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COMMANDEMENT. III. L'ORGANISATION. IV. CONCLUSIONS D'ENSEMBLE

La guerre russo-japonaise, la plus formidable, la plus puissamment convaincante leçon de choses de l'époque présente, doit porter ses enseignements surtout au moment où le militarisme est combattu en Occident avec une âpreté particulière.

Je tenterai donc de mettre en lumière quelques-uns de ces enseignements ; laissant de côté les raisonnements théoriques et abstraits, je me bornerai à constater des vérités qui sont évidentes pour tout homme de bonne foi.

Dès le début des hostilités, on a pu remarquer nettement, du côté japonais, la supériorité du matériel de guerre. Les Nippons ont eu, à beaucoup près, les meilleurs navires, les meilleurs canons, les meilleurs projectiles, les meilleurs fusils, mais cette supériorité ne constitua pas pour eux Vêlement décisif du succès ; ce qui lui donna toute sa valeur, ce fut la préparation remarquable du soldat nippon à se servir des instruments dont la prévoyance de ses chefs avait su

le doter. Si, dans les lancements de torpilles, les Japonais se sont montrés, en somme, peu heureux, — ce qui établit une fois de plus l'extrême délicatesse du maniement de ces engins, — par contre, ils ont témoigné d'une supériorité écrasante quand il s'est agi du tir de l'artillerie de campagne et surtout de l'artillerie de marine. Les marins de Togo ont osé engager le combat à des distances qu'aucun amiral européen n'aurait cru raisonnables. A six, sept kilomètres, et même davantage, les obus de pièces de gros calibre sont venus atteindre, avec une fréquence qui ne permet pas d'attribuer ce résultat au hasard, les blockhaus de Vitheft et de Rojdestvensky. Or, ce résultat extraordinaire n'a pu être la conséquence que d'un entraînement rigoureux des équipages, entraînement qui représente une dépense considérable de munitions, des années d'efforts et de volonté sans défaillances.

Ce qui a prouvé encore que la perfection du matériel est peu de chose en soi, c'est ce fait que, lorsque les artilleurs russes reçurent en Mandchourie les nouvelles pièces à tir rapide venues d'Europe, ils se trouvèrent en présence d'un mécanisme inconnu d'eux, dont, pendant plusieurs semaines tout au moins, ils obtinrent des résultats très médiocres. Donc, si l'importance du matériel n'est pas niable, cette importance n'est que secondaire.

Les vertus de ïhomme priment de beaucoup les qualités des engins. Les Russes ont montré les leurs. On ne sait vraiment pas assez ce qu'a supporté le soldat du tsar combattant dans la Mandchourie brûlante ou glacée, sous des pluies diluviennes, dévoré par les moustiques, apprenant chaque jour de nouveaux revers. Ce sont là les conditions les plus épouvantables qu'on puisse imaginer à la guerre ; mais l'inépuisable, la presque invraisemblable bonne humeur des troupes de Nicolas II, a permis pendant longtemps de faire face à tout. En toutes circonstances, le soldat russe normal se déclare satisfait. On m'a cité ce

mot admirable. Au bivouac, un officier demande à un soldat étendu sur le sol nu et mouillé : « Gomment es-tu couché? — Bien, mon lieutenant : je suis couché sur un côté et j'ai l'autre pour me couvrir, q Cette simplicité, qui à la guerre devient vite héroïque, explique l'admirable résistance des soldats de Kouropatkine durant cette première période de la lutte où l'anarchie de l'intérieur ne put encore joindre son action à l'influence déprimante des défaites successives infligées par le Japon.

Une fois de plus dans l'histoire, les Russes ont établi qu'ils étaient incomparables dans la résistance; et, je le dis ici sans la moindre pensée d'ironie, Un y a aucune autre armée au monde qui aurait su battre en retraite aussi stoïquement que l'armée russe.

Quant au courage des Nippons, sans être peut-être plus grand que celui des Russes, il fut infiniment plus efficace; car, au lieu d'être un courage passif, il fut un courage actif, un courage offensif, le courage de l'homme qui préfère de beaucoup la mort à un pas en arrière.

A des troupes animées d'un tel esprit, rien n'est impossible ; et c'est pourquoi les régiments du mikado ont pu supporter des coefficients de pertes extrêmement élevés.

Le courage, d'ailleurs, est bien loin de suffire, et il est avéré que si, dans l'adversité, les soldats du tsar ont fait preuve d'une fermeté d'âme vraiment admirable, l'infériorité lamentable du commandement russe a rendu cette vertu inutile.

Sous l'impulsion de ses chefs, l'armée russe n'a entrepris aucun mouvement vraiment raisonné ; elle est restée

constamment stagnante. Si l'on fait donc abstraction des impressions excessives ressenties en Europe à la nouvelle des victoires nipponnes, on est obligé de constater que, dans le domaine stratégique et tactique, les chefs japonais ont été loin d'être aussi remarquables qu'on l'admet généralement. A maintes reprises, les généraux nippons perdirent un temps précieux, manquèrent d'initiative, firent des fautes énormes ; et, si Ton se base sur les renseignements puisés aux meilleures sources, je crois qu'on peut dire que les officiers du mikado ont vaincu leurs adversaires moins par l'excellence de leurs conceptions militaires que par suite de l'absence à peu près complète chez les Russes de conceptions stratégiques. Ce mal va d'ailleurs rarement seul. Si le commandement russe a fait preuve d'une complète insuffisance, une profonde division n'a cessé de régner entre ses éléments directeurs. Cette néfaste animosité de personnes destinées à concourir au même œuvre s'est manifestée un peu partout, mais spécialement à Port- Arthur où, à côté du sublime exemple donné par le général Kondratenko, on a pu constater tant de défaillances. A Port-Arthur, l'intense rivalité de la marine et de l'armée de terre compromit gravement la défense de la place, et rien ne symbolisa plus cette hostilité de soldats du même pays qui auraient dû combattre en frères d'armes que ce retour de l'amiral Lotchinsky rentrant en Europe sur le même bateau que le général Stoessel, et qui, durant toute la traversée, dut vivre à l'écart, sans même parler à ses compagnons. Chez les Japonais, cet antagonisme funeste des personnes n'exista pour ainsi dire pas, ou du moins il fut- restreint à son minimum d'expression et d'action néfaste.

Dans le domaine de l'organisation, le triomphe des Japonais fut complet, inorganisation, c'est là un mot auquel, en France, on n'accorde qu'une importance secondaire, alors qu'il mérite une considération capitale. Les Japcmais, eux, l'ont compris. Non seulement ils ont été parfaits dans l'organisation de tout ce qui touche au matériel de guerre et de transport, mais, en ce qui concerne le service des renseignements, ils ont été simplement incomparables.

Certes, à cet égard, les Nippons ont pris modèle sur les Allemands ; mais, en présence des faits acquis, il semble que les élèves ont surpassé leurs maîtres.

Pour être tout à fait exact, il faut noter que cette organisation du service des renseignements a été grandement facilitée par la tendance à l'espionnage qui existe naturellement chez beaucoup de Japonais et qui vraisemblablement doit être la conséquence des luttes entre les clans qui jadis couvraient le pays du Soleil-Levant, lesquels, en conflits constants, ne pouvaient triompher les uns des autres que grâce à la ruse.

Quoi qu'il en soit, chaque Japonais a une tendance innée à surveiller avec soin tout étranger. J'ai pu m'en apercevoir, au cours de mon voyage, dans un certain nombre de cas.

Le plus bel exemple d'espionnage nippon spontané qu'il m'a été donné d'observer s'offrit à moi, à Nagasaki, le 19 septembre 1903. Je venais de passer trois jours à Hiroschima, grande ville militaire, où le général Yamagouchi, commandant la 5e division (1), sur la présentation du

L) Le général Yamagouchi commanda l'armée japonaise qui gagna la

ministre de la guerre, le général ïéaroutsi, m'avait fait un fort aimable accueil. Avant de quitter le Japon, je tins à l'en remercier. Afin que la lettre parvînt sûrement à destination, j'allai la porter moi-même à la poste et la fis recommander. Le Nippon au guichet duquel je dus m'adresser fut fort étonné de voir un étranger écrivant ainsi à un général japonais une lettre recommandée. Immédiatement, son cerveau travailla et il n'hésita pas à me demander : « Mais quelle est donc la nature de vos relations avec ce général? Est-ce de l'amitié ou sont-ce des affaires? » Nul doute que ce patriote ne m'ait soupçonné de poursuivre quelque dangereuse opération d'espionnage. Ma lettre a dû arriver à destination, mais bien probablement après avoir été signalée et dûment examinée.

Cet exemple permet de saisir à quel point la police japonaise peut être soupçonneuse. Lorsqu'on sut à Yokohama que j'écrivais dans des journaux d'Occident, on se précipita à mon hôtel pour prendre ces renseignements, d'ailleurs anodins, par lesquels toute police commence une enquête. Plus tard, à Tokyo, lorsque mes relations avec les autorités eurent établi que, si j'étais un Occidental curieux, je ne paraissais animé d'aucune mauvaise intention, la surveillance fut plus discrète. Elle s'exerça cependant. De ceci, impossible de douter, car, alors que je passais dans une des villes nipponnes où je me croyais totalement inconnu, un homme de police en blanc, son petit sabre au côté, m'aborda plusieurs fois dans un parc ou quelque autre lieu public pour me balbutier en anglais : What is jour name? (Quel est votre nom?) Cette investigation injustifiée est blessante pour les étrangers; elle est, en outre, parfaitement inutile et inefficace, car le policier qui opère est généralement incapable de saisir ce

bataille de Ping-Yangsur les Chinois en 1894. Il est mort pendant la guerre avec la Russie, avant d'avoir pu y prendre part.

qu'on lui répond en anglais, et ce que d'ailleurs, par une suffisance bien nipponne, il affecte toujours de comprendre.

On conçoit sans effort comment, ayante utiliser de pareils éléments, l'état-major du mikado a pu organiser l'étonnant service des renseignements qui fonctionne un peu partout à son profit.

Pénétré par l'étude des guerres européennes de l'extrême importance de ce service, il a commencé par prendre ses précautions au Japon même contre des ennemis éventuels.

Ces mesures préventives sont poussées à un point tel que, sur la carte du Japon dressée par la Société nipponne de Bon Accueil aux étrangers (The Welcome Society of JapanJ, des cercles rouges indiquent charitablement aux touristes les régions militaires dans lesquelles il est rigoureusement interdit de prendre des photographies même quelconques. Les règlements sont tellement inflexibles sur ce point que l'une des premières paroles de M. Harmand, le ministre de France à Tokyo, fut pour me recommander de ne point enfreindre, même involontairement, ces prohibitions; car, en cas d'arrestation, me déclara-t-il, il serait dans l'impossibilité de me secourir.

De fait, durant mon séjour au pays nippon, plusieurs étrangers furent arrêtés pour délit de photographie dans les zones interdites, et ils ne furent relâchés qu'après^enquête, prison préventive et amende. Dans l'île de Myajima, près de Hiroschima, c'est encore bien pis ; il est interdit non pas seulement d'y photographier, mais même de s'y servir d'une lorgnette.

Voilà pour l'organisation défensive. Quant à l'offensive, les Russes savent maintenant avec quelle perfection l'étatmajor nippon a compris son service de renseignements, comment depuis de longues années il a su se tenir en relations avec les chefs khoungouses de Mandchourie. Un fait,

qui a été signalé mais qu'il faut rappeler, en dit plus long que tout sur l'ancienneté et la prévoyance de cette organisation. Gomme les Japonais ne portent pas la queue ainsi que les Chinois, il était à prévoir qu'en cas de guerre les Russes vérifieraient facilement le caractère artificiel des queues chinoises appliquées sur des crânes nippons. Les officiers japonais espions en pays russo-chinois ont donc reçu l'ordre de laisser pousser leurs cheveux de façon à présenter à leurs futurs adversaires des queues authentiques comme celles des vrais Célestes. Ce seul détail dénote combien, du côté du Japon, la préparation à la guerre a été minutieuse et prévue de longue date.

Dès que la guerre eut éclaté, les mesures les plus précises et les plus réfléchies furent appliquées pour assurer le secret des opérations japonaises.

1^ Officiel n° 5, du 5 février 1904, publia l'ordonnance suivante :

Règlement , à partir d'aujourd'hui, concernant les dépêches envoyées à l'étranger et rédigées d'après les principes de l'article 8 de la convention internationale universelle des postes et télégraphes.

37e année de Meïdji, 5 février 1904.

Le ministre des communications : Oura Kembou ou Kameshiki.

Article premier. — Les dépêches privées qui seront envoyées de notre pays ou de Fousan, Séoul, Tchémulpo à l'étranger devront être rédigées en langue japonaise ordinaire, anglaise ou française. Il est absolument défendu de se servir de chiffres.

Cependant les trois bureaux de Tokyo, Yokohama et Kobé sont exceptés . De ces trois bureaux, on peut expédier des dépêches chiffrées, à la condition de déposer en même temps leur traduction en japonais, en anglais ou en français, et dV joindre en même temps la clef du chiffre.

Art. 2. — Toutes ces prescriptions et ces défenses sont également applicables aux communications télégraphiques entre les lignes de l'archipel japonais et celles que le Japon possède en Corée, et aussi aux communications entre elles de ces dernières lignes.

Art. 3. — Toutes ces mêmes prescriptions et défenses devront être observées quand on fera partir une dépêche des lignes que le gouvernement coréen possède en propre et qui aboutissent à une des lignes appartenant au Japon, ou quand on sera obligé, pour faire parvenir un télégramme à l'étranger, de se servir de l'une des lignes japonaises.

Art. 4. — Sur tout le réseau télégraphique de l'intérieur du Japon; sur toute la ligne qui relie Fousan, Séoul et Tchémulpo en Corée, en utilisant quelques lignes qui appartiennent à notre gouvernement, l'expéditeur d'une dépêche devra accepter d'avance le risque d'erreurs dans la dépêche, de retards ou même de non-arrivée à destination.

Faute de cette acceptation par lui, nos bureaux ne se chargeront pas d'expédier sa dépêche.

Quant à la presse japonaise, l'ordonnance du 29 février 1904 lui interdit de parler :

1° Du plan de la guerre;

2° Des mouvements militaires futurs;

3° Des mouvements et de la composition des divisions de la flotte ;

4° D'un dommage quelconque subi par un navire de guerre ou un transport japonais;

5° De la répartition des troupes en campagne;

6° De la portée des munitions et de la quantité de munitions consommées;

7° De la situation ou du nom des points d'opérations militaires;

8° Des noms et stationnements des navires de guerre de toutes classes et des transports;

9° Des approvisionnements de charbon et du service d'intendance pour la marine et les troupes de terre;

10° De la rapidité des navires de guerre et des transports.

Or, il ressort du simple examen de ces documents, cités à titre d'exemples, qu'ils ont été préparés par les meilleurs cerveaux de l'état-major nippon, qui ont su soigneusement envisager dès le temps de paix toutes les conséquences que

peut entraîner la guerre et y avoir trouvé d'avance une solution garantissant au mieux les intérêts japonais.

Cette application et cette prévoyance ont été, comme on sait, pour une part incontestable et considérable dans la série ininterrompue des succès japonais.

Après l'expérience si probante de la lutte franco-allemande, les faits déjà connus de la campagne russo-japonaise établissent une fois de plus, avec une incomparable puissance de démonstration, l'importance extrême à la guerre d'un bon service de renseignements.

De cet ensemble on peut conclure que la victoire à la guerre dépend :

1° De Y organisation, c'est-à-dire de la prévision minutieuse longuement mûrie des plus infimes mesures nécessaires à l'exécution d'une opération militaire quelconque à réaliser dans une campagne quelconque.

2° Du moral des troupes : il faut qu'un soldat veuille aller en avant, il faut qu'il veuille plutôt mourir que reculer.

3° De l'offensive. Dans tous les cas connus, l Histoire prouve que l'armée qui manœuvre, même médiocre, bat toujours £ armée immobile et stagnante.

Une fois de plus, donc, les enseignements terribles et grandioses de la guerre russo-japonaise établissent la justesse des opinions de l'admirable écrivain militaire qu'est le général Bonnal :

La victoire sanctionne la supériorité acquise dès le temps de paix.

Le soldat na de valeur effective que par l'usage qu'on en fait.

L'organisation et le commandement priment tout.

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