‹ Le monde et la guerre Russo-JaponaiseChapitre 18 sur 103 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. — Vers la guerre. — Incidents relatifs à l'affaire de Yong-Ampho. — Précautions militaires des futurs belligérants. — Négociations diplomatiques,

II. — Texte officiel de la correspondance du Japon avec la Russie.

De la fin de juin 1903 à l'ouverture des hostilités s'étend la période de tension des rapports entre la Russie et le Japon. Les incidents relatifs à l'affaire de Yong-Ampho, les armements des deux futurs belligérants et les négociations diplomatiques entre Pétersbourg et Tokyo se succèdent et s'entre-croisent avec des alternatives qu'il convient de rappeler.

Les premières divergences graves entre les gouvernements de Tokyo et de Pétersbourg commencent à apparaître au commencement de juillet 1903. Des négociations s'entament, portant à la fois sur la Mandchourie et sur la Corée. La thèse russe est que la question d'évacuation de la Mandchourie n'intéresse que la Russie et la Chine, que le Japon n'a dans cette affaire aucun droit d'intervention; quant à la Corée, on peut discuter. La question de Corée, déjà mise en discussion du fait de l'affaire de Yong-Ampho,

qui, comme je l'ai plus haut exposé (1), préoccupe vivement à Tokyo, se trouve ainsi, dès le début des pourparlers, jouer un rôle fort important.

C'est ce que reflètent les nouvelles d'Extrême-Orient.

Le 19 juillet 1903, une dépêche de source anglaise, adressée de Pékin et reproduite par V Éclair, constate, en effet, que l'activité de la Russie dans la région du Yalou est plus irritante pour les Japonais que son occupation de la Mandchourie.

Le 21 juillet, une dépêche adressée de Yokohama à l'agence Laffan, de Londres, annonce que la situation est grave par suite du refus de la Russie d'accepter les propositions du Japon au sujet de la Corée.

Le 24 juillet, le Standard, de Londres, publie ce télégramme :

« Il se produit depuis une quinzaine une augmentation et une concentration incessantes des troupes russes à Port- Arthur et sur d'autres points. Beaucoup d'arrivants, qui se donnent comme des émigrants, sont en réalité des soldats. Il n'y a pas le plus léger indice de la part de la Russie de se retirer ou de modérer sa politique. »

D'autre part, le Daily Mail insère un télégramme de Tokyo (23 juillet) annonçant qu'en présence des préparatifs russes, les Japonais amassaient des approvisionnements de guerre et négociaient l'achat de navires. « Les flottes russes, dit cette dépêche japonaise, sont prêtes à agir au premier signal. Beaucoup de Japonais estiment qu'il vaudrait mieux combattre tout de suite. »

Une dépêche de Tien-Tsin au Standard (25 juillet) assure, d'après une information reçue de Niou-Chwang, que des trains bondés de troupes russes se dirigent en hâte vers Port-Arthur, et que l'on expédie de l'artillerie sur le même point.

Une dépêche de Pékin à l'agence Reuter (28 juillet) annonce que l'administration russe de Niou-Chwang a interdit l'exportation du blé au Japon.

Malgré ces symptômes alarmants, une dépêche fait dire le 27 juillet au baron Hayashi, ministre japonais à Londres : « Le Japon n'aurait rien à gagner à cacher ses intentions, et il est évident que toute guerre est une éventualité très éloignée. Le Japon n'a pas de griefs contre la Russie qui puissent l'entraîner à se battre, et, même s'il en existait, ces différends pourraient sans aucun doute être réglés par l'arbitrage. L'intention du Japon est de mettre sa marine en état de défense contre toute éventualité ; mais ce fait n'implique pas qu'il se prépare à la guerre. Je puis donner une assurance positive qu'il n'y a pas de sujet de s'alarmer quant à la condition actuelle des affaires en Extrême- Orient. »

En dépit de ces déclarations, l'inquiétude persiste à Tokyo. Le 14 août 1903, le ministre du Japon en Corée a un nouvel entretien avec le ministre des affaires étrangères de Corée. Ce dernier déclare que la convention attribuant à la Russie le bail du territoire de Yong-Ampho n'est pas encore passé. A la fin du même mois, on apprend qu'une canonnière japonaise a interdit l'entrée de Yong-Ampho à un navire anglais appartenant à un Américain et frété par une compagnie russe pour aller prendre un chargement de bois provenant de la concession russe dans le voisinage de Yong-Ampho. Le commandant de la canonnière japonaise a déclaré que, le port n'étant pas ouvert au commerce étranger, un navire marchand n'avait pas le droit d'y pénétrer.

Le 7 septembre 1903, une dépêche de Tokyo au Times constate que la question de la prise à bail de Yong-Ampho reste ouverte à cause de l'opposition du Japon. Le ministre de Russie aurait menacé de considérer l'accord passé avec le gouvernement coréen comme bon, bien qu'il n'eût point encore été signé.

Au cours du mois d'octobre, le Japon cesse d'insister sur l'évacuation militaire de la Mandchourie, si la Russie veut bien promettre en retour que l'intégrité de la souveraineté de la Chine et de la Corée sera respectée et maintenue. A Londres, le baron Hayashi continue à réitérer ses déclarations optimistes. Cependant, on apprend le débarquement de troupes japonaises à Masampho.

Le 12 octobre 1903, une dépêche de Pétersbourg dit que la Russie considère cet acte comme antiamical et comme pouvant avoir les conséquences les plus graves. On espère encore, cependant, qu'en présence des instructions énergiques qui ont été envoyées à l'amiral Alexeieff, le gouvernement japonais consentira à retirer ses troupes. Dans le cas contraire, un conflit est à redouter. L'amiral Alexeieff a reçu toutefois l'ordre d'épuiser les moyens de conciliation avant de recourir à la force.

Le 12 octobre 1903, le Bayan et le Cesarevitch arrivent à Port-Saïd, en route pour Port-Arthur. Le 14, mille soldats de marine de la flotte de la mer Baltique quittent Pétersbourg pour la même destination. Le 16 octobre, la commission de médecins militaires japonais, qui étudiaient l'organisation des hôpitaux suisses depuis deux mois, est rappelée par télégramme. Le Daily Mail assure le même jour que plus de cent mille hommes sont concentrés dans le voisinage de Hakodate et que les Japonais posent des torpilles dans tous les ports du littoral occidental du Japon. Le 21 octobre, une dépêche de Yokohama informe que les compagnies de chemins de fer et de navigation ont été requises de se tenir prêtes à toutes les éventualités.

Le 25 octobre, une dépêche de source anglaise, adressée de Tokyo et reproduite par l'Éclair, annonce que les ministres et les Anciens ont tenu une longue conférence. On déclare qu'ils ont surtout discuté une proposition du marquis Ito, suivant laquelle le Japon s'abstiendrait d'insister sur l'évacuation militaire de la Mandchourie si

la Russie promettait en retour que l'intégrité de la souveraineté de la Chine et de la Corée sera respectée et maintenue. Le 26 octobre, au cours d'une entrevue avec un journaliste, le premier ministre du Japon déclara que les négociations avec la Russie se poursuivent dans l'esprit de l'alliance anglo-japonaise, c'est-à-dire qu'elle tendent au maintien de la paix et du statu quo. Le 26 octobre 1903, une dépêche de Tokyo prétend que des Russes en armes ont empêché le secrétaire de la légation japonaise de débarquer à Yong-Ampho. Le lendemain, une autre dépêche de Yokohama annonce que les Russes ont fortifié Yong-Ampho, ce qui est considéré par les Japonais comme une violation de la Corée.

Le 2 novembre 1903, une information officielle arrivée de Corée à Tokyo assure que les Russes évacuent Yong- Ampho; ils démantèlent la forteresse et n'y laisseront qu'une vingtaine d'hommes de garde.

Le 3 novembre 1903, la Gazette de Cologne annonce que le représentant de la Russie à Séoul a déclaré énergiquement au gouvernement coréen que, si l'accord conclu au sujet de Yong-Ampho n'entre pas immédiatement en vigueur, la Russie agira à sa guise sur les bords du Yalou en sappuyant sur les conventions de 1896.

Le 12 novembre, on mande de Tchémulpo au Novi Kraï que trois cents ouvriers japonais employés aux travaux du port ont attaqué vingt-six matelots russes de la canonnière Bobr. Les Japonais, se figurant que plusieurs des Russes étaient restés en ville, deux cents d'entre eux, armés de haches et de sabres, ont envahi la concession européenne, ont pénétré dans les maisons russes à la recherche des matelots et ojnt campé autour d'elles toute la nuit... Le cuirassé russe Poltava et quelques torpilleurs sont partis pour Tchémulpo, en vue d'y maintenir l'ordre.

Malgré ces incidents, le 16 novembre, de Saint-Pétersbourg, on assure que l'état des rapports avec le Japon

continue à s'améliorer. C'est ce que tendent à confirmer, le 24 novembre 1903, de nouvelles déclarations du baron Hayashi.

Le 28 novembre, une dépêche de Tokyo annonce que les négociations entre la Russie et le Japon subissent depuis une dizaine de jours un temps d'arrêt, en raison de l'état de santé de l'impératrice de Russie, que le tsar ne quitte plus. Ces atermoiements énervent l'opinion, qui réclame une prompte solution.

Le 2 décembre 1903, le Césarevitch et le Bayan arrivent à Port-Arthur en parfait état.

A cette même date, on signale que les Japonais s'impatientent de plus en plus du retard mis par la Russie dans l'envoi de sa réponse. A Saint-Pétersbourg, on ne semble pas se rendre compte de cette irritation profonde.

Le 9 décembre 1903, une dépêche de Tokyo assure qu'une escadre russe, composée de huit vaisseaux, est arrivée la veille à Tchémulpo, dans le but, croit-on, de donner plus de poids aux vues de la Russie relativement à l'affaire de Yong-Ampho. Cette nouvelle est démentie presque aussitôt par le gouvernement russe.

Le 10 décembre, le mikado, ouvrant la Diète, se borne à dire que les ministres conduisent avec prudence et circonspection d'importantes négociations internationales pour le maintien de la paix en Extrême-Orient et pour la sauvegarde des droits et des intérêts du Japon. Le lendemain, une dépêche de Saint-Pétersbourg informe l'Eclair que, dans la réponse qui vient d'être envoyée à Tokyo, l'on assure que la Russie donnerait en Corée complète satisfaction aux Japonais : 1° en admettant leurs prétentions dans le sud; 2° en consentant à la neutralisation du nord de la presqu'île.

La seule difficulté subsistant serait celle de la porte ouverte en Mandchourie. A cette date, la presse russe se montre très pacifique. Le Novoié Vrémia assure que l'onarri-

vera, en dépit des nouvelles alarmantes, à régler la question dune façon qui ne blessera pas l'amour-propre des Japonais. Le 12 décembre, une première réponse de la Russie parvient enfin à Tokyo. Les propositions russes ne conviennent pas au Japon. Le 25 décembre 1903, la légation japonaise de Londres communique à la presse les clauses de la dernière note envoyée par le Japon à la Russie. Ces clauses sont :

I. — Reconnaissance formelle par la Russie du maintien de l'indépendance et de l'intégrité de la Corée et de la Chine.

II. — Égalité de traitement pour tous les pays et adoption du système de la porte ouverte en Corée et en Chine.

III. — Arrangement spécial au sujet de la Mandchourie. L'insistance de ces prétentions et 1-e caractère impératif

de ces formules adressées à un pays jouissant dans le monde du prestige dont bénéficiait alors la Russie commença à donner l'impression que le gouvernement japonais était décidé à pousser les choses jusqu'à leurs plus extrêmes conséquences.

Le 15 décembre 1903, dix-sept Coréens sont blessés, à Mok-Pho, dans une bagarre avec des Japonais. Ceux-ci en profitent pour débarquer sur ce point des soldats d infanterie de marine amenés parla canonnière Saï-Yen. Le même jour, les Japonais résidant à l'étranger sont rappelés. Leur gouvernement cherche à masquer cette mesure et dit qu'il s'agit simplement de Japonais résidant illégalement à l'étranger.

Le 16 décembre, les propositions russes sont examinées par le conseil des Anciens et des ministres. Elles ne sont pas jugées acceptables. Le 18 décembre, un télégramme de Kobé au Daily Mail assure que l'envoi de troupes en Corée est imminent. Le 20 décembre, le baron Hayashi persiste à déclarer qu'il ne faut attacher aucune importance aux bruits alarmants.

On prétend que des agents japonais viennent de tenter vainement de négocier à New-York un emprunt de guerre avec les banquiers américains.

Le 21 décembre, on apprend que l'escadre russe stationnée à Tchémulpo depuis les derniers incidents est rentrée aujourd'hui à Port-Arthur, laissant seulement le croiseur Bojarin dans le port coréen.

Le même jour, une dépêche de Tokyo annonce que le baron Komura a remis la réponse du Japon à la dernière note russe. Cette réponse n'a pas le caractère d'un ultimatum. Elle consiste pour le Japon à demander à la Russie de revenir sur certaines des propositions formulées dans sa dernière note. Le Japon envoie soixante hommes du génie en Corée, où ils remplaceront les civils employés aux lignes télégraphiques japonaises. Une note officielle du gouvernement assure que cet envoi n'a aucune importance militaire. Le 22 décembre, le baron Hayashi se montre moins optimiste. Il déclare que la paix ou la guerre dépendent entièrement maintenant de la nature de la réponse de la Russie à la dernière communication japonaise. Il a encore l'espoir que la diplomatie arrivera à un règlement pacifique.

La gravité de cette déclaration apparaît, car on apprend le lendemain qu'il a été décidé au dernier conseil des Anciens que le Japon devait prendre les armes si ses demandes étaient finalement repoussées par la Russie.

Le 28 décembre, quatre décrets significatifs sont publiés à Tokyo. Le premier accorde au gouvernement des crédits illimités pour la défense militaire; le second renforce le contrôle officiel sur le chemin de fer de Séoul à Fousan; le troisième remanie l'organisation des quartiers généraux militaires impériaux en cas de guerre; le quatrième crée un comité de la guerre pour le temps de la guerre. Le 30 décembre, le Japon achète à Gênes les futurs Kassuga et Nischin.

Le 2 janvier 1904, le transport Kazan passe à Port-Saïd,

à destination de Port-Arthur. A cette date, YOsliabia est encore à Bizerte.

Le 3 janvier, à Londres, on commence à considérer une rupture comme inévitable. Les grands journaux envoient en Extrême-Orient leurs correspondants de guerre. Puis, la tension diminue, en apparence tout au moins. Le 4 janvier, les officiers japonais en mission en Allemagne reçoivent l'ordre de rentrer au Japon. Le 5 janvier, le Dimitri-Donskoï quitte Bizerte, en route vers l'Extrême-Orient.

A Pétersbourg, on commence à comprendre qu'on s'est engagé dans une mauvaise voie. Bezobrazoff perd enfin sa funeste influence et part pour Cannes (6 janvier). Le 7, un important conseil se tient chez le mikado; on considère la rupture comme devant être très prochaine. Ce même jour, le baron Rosen remet à Tokyo la réplique russe. Puis, sur l'assurance qu'une nouvelle note russe reconnaît au Japon en Corée une situation privilégiée, une détente de l'opinion publique a encore lieu. Le 11 janvier, une réunion du conseil des Ancien à Tokyo est signalée comme d'importance tout à fait particulière. Le 15 janvier, le tsar, s'adressant à toute l'assemblée du corps diplomatique, dit : « Je désire faire et j'ai l'intention de faire tout mon possible pour le maintien de la paix en Extrême-Orient. » On se rend bientôt compte que ces déclarations ne sont plus prises au sérieux à Tokyo. Les maisons japonaises en Mandchourie ferment leurs comptoirs. Le 20 janvier YAurora arrive à Port-Saïd ; le 27 le Nischin et le Kassuga parviennent à Colombo.

Les symptômes belliqueux se multiplient de part et d'autre. Le 2 février, il est manifeste que la Russie s'occupe, elle aussi, activement de préparatifs militaires. Le général Kouropatkine est désigné comme général en chef et on s'occupe de la formation de son état-major de campagne.

Le 4 février, le correspondant du Times à Pékin assure que le début des hostilités n'est plus qu'une question de

jours. Les anciens hommes d'État tiennent en effet, ce même jour, une conférence en présence du mikado, et on sait qu'ils ont pris une décision de la plus haute importance. Elle doit être irrévocable, car, le lendemain, M. Hayashi affirme à Londres : «Le Japon sera intraitable. Ou bien la Russie reconnaîtra par acte public la souveraineté intégrale de la Chine en Mandchourie, ou bien le Japon lui fera la guerre séance tenante. »

Simultanément, les Japonais quittent en masse Vladivostok. Aucune affirmation pacifique des autorités russes ne peut les retenir.

Le 6 février 1904, le Japon refuse les dépêches chiffrées. Le 7, la rupture diplomatique entre la Russie et le Japon devient un fait officiel. Le lendemain, on apprend l'attaque de Port-Arthur.

L'enchaînement des faits permet de suivre la croissance du conflit, mais il ne donne pas une notion suffisante des pourparlers diplomatiques. Pour que celle-ci puisse être complète, il faudrait pouvoir publier le texte officiel des notes échangées durant toute la période de tension entre les gouvernements de Pétersbourg et de Tokio. Malheureusement, la chancellerie du tsar n'a pas encore cru devoir rendre publique sa correspondance. Le Japon, au contraire, a estimé qu'il était habile de la publier. Les diplomates nippons ont incontestablement raison sur ce point. Les documents dont on va maintenant trouver le texte précis leur font, certes, le plus grand honneur.

Cet ensemble de cinquante et une pièces concernant les négociations avec la Russie, du 28 juillet 1903 au 6 fé-

vrier 1904, constitue, en effet, un véritable chef-d'œuvre d'habileté et de correction. Il est difficile de trouver des textes diplomatiques plus précis, plus pressants, mieux gradués, mieux calculés, menant avec plus de sûreté au but que Ion s'est fixé.

N° 1. — Le baron Ko mur a, ministre des affaires étrangères, à M. Kurino, ministre du Japon à Saint-Pétersbourg .

Tokyo, 28 juillet 1903.

Le gouvernement japonais a suivi avec une vive attention le développement des affaires en Mandcliourie, et considère comme grave la situation actuelle de cette contrée. Aussi longtemps qu'il y avait des raisons d'espérer que la Russie exécuterait son engagement envers la Chine, et ses assurances données à d'autres puissances au sujet de l'évacuation de la Mandcliourie, le gouvernement japonais a conservé une attitude de réserve attentive. Mais l'action récente de la Russie, formulant de nouvelles demandes à Pékin, et consolidant plutôt que relâchant sa mainmise sur la Mandcliourie, force à croire qu'elle a renoncé à l'intention de se retirer de Mandcliourie ; tandis que son activité accrue le long de la frontière coréenne est de nature à faire naître des doutes sur les limites de son ambition. L'occupation permanente et illimitée de la Mandcliourie par la Russie créerait une condition des affaires préjudiciable à la sécurité et aux intérêts du Japon. Cette occupation serait destructive du principe de l'égalité de traitement, et attentatoire à l'intégrité territoriale de la Chine. Mais, chose qui est d'une importance encore plus sérieuse pour le gouvernement japonais : la Russie, établie sur le flanc de la Corée, serait une menace constante pour l'existence indépendante de cet empire, et, en tous cas, deviendrait ainsi la puissance dominante en Corée. La Corée est un poste avancé important 'dans la ligne de défense du Japon, et le Japon, en conséquence, considère l'indépendance de la Corée comme absolument essentielle à sa propre tranquillité et à sa propre sécurité. Le Japon possède des intérêts et influences politiques, aussi bien que commerciaux et industriels, de premier ordre en Corée, et, eu égard à sa propre sécurité, ne peut consentir à les abandonner à une autre puissance, ou à les partager avec elle. Le gouvernement a fait de cette affaire l'objet de son

examen le plus attentif, et a résolu de s'adresser au gouvernement russe dans un esprit de conciliation et de franchise, en vue de la conclusion dune entente destinée à régler des questions actuellement causes dune juste et naturelle inquiétude; et, dans l'opinion du gouvernement japonais, le moment est opportun pour tenter d'amener l'arrangement désiré.

Le gouvernement japonais, plein de confiance dans votre jugement et votre tact, a décidé de mettre en vos mains ces négociations délicates. C'est le désir du gouvernement japonais de donner à la présente invitation, par lui adressée au gouvernement russe, un caractère absolument officiel. Vous avez donc instruction d'ouvrir la question en présentant au comte Lamsdorff une Note Verbale à l'effet suivant :

« Le gouvernement impérial japonais, croyant que le gouvernement impérial russe partage avec lui le désir d'écarter des relations entre les deux Empires toute cause de mésintelligence future, serait heureux d'aborder, avec le gouvernement impérial russe, l'étude de la situation des affaires dans l'Extrême-Orient, où leurs intérêts se trouvent en contact, dans le but de définir leurs intérêts spéciaux respectifs dans ces régions. Si, comme on l'espère fermement, cette suggestion est approuvée en principe, le gouvernement impérial japonais sera disposé à exposer au gouvernement impérial russe ses vues sur la nature et la portée de l'entente projetée. »

En présentant au comte Lamsdorff la note précédente, vous aurez soin de lui faire comprendre que nos intentions sont absolument amicales, mais que nous attachons une grande importance à ce sujet. Vous présenterez la note au comte Lamsdorff aussitôt que possible, et me tiendrez complètement au courant des démarches par vous faites en vertu de la présente instruction; et, immédiatement après réception d'une réponse affirmative du gouvernement russe, la substance de nos propositions vous sera télégraphiée.

N° 2. — M. Kurino au baron Komura

Saint-Pétersbourg, 31 juillet 1903.

Reçue le 2 août 1903.

Le télégramme de Votre Excellence du 28 courant a été dûment reçu. Conformément aux instructionsycontenues, j'ai vu aujourd'hui le comte Lamsdorff, et, avant de remettre à Son Excellence la Note Verbale, je lui ai déclaré, en substance, ce qui suit :

178 LE M 0 N H E E T h A G V E R R E R U S S O - J A P 0 N A 1 S E

a T. a situation des affaires en Extrême-Orient devient de plus en plus compliquée, et, à moins qu'on ne fasse quelque chose, actuellement, pour écarter toutes causes de mésintelligence entre le Japon et la Russie, la difficulté des relations entre les deux pays s 'accroîtra, pour ne causer que désavantages à l'un et à l'autre. Dans ces circonstances, le gouvernement impérial, pleinement animé d'un esprit de franchise et de conciliation, a décidé de s'adresser au gouvernement russe, pour arriver à une entente. »

. Je lui remis ensuite la Note Verbale en disant que j'avais des instructions à cet effet. Après qu'il en eut pris connaissance, j'exprimai mon ardent espoir que le gouvernement russe partagerait, dans le même esprit, les vues ci-dessus exprimées. Le comte Lamsdorff dit qu'il était parfaitement satisfait de la décision du gouvernement japonais, car, comme il me l'avait dit bien souvent, une entente entre les deux pays, non-seulement est désirable, mais est la meilleure des politiques; si la Russie et le Japon arrivaient à une entente complète, personne, dans l'avenir, ne tenterait de jeter des semences de discorde entre les deux pays. En tant qu'il était concerné, ajouta-t-il, il était en parfait accord avec l'idée du gouvernement japonais ; mais il désirait voir l'empereur à ce sujet, avant que fut donnée une réponse précise, il s'attend à voir l'empereur mardi prochain et a promis de me donner une réponse le lendemain. Il a ajouté que l'empereur approuverait certainement l'affaire.

N° 3. — Le baron Komura à M. Kurino.

Tokyo, 3 août 1903.

En référence à mon télégramme du 28 juillet, le gouvernement japonais, après avoir examiné de la façon la plus sérieuse l'état des affaires dans les centres où les intérêts des deux puissances se trouvent en contact, a décidé de proposer ce qui suit, comme base d'une entente entre le Japon et la Russie :

ce 1. Engagement mutuel de respecter l'indépendance et l'intégrité territoriale des empires chinois et coréen, et de maintenir le principe d'égalité de traitement, pour le commerce et l'industrie de toutes les nations, dans ces pays.

« 2. Reconnaissance réciproque des intérêts prépondérants du Japon en Corée et des intérêts spéciaux de la Russie dans des entreprises de chemins de fer en Mandchourie ; et du droit, pour le Japon de prendre en Corée, et pour la Russie de prendre

en Mandchou rie" telles mesures qui pourront être nécessaires pour la protection de leurs intérêts respectifs définis comme ci-dessus, et soumis, cependant, aux stipulations de l'article 1er du présent accord.

u 3. Engagement réciproque de la part de la llussie et du Japoi de ne pas empêcher celles des activités industrielles et commerciales, respectivement du Japon en Corée et de la Russie en Mandchourie, qui ne seront pas incompatibles avec les stipulations de l'article 1er du présent accord.

« Engagement additionnel de la part de la Russie de ne pas empêcher l'extension éventuelle du chemin de fer de Corée dans la Mandchourie méridionale, de manière à le relier avec les lignes de la Chine orientale et de Shan-haï-Kwan-JNiou-Chwang.

a Engagement réciproque, au cas où il serait jugé nécessaire par le Japon d'envoyer des troupes en Corée, ou par la Russie d'en envoyer en Mandchourie, dans le but, soit de protéger les intérêts mentionnés à l'article 2 du présent accord, ou de supprimer des insurrections ou des désordres de nature à créer des complications internationales, que les troupes ainsi envoyées n'excéderont en aucun cas le nombre effectivement nécessaire et seront ensuite retirées aussitôt que leur mission sera accomplie.

u 5. Reconnaissance, parla Russie, du droit exclusif du Japon de donner avis et assistance, dans l'intérêt des réformes et du bon gouvernement en Corée, y compris l'assistance militaire nécessaire.

« Le présent accord abrogera tous arrangements antérieurs entre le Japon et la Russie, au sujet de la Corée. »

En remettant le projet précédent au comte Lamsdorff, vous direz qu'il est présenté à l'examen du gouvernement russe, dans la ferme croyance qu'il pourra être trouvé bon pour servir de base sur laquelle on pourra construire un arrangement satisfaisant pour les deux gouvernements, et vous assurerez au comte Lamsdorff que tout amendement ou suggestion qu'il pourrait croire nécessaire de présenter sera l'objet de l'examen immédiat et amical du gouvernement japonais. Il ne sera pas nécessaire pour vous de dire beaucoup de choses, en élucidation des différents articles du projet, attendu qu'ils s'expliquent très amplement par eux-mêmes; mais vous pourriez exposer qu'on trouvera que le projet, pris dans son ensemble, ne sera guère plus que le développement et l'extension logiques et essentiels des principes déjà reconnus par les deux gouvernements, ou des conditions incarnées dans les engagements que le projet est destiné à remplacer.

L'instruction qui précède vous est envoyée, clans l'anticipation que la réponse à la Note Verbale présentée par vous sera favorable ; mais vous n'agirez pas en vertu de cette instruction avant d'avoir reçu d'autres instructions, qui vous seront données après que vous m'aurez communiqué la réponse faite à la Note Verbale.

N° A. — M. Kurino au baron Komura.

Saint-Pétersbourg, 5 août 1903.

Reçue le 6 août 1903.

Le comte Lamsdorff dit qu'il est autorisé par l'empereur à ouvrir des négociations avec moi, au sujet de la Note Verbale.

N° 5. — Le baron Komura à M. Kurino .

Tokyo, 6 août 1903.

En référence à votre télégramme daté des 31 juillet et 5 courant, vous déclarerez au comte Lamsdorff que le gouvernement impérial apprécie pleinement l'esprit amical avec lequel le gouvernement russe a accueilli la proposition du gouvernement japonais d'entrer en négociation, en vue d'une entente entre les deux pays; puis, vous présenterez immédiatement le projet au gouvernement russe, conformément aux instructions contenues dans mon télégramme du 3 courant.

N° 6. — M. Kurino au baron Komura.

Saint-Pétersbourg, 12 août 1903.

Reçue le 14 août 1903.

Le comte Lamsdorff, étant actuellement très occupé, n'a pu me recevoir qu'aujourd'hui; j'ai alors remis à Son Excellence, conformément à vos instructions, le projet proposé, en anglais. J'ai ajouté que, plus la conclusion d'un accord serait ajournée, plus il deviendrait difficile, vu que la situation des affaires en Extrême-Orient devient actuellement de plus en plus compliquée. Je lui ai demandé de presser l'affaire autant que possible. Il a dit qu'il examinerait soigneusement le projet.

N° 7. — M. Kurino au baron Komura.

Saint-Pétersbourg, 24 août 1903.

Reçue le 25 août 1903.

Le comte Lamsdorff m'a reçu hier par arrangement spécial: je lui ai demandé ses vues sur l'attitude du gouvernement russe

à Tégard de nos propositions, en ajoutant que le gouvernement japonais, maintenant, attendait impatiemment une réponse. Il m'a dit qu'il avait sérieusement étudié le projet, mais que, l'empereur ayant été absent pendant plus d'une semaine à cause des manœuvres, il n'avait pu faire aucune démarche à ce sujet. Mais il m'a demandé mon opinion au sujet du transfert des négociations à Tokyo, attendu qu'il y a beaucoup de détails au sujet desquels il devra être référé à l'amiral Alexeieff. Je lui disque, le gouvernement japonais m'ayant confié l'affaire, j'aimerais mieux la poursuivre, mais que je consentais à vous communiquer son opinion. Il a déclaré avoir déjà envoyé une copie de notre projet à Port-Arthur, en vue d'obtenir l'opinion de l'amiral Alexeieff. Après cette conversation, il dit que la question d'une entreprise de chemin de fer japonaise en Mandchourie serait difficile, mais que, sur tous les autres points, peut-être le gouvernement russe pourrait arriver à une entente. Je dis que, pour arriver à une entente satisfaisante, des concessions mutuelles ainsi qu'un esprit de conciliation étaient nécessaires, et que le gouvernement japonais serait disposé à examiner favorablement toutes suggestions qui pourraient être faites par le comte Lamsdorff.

N° 8. — Le baron Ko mura à M. Kurino.

Tokyo, 26 août 1903.

En référence à votre télégramme du 24 courant, vous direz au comte Lamsdorff que le gouvernement japonais préférerait continuer les négociations à Saint-Pétersbourg, dans la croyance qu'en ainsi faisant, l'œuvre serait grandement facilitée. Vous pouvez ajouter qu'il n'y a pas à étudier, en connexion avec les négociations pendantes, des détails exigeant des connaissances locales, et que le gouvernement japonais, ayant remis les négociations en votre main, n'aimerait pas à faire un changement. Vous direz au comte Lamsdorff que le gouvernement japonais attend avec inquiétude une réponse définie du gouvernement russe à ses propositions, et vous continuerez à faire tous vos efforts pour obtenir de lui cette réponse aussitôt que possible.

N* 9. — M. Kurino au baron Ko mur a.

Saint-Pétersbourg, 27 août 1903.

Reçue le 28 août 1903.

J'ai vu le comte Lamsdorff aujourd'hui, au sujet de votre télégramme en date du 26 courant. Il a dit avoir eu mardi der-

nier une audience de l'empereur et que Sa Majesté lui a déclaré désirer très vivement la conclusion prochaine d'une entente satisfaisante pour les deux pays et a exprimé son désir de conduire les négociations à Tokyo, de manière à activer l'affaire. Puis le comte Lamsdorff a ajouté que l'empereur partira lundi prochain d'ici pour la campagne, puis, pendant quelque temps, pour des pays étrangers, et que les ministres concernés seront en même temps absents de Saint-Pétersbourg. En conséquence, des négociations à Tokyo seraient un moven bien plus facile et plus rapide de conclure l'affaire. Je dis, en me référant à ma conversation du 23 courant avec le comte Lamsdorff, que l'entente proposée impliquait surtout des questions de principes et de politique plutôt que des détails, et que, par suite, la continuation des négociations à Saint-Pétersbourg serait adéquate et fournirait en même temps le moyen le plus rapide d'arriver à une entente satisfaisante. Il répéta ce qu'il venait de dire et insista sur sa proposition.

Dans ces circonstances, je ne crois guère possible de changer la marche actuellement proposée par le comte Lamsdorff patordre de l'empereur. Je crois aussi que des négociations à Tokyo entraîneraient bien des conséquences désavantageuses; j'attends des instructions précises pour la suite à donner.

N° 10. — Le baron Komura à M. Knrino.

Tokyo, 29 août 1903.

En référence à votre télégramme du 27 courant, vous direz au comte Lamsdorff que le gouvernemant japonais croit toujours que la négociation sera facilitée si elle continue à Saint- Pétersbourg, puisque les négociations se rapportent à des principes et non à des détails; et vous ajouterez que, lui et vous ayant été dûment autorisés en cette matière, et les propositions du Japon lui ayant été présentées, le gouvernement japonais avait supposé que le siège de négociation avait été accepté. En conséquence, vous insisterez auprès du comte Lamsdorff sur le désir du gouvernement japonais de continuer les négociations à Saint-Pétersbourg, et vous exprimerez l'espérance que son gouvernement examinera de nouveau la question. Vous direz aussi que le gouvernement japonais présume être justifié à conclure, de la proposition de transfert des négociations à Tokvo, que nos propositions sont acceptables en principe pour le gouvernement russe, en tant que base de négociations.

N° 1 J . ~ M. Kurino au baron Komura.

Saint-Pétersbourg, 3J août 1903.

Reçue le 2 septembre 1903.

J'ai vu le comte Lamsdorff aujourd'hui et lui ai expliqué pleinement le contenu de votre télégramme du 29 courant. Sa réponse est, en substance, la suivante :

Il dit que les négociations se rapportent à des principes, mais qu'il faut que les principes soient décidés d'après examen des questions locales et pratiques. En conséquence, le gouvernement russe désire transférer les négociations à Tokyo, vu la nécessité, de se consulter avec l'amiral Alexeieff, et, aussi, pour marquer un sentiment de déférence envers le Japon, puisque c'est lui qui a fait la proposition ; l'acceptation de la proposition à Saint-Pétersbourg ne signifie pas que le siège des négociations doit être au même endroit. Il ajoute que la proposition de transfert des négociations à Tokyo ne signifie pas nécessairement que nos propositions sont acceptables pour le gouvernement russe, attendu que des bases de négociations ne pouvaient être déterminées sans référence aux questions pratiques que le baron Rosen et l'amiral Alexeieff connaissent bien mieux que lui-même.

J'exposai, comme mon opinion, que, cette question étant la plus importante des questions de haute politique entre nos deux pays, l'empereur avait peut-être beaucoup à décider, et qu'en conséquence il serait très avantageux que les négociations fussent conduites à Saint-Pétersbourg; j'exprimai mon désir d'un sérieux examen réitéré de la question du transfert, attendu que tel examen réitéré est vivement désiré par le gouvernement japonais. J'objectai aussi à la suggestion de transfert pour cette raison : que la question se rapporte à des principes, aussi bien qu'à la direction d'affaires de politique internationale, qui pourraient ne pas être du domaine des pouvoirs conférés à l'amiral Alexeieff.

Si je me souviens bien, j'ai dit que j'entendais que son autorité était limitée à de pures questions d'administration locale.

11 dit que, sur cette question, l'amiral Alexeieff serait seulement consulté et ne déciderait rien; et il ajouta que lui, comte Lamsdorff, désire aussi régler la question aussi vite que possible, et que c'est pour cette raison qu'il a suggéré le transfert. Les contre-propositions russes sont préparées par des personnes ayant des connaissances locales; conséquemment, le transfert des négo-

ciations à Tokyo hâterait l'affaire. Si les négociations étaient conduites à Saint-Pétersbourg, il serait obligé de s'occuper personnellement de l'affaire avec moi; mais, cet automne, il devra être longtemps absent de la ville, pour accompagner l'empereur. Dans le cas de son voyage à Vienne et à Rome, il pourrait aussi visiter certain pays étranger et serait sujet à être fréquemment interrompu dans les négociations. Mais, dans le cas de négociations à Tokyo, il les dirigerait par télégraphe, et des télégrammes de Tokyo pourraient toujours le suivre partout où il pourrait se trouver; de plus, dit-il, comme nous le savons très bien, la façon dont les Russes conduisent les affaires, ici, n'est pas très expéditive. En concluant, il dit qu'il aurait aujourd'hui une audience de l'empereur et qu'il lui expliquerait les raisons pour lesquelles une entente prompte entre les deux pays est désirable, comme je l'ai mentionné ; et il promit de répéter à Sa Majesté le désir spécial du gouvernement du Japon de conduire les négociations à Saint-Pétersbourg; mais il ajoute qu'on ne pouvait espérer un changement de vues à ce sujet.

N 11 — Le baron Komura à M. Kurino.

Tokyo, 2 septembre 1903.

En référence à votre télégramme du 31. passé, vous direz au comte Lamsdorff que, le désir reconnu des deux puissances étant d'arriver à une entente aussi vite que possible, le gouvernement japonais craint que les discussions ne soient grandement prolongées, si les négociations devaient être, maintenant, transférées à Tokyo, sans quelque base acceptée pour les négociations; et vous ajouterez que le gouvernement japonais, ayant présenté ses propositions sous forme concrète au gouvernement russe, croit que des négociations, où qu'elles soient conduites, seraient grandement facilitées dans le cas où le gouvernement russe annoncerait préalablement si telles propositions peuvent être, en principe, acceptées comme la base pour des négociations. Le gouvernement japonais n'entend pas que l'acceptation de ces propositions comme telle base exclurait des amendements qui pourraient être considérés comme nécessaires. Au contraire, telle acceptation fixerait simplement un point de départ défini, qui est désirable dans toutes négociations, et très important dans le cas actuel. Vous ferez tous vos efforts pour obtenir du gouvernement russe la déclaration désirée.

N° 13. — M. Kurino au baron Kornura.

Saint-Pétersbourg, 5 septembre 1903.

Reçue le 6 septembre 1903.

J'ai vu hier le comte Lamsdorff. En vue de prévenir tout malentendu au sujet du sens de l'instruction contenue dans votre télégramme du 2 courant, et aussi pour donner au gouvernement russe l'impression du sentiment d'importance attachée par le gouvernement japonais à cette matière, j'ai préparé une Note Verbale que je lui ai remise. Nous eûmes ensuite une conversation assez longue sur la question.

Voici la substance de ses observations :

Conformément à son expérience de quarante ans au ministère des affaires étrangères, les négociations d'un caractère international ont toujours été conduites sur les propositions d'une puissance ensemble avec la réponse de l'autre, et il n'était pas d'usage d'accepter la proposition d'une puissance comme base unique de négociations. Le baron de Rosen avait déjà reçu de l'empereur l'ordre d'étudier sérieusement la proposition du gouvernement japonais et, en même temps, de préparer et élaborer des contrepropositions d'accord avec l'amiral Alexeieff, et, si le gouvernement japonais désirait entrer en négociations, de commencer immédiatement les pourparlers en adoptant les propositions du gouvernement japonais et les contre-propositions russes comme base de négociations. Je dis, pendant la discussion, que si le gouvernement russe était réellement animé du désir d'entrer dans un arrangement satisfaisant avec le Japon, je croirais hautement nécessaire que le gouvernement russe donne à ses négociateurs instruction d'adopter comme base les propositions japonaises, ou du moins leurs principes essentiels, de manière à faciliter l'obtention de l'objet de la négociation, car j'incline à douter que l'amiral Alexeieff soit disposé à entrer en négociations avec le Japon dans l'esprit de conciliation qui est de nécessité élémentaire pour arriver à une entente satisfaisante.

Il dit que, lorsqu'il reçut notre projet, il n'y avait que deux voies ouvertes à la Russie : soit de rejeter nos propositions, soit d'entrer en négociations à leur sujet. Le gouvernement russe a adopté la dernière voie; cela ne signifie pas, cependant, acceptation de notre projet dans son intégrité, ou en principe; mais, ayant agréé la proposition d'entrer dans une entente, il a décidé d'examiner les propositions et de préparer des eontre-proposi-

tions, de sorte que les deux puissent servir de base aux négociations. En outre, il ajouta que, dans notre projet, il y avait certaines clauses qui ne pourraient être conciliées avec les intérêts russes, et d'autres qui exigeraient des modifications; et il ne pouvait dire que le gouvernement russe acceptât nos propositions comme base, même en principe, mais seulement en conjonction avec ses contre-propositions.

Après avoir épuisé tous les efforts pour arriver à ce que désire le gouvernement japonais, je suis maintenant pleinement convaincu qu'il ne sera pas possible de modifier la ligne de conduite proposée par le comte Lamsdorff ; et je pense qu'il n'y a pas pour le Japon d'autre voie que d'accepter sa suggestion. Le comte Lamsdorff partira d'ici le 10 courant pour Darmstadt, afin de se rendre auprès de l'empereur de Russie.

J\° 14. — Le baron Komura à M. Kurirto.

Tokyo, 9 septembre 1903.

En référence à votre télégramme du 5 courant, vous recevez, par la présente, instruction d'informer le comte Lamsdorff que le gouvernement japonais consent à transférer les négociations à Tokyo; vous ajouterez que le gouvernement japonais est persuadé que les instructions données au ministre de Russie à Tokyo sont de nature à lui permettre de présenter, sans délai, les contre-propositions russes, et d'en arriver immédiatement aux négociations.

N° 15. — M. Kurino au baron Komura.

Saint-Pétersbourg, 9 septembre 1903.

Reçue le 10 septembre 1903.

■J'ai vu le comte Lamsdorff aujourd'hui. Il m'a dit que le baron Kosen et l'amiral Àlexeieff ont déjà reçu, par ordre de l'empereur, des instructions télégraphiques à l'effet de préparer les contrepropositions aussi promptement que possible et de commencer au plus tôt les négociations; il ne croit pas nécessaire de répéter les mêmes instructions.

N° 16. — Le baron Komura à M. Kurino.

Tokyo, 24 septembre 1903.

Le baron Rosen a quitté Tokyo, le 22 courant, pour Port- Arthur. Avant son départ, il m'a rendu visite et il m'a dit qu'il

a reçu, il y a quelque temps, par ordre impérial, des instructions à l'effet de se tenir prêt à partir immédiatement pour Port- Arthur, aussitôt que la nécessité s'en pourrait produire, afin de procéder avec l'amiral Alexeieff à la préparation des contre-propositions russes, et qu'il vient de recevoir la demande que lui fait l'amiral de partir pour Port-Arthur, dans le but de s'y consulter avec lui à ce sujet. Il a ajouté qu'il espérait être de retour dans environ onze jours.

N° 17. — Le baron Ko mura à M. Kurlno.

Tokyo, 5 octobre 1903.

Le baron Rosen est rentré à Tokyo, le 3 courant. Il est venu me voir le même jour et m'a présenté ce qui suit comme contrepropositions russes, qui, dit-il, ont été sanctionnées par l'empereur de Russie, sur présentation conjointe par l'amiral Alexeieff et lui :

1. Engagement mutuel de respecter l'indépendance et l'intégrité territoriale de l'empire de Corée.

2. Reconnaissance par la Russie des intérêts prépondérants du Japon en Corée et du droit pour le Japon de donner avis et assistance à la Corée, tendant à améliorer l'administration civile de cet empire, sans enfreindre les stipulations de l'article 1er.

3. Engagement de la part de la Russie de ne pas gêner les entreprises commerciales et industrielles du Japon en Corée, et de ne pas s'opposer à des mesures quelconques prises dans le but de les protéger, en tant que ces mesures n'enfreindront pas les stipulations de l'article 1er.

4. Reconnaissance du droit pour le Japon d'envoyer, dans le même but, des troupes en Corée, à la connaissance de la Russie, mais leur nombre ne devant pas excéder celui effectivement nécessaire, et avec engagement, de la part du Japon, de rappeler ces troupes aussitôt que leur mission sera accomplie.

5. Engagement mutuel de ne se servir d'aucune partie du territoire de la Corée pour des buts stratégiques et de n'entreprendre sur les côtes de Corée aucuns travaux militaires capables de menacer la liberté de la navigation dans le détroit de Corée.

6. Engagement mutuel de considérer la partie de la Corée située au nord du 39e parallèle comme une zone neutre, dans laquelle ni l'une ni l'autre des parties contractantes ne devra introduire de troupes.

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