‹ Le monde et la guerre Russo-JaponaiseChapitre 58 sur 103 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. — Conséquences intérieures de la. guerre. Politiques et sociales. — Les hommes des clans sont-ils définitivement

consolidés au pouvoir? — La crise sociale en perspective. Economiques et financières. — Le Japon et son rayon d'action. —

Ses charges financières. — Le développement industriel du pays

va-t-il prendre l'ampleur supposée en Occident?

II. — Les bénéfices vrais de la guerre. Sakhaline. — Avantages résultant de la possession de la partie sud de

l'île.

En Mandchourie. — Caractère imprécis de la situation nouvelle. —

Port-Arthur place forte? — Les Japonais en concurrence avec les

Chinois.

En Corée. — L'expulsion réalisée des Européens. — La mainmise sur

le gouvernement coréen. — Les richesses du pays et les avantages de

sa situation.

L accroissement du prestige japonais dans le monde. — L'enseignement

qui en résulte.

III. — Que peuvent les Japonais a la tête des Jaunes contre les Blancs?

Les Jaunes sont-ils plus susceptibles d'union que les Blancs? — Que

semble pouvoir être le rôle du Japon à l'égard des peuples asiatiques?

Pour le Japon, les conséquences de sa lutte victorieuse avec la Russie sont immenses! On peut discerner les conséquences intérieures, celles qui réagiront au point de vue politique et social sur l'empire du mikado, et les conséquences extérieures : ces dernières sont ou matérielles, résultant de l'acquisition de nouveaux territoires, ou d'ordre moral ; elles procèdent alors de l'extraordinaire accroissement de prestige du Japon dans les deux hémisphères.

Les conséquences intérieures de la guerre ne sont pas destinées à être toutes également heureuses pour le Japon. Au premier aspect, il semble que les éclatants succès de la campagne contre la Russie aient consolidé pour bien longtemps au pouvoir les hommes des clans (l). Certes, ceux-ci vont bénéficier d'un regain de puissance qui est légitimement dû aux talents dont ils ont donné la large mesure, mais ce serait une erreur de compter qu'il résultera de cette consolidation une ère de complète tranquillité politique intérieure pour le Japon. Rien ne paraît moins probable.

On sait avec quelle difficulté le peuple japonais a accepté la conclusion de la paix dont il ne comprenait pas tous les avantages ni la nécessité à son propre point de vue (2). Certes, il y eut bien dans ces protestations le sentiment de révolte d'une nation qui attendait beaucoup plus que ce que la Conférence de Portsmouth lui a donné. Mais, dans les émeutes de Tokyo, il faut aussi savoir discerner le réveil des sentiments endormis pendant la guerre et qui sont des sentiments d hostilité profonde de tous les politiciens nippons contre le gouvernement des clans. Or, plus le Japon s'européanisera, — au moins dans les apparences qu'il tient à se donner, — et plus le pouvoir des hommes des clans paraîtra arbitraire et intolérable. La lutte fatale qui va continuer s'aggravera d'autant plus qu'elle coïncidera avec l'extension de la crise sociale qui, elle aussi, paraît inéluctable. Cette crise, dont j'ai déjà

signalé les éléments (1), présente ce caractère particulier que sa croissance sera d'autant plus rapide que l'industrie japonaise se développera davantage.

Il faut bien saisir, en effet, que si, au cours de la guerre, le Japon a fait preuve de forces morales qu'on peut dire illimitées, ses forces financières et économiques, elles, sont restreintes et définies.

De même que le plus puissant croiseur a un rayon d'action déterminé par la capacité de ses soutes à charbon et la vitesse avec laquelle il fait tourner ses machines, de même, les moyens matériels dont dispose le Japon ne lui permettent pas d'accomplir ce que lui dictent ses ambitions.

Autant il était déraisonnable de dire que l'empire du Soleil-Levant n'avait pas assez d'argent pour entreprendre la guerre, autant il serait fâcheux de s'illusionner sur sa situation financière.

Le tableau ci-dessous résume de façon saisissante les charges qui pèsent sur l'empire du mikado.

«Cette dette atteint un chiffre important. Voici, en effet, quel était le montant des engagements intérieurs et extérieurs du Japon à la veille de la guerre :

Dette publique japonaise avant la guerre

Désignation des emprunts. Yen.

Ancienne dette (sans intérêt) , 4. 169 . 636

Rentes pour rachat des droits féodaux 5 °/0 19.630.475

Emprunt de la marine 5 °/0 (1887-1890) 8.297.300

Emprunts de conversion 5 °/0 (diverses dates) 167.128.350

Emprunt des chemins de fer 5 °/0 (diverses dates) 37.248.900

— de guerre 1895 5 °/0 115.641.150

— de travaux public» 5 °/0 (diverses dates) 60. 134.600

A reporter 507.880.411

Report 507.880.411

Chemin de fer de Hokkaïdo 5 °/0 (1898) 3 . 592 500

Emprunt retrait du papier-monnaie (1891) 22.000.000

— travaux publics de Formose (1901-03) 16 . 707 . 900

— pour virement de Formose (1900-03) 5 . 440 . 200

Divers 2.000.000

Total de la Dette de l'État 559.621 .011

Au lendemain de la guerre, nous trouvons ce montant accru de 1.300 millions de yen. Voici, en effet, un tableau des emprunts contractés par le Japon depuis le commencement de la guerre :

Dale Montant

Emprunts. d'émission. en yen.

Bons du Trésor 5 °/0 (lre série) . . Février. . . . 1904 j 00 . 000 . 000

— 5 °/0 (2e série) . . Mai 1904 100 . 000 . 000

10 millions de livres sterling 6 °/0,

gagé sur les douanes Mai 1904 100.000.000

Bons du Trésor 5 °/0 (3e série) . . Novembre. 1904 80.000.000 12 millions de livres sterling émis

à Londres etNew-York, gagé sur

les douanes Novembre . 1904 120 . 000 . 000

Bons du Trésor 6 °/0 (4e série) . . Avril 1905 100.000.000

Emprunt 4 1/2 °/0 de 30 millions

de livres sterling à Londres et

New- York, gagésurles douanes. Mars 1905 300.000.000

Bons du Trésor 6 /0 (5e série) . . Mai 1905 100 . 000 . 000

2e série de l'emprunt 4 1/2 °/0 émis

à Londres et New- York (30 millions de livres sterling) Juillet .... 1905 300 . 000 . 000

Total 1.300.000.000

Total général de la Dette 1 . 859 . 621 . 011 (1)

Les emprunts effectués par le Japon pendant la guerre ont donc atteint le total de 1.300 millions de yen; sur ce total, 842 millions sont représentés par des emprunts

(1) L'Economiste européen, 6 octobre 1905. — A ce chiffre il faut ajouter l'emprunt de décembre 1905, qui n'est d'ailleurs qu'un emprunt de remplacement.

extérieurs et 480 millions ont été demandés à l'intérieur du pays et réalisés principalement en bons du Trésor (1). »

On voit maintenant à quel point la lutte avec la Russie a endetté le Japon. Or, contrairement à l'espoir tenace qu'ils ont toujours nourri, les Japonais n'ont point trouvé à leurs sacrifices la contre-partie directe et au moins équivalente qu'ils attendaient de l'indemnité de guerre que, selon eux, leur payerait indubitablement la Russie.

A cet égard, les hommes d'Etat nippons se sont trompés dès le principe. Ils n'ont pas saisi qu'on ne peut con-

(1) « Le taux moyen de revenu varie de 4 1/2 à 5 pour 100 pour la Dette extérieure, et de 4 7/8 à 6 pour 100 pour la Dette intérieure. Cette différence en faveur des émissions intérieures est due à ce fait que les emprunts extérieurs offrent plus de garanties. L'emprunt 6 pour 100 (première série) fut émis en mai 1904 à 93 1/2 pour 100. Il est garanti par une première hypothèque sur les recettes des douanes de l'empire, et est remboursable au pair le 5 avril 1911. Le gouvernement, toutefois, s'est réservé le droit de rembourser au pair tout ou partie des obligations de cet emprunt à une date quelconque après le 5 avril 1907, sur un avis publié six mois d'avance. Les obligations de la seconde série sont garanties de la même façon, mais elles sont tenues d'assurer le service du premier emprunt de 10.000.000 de livres sterling-, les délais de remboursement sont identiques à ceux des obligations de la première série. Ces obligations ont été émises en novembre 1904, à 90 1/2 pour 100. L'emprunt 4 1/2 pour 100 de 20.000.000 de livres sterling, émis à 90 pour 100 en mars 1905, est garanti par une première hypothèque sur le produit du monopole des tabacs. Il est remboursable au pair le 15 février 1925, mais le gouvernement a le droit d'effectuer ce remboursement à une date quelconque après le 15 février 1910, sur un avis préalable donné six mois d'avance. Les obligations de la deuxième série, qui ont été émises à 90 pour 100 en juillet dernier, sont remboursables dans les même délais, et elles sont garanties par une première hypothèque sur le rendement net du monopole des tabacs, mais elles doivent assurer le service de l'emprunt précédent de 30.000.000 de livres sterling.

Des cinq émissions de bons du Trésor, s'élevant ensemble à 480.000.000 de yens, les deux dernières émissions seules ont été placées en Angleterre. La première série, 100,000.000 de yens, a été émise à 90 pour 100 en avril dernier. Les obligations portent intérêt au taux de 6 pour 100, et elles sont remboursables avant 1912. Le cours actuel est 98 pour 100. La cinquième série, de 100.000.000 de yens, a été émise en mai dernier à 90 pour 100. Ce sont aussi des obligations 6 pour 100, qui sont remboursables avant 1913, Le cours actuel est 97 pour 100. »

[L'Economiste européen, 6 octobre 1905).

traindre un peuple vaincu à payer une indemnité de guerre que si son territoire, si les organes essentiels de sa vie nationale sont vraiment au pouvoir de l'étranger (cas de la France en 1871). Un pareil résultat, dans les hypothèses les plus optimistes, les Japonais ne pouvaient l'obtenir; car vouloir occuper Saint-Pétersbourg et Moscou eût été une conception parfaitement insensée.

Quoi qu'il en soit, cette indemnité de guerre qu'ils considéraient comme indispensable, les Japonais ne l'ont point eue, et c'est là un fait capital dont les répercussions se feront encore maintes fois sentir.

En Occident, où Ton juge des choses d'Extrême-Orient sans en voir toujours l'extrême complexité, on admet volontiers qu'une ère de grande prospérité industrielle va être pour le Japon la conséquence directe de ses victoires. Un pareil résultat n'est nullement certain. Outre que, dans le domaine industriel, le Japonais n'a point du tout les qualités équivalentes à celles qui font de lui un soldat incomparable sur le champ de bataille, les conditions de l'industrie japonaise vont forcément se transformer dans un sens qui ne paraît guère devoir lui être favorable. Il est admissible, en effet, que le nouvel état de choses va entraîner dans le monde ouvrier nippon un accroissement considérable du prix des salaires, accroissement qu'on a déjà pu constater après la guerre contre la Chine (1). Or, est-ce là une perspective satisfaisante pour des industries qui manquent de capitaux et qui ne peuvent guère en trouver qu'à l'étranger? J "entends bien dire que les financiers japonais ont fait preuve, pendant la lutte avec la Russie, de grandes qualités d'intelligence et de décision. Certes, mais, jusqu'ici, rien ne permet de croire que ces qualités soient générales dans le monde du commerce et de l'industrie nippons (2). Ace point de vue, il faut encore

revenir sur l'immense différence existant dans le domaine commercial et industriel entre le Japonais et le Chinois qui est infiniment supérieur au premier.

Donc, au lieu de pronostiquer avec certitude une ère de grande prospérité économique pour le Japon, il semble plus sage de faire des réserves et d'attendre.

Si le peuple japonais n'a point obtenu tous les bénéfices qu'il escomptait de la guerre, il en est cependant qui pour lui sont certains : ce sont d'abord ses acquisitions territoriales à Sakhaline, en Mandchourie et en Corée.

Les droits de souveraineté acquis par le Japon sur la moitié sud de l'île Sakhaline ont une réelle importance. D'abord, c'est une terre russe qui fait retour aux Nippons (1); ensuite, Sakhaline perd, du fait de son sectionnement, toute valeur stratégique susceptible d'être dirigée contre le Japon; enfin, sa possession assure aux Japonais des avantages économiques importants. Ils ne sont pas tous d'égale valeur. On les trouvera exactement exposés dans cette étude due à M. Komorsky, directeur du Messager de l'Orient, journal de Vladivostok, et qui quatorze fois visita la nouvelle terre nipponne :

L'île est très difficilement accessible par mer, vu l'absence presque complète de bons mouillages sur les côtes. Les navires de commerce mettent souvent des semaines entières pour décharger leurs marchandises, et, durant cette opération, ils sont parfois obligés de se réfugier pendant de longues journées dans la baie de Castries, vis-à-vis le port Alexandrovsk, à 60 kilomètres de distance.

(Jj V. p. 67. '. ' .

Le commerce d'exportation est fort difficile, parce que la saison de navigation ne dure que de quatre à cinq mois par an; les soi-disant richesses naturelles de l'île, gisements de charbon de terre, bois de construction, etc., ne sont pas si considérables qu'on veut bien le dire, car des sommes énormes devront être sacrifiées avant que l'exportation puisse prendre un élan important.

Des traces de naplite ont bien été découvertes dans le nord de l'île, mais une Société anonyme des Pays-Bas, après avoir dépensé beaucoup d'argent en recherches, a dû reculer devant les conditions redoutables d'une exploitation dans des régions presque inaccessibles, avec un climat par trop difficile.

Les maigres capitaux des commerçants japonais ne pourront jamais suffire à de pareilles entreprises. Il y a même peu de raisons de supposer que les milliardaires américains leur en fournissent facilement les quantités nécessaires; des affaires aussi profitables se trouvent en Amérique même avec des risques moindres.

Mais, en dehors des richesses du sol sakhalinien, il en existe une tout à fait remarquable dans les mers entourant l'île : ce sont les pêcheries.

La quantité vraiment miraculeuse de poissons de la meilleure qualité dans les eaux de Sakhaline attire depuis longtemps l'attention des pêcheurs non seulement japonais, mais aussi américains. Pour s'en faire une idée, il faut mentionner qu'un saumon frais de 20 livres, vendu sur place pendant la saison de pêche à raison de 15 à 20 centimes la pièce, est ensuite facilement revendu en Europe un franc la livre. Le transport de cette marchandise, qui se fait sur des bateaux à réfrigérateurs, ne coûte, de Sakhaline jusqu'à Hambourg, qu'un prix très faible permettant de gros bénéfices.

Les pêcheurs japonais ont fréquenté de tout temps les côtes de l'île...

De huit cents à mille voiliers japonais passent annuellement la saison de la pêche sur les côtes de Sakhaline... En s'annexant l'île pour en confier l'exploitation aux Américains, comme l'annoncent les journaux japonais, le Japon ne peut que rendre un mauvais service à son peuple, lequel alors n'aurait plus le poisson de Sakhaline aux bas prix d'aujourd'hui.

Il y aurait évidemment dans ce cas quelques grosses fortunes qui se feraient pendant la durée de ce trafic, mais le peuple nippon n'en profiterait guère.

En tant que territoire d'émigration, l'île de Saklialine, de beaucoup inférieure comme climat et qualité de terrain à l'île la plus septentrionale du Japon, Yeso ou Hokkaïdo, ne semble pas devoir être exploitée avec succès par les sujets frileux du Soleil-Levant (1).

En Mandchourie, les bénéfices du Japon sont moins nets. Dans le Liao-Toung, les Nippons sont les maîtres absolus ; mais voudront-ils fortifier Port-Arthur pour en faire une place inexpugnable? Il faudrait alors dépenser des sommes énormes dans ce gouffre à millions. Au surplus, est-ce bien nécessaire? Quelle est donc la puissance qui aurait à la fois les raisons et les moyens de chasser les Nippons du Liao-Toung? On peut donc admettre que l'état-major du mikado aura la sagesse de renoncer à un effort épuisant et jusqu'à nouvel ordre parfaitement inutile.

Quant au reste du Sud de la Mandchourie, il demeure sous la suzeraineté de la Chine ; mais les Japonais entendent y jouer un rôle dominant, et c'est dans cet esprit qu'ils ont négocié avec Pékin. Quelle que soit, en définitive, la solution adoptée, l'action des Nippons paraît devoir être limitée, car en Mandchourie ils vont forcément se trouver placés sur le terrain commercial et agricole et se heurter aux marchands et aux cultivateurs chinois qui leur sont certainement supérieurs. Il est probable qu'ils comprendront assez vite les difficultés de la situation et qu'ils se borneront à participer avec les Chinois aux grandes entreprises et à l'exploitation du pays. C'est tout au moins ce qui semble résulter d'une étude parue à Tokyo, dans laquelle le comte Okuma (2) se demandait, avant même

(1) Paru dans l'Energie française du 5 août 1905.

(2) Le comte Okuma est l'un des hommes d'État du Japon qui méritent de fixer le plus l'attention du monde occidental. Homme du Iiizen, province commerciale par excellence, le comte Okuma, âgé actuellement de soixantehuit ans, est avant tout un homme d'affaires au sens pratique et sûr.

Aux premiers jours de la pénétration des Occidentaux dans le Japon

la fin de la guerre, ce que le Japon devra chercher à faire en Mandchourie et en Corée.

Parmi les questions que la présente guerre a jetées dans la réalité pratique se trouve la question de l'exploitation de la Mandchourie et de la Corée. Les visites que firent à ces deux pays des hommes de négoce très influents, appartenant à nos deux Chambres, et l'organisation d'associations diverses avec le but arrêté de faire le commerce avec ces deux nations sont les signes de ce temps.

La guerre actuelle a eu pour cause une querelle politique, de laquelle dépendait l'existence même de ce pays; mais elle aura une très grande portée sur la situation économique nationale. En plus de 1.300 millions de yen que le gouvernement a été obligé de dépenser pour soutenir la présente campagne, la nation subit une très lourde perte par l'éloignement des centres industriels de centaines de mille de travailleurs. Il nous faut donc résoudre le problème qui se pose de telle sorte que même ces pertes puissent être utilisées.

La population du Japon augmente d'une manière presque anormale. Lors de l'ouverture de ce pays au commerce étranger, sa population se montait à environ trente millions d'habitants ; elle est actuellement d'à peu près cinquante millions. Comme cette augmentation est due principalement aux améliorations du

d'hier, nous trouvons le comte Okuma à Nagasaki, étudiant avec beaucoup d'ardeur. x\près avoir appris l'anglais et le hollandais, Okunia rentra dans son clan, et c'est alors qu'il participa d'une façon très effective à la restauration du mikado. D'abord sous-secrétaire d'État aux affaires étrangères, le comte était nommé ministre des finances en 1873. Il occupa ce poste pendant sept ans et eut la mission très difficile de réorganiser les finances japonaises.

Un malentendu s'étant élevé entre lui et les autres membres du cabinet, le comte Okuma donna sa démission et organisa le groupe progressiste japonais^ le Shimpoto, qui existe encore actuellement et dont il est le chef tout-puissant.

Ministre des affaires étrangères en 1889, il fut victime d'un attentat de la part d'un exalté, perdit une jambe par suite de l'explosion d'une bombe et dut quitter le cabinet.

De nouveau ministre des affaires étrangères, puis président du conseil en 1898, le comte Okuma, qu'une vie laborieuse et épuisante aurait pu inviter à l'inaction, a présentement la mission d'être le guide fidèle et suivi du Shimpoto, dont quelques membres figurent parmi les hommes les plus remarquables du Japon contemporain.

système sanitaire public, rien ne nous fait croire qu'elle doit s'arrêter à ce chiffre ; une augmentation plus rapide encore est même à prévoir.

Cette augmentation de la population a bouleversé les conditions économiques du Japon. Avant la guerre sino-japonaise, notre pays importait rarement du riz des pays étrangers, sauf quand la récolte était exceptionnellement mauvaise. Après la guerre, le Japon eut à importer du riz non seulement durant les années stériles, mais aussi lorsque les récoltes étaient particulièrement abondantes, et il est à peu près impossible d'augmenter les produits agricoles dans la même proportion que le développement de la population. L'agriculture n'étant pas à même de nourrir le peuple, force nous est de recourir au commerce pour trouver la subsistance de notre nation. Comme champ d'action pour l'activité commerciale du Japon, nul pays n'est plus propre que la Mandchourie et la Corée, où notre influence grandit tous les jours.

La Corée et la Mandchourie ont ensemble une superficie trois fois plus vaste que celle du Japon, alors que la population de ces contrées est de moitié moins nombreuse que celle du pays nippon. Elles fournissent en telle quantité les produits agricoles que nous pouvons compter en majeure partie sur elles pour nous approvisionner en fécules, en orges et en céréales de diverses espèces. Leur capacité productive peut certainement être augmentée par la mise en œuvre de la machinerie moderne, par les améliorations apportées dans les moyens de communication, et enfin par l'introduction de travailleurs japonais. Peuvent en être retirés, en surplus des céréales, de la viande de boucherie et des fruits. On pourra donc inaugurer en Extrême-Orient un commerce très prospère entre le Japon qui, d'une part, importera les matériaux bruts, et le continent de l'autre, qui achètera des produits fabriqués. Ce commerce peut présentement n'être pas très avantageux pour le commerçant, mais les bénéfices que la nation pourrait en retirer sont énormes et nécessaires.

La Corée, étant un pays semé de collines, n'est pas aussi propre à l'agriculture que la Mandchourie, dont les vastes bassins du Sungari et du Liao sont extrêmement fertiles. Le blé qui se récolte dans ce dernier pays est, dit-on, supérieur à celui que produit le Canada. Récemment, nous fûmes obligés d'importer en grande quantité d'Allemagne et d'Amérique du blé, de la farine et de l'orge; mais, à l'avenir, nous pourrons recourir, si cela était nécessaire, à la Mandchourie pour nous procurer ces produits.

La culture à laquelle semble le mieux convenir la Mandchourie est celle de la betterave à sucre, qui donne actuellement tant de bénéfices à l'Allemagne. Le climat de la Mandchourie ne diffère pas beaucoup de celui de l'Allemagne ; aussi la culture de la betterave pourra-t-elle y devenir fructueuse. Or, le Japon consomme environ 250. 000 tonnes de sucre par an; cette quantité va augmentant très rapidement. La perspective d'une abondante production de betteraves en Mandchourie nous permet donc de penser que non seulement nous n'achèterons plus du sucre d'Allemagne ou des régions tropicales, mais encore que nous exporterons en Mandchourie le sucre raffiné dont elle aura besoin. De plus, le peuple mandchou étant très épris de boissons alcooliques, si les Japonais commencent à y établir le commerce des liqueurs sur une vaste échelle, les betteraves pourront encore trouver leur emploi.

Les vastes plaines de la Mongolie et de la Mandchourie septentrionale sont encore renommées pour leurs pâturages. Les indigènes se livrent bien à l'élevage en grand, mais ils ne possèdent pas les connaissances techniques nécessaires et ne tirent pas de ces régions tout le parti qu'on pourrait. L'élevage promet donc un champ d'activité très profitable pour les Japonais. Le Japon importe annuellement pour plus de 10 millions de yen de laine ; il y a donc tout à gagner en favorisant cette entreprise. En plus des ressources ci-dessus mentionnées, la Corée et la Mandchourie possèdent d'immenses forêts qui s'étendent sur les bords du Yalou et du Sungari; en Mandchourie, on rencontre, en outre, des mines de houille et d'autres métaux. Pour exploiter avantageusement toutes ces ressources, il est nécessaire d'avoir un réseau très étendu de chemins de fer ; ces chemins de fer seraient la propriété de l'État qui, possédant un capital considérable, pourrait en retirer plus de bénéfices. Ce que les autorités doivent avoir bien présent à la mémoire, c'est qu'il ne faut pas s'ingérer dans les affaires des commerçants qui s'expatrient sur le continent dans le but de se livrer au négoce. Ces négociants devraient, au contraire, avoir une liberté absolue pour mener à bien leurs affaires. Ils devront pouvoir s'associer soit avec des indigènes, soit avec des étrangers (Européens). Les principes de « la porte ouverte » doivent être maintenus en tout lieu et en tout temps.

Le but de la guerre n'est pas une occupation territoriale, mais la porte ouverte. La suzeraineté de la Mandchourie doit être rendue à la Chine, sous certaines conditions, mais après seule-

ment que l'ordre aura été rétabli et la sécurité future garantie. Quand la paix et l'ordre régneront en Mandchourie, nous pourrons y prévoir l'avènement d'une ère de très grande prospérité industrielle. Les pertes économiques que nous avons supportées et que nous supportons encore à cause de la guerre présente seront plus que couvertes par les profits que nous pourrons retirer de l'exploitation économique de la Mandchourie, et cette exploitation formera la base d'une solution dans le problème de l'augmentation intensive de la population du Japon.

Aussi, l'idée d'une occupation de la Mandchourie et de la Corée pour y développer les entreprises économiques me parait erronée. Par cette guerre, le Japon est arrivé à occuper dans ces deux pays une position prédominante ; la question présente est de savoir quand l'exploitation économique de ces régions doit commencer (1).

En Mandchourie, l'activité japonaise trouvera donc certainement un nouvel élément; mais le vrai, l'énorme bénéfice de la guerre, pour le pays nippon, c'est la mainmise définitive et totale sur la Corée. A vrai dire, les Japonais seraient arrivés peut-être au même résultat avec le temps et en pleine paix (2) ; mais enfin ils n'ont point voulu courir les risques de l'attente, ils ont combattu, et le principal résultat de leur énorme effort est de leur donner une liberté absolue dans l'empire du Matin-Calme. Cette liberté, ils en usent largement.

Leur premier soin a été de se débarrasser, même avant la conclusion de la paix, des Européens au service du gouvernement coréen. Ces Européens touchaient des traitements variant entre 800 et 1.000 francs par mois, chiffre nullement excessif en raison du rapide accroissement du prix de la vie à Séoul dans les dernières années, et surtout à cause de l'éloignementde la mère patrie. Mais, à vrai dire, l'utilité de ces fonctionnaires était des plus contestables; car, à part de rares exceptions, le gouvernement coréen

(1) Publié dans l'Énergie française du 26 août 1905. Traduction de Konischi Yakumo.

leur imposait sa propre apathie et ne leur permettait pas de remplir effectivement les fonctions pour lesquelles ils avaient été engagés (1).

(1) Le curieux groupement européen de Séoul ayant déjà presque disparu^ il n'est pas inutile de rappeler, avec quelques détails, comment il était composé avant la guerre.

La revue des principaux Européens présents à Séoul en septembre 1903 se fait aisément en les classant par nationalités.

Les Allemands étaient peu nombreux. On ne pouvait guère citer pour les représenter que M. B..., professeur de l'école coréenne allemande, et le Dr Wunsch, médecin du palais, qui, à ce titre, touchait le traitement le plus élevé servi à des étrangers, soit 650 yen^ c'est-à-dire 1.690 francs environ par mois.

Faut-il encore citer comme Allemande Mlle Sontag, ancienne femme de charge de la légation de Russie, qui, grâce à l'influence qu'elle sut prendre sur Li-Hsi pendant son séjour chez le représentant du tsar, devint l'une des personnalités les plus curieuses et les plus énigmatiques de Séoul?

Outre cinq ou six missionnaires britanniques, M. T..., doublé d'un assistant également anglais, était chargé de l'école anglaise coréenne. Les femmes du palais avaient pour doctoresse une Anglaise, miss Cook. Son compatriote, M. Mac Leawy Brown, dirigeait les douanes de Sa Majesté. Une douzaine d'Anglais étaient employés sous ses ordres.

Parmi les missionnaires, les Américains formaient le plus fort contingent. En outre, pendant un temps, M. Sands, ancien secrétaire de la légation des Etats-Unis, eut le titre de conseiller privé de Sa Majesté, le Grand Empereur. Mais, à la suite de démêlés assez confus, M. Sands quitta Séoul peu de semaines avant l'ouverture des hostilités. Un Belge, M. Adhémar Delcoigne, le remplaça. Un Danois, enfin, M. Muhlensteh, était conseiller du télégraphe.

De tous les groupements européens, le plus nombreux et réellement le plus influent et le mieux composé, c'était, sans exagération aucune, le groupement français. Parmi ses plus anciens résidents à Séoul, il faut citer Mgr Mutel, vicaire apostolique de Corée, et le Père Poisnel, qui fit les plans et dirigea la construction de la cathédrale française, vraiment fort réussie.

L'école coréenne française, organisée par M. Em. Martel, méritait de retenir longuement l'attention.

L'école française fut créée à Séoul le 5 octobre 1895, mais l'ouverture effective n'eut lieu qu'en janvier 1896. A ce moment, dix-huit élèves seulement étaient inscrits. Les résultats obtenus à la fin de l'année scolaire furent des plus satisfaisants ; aussi, à la réouverture des cours, le 1er septembre 1896, le nombre des élèves monta-t-il à quarante-deux, se répartissant à peu près également entre deux classes. L'enseignement dans la première classe devint alors plus varié : on ajouta l'arithmétique et la géographie à l'étude de la langue.

Les résultais de l'année scolaire 1896-1897 furent meilleurs encore que ceux de l'année précédente . Beaucoup d'élèves commençaient déjà à

Le fait que le gouvernement japonais n'a pas voulu conserver à Séoul des Européens à la fois observateurs gênants

parler convenablement le français et leur zèle était aussi grand qu'on pouvait l'espérer. En septembre 1897, l'école fut transférée à Pak-Tong, non loin du vieux palais où fut assassinée la reine de Corée, dans un local plus vaste que celui qu'elle occupait primitivement. On comptait alors soixantecinq élèves. Deux vétérans parlant le français furent désignés comme assistants, de façon à seconder efficacement M. Em. Martel dont la tâche était devenue trop lourde.

Depuis cette époque, l'école a pris chaque jour une extension plus grande. Au moment où j'ai quitté Séoul, quatre-vingt-quinze jeunes gens, répartis en six classes, suivaient les cours avec une assiduité parfaite.

Le programme de l'enseignement s'était progressivement enrichi. Il comprenait : lecture, composition, dictée, grammaire et analyse, écriture, conversation, géographie, arithmétique, tenue de livres, correspondance commerciale, géométrie et algèbre.

Les résultats pratiques donnés par cette école permettent d'en apprécier aisément l'importance. Parmi les élèves sortis de l'école, on comptait :

Un interprète de S. M. l'empereur;

Un interprète de la Maison impériale;

Un directeur du bureau des mines impériales;

Un directeur du bureau des cérémonies;

Un secrétaire de la légation coréenne à Saint-Pétersbourg;

Un secrétaire de la légation coréenne à Paris ;

Un secrétaire de la légation coréenne à Berlin;

Un interprète du ministère des affaires étrangères ;

Un interprète à la légation de Belgique à Séoul ;

Cinq assistants à l'école française;

Seize employés des postes impériales de Corée ;

Deux interprètes du bureau des mines impériales;

Six élèves ingénieurs au chemin de fer du Nord-Ouest;

Deux interprètes à l'arsenal ;

Un interprète à la légation de France ;

Deux interprètes à l'école de droit.

Outre cette école, une chaire de langue française fut créée il y a trois ans environ à l'école militaire et confiée également à M. Martel; vingt-huit élèves et six officiers ont tenu à se faire inscrire à ces cours.

Un autre Français, M. Crémazy, occupait à Séoul une situation en vue : celle de conseiller légiste du gouvernement coréen. x\ ce titre, M. Crémazy proposa un certain nombre de réformes à introduire dans la législation de l'empire du Matin-Calme. Ces innovations eussent équivalu à un très sérieux progrès, car, alors que la Chine est régie par le code des Tsin, datant de 1647 seulement, la loi coréenne est immobilisée par le code de Ming, beaucoup plus vénérable, puisqu'il est vieux de huit siècles environ. M. le président Crémazy a fait surtout porter ses efforts sur des modifications au code pénal coréen, qui, avant la guerre, étaient encore soumises à l'examen du grand conseil, c'est-à-dire non définitives.

cl fonctionnaires mis dans l'impossibilité de rien produire, s'explique donc assez bien II est, par suite, parfaitement

Son projet nouveau, qui constituait un adoucissement très notable à la législation antérieure, tenait naturellement un compte nécessaire des préjugés coréens.

Certains des articles du code coréen sont d'une réjouissante sévérité. Voici quelques textes fort suggestifs empruntés à la traduction de M. le président Crémazy :

Art. 216. — Sera puni de quatre-vingts coups de bâton tout fonctionnaire qui osera prononcer de vive voix ou écrire dans un rapport ou dans une pétition le nom de Sa Majesté et ceux de ses ancêtres irnpéria ux .

Art. 410. — Sera puni de quatre-vingts coups de bâton quiconque aura, dans une maison privée, brûlé de l'encens pendant la nuit, en invoquant le Ciel et en saluant l'étoile polaire.

Art. 425. — Sera puni de trois ans de travaux forcés quiconque aura lacéré les vêtements de son grand-père ou de sa grand'mère, de son père ou de sa mère.

Pour être complet, il convient d'ajouter que tous ces coups de bâton peuvent être compensés par un payement en argent. Le chapitre du rachat des peines nous apprend, en effet, que la bastonnade est tarifée à raison de 7 sen par coup de bâton. Le condamné a donc le choix entre s'alléger de quelques ligatures ou s'acquitter en nature.

La France militaire était représentée auprès de Li-Hsi par M. le capitaine d'artillerie Payeur et M. Louis, contrôleur d'armes. Ces deux officiers, à la demande du gouvernement coréen, furent détachés par le gouvernement français à l'effet de créer et de diriger l'arsenal de Séoul ; mais, à vrai dire, l'envoi de cette mission n'eut pas à cet égard de suites pratiques, car jamais le gouvernement coréen ne lui fournit les moyens, même rudimentaires, de faire quelque travail utile.

C'est également ce qui se passa pour les mines impériales. M. Lecoy de la Marche, ancien élève de l'Ecole polytechnique, en était l'ingénieur en chef; MM. Trémoulet et Rabec étaient chargés de préparer l'exploitation officielle du sous-sol coréen; mais, jusqu'ici, rien de très sérieux ne put être fait.

Le chemin de fer du Nord-Ouest, devant relier Séoul au Yalou, constituait une affaire un peu plus active ; mais, en raison de la pénurie financière des Coréens, la construction, quoique commencée, allait avec une extrême lenteur. Les Français qui se trouvaient à la tête de l'entreprise, M. Lefèvre, directeur de l'exploitation, M. de Lapeyrière, ingénieur en chef, et M. Bourdaret, conducteur des travaux, faisaient toutefois de leur mieux et espéraient de l'avenir des conditions plus favorables.

Un Français encore, M. Clémencet, dirigeait les services de la poste coréenne.

Le grand commerce de la capitale était entre les mains de deux autres Français, MM. llondon et Plaisant. Un hôtel français, tenu par M. Martin, abritait les hôtes de passage.

inutile de récriminer; mais il était nécessaire de noter celle première conséquence en Corée de la défaite russe.

Depuis, les Japonais affermissent leur situation sur des bases inébranlables; mais, afin de ne pas heurter trop violemment la population coréenne, ils tiennent à s'assurer au moins l'apparence de conventions solennelles et légales passées avec le souverain légitime. Alors que le malheureux empereur de Corée, Li-Hsi, leur est livré sans défense, ils lui font signer tous les documents susceptibles de faire passer le pouvoir effectif entre les mains nipponnes.

C'est dans ce but que, le 17 novembre 1905, le traité suivant fut conclu entre le Japon et la Corée :

Les gouvernements du Japon et de Corée, désireux de fortifier les principes de solidarité qui unissent les deux empires, ont, dans ce but, agréé et conclu les stipulations suivantes, qui serviront jusqu'au moment où l'on constatera que la Corée a reconstitué ses forces nationales.

Article premier. — Le gouvernement du Japon, par le ministère des affaires étrangères à Tokyo, exercera dorénavant le contrôle et la direction des relations et affaires extérieures de la Corée; les représentants diplomatiques et consulaires du Japon seront chargés de la protection des sujets et intérêts de la Corée dans les pays étrangers.

Art. 2. — Le gouvernement du Japon s'engage à veiller à la mise à exécution des traités actuellement existants entre la Corée et d'autres puissances, et le gouvernement de Corée s'engage à ne prendre désormais aucun acte ou engagement ayant un caractère international, sauf par l'entremise du gouvernement japonais.

Art. 3. — Le gouvernement japonais sera représenté à la cour de Sa Majesté l'empereur de Corée par un résident général, domicilié à Séoul, dans le but surtout de prendre la direction des affaires ayant trait aux questions diplomatiques. Ce diplomate aura le droit d'audience particulière et personnelle avec Sa Majesté l'empereur de Corée. Le gouvernement japonais aura également le droit d'établir des résidents dans les divers ports ouverts et sur tous les points du territoire coréen où il le jugera nécessaire. Ces résidents jouiront, sous le contrôle du résident général, des prérogatives et attributions appartenant jusqu'ici

aux consuls allemands en Corée, et qui pourront être nécessaires pour mettre à pleine exécution les conditions de cet accord.

Art. 4. — Les stipulations de tous les traités et accords entre le Japon et la Corée qui ne sont pas incompatibles avec les conditions de cet accord doivent demeurer en vigueur.

Art. 5. — Le gouvernement japonais s'engage à veiller au maintien du bien-être et à la dignité de la maison impériale coréenne.

En foi de quoi les soussignés, dûment autorisés par leur gouvernement, ont signé cet accord et apposé leur sceau.

17 novembre 1905.

Havashi Gonsuke, Envoyé extraordinaire et ministre Pak Che SoON, plénipotentiaire.

Ministre des affaires étranaères.

Ce traité constitue pour les Japonais un très grand succès, mais on a su, peu après sa signature, qu'il a été obtenu presque manu militari. Il aura évidemment pour conséquence la disparition prochaine des représentants à Séoul des puissances blanches; le gouvernement de Washington ayant annoncé, en effet, son intention de supprimer sa légation auprès de l'empereur de Corée, les autres Etats représentés seront obligés d'imiter cet exemple.

La mainmise du Japon sur la Corée est donc déjà accomplie. Les résultats susceptibles de s'en suivre peuvent être rapidement très considérables. Déjà, durant la guerre, le chemin de fer de Fousan à Séoul a été terminé. Les travaux de la ligne de Séoul à Wijou doivent être fort avancés. Ce n'est donc plus qu'une question de mois pour que la ligne Liao-Yang- Wijou -Séoul- Fousan entre complètement en service, formant ainsi le prolongement naturel et logique duTransmandchourien (1). Dès maintenant, Dalnv a perdu toute importance au point de vue du transit des voyageurs, et, dans un avenir prochain, le Français de Brest qui voudra aller au Japon demandera un billet direct pour

(1) V. la carte insérée p. 568.

Fousan. Arrivé à ce point, il sera à quelques heures du pays nippon, à trois jours de Ghanghaï.

Une fois la Corée dotée de son réseau de chemins de fer, — d'abord du nord au sud, et ensuite de quelques lignes transversales, — l'immense importance de sa situation apparaîtra ; l'ancien empire du Matin-Calme pourra alors devenir un vaste et actif entrepôt entre l'Amérique et l'Asie.

Le territoire coréen lui-même est d'ailleurs destiné à donner lieu à une exploitation rémunératrice.

Déjà la Corée a des ressources réelles. En dépit de la détestable organisation qui précéda la mainmise japonaise, les impôts rentraient relativement bien, quoique irrégulièrement. La vente du gensan, racine servant à la confection de remèdes chinois et qui se vend au poids de l'or, cédée en monopole, rapportait chaque année plusieurs millions.

L'impôt territorial donnait environ deux millions; et, comme cet ensemble ne suffisait pas aux besoins de l'administration coréenne, Li-Hsi bouclait son budget avec la poudre d'or provenant des lavages d'or de la maison impériale.

Avec ces premiers éléments et une administration meilleure, les Japonais vont déjà pouvoir faire beaucoup. Il est probable que leur premier effort portera ensuite sur l'exploitation des mines. Les trésors du sous-sol coréen sont certainement énormes. Jusqu'à présent, le manque de communications n'a pas permis d'en tirer un sérieux parti; mais, dès qu'un réseau de routes sera créé, de nombreuses mines d'or, d'argent et de cuivre seront facilement exploitables et donneront de fort beaux rendements. Plus tard, avec un aménagement plus complet des moyens d'exploitation, des richesses considérables en fer et en charbon pourront, elles aussi, être mises au jour.

Il n'est donc pas discutable qu'en s'emparantde la Corée,

les Japonais ont fait une acquisition des plus brillantes. Reste à savoir dans quelle mesure ils pourront se réserver les bénéfices de son exploitation. C'est là un point douteux. Pour exploiter la Corée, de gros capitaux sont indispensables, et le Japon ne peut guère les trouver qu'en Chine, en Angleterre ou aux Etats-Unis. On peut donc admettre que Chinois, Anglais et Américains participeront largement à la mise en valeur de l'antique Royaume- Ermite.

Les bénéfices matériels de la guerre ont beau être considérables pour le Japon, ils sont encore inférieurs aux bénéfices moraux.

Le prestige universel que le pays du Soleil-Levant s'est acquis par ses victoires ne saurait se surestimer. Combien les temps sont changés! Alors qu'il n'y a point encore deux années, les peuples d'Europe considéraient les Nippons avec dédain et presque avec mépris, ils les couvrent maintenant de louanges souvent même excessives. Mais quel enseignement! L'évidence des qualités d'organisation et de décision des conducteurs nippons de la guerre, la faculté du Japonais de mourir noblement pour son pays ont eu raison des préventions invétérées du vieux monde; fait consolant au fond, car il n'établit pas seulement que les hommes sont des adorateurs — trop souvent cyniques — du succès, mais encore que la gloire et les sentiments élevés conservent de l'empire sur les Occidentaux qu'on pouvait craindre subjugués par l'unique désir des jouissances matérielles.

De cette notion de la supériorité des Japonais en Extrême- Orient est née une autre croyance qui semble quelque

peu excessive. Les hommes blancs se sont dit : « Le Japon va éduquer tous les peuples jaunes de l'Asie et les lancer contre nous, économiquement d'abord, militairement ensuite. »

Certes, le péril jaune a cessé d être une chimère. 11 a pris corps, il grandit; mais quelle forme revêtira-t-il et quand entrera-t-il dans la période aiguë? Là encore il serait dangereux d'adopter des formules trop simples.

Assurément, les Chinois ont été grandement impressionnés par la force japonaise dont ils ont les premiers souffert et à laquelle ensuite ils ont vu que la Russie ellemême devait céder. La démonstration a été si péremptoire que, dans le Céleste Empire, le vieil esprit antimilitaire perd chaque jour de son crédit (1); mais de là à conclure que la Chine va se mettre dans lés mains du Japon, il y a loin. Il n'est cependant pas difficile de concevoir que les mêmes rivalités qui divisent les peuples blancs existent aussi chez les peuples jaunes. L'homme est partout le même. Et si le Chinois reconnaît maintenant les immenses avantages des nouvelles méthodes japonaises, ceux qui connaissent le mieux la Chine sont d'accord pour estimer que le Chinois n'aime pas et même déteste le Japonais.

Il n'est donc pas probable que le Japon sera le meneur absolu de la Chine, mais il en sera sans doute l'instructeur à bien des égards. Le Japon fournira,. de plus en plus, au Céleste Empire les instructeurs militaires et les ingénieurs qui lui manquent, mais pour un temps seulement. La Chine, plus tard, fara da se; elle en marque déjà la volonté en envoyant en Europe des légions d'étudiants. Or, s'il est vrai que ce grand effort doive aboutir, il aboutira à quoi, si ce n'est à constituer en Extrême-Orient une puissance jaune rivale du Japon, dotée de moyens économiques infiniment supérieurs à ceux du pays nippon et qui, au point

devue militaire, disposera d'un réservoir d'hommes incommensurablemeiit plus vaste? Ces possibilités, qu'il faut envisager, n'écartent d'ailleurs nullement l'idée du péril jaune, mais elles en transforment sensiblement la nature. Elles permettent de saisir qu'il n'a point tout au moins de caractère immédiatement dangereux pour l'Europe, et que, si la diplomatie des blancs sait comprendre son rôle, elle peut, en agissant comme il convient à Pékin et à Tokyo, sinon empêcher absolument l'aboutissement dangereux du péril jaune, tout au moins en retarder grandement l'éclat.

En résumé, la guerre a donné au Japon dans le monde la situation de grande puissance; mais, si importants que soient pour lui les avantages de la campagne de Mandchourie, le gouvernement du mikado nest pas sans avoir de grandes difficultés à surmonter. Ces difficultés seront en tous cas suffisantes pour que les hommes d'Etat de Tokyo, qui ont donné déjà la mesure de leur sagesse et de leur pénétration d'esprit, s' ingénient, tout en poursuivant leur idéal secret de dorhination panasiatique, à ménager les Européens et à passer avec eux les tractations nécessaires qui seules rendent la vie possible aux peuples comme aux individus.

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