‹ Le monde et la guerre Russo-JaponaiseChapitre 14 sur 103 · L AFFAIRE DE YONG-AMPIIO · texte numérisé non relu

L AFFAIRE DE YONG-AMPIIO

en dernière analyse, détermina les Japonais à la guerre. En 1896, les Russes obtinrent de Li-Hsi, pendant qu'il résidait à la légation du tsar à Séoul, une concession forestière sur la rive gauche du Yalou, par conséquent sur le sol coréen. Le seul fait de cette concession russe dans l'empire du Matin-Calme irrita profondément les Japonais '•>

mais comme, durant plusieurs années, les Russes n'en tirèrent aucun parti, on se calma à Tokyo et on voulut voir dans cette inaction une cause de déchéance. Mais, au cours de 1903, la Société forestière du Yalou, ayant pour président M. Gunsbourg, choisit comme centre de ses opérations Yong-Ampho, à l'embouchure du Yalou, et se mit à exploiter les belles forêts de la région. Quelques cosaques vinrent protéger les travailleurs. La colère des Japonais devint alors extrême. La concession russe n'ayant jamais été délimitée, les Nippons prétendirent que c'était là une nouvelle série d'empiétements, comme en Mandchourie, qui commençait. Dès lors, les journaux nippons firent un tapage énorme autour de cette affaire de Yong-Ampho. Gomme, à ce moment, le ministre du Japon était plus craint à Séoul que celui de Russie, le gouvernement coréen négocia avec les Russes et passa avec eux une convention ne leur donnant que 3.000 hectares et pour une durée à bail de vingt ans seulement. Le territoire forestier ainsi concédé devait, en outre, être ultérieurement délimité. Les Japor nais ne furent pas rassurés. Pour faire mieux encore échec aux Russes et pour donner à la question un caractère international, ils proposèrent l'ouverture au commerce universel de Wijou, port situé plus profondément encore que Yong-Ampho dans l'intérieur des terres.

Cette tactique ne ralentit pas l'activité des Russes sur la rive gauche du Yalou. Bien au contraire, elle l'augmenta, et bientôt cette question de Yong-Ampho exaspéra les Japonais beaucoup plus encore que l'occupation de la Mandchourie.

Au Japon, pendant l'été 1903, des bruits relatifs à cette^ affaire circulèrent sans arrêt. Fin octobre, on raconta que le secrétaire de la légation japonaise à Séoul, M. Hagiwara, avait été empêché de débarquer à Yong-Ampho par des soldats russes en armes. On ajoutait que les Russes se fortifiaient à Yong-Ampho. On broda sur ce thème et on dis-

cuta dans tontes les Ailles nipponnes l'opportunité dune guerre.

Enfin, le 28 janvier 1904, le New-York Herald annonça que les 9e, 10e et 11e fusiliers sibériens quittaient Port- Arthur pour le Yalou. Gomme on était déjà dans la période de tension aiguë, peut-être, de la part des Russes, était-ce là une simple mesure de précaution; mais peu importe, dans tout le Japon, on considéra que la Russie posait la question de Corée.

Dès cet instant, la goutte d'eau qui devait faire déborder le vase était tombée. Rien, absolument rien ne pouvait plus empêcher le dernier des Japonais de désirer, de vouloir, d'exiger àprement la guerre.

Si maintenant on se représente par la pensée l'ensemble des convoitises sur la Corée des militaires suggestionnés par l'exemple de Nevelskoï et l'action puissante des brasseurs d'affaires, on conçoit qu'au début de 1904 s'est établi du côté russe un courant d'opinion de gens intéressés à la guerre, et qui chaque jour devenait plus fort que les tendances pacifiques, cependant très fermes et très réelles, du gouvernement de Saint-Pétersbourg.

Les causes de la guerre personnelles aux Japonais sont des plus diverses.

En première ligne, il faut mettre le degré incroyable de confiance en elle-même auquel était arrivée, dans les dernières années, la population nipponne.

Les Japonais ont toujours eu d'eux une opinion fort avantageuse, au point même qu'en matière religieuse, ils

estiment que l'excellence naturelle de leur caractère les dispense dune règle morale écrite. « La morale, a dit un Japonais, a été inventée par les Chinois, parce qu'ils sont un peuple immoral, mais point n'est besoin de morale au Japon, car un Japonais n'a pour bien agir qu'à consulter son cœur (1) . »

Les progrès que le Japon a réalisés depuis la chute du shogounat, les compliments que les Occidentaux ont prodigués à ce propos aux sujets du mikado, la volonté d'imiter les Américains et surtout les succès militaires remportés pendant la guerre contre la Chine ont achevé de convaincre les Japonais qu'aucune puissance au monde ne pouvait plus les empêcher de jouer désormais le grand rôle qu'ils ambitionnaient en Extrême-Orient, c'est-à-dire de devenir les chefs, les leaders de tous les peuples de race jaune.

Les Japonais ont ainsi perdu tout sentiment de modération. Ils en sont arrivés au point de ne plus se rappeler ce qu'ils ont appris des Européens, et ils se croient souvent qualifiés pour nous l'enseigner comme une nouveauté et pour nous en dispenser les bienfaits. C'est ainsi, par exemple, que, pendant ma visite de l'Université de Kioto, un étudiant, me montrant avec une évidente satisfaction les lampes électriques qui pendaient au plafond d'une des salles, me demanda avec condescendance : a En avez-vous aussi en Europe? »

Je me souviens encore de la confiance absolue dont témoignait devant moi un grand industriel d'Osaka. Je causais avec lui de l'éventualité dune guerre avec la Russie. Il me déclara ne pas douter un instant du succès. Il ajouta même en manière de conclusion : « D'ailleurs, s'il le faut, nous irons jusqu'à Moscou! »

La quasi-certitude de la victoire existait aussi chez les hommes influents de l'entourage du mikado qui, remar-

(1) Cité par Pierre Leroy-Bkaulieu, La Rénovation de l'Asie, p. 161, Colin. Paris, 1900.

quablcmcnt renseignés sur l'état intérieur de la Russie, étaient convaincus quelle ne pouvait absolument pas mener une guerre heureuse.

Le 18 août 1903, j'eus à Tokyo, avec le comte 0..., un entretien qui me laissa un vif souvenir en raison du cadre dans lequel il eut lieu et de l'importance politique de mon interlocuteur.

En grand seigneur japonais, le comte 0... est un amateur passionné de jardins. Sa maison nipponne, exquise avec ses bois nus aux veines admirables, son élégance sobre, est située dans un parc, merveille d'art japonais, avec ses vallées, ses montagnes en rocailles miniatures, avec ses ruines noyant ingénieusement leurs masses de pierre dans des bosquets de verdure.

Gomme c'était le plein été, j'arrivai chez le comte 0... de grand matin; mais déjà d'inlassables cigales emplissaient l'air torride de vibrations stridentes. Malheureusement, la pièce où j'attendis, fâcheusement meublée à l'européenne, déparait l'exquis décor nippon. Je faisais sur le fâcheux mélange de civilisations si différentes de pénibles réflexions quand le comte entra. Je me trouvai en présence de l'homme qui, plusieurs fois ministre des affaires étrangères et des finances, est, avec le marquis Ito et le maréchal Yagamata, l'un des plus importants personnages de l'empire. Vigoureux vieillard à la tête rasée, drapé dans son kimono, vêtement qui parfois a des allures de toge, le comte 0... évoquait vraiment devant moi le type conventionnel des sénateurs romains.

Comme mon interlocuteur ne parlait ni le français ni l'anglais, un Japonais de mes amis voulut bien me servir d'interprète. Au cours de la conversation, beaucoup de sujets furent abordés, notamment le conflit russo-japonais, qui alors grandissait rapidement à l'horizon. Or, en traitant cette matière délicate, j'eus l'étonnement de voir que mon interlocuteurcomptait fort sérieusement qu'en casde guerre

avec la Russie, la longueur des opérations provoquerait dans l'empire des tsars des troubles capables d'ébranler dans ses fondements la puissance moscovite, et par conséquent de compromettre d'une façon radicale l'efficacité des opérations russes en Extrême-Orient.

Des croyances de ce genre, existant à tous les degrés de l'échelle sociale, ne pouvaient que mener à un éclat fâcheux.

L'état interne du Japon portait, lui aussi, à la guerre.

Depuis quelque temps, le budget de l'empire du Soleil- Levant était arrivé à peu près à sa limite de tension. Il avait grandpeine à faire face aux armements croissants, et ceci d'autant plus que la situation économique des fabriques nouvellement créées sur le sol nippon était loin d'être aussi brillante qu'on a bien voulu le dire et le croire en Occident.

Voici en substance pour quelles causes principales.

Depuis la guerre sino-japonaise, le prix de la vie au Japon a augmenté de 50 à 60 pour 100. Le taux des salaires a subi une même progression; aussi les industriels qui, vers 1890, avaient fondé des fabriques en se basant sur le très bas prix de la main-d'œuvre, ont-ils éprouvé de grandes désillusions. Ces difficultés se sont augmentées par suite d'un fait jadis insoupçonné, mais aujourd'hui bien établi, c'est-à-dire le très faible rendement en travail de l'ouvrier japonais. De l'avis de tous les chefs d'industrie, européens ou nippons, que j'ai consultés, dans une usine, il faut deux ou trois ouvriers japonais pour fournir en travail l'équivalent d'un bon ouvrier français.

Au premier instant, cette affirmation paraît tout à fait surprenante, car, dans les mille métiers qu'ils exercent au village, les artisans nippons excellent. Les menuisiers sont des ajusteurs merveilleux : les grilles de bois des plus simples maisonnettes sont toujours parfaitement exécutées;

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les potiers font des merveilles; les fabricants d'éventails, de lanternes créent des chefs-d'œuvre avec le papier et le bambou. C'est qu'il s'agit là de métiers que le Japonais aime, où il voit le résultat de son effort et surtout où il peut travailler à ses heures. Combien de fois ai-je vu l'artisan nippon, maître de lui-même, dormir pendant la partie chaude de la journée et travailler ensuite le soir très avant dans la nuit! Or, voilà une faculté qui devient impossible à exercer dans l'atelier moderne, dont l'exactitude prussienne blesse, indispose et exaspère l'ouvrier nippon. Dans une usine, enfin, en raison de l'infinie division du travail, l'ouvrier n'est plus qu'un rouage médiocre, et rien dans la fabrication industrielle ne peut plus intéresser le Nippon. De cet ensemble découle le faible rendement du travail.

Le travail des femmes n'a pas plus de rendement que celui des hommes. Les ouvrières que j'ai vues par centaines dans les ateliers d'Osaka sont un spectacle affligeant. Leur aspect et leur attitude font comprendre l'énorme distance séparant le charmant atelier nippon familial d'autrefois de l'usine moderne. Le Japon jeune, âpre au gain et dur aux gens, prend la place du vieux Japon fier, seigneurial et artiste; mais le peuple des ouvriers ne suit nullement l'impulsion des créateurs des usines, d'où ce faible rendement du travail qui, coïncidant avec le rehaussement du prix de la vie, a fortement contribué à la crise économique qui a incliné le Japon vers la guerre.

L'état de choses existant devait enfin aboutir à une manifestation violente sous une forme ou sous une autre. Quelques années avant la guerre, il s'est produit au Japon, entre la conception du pouvoir impérial telle qu'elle subsiste légalement et les tendances des masses populaires, une divergence qui chaque jour s'accentuait.

D'après les textes constitutionnels, l'empereur est d'origine divine. Il n'est pas permis, en effet, à un bon Japonais

de ne pas croire que Matsuhito, le mikado actuel, ne descend pas d'Amaterassou, déesse du Soleil. Or, c'est cet empereur qui, depuis trente ans, a travaillé de toutes ses forces et avec beaucoup de clairvoyance à faire adopter par son pays, — je ne dis pas les idées occidentales, ce serait aller beaucoup trop loin, — mais les instruments occidentaux de la puissance.

Après la grande crise qui aboutit à la chute du shogounat en 1868, quels étaient les éléments qui s'offraient au mikado pour gouverner? C'étaient ces anciens daïmios, ces anciens samouraï, les seigneurs et les militaires, qui, groupés en clans par l'antique usage féodal, avaient le plus contribué à la restauration impériale. Or, comme on sait, deux clans surtout, celui de Satsuma et celui de Chôschiou, avaient pris part au mouvement. Ce sont donc les hommes de ces clans, du Sat-Cho, ainsi qu'on les désigne couramment, que l'empereur du Japon appela de préférence au pouvoir et qu'il y maintint en leur faisant systématiquement des faveurs exceptionnelles.

C'est grâce à ces circonstances que le clan des Satsuma put confisquer à son profit presque tous les postes importants de la marine et de l'armée, tandis que les Chôschiou s'emparaient de l'administration. A la vérité, ces deux clans ont fourni au Japon toute une série d'hommes réellement remarquables, — les hommes d'Etat de Meiji, — qui sont les vrais auteurs des progrès du pays du Soleil-Levant, surtout en matière militaire. Mais si les services éminents que ces hommes des clans ont rendus à leur pays sont notoires, il n'en subsiste pas moins que les faveurs trop certaines dont ils bénéficient depuis si longtemps les ont rendus suspects au reste de la population qui, au Japon comme ailleurs, tient à avoir sa part des prébendes publiques. Ce sentiment de jalousie et d'hostilité contre les clans s'est accru parallèlement à la formation du corps de politiciens japonais qui a été la conséquence du fonctionne-

ment de la Diète de Tokyo, fantôme de parlement sans doute, impuissant certes à enrayer la volonté impériale absolue, mais qui indéniablement est devenu une pépinière féconde d'hommes qui maintenant forment dans l'empire du Soleil-Levant les cadres d'une organisation démocratique et sociale.

C'est qu'il existe, en effet, déjà au Japon un mouvement social réel et dont il faut très largement tenir compte. L' « occidentalisation » même superficielle du peuple japonais a déterminé avec une rapidité stupéfiante son évolution vers une sorte de socialisme ultra-national qui lui est tout à fait propre et que parfois de menus faits décèlent même au simple voyageur européen qui passe rapidement.

L'interprète d'un de mes amis qui visitait le château de Nagoya entendit l'un des traîneurs de pousse-pousse dire à son camarade en levant la tête vers le célèbre donjon que surmontent d'admirables dauphins d'or pur: u C'est pourtant nous qui faisons vivre tous ces gens-là! » Simple remarque, dira-t-on; mais n'est-elle pas comme un son de cloche, ne décèle-t-elle pas des tendances en opposition manifeste avec les idées féodales des clans conservateurs?

Un missionnaire qui connaît bien le Japon où il vit depuis fort longtemps m'a affirmé que l'intensité du mouvement social est beaucoupxplus grande qu'on ne peut l'imaginer. Les choses en sont au point qu'au dire de vieux résidents, si l'empire du Soleil-Levant avait été vaincu finalement par la Russie, la situation du mikado fût devenue brusquement impossible, et la forme républicaine eût pu fort bien être, à brève échéance, la conséquence directe d'un désastre.

Donc, pour une part, le conflit actuel est le résultat de ces difficultés intérieures auxquelles il a constitué une diversion; diversion puissante et d'autant plus nécessaire que, depuis le traité de Shimonoséki, les idées ont singulièrement marché au Japon. Or, on doit se souvenir qu'en

1894, la guerre du Japon contre la Chine avait été déjà un moyen de masquer pour un temps i'abîme qui, en réalité, et malgré les apparences, se creuse entre le pouvoir absolu et le peuple nippon.

Ces éléments si divers, confiance des Japonais en euxmêmes, crise économique, divorce latent entre le mikado et ses sujets, ont préparé un terrain où a pu se développer dune façon extraordinaire, avant la guerre, une haine intense contre la Russie.

L'aversion des Japonais contre les Russes remonte à 1875, époque à laquelle le gouvernement de Pétersbourg échangea avec celui de Tokyo l'île de Sakhaline, « la proie pour l'ombre (1). » Ce troc disposa déjà fort mal les Nippons pour les Moscovites. Plus tard, les prétentions, même les plus vagues, qu'on put supposer aux Russes sur la Corée, développèrent cette hostile défiance. Aussi, bien avant que la Russie et le Japon vinssent en conflit direct, la tentative d'assassinat commise le 11 mai 1891, près de Kioto, sur le futur Nicolas II, par l'un des agents de la police chargé d'assurer sa sécurité, montra tels qu'ils étaient les sentiments du peuple japonais pour les Russes.

Mais la grande cause d'amertume et même de colère des sujets du mikado contre ceux du tsar fut la rétrocession de la péninsule du Liao-Toung que le Japon dut faire, comme on a vu, en 1895, à la suite de la triple intervention simultanée à Tokyo de la Russie, de l'Allemagne et de la France. A cette époque, le gouvernement mikadonal eut soin de faire savoir à la population entière qu'il ne cédait qu'à une pression supérieure. La proclamation impériale du 13 mai 1895, fut affichée dans toutes les villes nipponnes, on pouvait y lire :

Les gouvernements de l'Empereur de Russie, de l'Empereur d'Allemagne et de la République française, considérant comme

(1) R. Pinon, La Chine qui s'ouvre, p. 18. Paris, Perrin. 1900.

nuisible à la paix perpétuelle de l'Orient l'occupation permanente par l'Empire du Japon de la presqu'île de Liao-Toung, ont engagé chacun notre gouvernement à renoncer à la possession définitive dudit territoire...

Nous, Empereur, ayant donc en vue la paix, nous avons accepté leurs conseils sans hésitation... (1)

Lorsque, après avoir évacué les pays qu'ils venaient de conquérir sur la Chine, les Japonais virent, en 1897, les troupes du tsar s'installer à leur place, occuper toute la Mandchourie et fortifier Port-Arthur, à un moment où cette position leur était si chère que les cartes employées dans les écoles nipponnes représentaient encore la péninsule de Lîao-Toung comme un territoire soumis au mikado, l'hostilité latente contre les Russes se changea en haine véritable; le nouveau courant se déchaîna non pas seulement dans les classes élevées de la nation qui, dans tous les pays, sont généralement les seules à suivre de près la politique étrangère, mais dans la population nipponne entière, sans en excepter les plus humbles éléments.

L'affaire de Yong-Ampho (2) porta finalement l'exaspération à son comble, si bien qu'au début de 1904, tous les Japonais voulaient la guerre, même ceux des commerçants qui avaient le plus certainement à y perdre.

A cette époque, l'état-major de l'armée et celui de la marine se sentaient prêts. Ils connaissaient les vrais effectifs des Russes en Mandchourie, l'infériorité et les faiblesses de la marine russe. En vrais tacticiens, les grands chefs nippons savaient l'importance du moment; ils savaient qu'il ne fallait à aucun prix laisser passer l'heure. Tous leurs efforts sur le mikado et ses ministres s'exercèrent dans le sens d'une rupture.

L'opinion publique leur prêta le plus puissant concours.

(1) Cordier, op. cit., t III, p. 291.

C'est là un fait étonnant, je crois même unique au monde. Au Japon, si le dernier des traîneurs de pousse-pousse, ou des paysans, s'intéresse médiocrement à la politique intérieure, il se passionne véritablement pour les questions étrangères. Un Japonais m'affirmait que cet état d'esprit est si profond qu'il serait plus facile au gouvernement de Tokyo de relever le taux de l'impôt foncier que d'adopter sur une affaire extérieure une orientation contraire aux sentiments des masses populaires.

C'est ce qui explique comment, quand, après la fortification de Port-Arthur, les opérations de la Société forestière russe sur la rive gauche du Yalou purent, à tort ou à raison, faire soupçonner au peuple japonais que le tsar voulait occuper encore la Corée, — à la vérité, le seul pays d'Extrême-Orient qui puisse être un territoire d'expansion pour le formidable excédent annuel de la population nipponne, — les sentiments de haine contre la Russie se développèrent avec une rapidité dont rien ne peut donner idée.

C'est ainsi qu'avec une vitesse croissante, la population nipponne est devenue désireuse de la guerre. Seuls, les politiciens ont été retenus quelque temps par la crainte que la victoire, dont d'ailleurs ils ne doutaient pas, ne consolidât à nouveau leurs adversaires, les hommes des clans. Mais ces calculs ont dû finalement céder devant la pression des masses.

Le raisonnement des plus calmes éHait le même que celui des officiers : « Nous ne devons pas laisser passer l'heure. Plus nous attendrons et plus les forces de la Russie en Extrême-Orient grandiront. Il arrivera bientôt un moment où elles seront si évidemment supérieures aux nôtres que nous serons obligés de subir jusqu'au bout la pression et les exigences moscovites. »

Cette idée finit par s'ancrer dans les cerveaux avec tant de puissance que des groupements se sont formés dans la

population dans le but exclusif de pousser le gouvernement à la guerre.

En août 1903, une association politique se forma à Tokyo, sans distinction de parti, et publia un manifeste demandant au gouvernement du mikado d'inviter la Russie à « mettre fin rapidement aux complications internationales et à donner de sérieuses garanties de paix » . Les journaux, qui sont nombreux ettrès lus au Japon, attaquèrent le gouvernement avec une violence croissante et l'accusèrent de pusillanimité à l'égard de la Russie. Un peu partout, des meetings de protestation s'organisèrent contre cette inertie. Une feuille populaire de Tokyo fut même suspendue deux fois pour avoir publié des vers suggérant l'assassinat du ministre dont la mollesse constatée faisait un traître à la patrie. Au début de novembre, le comte Katsura, premier ministre, fut amené à recevoir une députation de la ligue antirusse. Au fond, toute cette propagande gêna fort le cabinet de Tokyo, car il sentait qu'il lui était réellement de plus en plus difficile de résister à la volonté populaire.

Au commencement de décembre, l'opinion publique réclama l'envoi d'un ultimatum à la Russie. Le 10 décembre 1903, la Chambre des représentants à Tokyo adopta à l'unanimité une réponse au discours du trône dans lequel le ministère était accusé de négliger les occasions qui se présentaient à lui dans le domaine de la politique étrangère. Les ministres du mikado tentèrent encore une fois d'enrayer le mouvement belliqueux. Le 11 décembre 1903, la Diète japonaise fut dissoute, mais aussitôt tous les partis achevèrent de se mettre d'accord. Leur avis fut unanime. Au début de janvier 1904, la presse de Tokyo réclama l'ouverture immédiate des hostilités.

Les lenteurs de la réponse russe et la nouvelle de l'arrivée de soldats russes sur la rive gauche du Yalou mirent la colère à son comble; le gouvernement du mikado fut définitivement emporté par le torrent furieux des passions

populaires; finalement, il fut amené à commencer la lutte au début de février dans les conditions que Ion sait.

Certes, cette guerre, le gouvernement japonais Ta préparée depuis des années, avec le soin le plus extrême; mais je crois rester dans la note juste en disant que la plupart des conseillers intimes de Matsuhito lui ont fait tirer le glaive contre la Russie sans un réel enthousiasme et sans qu'ils se dissimulassent aucunement les risques redoutables d'un pareil geste.

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