Le système pénitentiaire sera organisé
7. — Des mesures seront prises pour le développement des mines.
8. — On établira pour l'Extrême-Orient une circonscription scolaire spéciale.
Les récriminations se font de plus en plus vives au Japon. Fin octobre 1903, le Novi Kraï publie un article résumant le point de vue russe : « Les troupes russes resteront en Mandchourie jusqu'à ce que les affaires d'Ex-
trême-Orient soient arrangées aux vues de la Russie (1). »
Ces lignes venaient à peine de paraître qu'on apprenait la réoccupation de Moukden par les troupes russes. Cette nouvelle provoque à Tokyo une agitation extrême où Ion accuse la Russie de violer la parole donnée.
On répond de Port- Arthur, le 25 novembre 1903 : « L'amiral Alexeieff, vice-roi d'Extrême-Orient, s'est trouvé entravé dans son œuvre de civilisation en Mandchourie par l'inertie des fonctionnaires chinois partout où les troupes russes s'étaient complètement retirées.
« C'est en raison de cette situation qu'il a dû faire réoccuper Moukden et qu'il pourrait être amené à réoccuper les autres villes dans lesquelles la Chine se refuserait à poursuivre, d'accord avec la Russie , la mise en valeur du pays (2). »
Cet ensemble de mesures, mais surtout la nomination de l'amiral Alexeieff comme vice-roi de l'Extrême-Orient et la réoccupation de Moukden exaspèrent les Japonais.
A ne considérer que les dates et 1 enchaînement des progrès russes en Asie, il semble qu'on se trouve, surtout dans les dernières années, en présence d'une politique à développements successifs merveilleusement préparée à l'avance et suivie avec une inébranlable constance. Il n'y a là qu'une apparence à laquelle, je crois, on aurait tort d'attribuer trop d'importance.
(i) En ce qui concerne la Corée, le même journal ajoutait : « Si les Japonais réussissaient à obtenir en Corée des établissements placés sous leur propre juridiction, ils finiraient par subjuguer les Coréens et peu à peu violer la souveraineté du pays... On ne peut admettre en Corée qu'une immigration japonaise soumise à un contrôle. »
(2) Dépêche de l'agence Havas.
122 LE MOiNDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE
Sans doute, la Russie a bien obéi à cette impulsion générale qui la poussait depuis si longtemps vers lest et qui ensuite la dirigea vers le sud-est, vers cette mer libre de glaces où incontestablement elle tendait; sans doute, les diplomates du tsar ont préparé l'accès du Pé-Tchi-Li aux locomotives moscovites, mais de là à conclure que toutes les conséquences économiques, internationales et surtout militaires de cette politique aient été étudiées dans chaque détail comme il l'eût fallu, il y a loin.
Pour ma part, les conversations multiples que j'ai eues en Extrême-Orient, les confidences de personnalités fort autorisées, m'ont laissé une impression toute différente. J'ai rapporté de là-bas la certitude que la Russie, en pénétrant en Mandchourie, a été prise, sans qu'elle s'en doutât le moins du monde, dans un formidable engrenage de travaux, de dépenses, de nécessités imprévues et toujours formidables.
A la politique de pénétration progressive et lente, la Russie, à la suite du coup de force de Kiao-Tchéou et poussée en avant par les incitations constantes de la diplomatie allemande, fut comme prise de vertige.
Toute notion de la vraie tâche russe fut oubliée. A Pétersbourg, on ne se clouta pas que pour mener à bien l'œuvre d'Extrême-Orient, il fallait renoncer à toute influence dans le vieux monde, risquer la situation acquise au prix d'efforts séculaires en Turquie et dans les Balkans, dépenser en Asie sans profit perceptible des sommes colossales qui eussent permis de doter la Russie d'Europe de tout ce qui lui manquait.
Il y eut bien çà et là des instants de perception du danger vers lequel on courait. Le 2 octobre 1901, le Novoié Vrémia déclara : « La conservation de Mandchourie coûterait à la Russie des sacrifices énormes et superflus et la détournerait des questions politiques de l'Orient, de l'Europe et de l'occident de l'Asie. »
Le 18 avril 1902, le Novoié Vrémia reproduisit un article de la Gazette de l Amour démontrant que le chemin de fer de Mandchourie était nuisible aux intérêts russes.
Après avoir prouvé : premièrement, que pour les besoins de l'émigration en Sibérie, ce chemin de fer ne peut servir, vu que rémigrant n'a pas le droit de se fixer le long de la ligne; deuxièmement, que le chemin de fer, qu'on pourrait appeler la ligne de l'importation étrangère en Russie, chasse progressivement tous les produits russes du marché et refoule au delà du Baïkal l'ouvrier russe qui ne peut lutter contre l'émigrant chinois vivant à meilleur marché que lui, la Gazette de l Amour concluait : « Au cas où nous ne pourrions formellement annexer la Mandchourie et y empêcher l'invasion des produits étrangers et de l'ouvrier jaune, il nous faut retirer les troupes de là au plus vite et inviter les Chinois à détruire ce chemin de fer si nuisible à la Russie. »
Alors, de pareils conseils, non seulement restaient sans écho, mais ils paraissaient ridicules. C'est qu'il était trop tard; le bon sens perdait ses droits. Depuis Kiao-Tchéou, la Russie était prise dans l'engrenage qui devait la broyer.
Lors du traité de 1898, je suis convaincu que le gouvernement du tsar croyait réaliser une opération excellente et sans conséquences réellement dangereuses. On était sincère à Saint-Pétersbourg en estimant qu'il serait possible de faire fonctionner ce fameux chemin de fer de Mandchourie en gardant simplement la voie, sans s'obliger à l'occupation effective d'une portion considérable du Céleste Empire, par conséquent, sans l'administrer directement et par suite sans tendre un jour à l'annexer positivement. Certes, c'était là une illusion et une illusion profonde, car, dès l'instant où la Russie s'installa à Port-Arthur, la partie qui vient de se terminer était irrévocablement engagée.
Occuper Port-Arthur, c'était nécessairement s'obliger à traverser toute la Mandchourie d'un chemin de fer; mais la
simple garde militaire de la zone limitrophe de la voie ne pouvait suffire dans une si vaste région, la proie des bandits koungouses. S'obliger à organiser réellement la sécurité du railway, c'était s'obliger à occuper peu à peu tous les centres importants. Gela, malheureusement, la Russie ne parait pas l'avoir compris. Elle n'a pas saisi dès le début qu'il lui faudrait un jour, soit abandonner Port-Arthur et le Transmandchourien, soit transformer ses prérogatives sur les provinces mandchoues en une espèce de protectorat particulier, tendant dans un avenir plus ou moins proche à une forme de définitive annexion; elle n a pas saisi qu'il faudrait se maintenir sur le nouveau territoire surtout par la force des armes. Considérant l'immense chemin de fer construit, les dépenses énormes nécessitées par l'organisation de Port-Arthur et la création de Dalnv, les Russes d'Europe finirent par s'intéresser à des territoires qui leur coûtaient si cher. Et, alors que le gouvernement du tsar, désireux de s'en tenir à sa pensée première, répétait, très sincèrement sans doute, ses promesses d'évacuation, il se créait dans toute la Russie une opinion publique qui, considérant les résultats et les immenses sacrifices faits, ne pouvait se résoudre à abandonner ce qui constituait certainement le prix d'énormes efforts.
Un incident symbolisa pour moi quelle était, avant la guerre, l'opinion moyenne des Russes qui avaient pris part à l'extension en Extrême-Orient.
C'était à Port-Arthur, au début d'octobre 1903. J'attendais chez lui un officier russe auquel je devais rendre visite et qui allait bientôt rentrer. Un ancien officier subalterne, décoré de la croix de Saint-Georges, se trouvant dans les mêmes conditions, me tenait compagnie. Nous causâmes des éventualités. « Notre flotte est petite, me dit-il, mais elle est bonne. Une fois que la Russie a mis le pied quelque part, elle ne peut plus revenir en arrière. Si le Russe a la tête coupée, alors, oui; sinon, non! » Et mon officier de
Saint-Georges, avec le geste lent d'un bon moujik, mimait cette solution de la question d'Extrême-Orient en passant la main sur son cou.
D'ailleurs, aucun Russe ne voulait admettre que le danger fût très grand. De vrais Moscovites pouvaient-ils redouter des adversaires tels que les Japonais ?
Sans doute, on ne niait pas les qualités de la flotte nipponne, mais c'était sur terre que tout se déciderait. De ce que les Japonais avaient battu les Chinois, pouvait-on en induire qu'ils seraient capables de vaincre des Russes? Le supposer était presque faire injure à des fils du pays des tsars.
Certes, les Nippons faisaient beaucoup de tapage. Assurément leurs réclamations diplomatiques devenaient tenaces et pressantes, mais c'était là simple bluff dont il convenait de n'être pas dupe. Au moment décisif, le cabinet de Tokyo céderait, et cette reculade rendrait plus éclatante encore la puissance moscovite. Ainsi se résument fidèlement les opinions moyennes des Russes que j'ai rencontrés en Extrême- Orient à la fin de 1903.
Il est certain, que jusqu'au dernier moment, les Russes mésestimèrent les Japonais. Ils ignorèrent leur véritable état d'esprit, l'intense patriotisme des masses populaires, la décision des hommes du gouvernement. Ils ne connaissaient pas l'étendue des préparatifs militaires nippons, ils n'accordaient pas l'attention qu'ils méritaient à des armements cependant notoires.
Ces erreurs, pourquoi la Russie les commit-elle? C'est sans doute parce qu'elle ne voyait devant elle que cette Chine que depuis si longtemps elle refoulait facilement, avec laquelle elle avait coutume de passer des traités avantageux, et dont la guerre sino-japonaise avait révélé l'état de faiblesse encore beaucoup plus grand qu'on ne le soupçonnait; c'est enfin parce que de Berlin on l'encourageait à persister dans l'œuvre entreprise.
Voici pourquoi les Russes construisirent Dalny au lieu d'établir à Port-Arthur d'indispensables grandes cales sèches; pourquoi, tout en prenant certaines précautions qui faisaient façade de défense et leur permettaient d'élever une grosse voix, — ce qui suffirait selon eux, — ils ne se préparèrent pas à ce qu'il aurait fallu, c'est-à-dire à la plus difficile des guerres qu'ait jamais soutenuesl'empire des tsars.
La croyance à une guerre sérieuse avec le Japon ne se répandit que fort tard, quand les demandes du gouvernement de Tokyo se firent plus instantes. C'est alors seulement que la masse des Russes, obligée de concentrer sa pensée sur l'Extrême-Orient, se rendit vraiment compte de ce qui se passait.
Ainsi naquit un nouvel état d'esprit. C'est pourquoi, en octobre 1903, lorsque je causais à Port-Arthur avec des personnalités extrêmement autorisées, j'avais la notion très nette que tout tendait vers une définitive annexion. Cette opinion, d'ailleurs, était celle de tous ceux qui connaissaient bien l'Extrême-Orient.
Les Anglais surtout, instruits par leur propre expérience en Egypte, savaient mieux que personne que les Russes ne pouvaient ni ne voulaient évacuer la Mandchourie. Au Japon même, cette conviction s'imposait. Tous les hommes politiques japonais sérieux avec qui je me suis entretenu avant la guerre étaient à ce moment pleinement fixéssur la question de Mandchourie. Ils savaient pertinemment que la Russie était établie sur le sol chinois avec l'intention d'y rester et que l'annexion formelle n'était plus qu'une question de temps. Aussi, sans cesser de récriminer et de protester dans leurs journaux, ils avouaient dans l'intimité qu'au point où en étaient les choses, la question de Mandchourie toute seule ne valait pas une guerre.
Mais, en ce qui concerne la Corée, l'intransigeance la
plus absolue se trouvait renforcée par la nécessité de composer à propos de la Mandchourie. Même le plus pacifique et le plus résigné des Japonais admettait que la moindre immixtion nouvelle de la Russie dans l'empire du Matin- Calme, territoire indispensable au Japon pour absorber les produits de son industrie et les excédents de sa population, devait être sans plus discuter un casus belli immédiat.
C'est ainsi qu'en réalité, à la fin de décembre 1903, contrairement à ce qu'on crut en Occident, c'était non pas la Mandchourie, mais la Corée qui était le vrai nœud des relations sensibles entre Saint-Pétersbourg et Tokyo.
Quant à la guerre, sans doute, elle menaçait de plus en plus; sans doute, le gouvernement japonais la préparait dans tous ses détails et se tenait prêt, prenant même les mesures préparatoires de la mobilisation; mais cependant rien encore n'était irrévocablement décidé. On se trouvait en présence d'une situation fort délicate, périlleuse certes, mais toutefois exactement équilibrée, entre la guerre et la paix.
Il suffisait de très peu de choses pour que la paix fût maintenue quelques mois encore, une année peut-être, — et alors du temps gagné était beaucoup; — il suffisait également d'une poussée très légère, du moindre incident, pour que la guerre éclatât à l'instant.
Ceci est si vrai qu'en décembre 1903, après plusieurs vives alertes, les diplomates les mieux informés de Tokyo étaient convaincus que la paix serait probablement maintenue au moins quelque temps encore. J'en connais un dont l'opinion basée sur tout ce qu'il entendait autour de lui fut si ferme dans ce sens qu'il quitta le Japon vers le milieu de janvier, alors que cependant l'intérêt de sa carrière aussi bien que sa curiosité personnelle, l'auraient décidé à rester s'il avait cru à la guerre.
Quoi donc va faire pencher le fléau de la redoutable balance qui pèse tant de destinées? Dans quel plateau tombera le modeste poids qui décidera du sort de tant d'hommes? C'est ce que l'examen des causes personnelles et morales de la guerre peut-être va nous apprendre.