de Formose.
Le dépeçage largement commencé du Céleste Empire : telle est la conséquence générale et immédiate de l'intervention des trois puissances à Tokyo après Shimonoséki, dans le but, disait-on, d'assurer, de protéger l'intégrité de la Chine !
(1) Le traité du 15/27 mars 1898, qui engageait d'une façon définitive la Russie en Mandchourie, était, en partie, l'œuvre du comte Mouravieff, alors ministre des affaires étrangères. Il succédait au prince Lobanoff, mort le 1er septembre 1896, qui lui-même remplaça, le 1er mars 1895, M. de Giers. Il n'est pas inutile de remarquer que le comte Mouravieff était de la même famille que le général Mouravieff-Amoursky, le protecteur de Nevelskoï. (V. p. 64.) Il devait donc avoir une tendance, d'ailleurs fort naturelle, à parachever l'œuvre qui fut une des gloires de sa famille. En tout cas, il acquiesça, l'un des premiers, à l'idée d'une mainmise sur Port- Arthur. Pendant un temps, sa politique sembla justifiée, car, lors des troubles des Boxeurs, les Russes qui se trouvaient à Port-Arthur purent envoyer des détachements qui arrivèrent les premiers sous Pékin. La Russie recueillit ainsi des avantages extérieurs de prestige, qui semblaient la conséquence directe de la nouvelle acquisition.
Les événements qui, pendant eclte période de mainmise des Russes sur Port-Arthur et des Allemands sur Kiao- Tchéou, se développaient en Corée, n'étaient pas pour éclaireir l'horizon politique en Extrême-Orient.
Comme conséquence de leur guerre victorieuse contre la Chine, les Japonais, après Shimonoséki, occupèrent pour un temps le Royaume-Ermite.
On sait par quels singuliers procédés ils entreprirent de réformer les malheureux indigènes, coupant de force les chignons coréens, réglementant la longueur des tuyaux de pipe, interdisant telle forme antique de chapeaux, tracassant de mille façons ces malheureux et apathiques Coréens qu'ils venaient de libérer (!) de la suzeraineté chinoise.
Inventeurs d'un tel régime, les Japonais furent bientôt exécrés. Un parti antinippon se forma. La reine passa pour en être le chef. Les Japonais n'hésitèrent pas. Le 7 octobre 1895, ils la firent assassiner dans son propre palais. Le roi Li-Hsi, gardé à vue, devint pratiquement un prisonnier des agents du mikado. Terrorisé, il signa tous les papiers qu'ils voulurent lui présenter. En dépit de l'apathie prodigieuse des Coréens, de tels actes déterminèrent dans toute la péninsule une exaspération intense contre les Nippons.
La Russie, qui observait, comprit que c'était son heure. Usant à Séoul de la même tactique qu'à Pékin, elle s'offrit comme une protectrice et, une fois de plus, réussit si bien dans ce rôle que, le 11 février 189G, Li-Hsi, profitant de troubles qui éclatèrent dans la nuit, put échapper à sa garde japonaise et se réfugier à la légation de Russie.
À l'instant, les rôles furent intervertis, et Li-Hsi signa désormais des papiers notoirement inspirés par les Russes el qui, naturellement, détruisaient les édits que lui avaient extorqués les Nippons. La Russie, toutefois, n'osa pas aller trop loin. Elle ne fit pas signer au malheureux souverain coréen cette demande d'appui au tsar qui eût conduit à l'établissement d'un protectorat russe sur le Royaume-Ermite.
Quant au gouvernement de Tokyo, il comprit que, pour le moment, il était joué, et que le mieux à faire, afin de protéger les intérêts économiques déjà fort importants de ses nationaux en Corée, c'était de négocier avec les représentants du tsar. Le 14 mai 1896, une convention fut signée à Séoul qui fut complétée le 29 juin 1896 par un acte signé à Saint-Pétersbourg entre le prince Lobanoff et le maréchal Yamagata, venu dans la capitale russe à l'occasion du couronnement de Nicolas II. Les deux pavs reconnaissaient l'indépendance de la Corée; ils s'engageaient à aider Li-Hsi à rétablir la tranquillité, à ne pas entretenir chacun plus de mille soldats en Corée pour la protection des légations et des nationaux respectifs. La Russie et le Japon se répartissaienten principe les chemins de fer et les télégraphes à construire, etc.
Le Japon acquérait bien ainsi quelques droits nouveaux, mais il devait, par contre, admettre sur la Corée une sorte de condominium avec la' Russie, infiniment plus gênant pour lui que ne l'avait jamais été la suzeraineté chinoise.
Les Nippons s'en aperçurent bientôt. Tout d'abord, la Russie sembla, en effet, prendre au sérieux son rôle de coprotectrice.
Au début de 1897, elle envoya une mission militaire à Séoul. Le Japon protesta. La Russie répliqua en dépêchant encore un conseiller financier, M. Alexeieff, près de Li-Hsi (1). Enfin, un décret du tsar ordonna que les
(1) Li-Hsi venait de quitter (février 1897) la légation de Russie pour rentrer dans son palais, mais non pas dans celui où avait eu lieu l'assassinat
chemins de fer à construire en Corée auraient le même écartement de rails que le Transsibérien.
Si les Russes avaient ainsi persisté à tirer un parti immédiat de tous les avantages que leur assurait la convention Lobanoff-Yamagata, il est probable que les choses se seraient gâtées très vite avec les Japonais; mais, lorsque, après le coup de force de Riao-Tchéou, la Russie put, le 27 mars 1898, obtenir publiquement Port-Arthur, la Corée lui sembla moins nécessaire. Aussi, dès le mois de mai 1898, la convention Rosen-Nischi, qui détendait la situation, fut-elle passée à Tokyo. Le tsar et le mikado y proclamaient à nouveau leur respect pour l'intégrité de la Corée et leur volonté de ne point s'immiscer dans les affaires du pays. La Russie retira de Séoul sa mission militaire et son attaché financier. Il s'agissait, d'ailleurs, dune retraite morale aussi bien que matérielle destinée à rendre moins cuisante à Tokyo la mainmise sur Port-Arthur, et depuis lors, pendant longtemps, la Russie ne joua plus à Séoul qu'un rôle effacé.
Quant aux Japonais, ils profitèrent aussitôt de la liberté qui leur était donnée. Ils rachetèrent à la compagnie américaine qui l'avait construit le chemin de fer de Séoul à Tchémulpo et entreprirent sans tarder la construction de la ligne de Séoul à Fousan.
Depuis, l'envahissement de la Corée par les sujets du mikado fut poussé avec la plus grande vigueur. A Séoul, profitant avec art des facilités qui leur étaient données, les Japonais se firent une place tout à fait à part. Dans la ville coréenne, ils établirent une ville japonaise avec sa poste
de la reine et qui est situé à l'extrémité de Séoul, fort loin du quartier européen. Écoutant les suggestions des ministres de France et surtout de Russie, Li-Hsi s'était fait construire durant son séjour à la légation de Russie un nouveau palais situé exactement sur la limite du quartier européen. Il se croyait ainsi plus en sécurité contre les entreprises ultérieures des Japonais. C'est ce palais qui a été détruit par un incendie, comme par hasard, quelques jours après l'entrée en masse des soldats du mikado à Séoul (février 1904).
fort bien organisée, son télégraphe, ses téléphones, ses soldais en armes sur la concession, ses policemen, ses facteurs. Partout l'emprise du pays du Soleil-Levant fut maléralisée. Aussi, même le consulat japonais, — je ne dis pas la légation, — construit avec la visible prétention d'en imposer, avait moins l'air d'abriter un modeste fonctionnaire du mikado qu'un ministre de sa volonté dans l'empire du Matin-Calme.
La pusillanimité du gouvernement coréen incitait d'ailleurs à tout oser. Les Japonais commencèrent par répandre dans tout le pays des billets de la Banque nationale japonaise, puis, personne ne protestant, ils se livrèrent à une très habile opération financière à laquelle on n'a peut-être pas prêté alors une suffisante attention. Les Japonais firent rentrer au pays nippon leurs billets japonais, puis les remplacèrent par des billets de la Dai Ichi Ginko, d'un, 5 et 10 yen, qui n'étaient valables au en Corée.
Aucune difficulté sérieuse ne se produisit, mais il n'en subsista pas moins que cette émission supplémentaire et imprévue n'était garantie par aucune contre-partie métallique. Il semble d'ailleurs que les quelques millions de yen qui sont ainsi rentrés au Japon ont été ensuite affectés à la construction du chemin de fer Séoul-Fousan.
Les faits de ce genre abondent. L'extrême facilité d'agir par la corruption sur les fonctionnaires coréens les a d'ailleurs grandement favorisés. L'histoire de l'unique bateau de guerre que posséda jamais le gouvernement de Séoul établit ce qu'on pouvait se permettre avec lui. Il y a quelques années, des Japonais, ayant à vendre un vieux vapeur marchand, le baptisèrent bateau de guerre et persuadèrent au gouvernement coréen de le leur acheter. Ce steamer, armé de quelques canons médiocres, fut vendu plusieurs fois sa valeur. Après avoir été difficilement payé en partie, quelques dizaines de mille yen restant à verser, les Japonais, pour assurer cette somme, prirent hypothèque
sur le navire et, en outre, parvinrent à y faire engager un équipage japonais coûtant chaque année à la Corée 50.000 yen d'entretien; de sorte qu'en définitive, les Nippons ont pu disposer constamment clans le port de Tchémulpo d'un navire à eux, mais payé et entretenu aux frais de ceux dont précisément ils visaient la succession.
Un fait aussi invraisemblable ne s'explique que par la corruption générale et profonde des ministres coréens. L'exemple d'ailleurs vient de haut. Dans le cas qui nous occupe, l'entourage très immédiat de l'empereur, m'a-t-on affirmé de fort bonne source, aurait touché 100.000 yen de commission.
Le fort courant d'émigration japonaise qui s'établit dans cette période vers la Corée acheva de consolider la situation des Japonais. Peu à peu, tous les ports de l'empire du Matin-Calme se peuplèrent de Nippons qui y accaparèrent les affaires et dominèrent absolument les Coréens. L'expropriation a été complète et visible. Je me souviens quelle impression m'a laissée à cet égard ma visite à Fousan en septembre 1903. En débarquant, j'aurais pu me croire encore au Japon. Mêmes silhouettes de maisons nipponnes, mêmes uniformes de policiers du mikado. Dès le premier instant, il apparaissait clairement que les pauvres diables coréens qui autour de moi faisaient l'office de porteurs constituaient la population inférieure et déjà pratiquement subjuguée. Cette notion se précisa encore quand, après avoir traversé la ville proprement dite, où vivent dix ou douze mille Japonais, je parvins au village coréen après avoir longé la mer sur la gauche pendant deux ou trois kilomètres. Je me trouvai alors au milieu de huttes dune pauvreté inouïe! Où donc trouver de plus humbles habitations humaines !
Des familles à demi nues grouillent. Sur un mur de paille, un serpent-fétiche dort. De petits sentiers en escalier permettent de circuler dans cet amas de paillottes dont
la seule note gaie est donnée par des tas de piments ronges qui sèchent au grand soleil sur les toits gris.
Forts de leur situation éminente, convaincus, avec raison d'ailleurs, de représenter dans l'empire du Matin-Calme une civilisation supérieure, les Japonais, dans ces dernières années, ont traité le Coréen comme s'ils étaient déjà les maîtres légitimes du pays. Je me souviens que, sur le pont du navire, 1 Omi-Maru, qui m'amena de Nagasaki à Tchémulpo, un Japonais de l'équipage, voyant à bord un sampanier coréen à une place qui ne lui convenait pas, lui appliqua une gifle retentissante. D'un geste piteux, le Coréen mit sa main sur sa joue toute rouge et ne se permit pas la plus légère observation. Ce geste du malheureux indigène symbolisait toute la situation de son pays.
On conçoit que, placé entre la Russie et le Japon, le gouvernement coréen se soit trouvé longtemps dans la situation la plus fausse. Il n'échappait à l'étreinte de l'un que pour retomber sous la domination de l'autre. Quand les représentants du tsar lui laissaient un peu de répit, les agents du mikado lui donnaient mille transes.
En 1900, il tenta la seule démarche qui, étant donné son état d'extrême faiblesse, était très intelligente et qui aurait pu être menée à bien et prévenir tout conflit, si de tierces puissances clairvoyantes et résolues l'avaient vigoureusement appuyé; le gouvernement de Séoul proposa la reconnaissance internationale de la neutralité de la Corée.
La Russie et le Japon se trouvèrent d'accord pour repousser cette idée. Les Nippons, qui n'avaient pas de doute sur leurs futures intentions, trouvèrent cette attitude de leur gouvernement conforme à leur désir, mais la décision de la Russie dans cette circonstance leur parut la preuve certaine qu'à Saint-Pétersbourg on cherchait seulement à gagner du temps et que plus tard on ouvrirait la question de Corée comme on avait déjà ouvert et comme on était en train de résoudre celle de Mandchourie.
C'est qu'en effet, les troubles des Boxeurs, en 1900, avaient été une merveilleuse occasion pour les Russes. Pour venir au secours des légations menacées, les soldats du tsar avaient naturellement dû traverser la Mandchourie et, pour pacifier ce vaste pays infesté de brigands, il avait bien fallu installer sur les points essentiels de suffisantes garnisons moscovites. Le Japon, se voyant complètement joué en Mandchourie, ne voulut pas l'être en Corée. Il résolut cette fois de garantir sérieusement l'avenir. Sans plus perdre un instant, il se prépara à la guerre avec un soin extrême et chercha un allié puissant.
Cet allié puissant, le Japon le trouva dans l'Angleterre, que commençaient à inquiéter singulièrement les progrès prodigieux de la Russie en Asie.
A l'inverse de l'Allemagne, la Grande-Bretagne se trouvait en présence d'un état de choses que, — il faut le reconnaître, — elle n'avait rien fait pour créer. Elle voyait la Piussie, non contente d'agiter périodiquement la menace d'une campagne vers les Indes, en voie de dominer effectivement tout l'Extrême-Orient. De Londres, on constatait que l'Allemagne favorisait énergiquement cette politique, que la France suivait aveuglément son alliée. Que faire? Le plus pratique au point de vue britannique n'était-il pas, pour « stopper» les envahissements de la puissance moscovite, de s'entendre avec le Japon, dont la guerre sinojaponaise et la répression des troubles boxeurs venaient de prouver à des yeux clairvoyants les grands progrès militaires?
Or, à Tokyo, on ne demandait quà signer. A Londres,
méconnaissant à la fois la situation intérieure de la Russie qui rendait d'avance son extension inefficace commercialement parlant, et ne mesurant pas assez peut-être, au point de vue anglais, les conséquences dune victoire japonaise, on se décida à conclure.
Le traité d'alliance anglo-japonais du 30 janvier 1902 fut la résultante de ces préoccupations. Les deux gouvernements de Londres et de Tokyo déclarèrent être mus par « le seul désir de maintenir le statu quo et la paix générale en Extrême-Orient » ; en outre, « être spécialement intéressés à maintenir l'indépendance de l'empire de Chine et de l'empire de Corée. »
En conséquence, les deux pays s'engageaient pour cinq ans à s'aider selon les termes des articles 2 et 3 du traité :
Art. 2. — Si la Grande-Bretagne ou le Japon, pour la défense des intérêts respectifs ci-dessus décrits, étaient impliqués dans une guerre avec une autre puissance, l'autre haute partie contractante gardera une stricte neutralité et fera ses efforts pour empêcher d'autres puissances de prendre part aux hostilités contre son allie.
Art. 3. — Si, dans le cas précité, toute autre puissance ou toutes autres puissances prenaient part aux hostilités contre ladite alliée, l'autre partie contractante viendra à son aide et fera la guerre en commun avec elle et conclura la paix d'un commun accord.
On sait quelle sensation produisit en Europe la révélation de ce traité, dont on percevait assez mal les raisons.
Le 20 mars 1902, les gouvernements de France et de Russie, dont l'alliance s'était étendue en fait à l'Extrême- Orient depuis leur commune intervention à Tokyo après Shimonoséki, répliquèrent en la proclamant officiellement :
Les gouvernements alliés de la France et de la Russie ayant reçu communication de la convention anglo-japonaise du 30 janvier 1902, conclue dans le but d'assurer le statu quo et la paix générale en Extrême-Orient et de maintenir l'indépendance de la Chine et de la Corée, qui doivent rester ouvertes au commerce
et à l'industrie de toutes les nations, ont été pleinement satisfaits d'y trouver l'affirmation des principes essentiels qu'ils ont eux-mêmes, à plusieurs reprises, déclaré constituer et qui demeurent la base de leur politique.
Les deux gouvernements estiment que le respect de ces principes est, en même temps, une garantie pour leurs intérêts spéciaux en Extrême-Orient. Toutefois, obligés d* envisager, eux aussi, le cas où, soit l'action agressive de tierces puissances, soit de nouveaux troubles en Chine, mettant en question l'intégrité et le libre développement de cette puissance, deviendraient une menace pour leurs propres intérêts, les deux gouvernements alliés se réservent d'aviser éventuellement aux moyens cC en assurer la sauvegarde.
En Russie, le Messager du gouvernement, qui publia ce document, le fit précéder d'un communiqué où il était dit : « Le gouvernement russe continuera de soutenir lindépendance et l'intégrité de la Chine, pays voisin et ami de la Russie. Il désire le maintien du statu quo et l'apaisement général dans l'Extrême-Orient. »
Opposée au traité anglo-japonais, la valeur de la déclaration franco-russe était à peu près nulle. Alors que l'accord de l'Angleterre et du Japon s'appuyait sur des forces réelles pouvantjouer immédiatement et sans effort, la coopération russo-française dans les mers de Chine ne pouvait être qu'une menace sans effet, les éléments de la flotte française en Extrême-Orient étant notoirement insuffisants même pour protéger llndo-Chine; dix jours de mer séparaient, en outre, les unités françaises de la flotte russe, considérablement inférieure, elle, à la flotte japonaise.
Une fois que, diplomatiquement, la Russie eut obtenu tous les moyens essentiels d'action en Mandehourie, elle
s'occupa sans tarder d'en profiter. Elle alla à ce qui lui semblait le plus pressé : le Transsibérien fut terminé jusqu'à Vladivostok, le Transmandchouricn fut construit avec une rapidité surprenante.
Les troubles que les Boxeurs firent éclater en Chine en 1900 lui fournirent bientôt une occasion incomparable.
Il n'est pas sans intérêt de remarquer, à ce propos, que ces troubles étaient encore pour une très large part, comme Mgr Anzer l'a d'ailleurs reconnu devant d'autres missionnaires catholiques, une conséquence directe de la mainmise allemande sur Kiao-Tchéou. Cette occupation entraînant, comme on l'a vu, l'installation officielle des Russes à Port-x\rthur et celle des Anglais à Weï-Haï-Weï, convainquit la masse des Chinois, alors cependant peu enclins au patriotisme, qu'une telle emprise des étrangers était le fait de la dynastie qui laissait détruire et morceler l'empire. Comme, à ce moment même, les Anglais soutinrent le parti des réformateurs contre l'impératrice douairière, celle-ci fut amenée à tenir le plus grand compte du mouvement populaire. Au lieu d'enrayer le mouvement antiétranger, elle le laissa fomenter, et, pour reconquérir son prestige compromis, l'encouragea même secrètement; si bien que, quand le mouvement boxeur éclata, on se trouva, non pas seulement en face d'une agitation populaire toujours facile à réprimer, mais d'un soulèvement qui avait réellement les sympathies du gouvernement chinois.
La révolte contre les étrangers s'étendit en Mandchourie. Le chemin de fer russe, qui s'achevait à peine, fut détruit près des villes. La nécessité de sauvegarder cette longue et coûteuse voie ferrée, aussi bien que celle de venir au secours des Européens menacés dans les légations, firent que la Russie, avec l'assentiment de toutes les puissances, lança ses cosaques sur Moukden, Niou-Chwang et Pékin.
Or, comme au lendemain de la délivrance des léga-
lions chaque puissance laissa en Chine des détachements de troupes qui s'y trouvent encore, les soldats du tsar, qui avaient à réprimer le brigandage des Kounghouses, restèrent en Mandchourie, où bientôt les Russes déployèrent la plus grande activité. Le Transmandchourien fut réparé et achevé; finalement, Port-Arthur fut mis chaque jour en communication avec Pétersbourg, bien avant la date des plus optimistes prévisions.
A Kharbine, à Moukden, à Liao-Yang, à Niou-Ghwang des centres russes se créèrent.
C'est dans cette période que Port-Arthur, l'ancienne place chinoise, fut l'objet d'améliorations considérables. L'amiral Alexeieff, pendant des mois et des mois, donne l'impression d'une activité intense. Sous sa direction, des travaux gigantesques furent entrepris. Déjà existait une cale sèche construite en 1882, sur l'ordre de Li-Hung-Tchang, pour le compte des Célestes, par un ingénieur français. L'arsenal fut établi à l'entour sur la droite du goulet. Puis, comme le centre du port naturel, seul point originairement propice au mouillage intérieur, n'offrait aux navires qu'une superficie en somme très restreinte, on commença à creuser un port artificiel dans la nappe d'eau intérieure, vaste, sans doute, mais sans profondeur, qui s'étend sur la gauche du goulet.
Au début de 1904, le nouveau port était déjà assez profond pour contenir une douzaine de grands bâtiments de guerre. Mais comme, faute d'espace et en raison de la marée, les manœuvres de sortie restaient difficiles, on décida, afin de rendre plus aisés les mouvements de la flotte, de créer une nouvelle issue par la mer. La langue de terre qui sépare le port de la rade extérieure et qui forme presqu'île sera coupée ; la tranchée à exécuter fut commencée sans délai (l).
(1) V. la carte p. 278.
D'énormes travaux de défense furent entrepris pour couvrir tout le périmètre de la place. De hautes collines rocheuses d'un rouge gris commandent la mer devant Port- Arthur. La plupart de leurs crêtes furent rasées et transformées en plates-formes pour l'établissement de batteries qu'on voulait formidables. Pendant des mois, Port-ÂrlhVr et les environs offrirent le spectacle d'un travail intense: Les coups de marteau retentissaient sans trêve sur les tôles ouvrées dans l'arsenal ; des milliers de coolies charriaient de la terre, faisaient des digues, entassaient des sacs de vivres. Mais il y avait énormément à faire, et, malgré l'activité très réelle déployée dans l'exécution des ouvrages militaires, ils étaient, comme on l'a vu, à peine achevés et incomplètement armés au début de la guerre.
Pendant que l'organisation de la défense commençait, d'autres transformations étaient en cours. L'agglomération chinoise fut reculée loin de sa place primitive et fixée à l'une des extrémités de la ville, dans des conditions de salubrité bien supérieures. A l'extrême gauche en venant de la mer, la nouvelle ville dispersa ses constructions blanches sur une énorme étendue de sol rougeâtre.
Les coolies employés à tous ces travaux, largement payés, acceptaient volontiers la domination russe. Cette foule de Célestes n'empêcha pas les Russes de donner à Port-Arthur une profonde empreinte moscovite. Partout se croisaient les soldats et les officiers de toutes armes. Après celui des militaires, l'uniforme qu'on rencontrait le plus souvent à Port-Arthur était celui des ingénieurs à la casquette garnie de lisérés verts avec les deux marteaux d'argent entre-croisés. Des izvostchick, aussi authentiques que ceux de Moscou ou de Pétersbourg, sillonnaient les rues en création à côté des pousse-pousse chinois.
En même temps que les Russes fortifiaient Port-Arthur, ils fondèrent Dalny. A vrai dire, si la création de Port- Arthur s'explique par la volonté facile à saisir d'avoir un
grand port de guerre sur le Pé-Tchi-Li, ce qu'on a voulu faire à Dalny est plus difficile à comprendre.
Du moment qu'on transformait Port-Arthur en une place de premier ordre, il semblait logique d'y établir en même temps le terminus du Transsibéro-Mandchourien. Le bateau qui trois fois par semaine transportait les voyageurs venus d'Europe à destination de Ghangaï et du Japon aurait pu partir de Port-Arthur sans qu'il en résultât le moindre inconvénient pour la marine de guerre. L'amiral Alexeieff était de cet avis, et il faut reconnaître qu'il a toujours été opposé à une dispersion des efforts. Mais M. Witte, en cela peut-être victime des vues inexactes du directeur du Transmandchourien, M. K..., tint à la création d'un port de commerce spécial; les civils voulaient avoir tout aussi bien que les militaires leur ville à construire dans le Liao-Toung.
Une conception moins simple que celle de l'amiral Alexeieff a triomphé. On a choisi finalement sur la côte, à fort de peu distance au nord-est de Port-Arthur, un point jugé favorable, Ta-lien-Wan, et l'on a décidé que là aboutirait officiellement la grande ligne d'Asie, que là serait le futur centre industriel et commercial de la côte mandchoue.
Gomme conséquence de cette volonté, Dalny, à grand renfort de dizaines de millions de roubles, a brusquement surgi de terre. C'était, quand je l'ai visitée, en octobre 1903, une ville importante si l'on considérait les constructions, mais d'un aspect vraiment curieux et sans doute unique. Les maisons de Dalny rappelaient par leur silhouette à la fois les cottages construits dans les expositions universelles et les villas des bords de la côte normande. Les rues étaient remarquablement propres, mais vides; ce qui s'expliquait, car la plupart de ces habitations ultra-modernes paraissaient inhabitées, à en juger par l'épaisse couche de poussière qui recouvrait les vitres.
Un silence pénible pesait sur la jeune cité. Cependant, près du port, un bruit de machines se faisait entendre. Il provenait d'une gigantesque usine électrique, qui eût été capable peut-être d'éclairer une ville grande comme Bruxelles. Là se trouvait la vie, mais une vie qui se dépensait seulement la nuit; dès le crépuscule, les rares habitants,— à peu près tous fonctionnaires, — charmaient leur ennui par une véritable débauche de lumière.
On avait voulu faire de Dalny une ville gaie, et, bien que je Taie visitée dans la meilleure saison, en dépit des machineries, en dépit des rues nombreuses dont l'extrémité se perdait dans de mornes terrains vagues, en dépit des cottages dont l'âpre vent mandchou rongeait déjà les briques mal cuites, Dalny m'a laissé l'impression d'une création malheureusement plus coûteuse que les villages de Potemkin. Gomment a-t-on pu avoir confiance dans la prospérité future de ce port? Pensait-on qu'un train, même journalier, du Transsibérien pût jamais faire vivre cette agglomération énorme de briques, de fer et de pierre? Les voyageurs qui transitaient par Dalny s'y arrêtaient bien quelques heures, mais après? Ils avaient hâte de repartir. Quant à l'espoir que le commerce et l'industrie fissent prospérer la nouvelle cité, il n'avait pas de bases sérieuses.
Malheureusement, aucun fleuve n'aboutit à Dalny. Les produits de la Mandchourie viendraient-ils se grever des lourds frais d'un coûteux transport en chemin de fer, alors que, depuis des siècles, ils descendent par le Liao-Ho et ses affluents sur Niou-Chwang, qui, au fond du golfe du Liao-Toung, en dépit des glaces qui le bloquent l'hiver, est le véritable port du pays? C'est là que tous les gros marchands chinois ont leurs comptoirs ; c'est là que des milliers de jonques apportent du Nord, à des prix inouïs de bon marché, tout ce que peut fournir la Mandchourie.
Dalny, invention officielle, ne fut donc qu'une création artificielle ne répondant à aucune nécessité vraie.
Quoi qu'il en soit, cette ville fut bâtie avec une activité fébrile, au prix d'une somme colossale qui, si elle avait été dépensée à Port-Arthur, eût permis une résistance beaucoup plus prolongée de la forteresse et, par conséquent, à la flotte de Rojdestvensky de trouver une base moins difficile à atteindre que Vladivostok.
De 1900 à 1904, parallèlement à l'aménagement matériel du pays, se poursuivit la consolidation politique de la mainmise russe sur la Mandchourie. Il est intéressant d'en noter les phases.
Fin décembre 1900, les représentants de Tseng, général tartare de Moukclen, et le général russe Kostorovitch concluent un accord par lequel les Chinois se voient restituer le gouvernement de la province, mais ils s'obligent à des conditions qui font ressembler quelque peu la convention à un traité de protectorat :
Le général tartare Tseng s'engage à protéger et pacifier la province et à prêter son aide à la construction du chemin de fer. Il s'oblige à traiter amicalement les Russes employés à l'occupation militaire, à leur fournir vivres et logements. Il doit désarmer et disloquer les troupes de soldats chinois, livrer intégralement aux Russes toutes les munitions de guerre de l'arsenal qu'ils occupent. Tous les forts, tous les lieux fortifiés du Feng-Tien, qui ne sont pas occupés par des Russes, tous les magasins à poudre dont ceux-ci n'ont pas besoin doivent être démantelés en présence et sous le contrôle d'officiers russes. Le port de Niou-Chwang et les autres points occupés par les Russes seront restitués aux Chinois dès que les Russes estimeront complète la pacification de la province. Les Chinois maintiendront l'ordre public et feront respecter les lois au moyen de la police locale, sous la direction du général tartare.
Un résident politique russe, investi de pouvoirs généraux de contrôle, sera placé à Moukden, et le général tartare sera tenu de lui communiquer des informations suffisantes sur toutes les affaires d'importance. Dans le cas où la police locale ne pourrait faire face à une difficulté occasionnelle, le général tartare en fera part au résident russe, qui fera expédier des renforts.
Puis, le 8 avril 1902, un nouveau traité russo-chinois est
signé à Pékin dans le but de restaurer et de raffermir les relations de bon voisinage interrompues par la crise de 1900.
a Article premier. — L'empereur de Russie, désireux de donner une nouvelle preuve de son amour de la paix et de ses sentiments d'amitié pour l'empereur de Chine, bien que, sur différents points de Mandchourie touchant les frontières, les premières attaques aient été faites contre la population pacifique russe, consent au rétablissement de l'autorité chinoise en Mandchourie, qui demeure portion intégrale de l'empire chinois, et rend à la Chine le droit d'y exercer les pouvoirs administratifs et souverains comme avant l'occupation du pays parles troupes russes. »
L'article 2 confirme les stipulations du traité conclu le 8 septembre 1896 avec la Banque russo-chinoise. Le gouvernement chinois s'engage à protéger le chemin de fer et son personnel, ainsi que les sujets russes vivant en Mandchourie.
« Le gouvernement russe, de son côté, en raison de cette obligation assurée par la Chine, consent tant quil riy aura pas de trouble quelconque et si la conduite des autres puissances n'y vient opposer aucun obstacle, à retirer graduellement toutes les troupes russes de la façon suivante, etc. » (1).
Le 17 mai 1902, le Bulletin des lois de Russie publie un ordre du tsar, rendu sur la proposition du ministre des finances (M. Witte) établissant sur la frontière occidentale entre la Mandchourie et la Corée, et sur le littoral de la province maritime, des barrières douanières. A la fin d'octobre 1902, le correspondant du Times à Pékin fait le récit d'un voyage qu'il vient d'effectuer en Mandchourie; il représente le pays comme définitivement russe.
Le 29 avril 1903, le Times affirme que la Russie a présenté à la Chine les sept demandes suivantes comme con-
(1) V. Cordier, Histoire des relations de la Chine avec les puissances occidentales, t. III, p. 549. Alcan, Paris, 1902.
dition de l'évacuation de Niou-Ghwang et des deux provinces méridionales de la Mandchourie :
1. — Il ne sera pas ouvert de nouveaux ports à traité en Mandchourie et nul nouveau consultât étranger ne sera autorisé.
2. — Toutes les recettes de douanes de Niou-Ghwang seront payées à la Banque russo-chinoise.
3. — Aucune autre partie de la Mandchourie ne sera attribuée à une autre puissance.
4. — Des Russes seulement seront employés dans l'administration civile et militaire de la Mandchourie.
5. — La clause 5, assez obscure, demande que l'administration chinoise continue dans les mêmes conditions qu'actuellement.
G. — Les Russes auront le droit de poser des fils télégraphiques partout où il y aura un télégraphe chinois et emploieront les mêmes poteaux.
7. — La Russie contrôlera le règlement sanitaire de Niou-Ghwang.
Le correspondant du Times, commentant ces informations, déclare : h Cette fois, c'est l'annexion avouée, proclamée, car il est bien certain que l'exécution des sept clauses ci-dessus ferait passer en fait la souveraineté de la Mandchourie aux mains de la Russie. »
Le Novoié Vrémià riposte, le 5 mai 1903 :
Nous pouvons affirmer de la façon la plus catégorique et la plus autorisée que la Russie n'a présenté à la Chine ni ultimatum ni aucune convention d'aucune nature concernant la Mandchourie.
L'information des agents et le télégramme du correspondant du Times à Pékin sont autant d'inventions. Par une manoeuvre pareille, la Russie a été accusée, en mars 1901, de vouloir proclamer son protectorat sur la Mandchourie.
L'évacuation de cette région se fait lentement, mais conformément aux engagements russes. Gela ne fait pas l'affaire de ceux qui ne cherchent qu'à faire naître de nouvelles complications en
Extrême-Orient. C'est dans ce but que vient d'être lancée la cynique invention d'un ultimatum de la Russie à la Chine, que vient d'être répandu le bruit des prétendues protestations des grandes puissances.
Mais ceux qui s'imaginent faire sortir par de telles manœuvres la Russie de la voie qu'elle s'est tracée perdent leur temps.
Si on crée à la Russie, malgré elle, des difficultés à propos de l'évacuation de la Mandchourie actuellement en cours, eh bien, rien de plus facile que d'y surseoir momentanément et d'attendre les événements !
Quoi qu'il en soit, à partir de ce moment, les Russes déploient un peu partout la plus grande activité. Dans l'été de 1903, le général Kouropatkine fait son voyage en Extrême-Orient (Mandchourie et Japon). A la suite de son passage, les journaux anglais signalent, en les exagérant beaucoup d'ailleurs, l'arrivée en Mandchourie de nouvelles troupes russes.
Puis un coup de théâtre se produit.
Un ukase du tsar en date du 30 juillet 1903, publié dans le Messager officiel de Saint-Pétersbourg, crée la lieutenance impériale des territoires de l'Amour et du Kouang-Toung. L'amiral Alexeieff, qui dirige déjà tout à Port-Arthur, est nommé lieutenant impérial. Il est revêtu du « pouvoir suprême en tout ce qui concerne l'administration civile du pays qui lui est confié » , pour tout ce qui concerne le maintien de l'ordre et de la sécurité dans la zone du chemin de fer de l'Est chinois... Dans les mains du lieutenant impérial en Extrême-Orient est concentré le service des relations diplomatiques concernant les affaires de ces territoires avec les Etats voisins.
« Au lieutenant impérial est confié le commandement des forces navales dans le Pacifique et de toutes les troupes cantonnées dans le pays soumis à sa juridiction. >>
Ces différentes mesures soulèvent des commentaires particulièrement vifs en Angleterre et au Japon. Les récriminations des Nippons se font de plus en plus pressantes.
Le 14 septembre 1903, les journaux reproduisent un télégramme de Pékin disant que, selon ses nouvelles propositions à la Chine, la Russie évacuerait la province de Kirin quatre mois après Niou-Chwang et Moukden quelle quittera le 8 octobre 1903, et la troisième province de la Mandchourie un an après. Le prince Tching, dit la dépêche, informe les ministres étrangers qu'il trouve très raisonnables les conditions de la Russie.
Le 30 novembre 1903, le Novi Kraï, journal officieux de l'amiral Alexeieff, imprimé à Port-Arthur, publie la décision de la commission instituée sous la présidence du viceroi.
1. — L'administration du territoire est déclarée autonome dans les limites des lois de l'empire.
2. — Le nord de la province du littoral est transformé en territoire indépendant.
3. — Des règlements concernant la colonisation seront élaborés.
4. — Des prescriptions administratives régleront les rapports avec le chemin de fer de l'Est chinois, en ce qui concerne l'administration de la ligne, l'observation des traités et la sécurité des colons établis le long de la voie ferrée.
5. — Les fonctions de commissaire militaire et d'agent diplomatique seront toujours réunies dans une seule personne.