GUERRE LES FORCES RUSSO-JAPONAISES
La bravoure des Japonais n'était pas mise en doute. On ne croyait pas aux qualités du haut commandement. La marine apparaissait en splendide condition. On s'illusionna sur les effectifs dont pouvaient disposer les Nippons et les Russes.
L'organisation militaire russe en Extrême-Orient semble avoir été viciée dès ses débuts par le souvenir de la facile invasion de la Mandchourie en 1900. A cette époque, le général Grodekoff, gouverneur de l'Amour, avait mobilisé en Sibérie cent cinquante mille hommes. L'opération avait bien réussi ; aussi croyait-on pouvoir aisément la recommencer sur une plus grande échelle. Quant au Transsibérien, il avait permis, avec sa voie unique, pendant la guerre contre les Boxeurs, d'amener de Russie environ cinquante
mille hommes. Le fonctionnement de l'énorme voie ferrée, quoique incomplètement achevée, avait été assez satisfaisant. On pensait donc qu'un légereffort permettrait, le cas échéant, d'augmenter le rendement de la voie ferrée. On en était d'autant plus convaincu qu'on ne prévoyait pas dans quelles énormes proportions il faudrait expédier des troupes en Mandchourie, en 1904 et en 1905. Non seulement on ne supposait pas que le Japon pût jamais aligner sous Moukden une armée de six cent mille hommes, mais eût-on songé à ces gros chiffres qu'on n'en eût peut-être pas encore été très ému, tant les soldats nippons paraissaient peu redoutahles aux Russes.
Le 9 juillet 1903, l'agence Reuter constatait dans une dépêche de Port-Arthur : « Tous ceux qui discutent les chances d'une guerre méprisent le Japon comme adversaire. » Trois mois plus tard, j'ai pu constater par moi-même que telle était bien encore l'opinion des Russes.
Quels étaient les effectifs des troupes du tsar avant la guerre en Extrême-Orient? Les grands chefs de Port- Arthur, croyant sans doute bluffer les Japonais , exagéraient systématiquement. Une revue eut lieu au champ Souvaroff, à Port-Arthur, le 11 octobre 1903. A la fin des manœuvres, plusieurs officiers m'assurèrent qu'il y avait là soixante mille hommes rassemblés. Ces chiffres étaient manifestement beaucoup trop forts. La même tactique de grossissement voulu était sans doute suivie avec tous les
I étrangers, car, quand Ludovic Naudeau (qui a fait preuve ensuite de tant de clairvoyance au cours de la campagne)
; arriva à Kharbine, il écrivit à Paris, le 24 janvier 1904 : «Je
i suis persuadé que tous les effectifs russes immédiatement disponibles sont de beaucoup supérieurs aux suppositions
! les plus favorables (1). »
(1) Ludovic Naudeau a publié dans Le «Tourna/ une série d'articles remarj quables tant sur la campagne de Mandchourie que sur le Japon.
Quant aux Japonais, ils étaient renseignés eux et savaient exactement à combien d'adversaires ils avaient affaire.
Tâchons de préciser à quel chiffre se montaient les soldats du tsar au moment des hostilités.
M. L. Thiriaux, lieutenant, aide de camp du lieutenant général chef de la garde civique de Bruxelles, qui a fait un résumé minutieux des faits de la guerre, auquel j'aurai plaisir à me référer plusieurs fois, a constaté que l'armée russe d'Extrême-Orient comprenait au début de 1904 (1) :