LE COMBAT DE TCHEMULPO
(8 février 1904) (1).
a II y avait dans la rade de Tchemulpo un navire japonais, le Tchiyoda, un anglais (Talbot), un français {Pascal), un italien (ElbaJ, un américain fVicksburg) et les russes Varyag (de 6.750 tonneaux, six pièces de 152 millimètres, six de 120 millimètres, douze de 75 millimètres, douze officiers, trois cent cinquante hommes, protégés seulement par un pont courbe) et le Koreetz, vieille canonnière de 1.200 tonnes, sans protection, avec deux pièces de 204 millimètres (bouche), une de 152 millimètres, six canonsrevolvers et cent soixante hommes.
« Les relations entre les équipages étaient amicales : le jour de l'an russe (13 janvier), le capitaine du Tchiyoda avait dîné à bord du Varyag et porté un toast « à la bonne amitié des deux nations » .
« Le 7 février, le Tchiyoda appareilla — on a su depuis qu'il avait été rappelé par des signaux au large.
« Inquiet de cette disparition et de l'absence de nouvelles, le capitaine Roudnieff, du Varyag, envoya la canonnière Koreetz à Port-Arthur. Mais, à peine sorti du port, en face de l'île Yodolmi, le Koreetz rencontra huit torpilleurs japonais. Celui de tête lui signala d'arrêter, et comme, surpris de ce signal insolite en paix, il n'en faisait rien, le torpilleur japonais lui lança une torpille qui le manqua par l'avant, puis une seconde, qui passa cette fois à l'arrière. Pendant ce temps, les autres bateaux nippons se rapprochaient, menaçant de l'entourer et, plus loin, grossissaient à vue d'œil les six croiseurs d'Uriyu.
(1) V. op. cit., p. 19 et suivantes.
« Éloignant alors ses poursuivants de deux coups de canon, le Koreetz vire de bord et rentre au port, poursuivi jusqu'à la passe.
« Le matin du 8 février, une chaloupe vient remettre au commandant du Varyag une sommation écrite d'avoir à sortir du port pour combattre, faute de quoi la flotte japonaise viendrait l'y couler. Copie de cette sommation fut remise aux commandants des navires étrangers. Réunis à bord du Talbot, les commandants européens, indignés de cette façon d'agir, rédigèrent la protestation suivante envoyée de suite :
A bord du vaisseau de Sa Majesté, Talbot. Tchemulpo, 8 février.
Nous, soussignés, commandants des trois bâtiments neutres d'Angleterre, de France et d'Italie, en accusé de réception de votre lettre du 8, concernant votre intention d'attaquer les bâtiments de guerre russes actuellement dans ce port, ce jour même, à quatre heures, avons l'honneur d'appeler votre attention sur la déclaration suivante :
Nous considérons que, d'après les règles connues des lois internationales, le port de Tchemulpo étant neutre, nul navire n'a le droit d'attaquer des bâtiments s'y trouvant, et la puissance qui contreviendrait à cette loi est entièrement responsable de toute atteinte à la vie ou à la propriété dans un tel port. Nous protestons donc énergiquement contre une pareille violation de la neutralité.
Signé : Lewis Baily Rof. Borea Senês.
« Ce texte fut communiqué au commandant du Varyag, mais l'officier anglais chargé de cette mission trouva le navire se préparant au combat. Après avoir demandé l'avis du commandant Belaieff du Koreetz, le capitaine Roudnieff avait résolu malgré tout de tenter l'héroïque folie de sortir : dans le port, bloqué de toute façon, il ne pouvait, respectant, lui, les lois du droit international, empêcher les transports japonais de débarquer; il exposait très
inutilement les navires de commerce et les neutres aux coups de l'amiral Uriyu qui n'avait pas les mêmes scrupules ; il perdait le bénéfice de sa superbe vitesse (23 noeuds) , qui devait le rendre redoutable en haute mer s'il pouvait la gagner.
« La légende veut que Belaieff ait répondu : « Sortir, c'est a une folie, mais je suis prêt à mourir. » L'histoire donne une réponse plus militaire : « A. vos ordres et prêts à tout. »
« A onze heures et demie, les deux navires s'engagent dans la passe à petite vitesse, le Koreetz en avant; tous les équipages des navires étrangers sont aux bastingages et saluent de leurs acclamations le départ des sacrifiés volontaires.
« A onze heures trois quarts, à hauteur du banc de sable qui barre presque l'entrée, on aperçoit à 8 kilomètres la flotte d'Uriyu en ligne presque parallèle à la marche, au sud de l'île Richy; il y a là : YAdzuma et le Tchiyoda, croiseurs cuirassés, Naniwa, Takachyo, Akaski, Niitaka, croiseurs protégés, et huit torpilleurs, ceux-ci en seconde ligne. En tout, soixante pièces de plus de 10 centimètres contre quinze; cent cinquante et une en tout contre quarante-six.
«Presque immédiatement, YAdzuma ouvre le feu : l'obus tombe à 30 mètres du Koreetz, qui riposte mais cesse de suite, la distance étant trop grande. La marche est accélérée. Trois coups de grosses pièces de 20 centimètres de YAdzuma manquent encore le Vuryag, mais de si près que les éclats des obus tombés en mer lui blessent des hommes.
« Alors seulement (onze heures cinquante-cinq), le Varyag riposte, le tir répété de toute sa batterie tribord à la fois; à ce moment, «une fièvre étrange de combat s'empare des hommes et ne les lâche plus. » Un premier obus tue sur la passerelle un officier canonnier. Le Vnryag donne toute sa vitesse, dépassant le Koreetz, et à midi l'on atteint l'île Yodolmi, sans cesser de répondre coup pour coup.
« Il n'y a plus alors que 6 kilomètres de distance : toute
l'artillerie japonaise entre en action, tandis que le Varyag concentre son feu sur les protégés.
a A ce moment, dit le lieutenant Behrens, c'est une vraie « trombe d'obus. La construction de notre navire est si « légère qn'on ne sait pas, en le sentant frémir dans sa « membrure, s'il tire ou s'il est touché. Obus qui part, obus « qui arrive? On ne sait plus et nul ne s'en inquiète, chacun « étant tout entier à sa tâche. »
"Cependant, déjà la vengeance est acquise : le Takachyo s'éloigne , une longue flamme montant de son avant. L'Adzuma ne tire plus que d'une de ses deux tourelles, mais à quel prix! La passerelle centrale du Varyag est emportée, avec l'enseigne de Niérod (dont le bras seul reste), ainsi que son matelot signaleur; les mâts sont hachés, et des hunes d'informes débris humains tombent sur le pont; un obus éclate au seuil du blockhaus de commandement, tue deux hommes, casse la colonne vertébrale du timonier, blesse Roudnieff à la tempe.
« Les canons en barbette du pont (ils n'ont pas même de masques) sont mis les premiers hors de service par la poussière d'obus qui vient encrasser leur fermeture et n'ont bientôt plus de servants; les enseignes Goubonieff (dixneuf ans), Balk et Laboda sont grièvement blessés, mais ne quittent les pièces que quand elles sont hors de service.
« La batterie intérieure tire toujours, mais un obus entrant par un sabord éclate à l'intérieur, faisant dans l'étroit espace un vrai massacre; un autre incendie les hamacs, et les hommes valides doivent se précipiter pour éteindre l'incendie.
« A midi et demi, Roudnieff ordonne de manœuvrer droit à l'ennemi; il espère encore, grâce à ses vingt-trois nœuds, passer devant ou au travers; mais à ce moment même une nouvelle sinistre lui parvient : le gouvernail ne répond plus; le navire continue à tourner, s'offrantde flanc.
« Trois coups terribles le frappent : l'un à travers les
soutes, dans une des machines; le sang-froid des chauffeurs qui, grâce aux pompes, arrêtent l'eau à 5 centimètres des feux, sauve seul d'une explosion ; les deux autres également en dessous de la flottaison. Le navire, dont le pont n'est plus qu'un charnier, s incline mais tire toujours, et, continuant à tourner malgré lui, reprend la route du port. Le Koreetz qui, pendant tout ce temps, soit grâce à sa petite taille, soit à cause de sa peinture couleur de mer, n'a reçu que deux coups peu graves, le suit...
« \J* Adzuma seul poursuivit et ne s'arrêta que quand il put craindre d'atteindre par son tir les navires étrangers.
« Le Varyag et le Koreetz repassèrent donc , débris informes et sanglants, entre les navires qui les avaient salués au départ, maintenant muets d'horrenr.
« Sitôt ancrés, on vérifie rapidement la situation : le Koreetz est presque intact, mais, sur le Varyag, « le pont « était couvert de sang; il en avait giclé partout; j'ai vu un « cerveau entier échappé d'un crâne éclaté sans doute; il y «avait des cadavres empilés, mais tous n'étaient pas là; <« on en avait jeté par dessus bord pour manœuvrer les « pièces (l). »
« Les officiers se réunissent à l'endroit le plus épargné du pont, et Roudnieff, comptant toujours marcher, les interroge chacun sur sa spécialité : « C'est ainsi qu'il nous « est dit qu'il a été impossible d'éteindre l'incendie, que le « gouvernail est irréparable, qu'il y a encore quatre canons « en état de tirer, quarante morts et cent dix blessés, m
a Et, brutale, s'impose alors la seule solution : « Faire « sauter le bon navire de vingt-trois nœuds qui les portait & tous. »
« A ce moment s'approche un canot du Pascal portant la croix de Genève, et de grands mouvements se font à bord du Talbot et de YElba. Un instant, les Russes ont l'horrible
(1) Lieutenant Behrens.
idée qu'ils vont s'en aller pour laisser le champ libre aux Nippons; mais de chacun se détache une chaloupe pareille, précédant ainsi la demande de Roudnieff qui se rendait au Talbot demander un abri pour ses blessés.
« Sir Lewis Baily le reçoit, lui montre sa chaloupe de secours qui part, et lui demande : « Qu'allez-vous faire » ? « — Sauter! — En ce cas, je vous prie de vous faire coua 1er, si cela vous est égal. » En effet, le Talbot, tout proche, eût pu souffrir d'une explosion. Roudnieff repond que, pourvu que son navire soit détruit, le moyen importe peu.
«Ce ne fut qu'à trois heures qu'on put achever l'évacuation (on avait dû descendre les blessés sur des bouts de bordage et des planches à charbon). On ouvrit alors les trous de pompe, mais, dans ce fond vaseux, le navire mit trois heures à disparaître, persistant à montrer son arrière en flammes.
a Le Koreetz, manœuvrant encore et ayant de la poudre noire, se borna à s'éloigner de quelques centaines de mètres des étrangers, puis une bonne vieille mèche l'envoya en l'air, comme on l'aurait fait avec les vaisseaux de la « marine en bois » d'autrefois. »
Le rapport dans lequel M. Pawlof, ministre de Russie à Séoul, rendit compte de cet événement, se terminait à bon droit ainsi :
« La bravoure et la détermination de nos marins ont fait l'admiration de tous les étrangers et provoqué des manifestations de leur sympathie. »
Le combat de Tchemulpo, l'attaque simultanée de Port- Arthur souleva dans l'univers une émotion intense.
Le 10 février, le Messager du gouvernement publia à Saint- Pétersbourg le manifeste suivant du tsar :
Nous faisons savoir à tous nos fidèles sujets qu'ayant le souci de maintenir la paix chère à notre cœur, nous avons employé
tous nos efforts à la consolidation de l'état de tranquillité en Extrême-Orient. Dans ce but pacifique, nous avons donné notre assentiment à la revision proposée pu* le gouvernement japonais des conventions existant entre les deux Empires au sujet des affaires de Corée; les négociations entamées pour cet objet n'ont pourtant pu être conduites jusqu'à la fin; le Japon, n'attendant même pas la remise des propositions de la dernière réponse de notre gouvernement, nous a annoncé la rupture des négociations et la cessation de ses relations diplomatiques avec la Russie. Sans nous faire connaître à l'avance que la cessation de ces relations équivalait à l'ouverture des hostilités, le gouvernement japonais ■a. ordonné à ses bateaux torpilleurs d'attaquer soudainement notre escadre, à l'ancre dans la rade extérieure de la place de Port- Arthur.
Après avoir reçu sur cette attaque le rapport de notre lieutenant, nous avons immédiatement ordonné de répondre par les armes à la provocation du Japon.
En faisant connaître la décision que nous avons prise, rempli d'une confiance inébranlable dans l'aide du Tout-Puissant et fermement convaincu que tous nos fidèles sujets sont prêts, d'un commun sentiment, à défendre avec nous la Patrie, nous appelons la bénédiction de Dieu sur les glorieuses troupes de notre armée et de notre flotte.