II. — Du CÔTÉ JAPONAIS
Les Nippons étaient certains de la victoire. — Les Japonais ont une tendance à se croire supérieurs à tous les autres peuples. — Ils connaissaient le véritable état intérieur de la Ptussie.
Action des difficultés de la situation intérieure au Japon. — Surcharges imposées aux populations nipponnes par le budget militaire. — Nature et portée de la crise économique. — La lutte des clans contre le mouvement démocratique porta à la guerre. — Caractère et gravité du mouvement social japonais.
Importance des sentiments d'hostilité contre la Russie. — La prise de Sakhaline par les Russes est l'origine de la haine russo-japonaise. — L'évacuation de Port-Arthur en 1895, l'affaire de Yong-Ampho avivent ce sentiment.
Double pression morale subie par le gouvernement du mikado. — Par suite de l'importance du parti militaire, en raison de l'intensité de la volonté populaire.
Quelles furent les causes morales ou personnelles de la guerre?
Ici, nous n'avons plus à considérer des ambitions d'Etats ; nous allons examiner l'action de groupes d'hommes du côté russe et du côté japonais, dont le rôle ne saurait être négligé, puisqu'il a fortement influé sur la tournure finale de,s événements.
Constatons bien tout d'abord que, jusqu'au dernier moment, le gouvernement de Saint-Pétersbourg fut résolument pacifique. Le 15 janvier 1904, Nicolas II répétait encore en présence du corps diplomatique : « Je désire faire et j'ai l'intention de faire tout mon possible pour le maintien de la paix en Extrême-Orient. » Or, pas même les plus habituels ennemis du tsar n'ont osé contester la sincérité de ses intentions.
Malheureusement, contrairement à une opinion trop répandue en Occident, un autocrate ne réalise pas ce qu'il veut, surtout en Russie. Les conditions toutes spéciales de l'administration de ce colossal empire font que des agents secondaires d'action, mandataires obligés du pouvoir suprême, sont à même, dans une foule de cas, d'engager les plus graves parties, même à l'encontre de la volonté impériale. Je n'insiste pas sur la période où s'exerça l'action néfaste et bien connue de M. Bezobrasoff ; je préfère montrer sous l'influence de quelles causes moins notoires Nicolas II semble avoir eu la main forcée.
Reportons-nous par la pensée vers la fin de 1903. A ce moment, en fait, la situation est déjà tendue; des contacts dangereux sont établis entre la Russie et le Japon. Une épouvantable explosion dépend de la moindre imprudence. Le moindre excès de zèle intempestif peut causer l'irréparable. Cet irréparable provient, selon moi, de la tendance à s'emparer non seulement de la Mandchourie mais encore de la Corée; tendance qui s'est manifestée surtout chez deux groupes d'hommes : les Russes habitant la Mandchourie et les gens d'affaires, sujets du
tsar ou non, qui, depuis quelques années, ont fait d'énormes et très profitables opérations en Extrême-Asie russe.
Tout d'abord, constatons que les grands cbcfs russes en Mandchourie n'étaient pas, autant qu'on l'a cru, disposés à la guerre. Le sentiment de leur responsabilité les empêchait évidemment de se laisser aller à des illusions trop grandes.
L'amiral Alexeieff, notamment, au cours d'une longue conversation que j'ai eue avec lui à Port-Arthur, le 13 octobre 1903, m'exprima les idées les plus sages. Le vice-roi d'Extrême-Orient me donna nettement à entendre qu'il était partisan d'une entente avec le Japon, a Les deux pays, me dit-il en substance, y ont nettement intérêt. Le Japon arrive à un tournant de son histoire. Après avoir surpris le inonde par la rapidité de ses progrès, il arriva momentanément à la limite de tension de ses forces financières, Un échec, qui serait finalement presque fatal dans une lutte avec la Russie, peut lui faire brusquement tout perdre. Quant à la Russie, maintenant qu'elle a Port- Arthur, peut-elle consentir à laisser indéfiniment toute sa marine concentrée en Extrême-Orient et à l'y entretenir coûteusement sur un pied de guerre perpétuel? »
M. Artemieff, directeur du Novi Kraï, le journal de l'amiral Alexeieff à Port-Arthur, me tint un langage analogue. Le regretté et distingué M. Lessar, ministre de Russie à Pékin, que je vis plusieurs fois longuement, ne lit aucune difficulté de reconnaître (22 octobre 1903) que l'occupation russe en Extrême-Orient comportait de très réels et très sérieux dangers. 11 me dit incliner, lui aussi, très nettement vers une entente russo-japonaise.
Mais si je tiens à citer ces opinions, en somme, très favorables à ceux qui les ont soutenues, je dois ajouter qu'elles ne concordaient nullement avec celle de la majorité des
Russes de Mandchourie. Partout, au cours de mon voyage (octobre 1903), les officiers que je rencontrai me laissèrent l'impression très nette qu'ils désiraient la guerre avec les Nippons.
Se voyant paisiblement installés jusque sur la rive droite du Yalou, la plupart d'entre eux ont fini par se dire : a Maintenant que nous avons la Mandchourie, la Corée aussi doit être à nous. Son acquisition est la conséquence de notre politique. »
Ce raisonnement s est imposé rapidement, car il était fortifié par les arguments militaires de ceux qui comprenaient fort bien l'insuffisance de la frontière du Yalou en cas de conflit avec le Japon. Prenant une carte, ils vous montraient l'étranglement de la péninsule entre Gensan et le fond de la baie de Corée, et ils vous disaient : « Pour être un peu tranquilles chez nous, voilà où il faudrait au moins aller. » Et ils exposaient, avec de fort bonnes raisons, j'en conviens, tout l'avantage pour l'attaque, tout le danger pour la défense de ne point posséder du côté russe ce nord coréen.
Que cet état d'esprit ait existé, qu'il se soit vite répandu parmi les sujets du tsar en Asie orientale, cela n'est pas douteux. Je me souviens fort bien que le général B..., que je vis à Port-Arthur, me parlant des chemins de fer coréens dont je venais de visiter les travaux en cours, me demanda : a Quel est l'écartement des rails? «Je répondis : « Un mètre. » Aussitôt il leva les bras au ciel, désespérément, vovant là, avec raison, un obstacle à la future circulation du matériel russe vers Fousan. Le même général m'exprimait le regret que la Russie n'eût pas déjà. .pris la Corée pendant queLi-Hsi se trouvait à la légation du tsar à Séoul, alors qu'il eût été très facile de lui faire accepter le protectorat russe. Evidemment, dans sa pensée, ce général, représentatif de tant d'autres, considérait la prise kde la Corée comme indispensable et par conséquent fatale, Un
autre officier, dont la situation ne me permettait pas de négliger l'opinion, me disait plus nettement : « Nous ne pouvons pas rester à Port-Arthur; il nous faudra prendre la Corée. »
Certes, ce qui est plus fâcheux encore, c'est que ces militaires se croyaient en état de soutenir la guerre. Le même général B... me disait, le 12 octobre : « Ces petits singes de Japonais n'ont qu'à venir. Nous sommes prêts à les accueillir; nos vaisseaux viennent d'être peints en noir (1). »
Ainsi donc, dans l'ensemble, les Russes de Mandchourie, aussi bien civils que militaires, étaient séduits, et c'était presque fatal, par ce qu'on pourrait appeler « la logique de la carte » , qui leur faisait voir les frontières naturelles de la Russie d'Asie au détroit de Corée.
Evidemment, tous ces Russes trop ardents savaient bien que leurs désirs allaient à l'encontre des vues de leur gouvernement; mais ils se disaient qu'il fallait malgré tout assurer la grandeur de la patrie russe, que les diplomates et les fonctionnaires de Pétersbourg étaient des gens pusillanimes. Pour s'encourager à aller de l'avant, n'avaient-ils pas l'exemple de l'amiral Nevelskoï, celui qui donna à la Russie tout le territoire de l'Amour (2)? Or, Nevelskoï — ceci est à remarquer et à retenir — fit toutes ses explorations et acquisitions territoriales en violation formelle des ordres de ses chefs. Ces quelques lignes, extraites d'une des lettres de la propre femme de l'amiral, établisent nettement ce fait : « Gomme vous le savez, le gouvernement a défendu à mon mari d'agir résolument et n'admet pas l'occupation de ce point (l'embouchure de l'Amour) pourtant si important pour la Russie; cependant,
(t) On sait qu'en Extrême-Orient, en temps de paix, les navires de guerre, pour diminuer la chaleur, sont peints en blanc. On ne leur donne leur couleur de guerre (noir, gris, bleu, etc.) qu'à l'approche des hostilités.
mon mari a décidé d'aller au delà de cette défense (l). » Or, comme les acquisitions de Nevelskoï ne donnèrent lieu à aucune difficulté sérieuse, elles furent ratifiées à peine accomplies, et peu à peu l'amiral passa au rang des héros russes. Il y fut mis en si bonne place qu'en 1891, le tsarévitch, aujourd'hui Nicolas II, posa à Vladivostok la première pierre d'un monument élevé à sa mémoire. Sur le socle de la statue, on peut lire ces mots de Nicolas Ier qui sanctionnèrent les acquisitions de Nevelskoï : a Partout où le drapeau russe a été hissé, il ne peut plus jamais être descendu. » Ces paroles ne sont pas seulement gravées dans la pierre, elles l'étaient aussi dans le cœur de tous les officiers russes en Extrême-Orient. N'expliquent-elles point pourquoi leurs désirs et parfois leurs actions n'ont pas toujours été conformes aux ordres et aux vues du tsar, et comment, alors qu'à Saint-Pétersbourg on voulait résolument enrayer la marche vers le sud et s'arrêter à Port- Arthur, eux, se croyant qualifiés pour mieux juger, regardaient la Corée?
L'action tendancieuse des Russes de Mandchouric réagissait dans la capitale sur certains de leurs amis, mais elle fut encore encouragée puissamment par celle des gens d'affaires. L'influence de ceux-ci fut immense, car leur puissance, au lieu d'être limitée à l'Asie orientale, s'étend non pas seulement aux coulisses de Saint-Pétersbourg, mais partout dans le monde où il y a de grosses entreprises à brasser, des rails à vendre, des machines à exporter, des sociétés à constituer, des émissions à faire. De fortes bonnes raisons m'inclinent même à croire que, si l'on allait au fond des choses, on constaterait qu'en Extrême-Orient, l'action militaire russe a été dirigée beaucoup moins selon les intentions du tsar que suivant les désirs des financiers.
(1) V. Vera Vend, L'amiral Nevelskoï et la conquête définitive du fleuve Amour, p. 130. Librairie de la Nouvelle Revue, Paris, 189^.
Les financiers, mais ne rêvent-ils pas toujours de chemins de fer à construire et de mines à exploiter! Que le chemin de fer ne trouve pas ensuite assez de marchandises à transporter pour couvrir ses frais d'exploitation, que dans une mine le charbon soit dune médiocre qualité ou que la teneur d'un placer d'or ne soit pas assez riche pour donner un rendement rémunérateur, peu importe à ces gens ingénieux. Ils savent très bien que, pour eux, l'entreprise sera dans tous les cas fort lucrative, puisque les bénéfices de courtage ou de commission sur les fournitures de matériel pour lesquelles ils s'entremettent ne sauraient aucunement leur échapper.
Or, sous cette forme, la mainmise russe sur la Mandchourie a été pour les financiers, je ne dis pas une affaire d'or, mais une affaire de diamant. Songez donc à ce que représentent les machines, les wagons et surtout les rails du Transmandchourien ! Imaginez la somme gigantesque enfouie à Port-Arthur et surtout à Dalny, et vous aurez une idée affaiblie des « courtages » , des bénéfices qui purent être réalisés.
Mais cette vaste opération s'était faite très rapidement. LaMandchourie allait être dotée du matériel indispensable; nécessairement, les sources d'opulence allaient être sinon taries, au moins très diminuées. C'est alors que les gens d'affaires songèrent à la Corée dont le sous-sol est, dit-on, riche en fer, en cuivre, en charbon, en argent et en or. Ils pensèrent à la belle voie ferrée qu'on pourrait brancher de Liao-Yang sur le Transmandchourien et prolonger ensuite jusqu'à Fousan. Ils évoquèrent les ports nouveaux qu'il faudrait établir, tout le matériel qu'il y aurait à fournir, toutes ces richesses naturelles qu'on pouvait mettre en œuvre. Et eux aussi se dirent qu'il serait bon, juste et raisonnable qu'un aussi grand seigneur que le tsar étendît sa puissance jusqu'au détroit de Corée.
C'est probablement sous l'influence de ces agréables
perspectives que fut fondée la Société forestière du Yalou.
Il faut connaître les incidents auxquels donna lieu le
fonctionnement de cette société, car c'est là, selon moi,
que nous allons trouver le minime mais décisif incident qui,
Antjou