‹ Le monde et la guerre Russo-JaponaiseChapitre 19 sur 103 · Reconnaissance, par le Japon, de la Mandchourie et de son · texte numérisé non relu

Reconnaissance, par le Japon, de la Mandchourie et de son

littoral comme étant, à tous égards, en dehors de sa sphère d'intérêts.

8. Le présent accord devra remplacer tous accords antérieurs entre la Russie et le Japon, au sujet de la Corée.

N° 18. — Le baron Komura à M. Kurino.

Tokyo, 8 octobre 1903.

En référence à mon télégramme du 5 courant, j'ai commencé à discuter avec le ministre de Russie au Japon, en prenant pour base nos propositions et les contre-propositions russes, et en vue d'assurer, si c'est possible, la reconnaissance, par la Russie, des principes fondamentaux exposés dans nos propositions.

N° 19. — Le baron Komura à M. Kurino.

Tokyo, 16 octobre 1903.

En référence à mon télégramme du 8 courant, des négociations ont lieu maintenant, entre le baron Rosen et moi, au sujet des propositions suivantes, que j'avais présentées comme amendements aux contre-propositions russes.

Art. 2. — Insérer, entre les mots assistance et à la Corée, le membre de phrase y compris F assistance militaire. Remplacer le mot civile par le mot intérieure.

Art. 3. — Entre les mots gêner et entreprises commerciales, insérer les mots le développement des. Remplacer entreprises par activités; prises par à nrendre, et les vrotéger par protéger ces intérêts.

Art. 4. — Reconnaissance du droit pour le Japon d'envoyer des troupes en Corée dans le but mentionné au précédent article, ou dans le but d'étouffer des insurrections ou des désordres susceptibles de créer des complications internationales.

Art. 6. — Engagement mutuel d'établir, sur la frontière coréo-mandchourienne, une zone neutre s'étendant à .... kilomètres de chaque côté, dans laquelle zone neutre ni l'une ni l'autre des Parties Contractantes ne fera entrer de troupes sans le consentement de l'autre.

Art. 7. — A effacer et à remplacer par les trois articles suivants :

7. Engagement de la part de la Russie de respecter la souveraineté et l'intégrité territoriale de la Chine en Mandchourie et de ne

pas contrarier la liberté commerciale du Japon en Mandchourie.

8. Reconnaissance par le Japon des intérêts spéciaux de la Russie en Mandchourie et du droit pour la Russie de prendre telles mesures qui pourront être nécessaires pour la protection de ces intérêts, aussi longtemps que ces mesures n'enfreindront pas les stipulations de l'article précédent.

9. Engagement mutuel de ne pas empêcher la jonction du chemin de fer de Corée et du chemin de fer de l'Est chinois, lorsque ces chemins de fer auront été éventuellement prolongés jusqu'au Yalou.

Art. 8 des contre-propositions russes, à être numéroté article 10.

N. 20. — Le baron Komura à M. Karino.

Tokyo, 22 octobre 1903.

Le résultat des discussions entre le baron Rosen et moi sur nos amendements aux contre -propositions russes est le suivant :

Amendements aux articles 2 et 6 acceptés ad référendum, article 3 accepté et article 4 réservé pour discussion ultérieure. C'est pour l'article 7 de notre amendement à l'article 7 des contre-propositions russes qu'aucun accord n'a pu être atteint, chacun insistant sur l'impossibilité d'accepter la proposition de l'autre. Le ministre de Russie soutient : 1° que l'article 7 russe est la seule compensation, pour la Russie, des concessions par elles faites au sujet de la Corée, et, i2° que l'admission des amendements japonais sur ce point serait contraire au principe sur lequel la Russie a toujours insisté; à savoir, que la question concernant la Mandchourie est exclusive à la Russie et à la Chine et n'admet pas l'intervention d'une tierce puissance quelconque.

Nous soutenons : 1° que le Japon ne demande à la Russie aucune concession par rapport à la Mandchourie, vu qu'il propose simplement de voir confirmer, dans l'accord, le principe qui a été spontanément, et à plusieurs reprises, affirmé par la Russie; et, 2° que le Japon possède, en Mandchourie. ses droits de traités et ses intérêts commerciaux, et qu'il faut qu'il obtienne de la Russie une garantie pour la sécurité de ces droits et intérêts, aussi bien que pour l'indépendance de la Corée, qui serait constamment menacée par une occupation définitive de la Mandchourie par la Russie.

N° 21. — Le baron Komura à M. Kurino.

Tokyo, 29 octobre 1903.

En référence à mon télégramme du 22 courant, quant aux résultats des discussions qui ont suivi , l'amendement à l'article 4 a été finalement accepté ad référendum. Concernant l'article (>, ma proposition de fixer l'étendue de la zone neutre à 50 kilomètres de chaque coté de la frontière a été acceptée ad référendum. Quant à l'article 7, on n'a pu arriver encore à aucun accord.

N° 22. — Le baron Komura à M. Kurino.

Tokyo, 30 octobre 1903.

J'ai présenté au baron Rosen, le 30 courant, ce qui suit, comme amendements définitifs du gouvernement impérial aux contre-propositions russes :

u 1. Engagement mutuel de respecter l'indépendance et l'intégrité territoriale des empires de Chine et de Corée.

« 2. Reconnaissance, par la Russie, des intérêts prépondérants du Japon en Corée, et du droit pour le Japon de donner à la Corée avis et assistance, y compris assistance militaire, destinés à améliorer l'administration de l'empire de Corée.

u 3. Engagement de la part de la Russie de ne pas entraver le développement des activités commerciales et industrielles du Japon en Corée, et de ne pas s'opposer à des mesures quelconques prises dans le but de protéger ces intérêts.

ce 4. Reconnaissance par la Russie du droit pour le Japon d'envoyer des troupes en Corée, dans le but mentionné au précédent article, ou dans le but d'étouffer des insurrections ou des désordres susceptibles de créer des complications internationales.

u 5. Engagement de la part du Japon de n'entreprendre, sur les côtes de la Corée, aucuns travaux militaires capables de menacer la liberté de la navigation dans le détroit de Corée.

u 6. Engagement mutuel d'établir, sur la frontière coréomandchourienne, une zone neutre s'étendantà 50 kilomètres de chaque côté, dans laquelle zone neutre ni l'une ni l'autre des Parties Contractantes n'introduira de troupes sans le consentement de l'autre

« 7. Reconnaissance par le Japon que la Mandchourie est en dehors de sa sphère d'intérêts spéciaux, et reconnaissance par la

Russie que la Corée est en dehors de sa sphère d'intérêts spéciaux.

u 8. Reconnaissance par le Japon des intérêts spéciaux de la Russie en Mandcliourie, et du droit pour la Russie de prendre telles mesures qui pourront être nécessaires pour la protection de ces intérêts.

« 9. Engagement, de la part du Japon, de ne pas contrarier les intérêts commerciaux et de résidence, et les immunités appartenant à la Russie, en vertu de ses engagements par traité avec la Corée, et engagement de la part de la Russie de ne pas contrarier les intérêts commerciaux et de résidence, et les immunités appartenant au Japon, en vertu de ses engagements par traité avec la Chine.

u 10. Engagement mutuel de ne pas empêcher la jonction du chemin de fer de Corée et du chemin de fer de la Chine orientale, lorsque ces chemins de fer auront été éventuellement prolongés jusqu'au Yalou.

u 11. Le présent accord abrogera tous arrangements antérieurs entre le Japon et la Russie, au sujet de la Corée. »

l\° 23. — Le baron Komura à M. Kurùio.

Tokyo, i" novembre 1903.

Le baron Rosen est venu me voir le 31 octobre, et a déclaré que les propositions définitives que je lui ai présentées, comme amendements aux propositions russes, telles qu'elles sont rapportées dans mon télégramme du 30 octobre, dépassaient ses instructions, et que, le 1er novembre, il télégraphierait à son gouvernement le texte complet desdites propositions, et demanderait de nouvelles instructions. En conséquence, vous avez instruction de voir, aussitôt que possible, le ministre par intérim des affaires étrangères, en l'absence du comte Lamsdorff, et de lui dire qu'en préparant les propositions en question, le gouvernement japonais n'a pas manqué de prendre en pleine considération les vœux du gouvernement russe. Vous l'informerez qu'en proposant un engagement conjoint de respecter l'indépendance et l'intégrité territoriale de la Chine aussi bien que de la Corée, le gouvernement japonais demandait simplement une réaffirmation de déclarations déjà spontanément faites par la Russie et que, lorsqu'on voit que la Russie est disposée à faire un pareil engagement au sujet de la Corée, on ne comprend pas pourquoi la Chine serait exclue. Le gouvernement japonais est disposé à

admettre que la question mande liourienne, en tant qu'elle n'affecte pas ses droits et intérêts, est une question purement russochinoise; mais le Japon a, dans cette région, des droits et intérêts étendus et importants, et le gouvernement japonais pense qu'en déclarant que la Mandchou rie est en dehors de sa sphère d'intérêts spéciaux, il est au moins autorisé à demander un engagement corrélatif, de la part de la Russie, de ne pas entraver les droits commerciaux et de résidence et les immunités appartenant au Japon, en vertu de ses engagements par traité avec la Chine.

Vous expliquerez, additionnellement, que l'invitation du gouvernement japonais, qui a été le point de départ des négociations actuelles, avait en vue une définition des intérêts spéciaux du Japon et de la Russie, dans les régions de l'Extrême-Orient où les intérêts des deux puissances entrent en contact. Le gouvernement japonais ne pouvait supposer que le gouvernement russe, en acceptant cette invitation, désirait — comme on pourrait l'inférer de l'article 7 de ses contre-propositions — restreindre la définition proposée exclusivement à la région dans laquelle le Japon possède des intérêts spéciaux.

N° 24. — M. Kim.no au baron Komura.

Saint-Pétersbourg, 3 novembre 1903.

Reçue le 3 novembre 1903.

J'ai vu, le 2 novembre, le ministre par intérim des Affaires étrangères. Il m'a dit, comme son opinion personnelle, que le Japon faisait les mêmes demandes sous une forme différente seulement, et que ces demandes sont trop grandes. J'ai demandé à quel point de vue le gouvernement japonais était considéré comme demandant trop ; et j'ai ajouté que nous ne demandions rien de plus que la reconnaissance de droits de traité et d'immunités existants du Japon, en Mandchourie. Il m'a déclaré alors que le baron Rosen n'avait rien dit à ce sujet. La seule difficulté, dit-il, est la jonction des chemins de fer de Corée et de Mandchourie. A cette question de ma part, s'il n'y avait pas d'autres difficultés, il répondit que la question du chemin de fer était la seule difficulté, bien qu'elle eût été acceptée ad référendum ; et, en conclusion, je lui demandai d'user de sa meilleure influence pour la solution satisfaisante de la question, vu que le gouvernement japonais est pleinement animé d'un esprit de conciliation ; je le pressai de conseiller le comte Lamsdorff dans

le même sens et, si possible, de parler à l'empereur de cette question. 11 me dit qu'il était disposé à agir ainsi, et ajouta que le comte Lamsdorff serait de retour à la fin de cette semaine.

N° 25. — M. Kurino au baron Ko mur a.

Saint-Pétersbourg, 13 novembre 1903.

Reçue le 13 novembre 1903.

J'ai vu, le 12 novembre, le comte Lamsdorff, et lui ai demandé s'il avait reçu copie du télégramme que j'avais remis au prince Obolensky et si des démarches avaient été faites à ce sujet. Il répondit qu'il avait soumis le télégramme à l'empereur, et qu'avant son départ de Darmstadt, il avait, par ordre impérial, envoyé au baron Rosen instruction de continuer les négociations avec le gouvernement japonais. Je lui demandai si c'était sur la base de notre dernière proposition que le baron Rosen avait instruction de continuer à négocier. Le comte Lamsdorff dit que le baron Rosen avait reçu de l'empereur l'ordre d'examiner, avec l'amiral Alexeieff, notre dernière proposition, et d'y apporter des modifications, si c'était nécessaire; il ajouta qu'en ce moment même le baron Rosen et l'amiral Alexeieff devaient être occupés à préparer les contre-propositions. Je fis remarquer au comte Lamsdorff que, selon les vues du prince Obolensky, la jonction des chemins de fer de Corée et de Mandchourie était la question qui divisait les deux gouvernements; mais que, le gouvernement japonais ayant subséquemment modifié l'article relatif à cette question, je ne pouvais croire que ce fût le point principal, sur lequel un accord ne pouvait s'établir. Le comte Lamsdorff répondit qu'il pensait, pour sa part, que c'était la question de Mandchourie qui divisait les deux parties, vu qu'il avait dit, dès le début, que le gouvernement russe considère toujours cette question comme exclusivement en question entre la Russie et la Chine, et qu'il devait être réservé à son gouvernement de prendre toutes les mesures propres à sauvegarder ses très considérables intérêts en Mandchourie, au moyen d'un arrangementavec la Chine. Je lui expliquai que le Japon était toujours prêt à reconnaître les intérêts spéciaux et considérables que la Russie possède en Mandchourie, et qu'il n'a aucune intention d'y porter atteinte; mais que le Japon a le droit absolu de demander que l'indépendance et l'intégrité territoriale de la Chine soient respectées, et les droits et intérêts du Japon dans cette région formellement garantis. Le comte Lamsdorff répliqua que l'objec-

tion se rapportait à la forme plutôt qu'à la substance de la proposition. En Mandchourie, d'autres puissances aussi ont des droits et des intérêts, et la Russie ne peut entrer dans un arrangement spécial avec chacune de ces puissances, au sujet de la Mandchourie. Je fis observer que, si le gouvernement était, en principe, d'accord avec le Japon, on devait profondément regretter qu'il ne fût pas possible d'arriver à une entente, uniquement faute de trouver une formule convenable qui amènerait les deux gouvernements à un arrangement; et que je ne pouvais que lui demander ardemment d'user de son influence pour amener une solution satisfaisante, en conformité avec les principes déjà admis par la Russie.

N° 26. — Le baron Komura à M. Kurino.

Tokyo, 21 novembre 1903.

Le baron Rosen m'a informé, le 20 novembre, qu'il avait reçu le 14 novembre de l'amiral Alexeieff un télégramme à cet effet : que l'amiral Alexeieff avait déjà transmis les contre-propositions à Saint-Pétersbourg. Le baron Rosen ajouta qu'il n'avait reçu encore aucune instruction au sujet des contre-propositions. En conséquence, vous avez instruction de voir le comte Lamsdorff aussitôt que possible, et, après lui avoir exposé les déclarations du baron Rosen comme ci-dessus, vous direz que le gouvernement japonais a hâte de procéder aux négociations avec la plus grande rapidité possible, et vous le presserez d'exercer son influence pour assurer le prompt envoi d'instructions au baron Rosen, afin que les négociations puissent être reprises et conclues sans délai.

N° 27. — M. Kurino au baron Komura.

Saint-Pétersbourg, 22 novembre 1903.

Reçue le 22 novembre 1903.

J'ai vu le comte Lamsdorff le 22 novembre. Il m'a dit que les modifications étaient déjà aux mains de l'empereur; mais ce dernier, en raison de la maladie de l'impératrice, ne s'occupe d'aucune affaire; de là, le retard. Je lui ai demandé de faire ses meilleurs efforts pour obtenir le plus tôt possible un ordre impérial sur cette question. Il me dit, en réponse, qu'il vaudrait mieux que je lui écrivisse une note donnant le sens des instructions que j'avais reçues de vous ; alors, il l'enverra immédiatement à l'empereur. A la fin de la conversation, je demandai si je

ne pourrais obtenir quelque information au sujet des modifications proposées par l'amiral Alexeieff. Il sembla assez embarrassé pour me répondre directement; mais il dit que le gouvernement russe était prêt à entrer en arrangement immédiat avec le Japon au sujet de la Corée, même en faisant de larges concessions; mais, quant à la Mandcliourie, la Russie avait une fois pris possession de ce pays par droit de conquête; néanmoins elle était disposée à la rendre à la Chine, mais avec certaines garanties assurant la sécurité des intérêts énormes que la Russie a en Mandcliourie. La Chine insistant toujours sur son refus de donner telles garanties, il n'est pas possible, pour la Russie, d'arriver à un arrangement quelconque avec une tierce puissance concernant la Mandcliourie, vu que la question existe exclusivement entre les deux pays concernés. Je dis alors que, si j'appréciais exactement la nature de notre proposition, ce n'était pas l'intention du gouvernement japonais de s'immiscer dans les négociations directes entre les deux gouvernements concernés , comme on peut le voir par la première partie de l'article 7 de notre dernière proposition, mais nous ne désirons que l'indépendance et l'intégrité de la Chine, telles qu'elles ont été à plusieurs reprises affirmées de la part de la Russie, et la sécurité pour nos importants intérêts dans cette province. Ce n'est pas dans le but de nous mêler des affaires des deux puissances concernées, mais uniquement pour prévenir des malentendus entre la Russie et le Japon, au sujet de la province où ces deux puissances ont quelques intérêts; et j'ajoutai que si, en principe, on pouvait arriver, sous une forme ou sous une autre, à une telle entente, peut-être même des négociations entre la Russie et la Chine pourraient-elles être plus facilement menées à bonne fin. Là-dessus, il répéta la demande qu'il m'avait faite de lui écrire une note, comme mentionnée ci-dessus, en me disant d'y ajouter mon opinion personnelle et qu'il l'enverrait immédiatement à l'empereur. Il me dit qu'il s'attendait à avoir une audience le 25 novembre à Skcrnevice et que la note pourrait lui être envoyée vers ce soir. Je juge, d'après le ton de la conversation du comte Lamsdorff, que les modifications proposées par l'amiral Alexeieff ne seront pas favorables à notre proposition concernant la Chine et la Mandcliourie.

N° 28. — Le baron Komura à M. Kurino.

Tokyo, 28 novembre 1903.

Vous annoncez, dans votre télégramme du 22 novembre, que

le comte Lamsdorff s'attendait à avoir une audience de l'empereur le 25 courant. En conséquence, vous avez instruction de voir le comte Lamsdorff aussitôt que possible et de lui demander quelles mesures ont été prises au sujet d'instructions ultérieures à adresser au baron Rosen.

N° 29. — M. Kurlno au baron Komura.

Saint-Pétersbourg, 27 novembre 1903.

Reçue le 28 novembre 1903.

Le comte Lamsdorff m'a dit qu'il n'a pas vu l'empereur le 25 novembre, à cause de la maladie de l'impératrice. Une inflammation intérieure de son oreille droite a nécessité une opération. Il m'a dit avoir immédiatement envoyé à l'empereur ma note mentionnée dans mon télégramme du 22 novembre.

N° 30. — Le baron Komura à M. Kurino.

Tokyo, 1er décembre 1903.

Le gouvernement japonais a, dès le début, attacbé la plus baute importance à une solution rapide des questions qui forment, en ce moment, le sujet de négociations entre le Japon et la Russie. Il lui semblait que, dans une affaire d'importance aussi vitale que celle qui occupe l'attention des cabinets de Tokyo et de Saint-Pétersbourg, une conclusion prompte n'était inférieure en importance qu'à une conclusion satisfaisante. Logiquement, avec cette manière de voir, le gouvernement japonais, en tout temps, pendant la marebe des négociations, s'est fait un devoir spécial de donner de promptes réponses à toutes propositions du gouvernement russe.

Les négociations, maintenant, n'ont pas duré moins de quatre mois, et elles ne sont pas encore arrivées à un stade où l'issue finale puisse être prédite avec certitude. Dans ces circonstances, le gouvernement japonais ne peut qu'emisager avec de graves réflexions la situation, dont les retards dans les négociations sont grandement responsables. Vous avez instruction de voir le comte Lamsdorff aussitôt que possible, et de lui exposer les considérations précédentes, dans telle forme et de telle manière que vos représentations en deviennent aussi impressionnantes que possible. Vous ajouterez que le gouvernement japonais croit rendre service à l'intérêt général en exposant au gouvernement russe, avec une pareille franebise, l'état actuel des eboses.

N° 31. — M. Kurino au baron Komura.

Saint-Pétersbourg, 2 décembre 1903.

Reçue le 3 décembre 1903.

J'ai appris que le gouvernement russe communiquait toujours fréquemment avec l'amiral Alexeieff.

N°32. — M. Kurino au baron Komura.

Saint-Pétersbourg, 4 décembre 1903.

Reçue le 4 décembre 1903.

Le comte Lamsdorff m'a reçu dans la nuit du 3 décembre. Je lui ai remis une traduction française de votre télégramme du 1er décembre, en même temps qu'une lettre que je lui adressais, en lui exprimant pleinement la situation pressante qui pèse actuellement sur le gouvernement japonais. Il me dit que la question exigeait toujours de l'étude, et qu'il était en communication avec l'amiral Alexeieff; mais l'empereur doit revenir le 5 décembre et il me dit qu'il lui exposerait pleinement l'urgence de l'affaire, à l'occasion de son audience du mardi suivant. Il croit qu'il pourra, alors, envoyer des instructions au baron Rosen. Je lui demandai s'il ne lui serait pas possible d'avoir une audience à une date plus rapprochée; il me dit que, samedi, c'était la fête du prince impérial ; que, le dimanche, on ne traitait aucune affaire; et que, lundi, il serait occupé d'autres affaires. Il me promit de me faire connaître mercredi prochain le résultat de son audience.

N° 33. — M. Kurino au baron Komura.

Saint-Pétersbourg, 9 décembre 1903.

Reçue le 10 décembre 1903.

Le comte Lamsdorff m'a dit, le 9 décembre, qu'hier a été envoyé à l'amiral Alexeieff et au baron Rosen un ordre impérial à l'effet de continuer les négociations, en conformité avec les contre-propositions de l'amiral Alexeieff, mais que les propositions japonaises avaient été pleinement étudiées. Je lui demandai s'il pouvait m'informer de la nature des propositions sur lesquelles le baron Rosen est autorisé à continuer les négociations. Il me dit qu'elles seraient officiellement communiquées au gouvernement japonais, dans deux ou trois jours, par le baron Rosen.

iN° 34. — Le baron Komura à M. Kurino.

Tokyo, 12 décembre 1903.

Le baron Rosen est venu me voir le 11 décembre et, sous instructions de son gouvernement, m'a présenté officiellement les contre-propositions suivantes du gouvernement russe, en réponse à nos amendements définitifs, tels qu'ils sont établis dans mon télégramme du 30 octobre :

1. Engagement mutuel de respecter l'indépendance et l'intégrité territoriale de l'empire de Corée.

2. Reconnaissance par la Russie des intérêts prépondérants du Japon en Corée, et du droit pour le Japon d'assister la Corée de ses avis, dans le but d'améliorer l'administration civile.

3. Engagement de la part de la Russie de ne pas s'opposer au développement des activités industrielles et commerciales du Japon en Corée, ni à l'adoption de mesures pour la protection de ces intérêts.

4. Reconnaissance par la Russie du droit du Japon d'envoyer des troupes en Corée, dans le but mentionné au précédent article, ou dans le but d'étouffer des insurrections ou des désordres susceptibles de créer des complications internationales.

5. Engagement mutuel de ne se servir d'aucune partie du territoire coréen pour des buts stratégiques, et de n'entreprendre sur le littoral coréen aucuns travaux militaires de nature à menacer la liberté de navigation dans le détroit de Corée.

6. Engagement mutuel de considérer le territoire coréen au nord du 39e parallèle comme zone neutre, dans les limites de laquelle ni l'une ni l'autre des parties contractantes n'introduira de troupes.

7. Engagement mutuel de ne pas empêcher la jonction des chemins de fer de Corée et de la Chine orientale, lorsque ces chemins de fer seront prolongés jusqu'au Yalou.

8. Abrogation de tous accords antérieurs entre la Russie et le Japon au sujet de la Corée.

N° 35. — Le baron Komura à M. Kurino.

Tokyo, 21 décembre 1903.

Dans une entrevue avec le ministre de Russie, le 21 décembre, j'ai relevé la différence fondamentale, en fait de portée territoriale, entre les propositions premières du Japon et les nouvelles

contre-propositions russes, et, après avoir pleinement expliqué les raisons qui ont conduit le gouvernement japonais à croire qu'il est désirable, dans l'intérêt général, de comprendre dans l'entente proposée toutes les régions de l'Extrême-Orient où les intérêts des deux empires sont en contact, j'exprimai l'espoir que le gouvernement russe reviendrait sur son attitude dans cette partie de la question. Je lui donnai aussi pleine information au sujet des amendements que le gouvernement japonais juge nécessaire d'introduire dans les nouvelles contre-propositions de la Russie. En conséquence, dans le but d'écarter toute possibilité de malentendu, de la part de la Russie, au sujet de l'attitude du gouvernement japonais, vous avez instruction de remettre au comte Lamsdorff une Note Verbale à l'effet suivant :

« Le gouvernement impérial a examiné avec grand soin et attention les nouvelles contre-propositions russes du 11 courant. Il regrette de reconnaître que le gouvernement impérial russe n'ait pas trouvé le moyen, dans ces propositions, de donner à la portée de l'entente suggérée la même extension territoriale que celle qui était regardée comme essentielle par le Japon. Le gouvernement impérial, dans son invitation première, adressée au gouvernement impérial russe en août dernier, s'est efforcé de rendre parfaitement clair qu'il désirait, en vue d'écarter de ses relations avec le gouvernement impérial russe toute cause de malentendu futur, faire entrer dans le domaine de l'arrangegement proposé toutes ces régions de l'Extrême-Orient où les intérêts des deux empires sont en contact; et il ne saurait se convaincre qu'une pleine réalisation de ce désir puisse être espérée, si une grande et importante partie de ces régions est totalement exclue de la délibération. En conséquence, le gouvernement impérial se sent forcé de demander au gouvernement impérial russe de revenir sur son attitude à ce sujet; et il espère que le gouvernement russe pourra trouver la voie nécessaire pour arriver à une solution satisfaisante de la question. Le gouvernement impérial trouve aussi nécessaire de demander les amendements suivants aux nouvelles contre-propositions russes : « a. Lire ainsi l'article 2 : Reconnaissance par la Russie des intérêts prépondérants du Japon en Corée, et du droit pour le Japon de donner à la Corée avis et assistance dans le but d'améliorer l'administration de l'empire de Corée.

« 6. Lire ainsi l'article 5 : Engagement mutuel de n'entreprendre, sur le littoral coréen, aucuns travaux militaires suscep-

tibles de menacer la liberté de navigation dans le détroit de Corée ; et

« c. Suppression de l'article 6.

« Gomme l'on ne saurait dire que la partie principale de ces amendements excède les modifications qui avaient été agréées ad référendum à Tokyo, et comme le gouvernement impérial considère ces changements comme indispensables, on espère qu'ils trouveront le gouvernement impérial russe prêt à les agréer. »

En présentant la note précédente au comte Lamsdorff, vous direz que j'ai parlé dans le même sens au baron Rosen et vous exprimerez aussi le désir d'une réponse prochaine.

N° 36. — M. Kurino au baron Komura.

Saint-Pétersbourg, 23 décembre 1903.

Reçue le 24 décembre 1903.

Au reçu de vos instructions télégrapbiques, j'ai vu le comte Lamsdorff, le 23 décembre, à deux heures de l'après-midi. Il me dit qu'il avait reçu du baron Rosen un télégramme établissant que ce dernier avait eu une entrevue avec vous et que les détails suivraient, mais qu'il n'avait pas encore reçu ces détails. Lorsque je lui remis la Note Verbale, il dit qu'il l'étudierait ensemble avec le rapport du baron Rosen, et qu'il ferait de son mieux pour envoyer la réponse russe à la date la plus rapprochée possible; mais il ajouta qu'il aurait à communiquer avec l'amiral Alexeieff. En concluant, je lui déclarai que, dans les circonstances actuelles, il pourrait y avoir lieu à de sérieuses difficultés, même à des complications, si nous manquions d'arriver à une entente, et que j'espérais qu'il userait de toute son influence pour atteindre la fin désirée.

N° 37. — M. Kurino au baron Komura.

Saint-Pétersbourg, 1er janvier 1904. Reçue le 2 janvier 1904.

J'ai vu le comte Lamsdorff le 1er janvier, et lui ai demandé si l'on avait fait quelque chose au sujet de nos dernières propositions. Il m'a dit qu'elles avaient été pleinement examinées ; et il me -demanda de vous assurer que le baron Rosen recevra bientôt des instructions à l'effet de continuer les négociations dans un esprit amical et de conciliation ; il ajouta aussi qu'il ne voyait

pas de raison pour laquelle nous ne pourrions pas arriver à une entente.

N° 38. — Le baron Komnra à M. Kurino.

Tokyo, 7 janvier 1904.

Le baron Rosen m'a remis, le 6 janvier, la réponse suivante du gouvernement russe à nos dernières propositions du 21 décembre dernier :

u N'ayant pas d'objections aux amendements à l'article 2 des contre-propositions russes, tels qu'ils ont été proposés par le gouvernement impérial japonais, le gouvernement impérial russe regarde comme nécessaire :

« 1. De maintenir le texte primitif de l'article 5, qui avait déjà été agréé par le gouvernement impérial japonais, c'est-à-dire en- « gagement mutuel de ne se servir d'aucune partie du territoire a de la Corée dans des buts stratégiques et de n'entreprendre a sur les côtes de Corée aucuns travaux militaires susceptibles « de menacer la liberté de navigation dans le détroit de Corée. »

« 2. De maintenir l'article 6 concernant une zone neutre (cela dans le but môme que le gouvernement impérial japonais a également en vue, c'est-à-dire pour éliminer tout ce qui pourrait conduire à des malentendus dans l'avenir; une zone semblable, par exemple, existe entre les possessions russes et britanniques, dans l'Asie centrale).

« Dans le cas où les conditions susmentionnées seraient agréées, le gouvernement impérial serait disposé à comprendre dans l'accord projeté un article de la teneur suivante :

u Reconnaissance par le Japon de la Mandcliourie et de son littoral comme étant en debors de sa spbère d'intérêts, tandis que la Russie, dans les limites de cette province, ne gênera pas le Japon, ni d'autres puissances dans la jouissance des droits et privilèges par eux acquis en vertu de traités existants avec la Chine, à l'exclusion de l'établissement de résidences. »

N° 39. — Le baron Komura à 31. Kurino.

Tokyo, 13 janvier 1904.

Vous avez instruction de remettre au comte Lamsdorff une Note Verbale à l'effet suivant, qui, direz-vous, a pour but de lui confirmer les vues du gouvernement impérial par moi communiquées au baron Rosen le 13 janvier :

Le gouvernement impérial, dans le but d'arriver à une solution pacifique des questions pendantes, et d'établir fermement la base de bonnes relations entre le Japon et la Russie, et, additionnellement, en vue de protéger les droits et intérêts du Japon, a examiné avec le plus grand soin et de la façon la plus sérieuse la réponse du gouvernement impérial russe qui a été remise le 6 courant par Son Excellence le baron Rosen. Il est arrivé finalement à la conclusion que les modifications suivantes sont nécessaires, à savoir :

1. Suppression de la première clause de l'article 5 des contrepropositions russes (présentées au gouvernement japonais, le 11 décembre, par le baron Rosen), c'est-à-dire « de ne se servir d'aucune partie du territoire coréen dans des buts stratégiques. »

2. Suppression de tout l'article 6 concernant l'établissement d'une zone neutre.

3. Acceptation de la proposition russe concernant la Mandchourie avec les modifications suivantes :

a. Reconnaissance par le Japon de la Mandchourie et de son littoral comme étant en debors de sa spbère d'intérêts, et engagement de la part de la Russie de respecter l'intégrité territoriale de la Gbine en Mandcbourie.

6. La Russie, dans les limites de la Mandchourie, n'entravera pas le Japon, ni d'autres puissances, dans la jouissance de droits et privilèges par eux acquis en vertu des traités existants avec la Chine.

c. Reconnaissance par la Russie de la Corée et de son littoral comme étant en debors de sa sphère d'intérêts.

4. Addition d'un article à l'effet suivant : Reconnaissance par le Japon des intérêts spéciaux de la Russie

en Mandchourie et du droit pour la Russie de prendre des mesures nécessaires pour la protection de ces intérêts.

Les motifs de ces amendements ayant été fréquemment et pleinement exposés dans des occasions antérieures, le gouvernement impérial ne croit pas nécessaire de répéter ces explications. Il lui suffit d'exprimer sa sérieuse espérance d'un nouvel examen de la part du gouvernement impérial russe.

De plus, il devrait être remarqué que la suppression de la clause excluant l'établissement de résidence en Mandcbourie est désirée parce qu'elle est en contradiction avec les stipulations du nouveau traité de commerce entre le Japon et la Chine. A cet égard, néanmoins, le Japon sera satisfait s'il reçoit traitement égal à celui d'une autre puissance qui a déjà acquis des droits

semblables par rapport à des résidences en Mandchourie. La déclaration de la réponse russe que le gouvernement japonais a accepté le texte primitif de l'article 5 des contre^propositions russes est erronée, aucune acceptation de ce genre n'ayant jamais été exprimée par le gouvernement impérial.

Les amendements susmentionnés étant proposés par le gouvernement impérial tout à fait dans un esprit de conciliation, on s'attend à ce qu'ils soient accueillis dans le même esprit par le gouvernement impérial russe; et le gouvernement impérial, de plus, espère une prompte réponse du gouvernement impérial russe, attendu qu'un nouveau retard dans la solution de la question sera extrêmement désavantageux pour les deux pays.

N° 40. — Le baron Komuraà M. Kurino.

Tokyo, 23 janvier 1904.

Vous avez instruction de sonder le comte Lamsdorff au sujet de la nature probable de la réponse de la Russie à notre dernière Note et de la date à laquelle la réponse sera remise.

N° 41. — M. Kurino au baron Komura.

Saint-Pétersbourg, 25 janvier 1904.

Reçue le 25 janvier 1904.

En référence à votre télégramme du 23 courant, j'ai vu le comte Lamsdorff le 24 janvier, et lui ai demandé ses vues par rapport à nos dernières propositions, et aussi à quelle époque la réponse russe serait remise. Il n'était pas disposé à entrer dans des détails, mais il me dit qu'il y avait certains points qu'il ne pouvait accepter. Il espère exposer ses vues devant l'empereur mardi prochain, 26 janvier, et pense pouvoir envoyer une réponse avant longtemps.

M. de Hartwig, que j'ai vu cet après-midi, m'a dit que le département des affaires étrangères est encore en communication avec l'amiral Alexeieff, et il ne peut dire dans combien de temps une réponse pourra être envoyée au Japon.

N° 42. — Le baron Komura à M. Kurino.

Tokyo, 26 janvier 1904.

Comme la situation n'admet pas de retard indéfini dans le règlement des questions impliquées, vous chercherez à avoir, à la

première occasion, une entrevue avec le comte Lamsdorff, et vous lui déclarerez, comme instruction de votre gouvernement, que, dans l'opinion du gouvernement impérial, une prolongation ultérieure de l'état présent des choses étant destinée à accentuer la gravité de la situation, il espère sérieusement qu'il sera honoré dune prompte réponse, et désire savoir à quel moment il peut s'attendre à recevoir cette réponse.

N° 43. — M. Karino au baron Komura.

Saint-Pétersbourg, 26 janvier 1904.

Reçue le 27 janvier 1904.

En référence à votre télégramme du 26 courant, le ministre des affaires étrangères m'a dit que les ministres de la guerre, de la marine et autres autorités concernées doivent se réunir le 28 janvier pour examiner la question, et que leur décision sera soumise à l'empereur pour sanction; il remarqua que l'amiral Alexeieff avait eu l'intention de venir ici, mais que cette idée était maintenant abandonnée, et que son opinion serait bientôt reçue par télégraphe. Dans ces circonstances, dit-il, il ne peut donner la date exacte à laquelle la réponse sera remise, mais il peut dire qu'elle ne sera pas beaucoup retardée. Il me dit qu'il avait reçu des rapports de source officielle à cet effet; que le Japon avait envoyé une quantité considérable de troupes, de munitions et de matériel de guerre en Corée, et il me demanda si je pouvais lui donner une explication à ce sujet. Je répondis simplement que je ne connaissais aucun fait de ce genre et que je regrettais de ne pouvoir lui donner d'explications. Il ajouta qu'une pareille action de la part du Japon cause une très mauvaise impression, alors que les deux gouvernements sont engagés sérieusement dans des négociations si importantes. Télégraphiez-moi pour mon information si ces rapports sont vrais, et, dans ce cas, les détails.

N° 44. — Le baron Komura à M. Kurino.

Tokyo, 28 janvier 1904.

En référence à votre télégramme du 26 courant, vous verrez le comte Lamsdorff à la première occasion et lui direz que vous avez été autorisé à démentir positivement le rapport disant que le Japon a envoyé en Corée une quantité considérable de troupes, de munitions et de matériel de guerre. En fait, il n'a pas été

récemment envoyé de troupes en Corée, et il n'y a pas été envoyé de munitions au delà de la quantité requise pour l'usage ordinaire des troupes japonaises stationnées en Corée. Vous lui demanderez ensuite si le rapport suivant lequel des troupes russes sont concentrées sur la frontière de Corée est vrai et, dans ce cas, vous lui direz qu'un pareil mouvement militaire doit être hautement désapprouvé. Enfin, vous lui demanderez s'il ne peut vous faire connaître, pour votre information personnelle, la nature de la décision prise à la conférence proposée des ministres,

kle 28 janvier, et s'il peut indiquer la date approximative à laquelle la réponse russe doit être donnée.

N° 45. — M. Kurino au baron Komura.

Saint-Pétersbourg, 28 janvier 190V.

Reçue le 29 janvier 1904.

Le comte Lamsdorff est satisfait de l'explication contenue dans votre télégramme de ce jour. Quant à la question concernant la concentration de troupes russes près du Yalou, il ne croit pas que ce soit vrai ; il a fait remarquer que de pareils rapports de journaux sont très regrettables. Je cherchai à obtenir des informations au sujet de la décision de la réunion de ce jour. 11 me dit qu'il ne lui était pas possible de dire quoi que ce soit à ce sujet, vu que la décision ne sera pas envoyée à l'empereur, et que, jusqu'à ce que les ministres respectifs aient été reçus par l'empereur au sujet de cette question, rien ne saurait être dit définitivement. Il déclara que le grand-duc Alexis et le ministre de la marine doivent être reçus en audience lundi prochain, et le ministre de la guerre et lui-même, mardi; il pense qu'une réponse sera envoyée à l'amiral Alexeieff ce dernier jour. J'insistai sur l'urgente nécessité d'accélérer autant que possible l'envoi dune réponse, attendu qu'une prolongation ultérieure de la situation actuelle était non seulement peu désirable mais vraiment dangereuse. J'ajoutai que, pendant tout ce temps, le monde était plein de rumeurs et que j'espérais qu'il ferait des démarches spéciales, de manière à ce qu'une réponse fût envoyée à une date plus rapprochée que celle mentionnée. Il répondit qu'il connaissait parfaitement la situation actuelle des choses, mais que, les dates d'audience étant fixées comme ci-dessus, il n'était pas possible maintenant de les changer ; et il répéta qu'il ferait de son mieux pour envoyer la réponse mardi prochain.

N" 46. — Le baron Komura à M. Kurino.

Tokyo, 30 janvier 1904.

En référence à votre télégramme du 28 janvier, vous avez instruction de voir le comte Lamsdorff à la première occasion, et de lui déclarer en substance, dans le sens suivant :

u Ayant rapporté à votre gouvernement que le gouvernement russe donnerait probablement une réponse mardi prochain, vous avez reçu instruction de dire au comte Lamsdorff qu'étant pleinement convaincu du sérieux désavantage de la prolongation ultérieure de la situation actuelle, pour les deux puissances concernées, le gouvernement impérial espérait pouvoir recevoir la réponse du gouvernement russe plus tôt qu'à la date mentionnée par le comte Lamsdorff. Mais, comme il parait cependant que la réception de la réponse à une date plus rapprochée n'est pas possible, le gouvernement impérial désire savoir s'il sera honoré de cette réponse à la date mentionnée par le comte Lamsdorff, c'est-àdire mardi prochain; ou, dans le cas où ce ne serait pas possible, quelle sera la date exacte à laquelle la réponse devra être donnée . »

Si le comte Lamsdorff spécifie le jour auquel la réponse devra être donnée, vous le verrez ce jour-là, et vous lui demanderez de vous faire connaître la nature exacte de la réponse.

N° 47. — M. Kurino au baron Komura.

Saint-Pétersbourg, icr février 1904.

Reçue le 1er février 1904.

Concernant votre télégramme du 30 janvier, j'ai vu le comte Lamsdorff dans la soirée du 31 janvier. Il me dit qu'il apprécie pleinement la gravité de la situation présente, et qu'il désire certainement envoyer une réponse aussi vite que possible ; mais la question est très sérieuse et ne saurait être traitée légèrement. En addition, il faudra mettre en harmonie les opinions des ministres et de l'amiral Alexeieff; de là le retard naturel. Quant à la date de l'envoi d'une réponse, dit-il, il ne lui est pas possible de donner la date exacte, vu que cela dépend entièrement de la décision de l'empereur; néanmoins, il ne manquera pas de faire ses efforts pour hâter la chose.

N° 48. — Le baron Komura à M. Kurino.

Tokyo, 5 février 1904, 2 h. 15 de l'après-midi. Une prolongation ultérieure de la situation présente étant

inadmissible, le gouvernement impérial a décidé de terminer les négociations pendantes et de prendre telle action indépendante qu'il pourra juger nécessaire pour défendre sa situation menacée et protéger ses droits et intérêts. En conséquence, vous avez instruction d'adresser au comte 'Lamsdorff, immédiatement après réception du présent télégramme, une note signée, à l'effet suivant :

« Le soussigné, Envoyé Extraordinaire et Ministre Plénipotentiaire de S. M. l'Empereur du Japon, a l'honneur, en exécution d'instructions de son gouvernement, d'adresser à S. E. le ministre des affaires étrangères de S. M. l'Empereur de toutes les Russies la communication suivante :

« Le gouvernement de S. M. l'Empereur du Japon regarde l'indépendance et l'intégrité territoriale de l'empire de Corée comme essentielles à son propre repos et à sa propre sécurité, et, en conséquence, il ne saurait voir avec indifférence aucune action tendant à rendre la situation de la Corée mal assurée.

« Les rejets successifs par le gouvernement impérial russe, au moyen d'amendements inadmissibles, des propositions du Japon au sujet de la Corée, dont le gouvernement impérial regardait l'adoption comme indispensable pour assurer l'indépendance et l'intégrité territoriale de l'empire de Corée, et pour sauvegarder les intérêts prépondérants du Japon dans la péninsule, combinés avec les refus successifs du gouvernement impérial russe de prendre des engagements à l'effet de respecter l'intégrité territoriale de la Chine en Mandchou rie, qui est sérieusement menacée par son occupation continue de cette province, malgré ses engagements de traités avec la Chine et ses assurances répétées à d'autres puissances possédant des intérêts dans ces régions, ont rendu nécessaire pour le gouvernement impérial d'examiner sérieusement quelles mesures de légitime défense il est obligé de prendre.

« En présence de délais qui restent grandement inexpliqués et d'activités militaires et navales qu'il est difficile de concilier avec des desseins entièrement pacifiques, le gouvernement impérial a fait preuve, dans les négociations pendantes, d'un degré de patience qui, dans son opinion, fournit la preuve de son loyal désir d'écarter de ses relations avec le gouvernement impérial russe toute cause de malentendu futur. Mais, ne trouvant dans ses efforts aucune perspective de s'assurer de la part du gouvernement russe une adhésion, soit aux propositions modérées et désintéressées du Japon, soit à toutes autres propositions

susceptibles de rétablir en Extrême-Orient une paix ferme et durable, le gouvernement impérial n'a pas d'autre alternative que de terminer les futiles négociations actuelles.

« En adoptant cette mesure, le gouvernement impérial se réserve le droit de recourir à telle action indépendante qu'il pourra estimer la meilleure pour consolider et défendre sa situation menacée, aussi bien que pour protéger ses droits établis et ses intérêts légitimes.

« Le soussigné, etc., etc. »

N° 49. — Le baron Komura à M. Kurlno.

Tokyo, 5 février 1904, 2 h. 15 de l'après-midi.

Vous avez instruction d'adresser au comte Lamsdorff, en même temps que la note mentionnée dans mon précédent télégramme, une note signée à l'effet suivant :

« Le soussigné, Envoyé Extraordinaire et Ministre Plénipotentiaire de S. M. l'Empereur du Japon, a l'honneur, en exécution d'instructions de son gouvernement, de faire connaître au ministre des affaires étrangères de S. M. l'empereur de toutes les Russies, que le gouvernement impérial du Japon, ayant épuisé sans résultat tous les moyens de conciliation en vue d'écarter de ses relations avec le gouvernement impérial russe toute cause de complications futures, et voyant que ses justes représentations et ses propositions modérées et désintéressées dans l'intérêt d'une paix ferme et durable en Extrême-Orient ne reçoivent pas la considération qui leur est due, a résolu de rompre ses relations diplomatiques avec le gouvernement impérial russe qui, pour la raison exposée, ont cessé d'avoir aucune valeur.

« En exécution ultérieure de l'ordre de son gouvernement, le soussigné a aussi l'honneur d'annoncer à Son Exe. le comte Lamsdorff que c'est son intention de quitter Saint-Pétersbourg, avec le personnel de la légation impériale, à la date du...

« Le soussigné, etc., etc. »

N° 50. — M. Kurino an baron Komura.

Saint-Pétersbourg, 5 février 1904, 5 h. 5 du matin. Reçue le 5 février 1904, 5 h. 15 de l'après-midi.

Me conformant à la requête du comte Lamsdorff, je suis allé le voir le 4 février, à huit heures du soir. Il me dit que la substance de la réponse russe venait d'être envoyée à l'amiral Alexeieff,

pour être transmise au baron Rosen. Il ajouta qu'il se pourrait que l'amiral Alexeieff introduisit quelques changements, de manière à correspondre à des circonstances locales ; mais, selon toute probabilité, il n'y aurait pas de ces changements. Il déclara ensuite, comme son opinion personnelle, que la Russie désirait le principe de l'indépendance et de l'intégrité de la Corée et, aussi, nécessairement, le libre passage du détroit de Corée. Bien que la Russie soit disposée à faire toute concession possible, elle ne désire pas voir la Corée utilisée dans des desseins stratégiques contre la Russie et croit utile à la consolidation de bonnes relations avec le Japon d'établir, de commun accord, une régiontampon entre les limites d'influence et d'actions directes des, deux pays en Extrême-Orient. Ce qui est dit ci-dessus est exprimé absolument comme son opinion personnelle, et je ne puis dire si c'est, là aussi, la substance de la réponse susmentionnée, quoique cela paraisse très probable.

N° 51. — M. Kurino au baron Komura.

Saint-Pétersbourg, 6 février 1904, 5 h. 47 de l'après-midi. Reçue le 7 février 1904, 5 h. 45 du matin.

En référence à vos deux télégrammes en date d'hier, j'ai présenté les notes aujourd'hui, à quatre heures de l'après-midi, au comte Lamsdorff, conformément à vos instructions. Je partirai d'ici, avec mon personnel et mes étudiants, le 10 courant.

Dès cette rupture, le gouvernement japonais envoya à tous ses représentants à l'étranger une note circulaire pour expliquer officiellement et justifier l'attitude prise à l'égard de la Russie. Le passage le plus important de ce document déclare :

M. Kurino, se conformant aux instructions de son gouvernement, a fait, le 5 courant, au comte Lamsdorf, une notification dans le sens suivant :

« L'indépendance et l'intégrité territoriale de l'empire coréen étant regardées par le gouvernement japonais comme absolument essentielles à la sécurité et à la tranquillité de son pays, le gouvernement ne peut pas voir avec indifférence une action quelconque tendant à mettre en péril la situation de la Corée.

« Le gouvernement russe, par le moyen d'amendements inacceptables, a rejeté successivement les propositions du Japon au

sujet de la Corée, et dont l'adoption était considérée par le gouvernement japonais comme indispensable pour assurer l'indépendance et l'intégrité territoriale de l'empire coréen, et pour sauvegarder les intérêts prépondérants du Japon dans la péninsule.

h Cette attitude du gouvernement russe, unie à ses refus successifs de ne prendre aucun engagement relativement à l'intégrité territoriale de la Chine en Mandchourie, qui est sérieusement menacée par l'occupation continue de cette province par la Russie (malgré les engagements pris dans ses traités avec la Chine et ses assurances répétées à d'autres puissances ayant des intérêts dans les mêmes régions), a fait au gouvernement japonais une nécessité de considérer sérieusement quelles mesures de défense personnelle il était appelé à prendre en présence des retards apportés par le gouvernement russe dans les négociations pendantes, retards qui restent en grande partie inexpliqués, et en présence aussi de son activité navale et militaire, difficile à concilier avec un objectif entièrement pacifique.

« Dans les négociations pendantes, le gouvernement japonais a fait preuve d'une somme de patience qui donne abondamment, croit-il, la preuve de son loyal désir d'éloigner des relations du Japon avec la Russie toute cause de malentendus futurs. Mais, ne voyant au bout de ses efforts aucune perspective d'obtenir du gouvernement russe une adhésion, soit aux propositions modérées et désintéressées du Japon, soit à aucune autre proposition de nature à établir une paix ferme et durable en Extrême-Orient, le gouvernement japonais n'a pas d'autre alternative maintenant que celle de terminer ces futiles négociations.

« En adoptant cette ligne de conduite, le gouvernement japonais se réserve le droit d'agir d'une façon indépendante, et comme il le jugera le mieux, pour consolider et défendre la position menacée du Japon aussi bien que pour protéger ses droits établis et ses intérêts légitimes. »

Cependant, bien que l'initiative de la rupture ait été prise par le Japon, le correspondant à Saint-Pétersbourg de la Gazette de Cologne constate, dans un télégramme du 8, que, selon toute apparence, les milieux russes autorisés considéraient la situation d'alors comme n'équivalant pas à l'état de guerre, « Le fait que le bal de la cour aura lieu demain parle en faveur de cette manière de voir. Le

voyage projeté de l'empereur à Moscou, qui aurait pour but, dit-on, de lancer de là-bas, selon l'usage, une proclamation au peuple, avant le commencement de la guerre, est tout d'abord ajourné. D'autres personnes affirment qu'il n'aura pas même lieu » .

Le Messager du gouvernement publia d'ailleurs le communiqué suivant :

Le cabinet de Tokyo s'est adressé l'année dernière au gouvernement impérial sous le prétexte d'établir l'équilibre politique et un ordre plus stable sur les rivages de l'océan Pacifique. Il proposa une revision des traités en vigueur avec la Corée. Le gouvernement impérial y consentit et, comme les fonctions de vice- roi d'Extrême-Orient venaient d'être créées à ce moment, leur titulaire, l'aide de camp général Alexeieff, fut cliargé d'élaborer un projet contenant les bases d'une nouvelle entente avec le Japon.

On lui adjoignit, dans cette tâche, le ministre de Russie à Tokyo, lequel avait à conduire les négociations avec le gouvernement japonais. Bien que les échanges de vues sur cette question avec le cabinet japonais eussent revêtu un caractère amical, la haute société japonaise, la presse étrangère essayèrent de toutes les façons de créer parmi la population japonaise un état d'esprit belliqueux et d'amener le gouvernement à entrer en conflit armé avec la Russie.

Sous l'influence de cet état d'esprit, le cabinet de Tokyo commença à formuler dans les négociations des exigences de plus en plus excessives, et, en même temps, prit les mesures les plus grandes pour se tenir prêt à une guerre.

Toutes ces circonstances ne pouvaient naturellement troubler le calme de la Russie, mais elles la décidèrent à prendre, elle aussi, toutes les mesures nécessaires en ce qui concerne ses forces de terre et de mer.

Néanmoins, la Russie était animée d'un désir sincère de voir maintenir la paix en Extrême-Orient; aussi accorda-t-elle aux manifestations du cabinet de Tokyo l'attention voulue, dans la mesure où ses droits et ses intérêts incontestables le permettaient, et se déclarait-elle prête, sur la base des conditions d'une entente, à reconnaître au Japon une situation privilégiée, au point de vue commercial et économique, dans la péninsule coréenne, et à lui concéder le droit de protéger cette situa-

tion par des moyens militaires en cas de troubles dans le pays.

En môme temps, et malgré cela, la Russie, se tenant fermement sur la base du principe primordial de sa politique regardant la Corée, dont l'indépendance et l'intégrité ont été garanties par des conventions antérieures avec le Japon et par des traités avec d'autres puissances, insista : 1° pour une garantie réciproque et sans conditions de ce principe primordial; 2° pour un engagement de n'employer aucune partie de la Corée à des buts stratégiques, car la permission donnée à une puissance étrangère d'agir de cette sorte serait en contradiction directe avec le principe de l'indépendance de la Corée; 3° pour le maintien d'une entière liberté de la navigation dans le détroit de Corée.

Le projet qui fut élaboré dans ce sens ne satisfit point le gouvernement japonais, qui, dans ses dernières propositions, non seulement refusa d'accepter les conditions considérées comme une garantie de l'indépendance de la Corée, mais qui, en même temps, insista pour que, dans ledit projet, fussent insérées des clauses concernant la Mandcbourie.

De pareilles exigences de la part du Japon ne pouvaient naturellement être admises. La question de la situation de la Russie en Mandcbourie regarde avant tout la Chine elle-même, et ensuite aussi toutes les puissances qui ont des intérêts commerciaux en Chine. Par suite, le gouvernement impérial de Russie n'a absolument pu apercevoir aucun motif pour accepter l'insertion, dans un traité particulier avec le Japon, concernant les affaires coréennes, de n'importe quelles conditions au sujet du territoire occupé par les troupes russes.

Le gouvernement impérial de Russie ne refuse pas, par cela même, de reconnaître, pour la durée de son occupation de la Mandcbourie, la souveraineté de l'empereur de Chine dans ce pays, non plus que les privilèges que des puissances se sont assurés dans cette région par des traités conclus avec la Chine; sur ce point, une déclaration conforme a déjà été faite aux cabinets étrangers.

Le gouvernement impérial de Russie avait donc le droit de compter, lorsqu'il chargeait son représentant à Tokyo de remettre sa réponse aux dernières propositions du Japon, que le cabinet de Tokyo comprendrait toute l'importance des considérations développées ci-dessus et apprécierait le désir manifesté par la Russie d'aboutir à une entente pacifique avec le Japon.

Au lieu de cela, le gouvernement japonais a décidé, sans même attendre cette réponse, de rompre les négociations et de cesser ses relations diplomatiques avec la Russie.

Le gouvernement impérial, en rejetant sur le Japon la responsabilité entière de toutes les conséquences qui peuvent résulter de cette manière d'agir, attendra le développement des événements, et prendra, dès qu'il y sera contraint, les mesures les plus énergiques pour la protection de ses droits et de ses intérêts en Extrême-Orient.

Au moment où on rédigeait ces lignes à Saint-Pétersbourg, l'attaque de Port-Arthur avait lieu. Elle engagea le Destin; elle stupéfia le monde par son audace, et, cependant, à la réflexion, elle faisait nécessairement partie du plan des Japonais, qui s étaient depuis longtemps convaincus de leur supériorité sur la Russie. Cette croyance invétérée reposait chez eux sur deux idées capitales :

1° Le Transsibérien ne serait jamais à même d'amener en Mandchourie autant d'hommes que le Japon pourrait en envoyer;

2° L'état intérieur de la Russie, avec les troubles qu'il contenait en germe, mettrait le tsar dans l'impossibilité de pousser la guerre à fond (l) .

Les événements ont prouvé que ces deux idées étaient entièrement justes.

Le 10 février, le mikado adressa à son peuple ce manifeste :

Nous, par la grâce du Ciel, Empereur du Japon, placé sur le trône occupé par la même dynastie depuis les temps les plus reculés, faisons savoir à tous nos fidèles et vaillants sujets ce qui suit :

Nous déclarons, par les présentes, la guerre à la Russie, et nous ordonnons à notre armée et à notre marine de conduire les hostilités contre cet Empire avec toutes leurs forces. Nous ordonnons également à toutes nos autorités compétentes de faire tous leurs efforts dans l'accomplissement de leur devoir et conformé-

ment à leurs pouvoirs pour atteindre, par tous les moyens conérés par le droit des gens, le but que vise notre pays. Nous avons toujours considéré comme une condition essentielle de nos relations internationales et comme le but constant de nos efforts de développer les progrès pacifiques de notre Empire dans la civilisation, d'affermir nos liens amicaux avec les autres puissances, et d'établir un état de choses qui pût maintenir une paix durable en Extrême-Orient et assurer la sécurité future de l'Empire sans porter atteinte aux droits et aux intérêts des autres nations. Nos autorités compétentes ont accompli leur devoir conformément à notre volonté; aussi, nos relations avec toutes les puissances témoignent-elles d'une cordialité toujours croissante.

C'est donc entièrement contre notre attente que nous avons dû malheureusement entrer en hostilités avec la Russie.

L'intégrité de la Corée est pour notre Empire de la plus haute importance, non seulement à cause de nos relations traditionnelles avec ce pays, mais parce que l'existence indépendante de la Corée est essentielle à la sécurité de notre Empire. Cependant, la Russie, contrairement à ses engagements dans ses traités avec la Chine et à ses assurances répétées aux autres puissances signataires, occupe toujours la Mandchou rie. Elle a consolidé et fortifié sa mainmise sur ces provinces et vise leur annexion finale. L'absorption de la Mandchourie par la Russie rendrait impossible le maintien de l'intégrité de la Corée et obligerait en outre à abandonner tout espoir de paix en Extrême- Orient.

Etant données ces circonstances, Nous avons décidé de régler la question par la voie des négociations et d'assurer de la sorte une paix durable.

Dans ce but, nos autorités compétentes, sur notre ordre, ont fait des propositions à la Russie, et de nombreuses conférences se sont tenues depuis six mois. Cependant, la Russie ne répondit jamais à ces propositions avec un esprit de conciliation.

A«u contraire, par ses atermoiements calculés, elle retardait la solution de la question, et, tout en préconisant ostensiblement la paix d'un côté, elle faisait de l'autre des préparatifs militaires et navals et cherchait ainsi à accomplir ses propres desseins égoïstes. Nous ne saurions, en aucune façon, admettre que la Russie ait souhaité sérieusement la paix dès le début. Elle a rejeté les propositions de notre gouvernement.

La sécurité de la Corée en est menacée. Les garanties pour

l'avenir, que nous n'avons pu assurer par des négociations pacifiques, nous ne pouvons plus les obtenir que par le recours aux armes. C'est notre vœu le plus sincère que, grâce au courage et à la loyauté de nos fidèles sujets, la paix soit bientôt rétablie d'une manière permanente et que la gloire de Notre Empire soit conservée intacte.

Page 1