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CHAPITRE II

I. — Les causes fondvmentales d'erreurs de la politique russe ex Extrême-Orient. — Valeur réelle du Transsibérien. — La colonisation agricole russe en Sibérie orientale et en Mandchourie. — Le commerce russe à Vladivostok, à Port-Arthur et à Dalny.

II. — Conséquences de ces erreurs sur la politique extérieure de la Russie es Europe. — Avant, pendant et après la guerre.

III. — La base principale de la politique extérieure pé la Russie peutelle «ester en Asie? — Importance actuelle pour la Russie de la Sibérie orientale, de la Sibérie proprement dite, de l'Asie centrale.

IV. — La situation politique intérieure. — Un tsar constitutionnel? — Que veulent les révolutionnaires russes? — Les conditions d'application du suffrage universel. — Vers une république fédérative? — L'unité russe est-elle en danger? — Conséquences éventuelles de la présence des juifs dans un parlement russe.

V. — La situation financière. — Dans quelle mesure la Russie dépendelle des étrangers pour ses finances? — Les emprunts russes. — L'avenir?

VI. — Une réorganisation militaire vraiment importante de la Russie est-elle vraisemrlarle? — Le Russe a-t-il l'esprit militaire? — Les circonstances portent-elles à la réfection d'une armée et d'une marine? — En supposant les choses au mieux, dans quel délai la Russie peutelle être redevenue capable d'offensive en Europe ?

VII. — Quelle peut être désormais la politique extérieure de la Russie?

L'opinion de M. Briantchaninoff. — L'alliance avec l'xVllemagne, ou l'alliance avec la France, l'Angleterre et le Japon?

Elles sont douloureusement tragiques pour la Russie les suites de cette guerre qui lui apporta non seulement une cruelle série de défaites et de désastres, mais qui, par ses répercussions profondes, menace la forme de l'Etat russe et même son intégrité!

Veut-on pénétrer les causes et les conséquences possibles de ce drame immense, il faut discerner d'abord les erreurs fondamentales de la politique russe en Extrême-Orient, et on saisira aussitôt comment la politique extérieure de la Russie s'est trouvée compromise en Europe; on comprendra ensuite quel rôle la Russie peut continuer à jouer en Asie et en Europe, rôle qui de toute évidence est subordonné à la bonne ou à la mauvaise situation du gouvernement de Saint-Pétersbourg, à l'importance des luttes des races qu'il doit régir et à la gravité de ses difficultés financières. Ces divers points de vue établiront dans quelle mesure et quand la Russie peut espérer réorganiser sérieusement ses forces militaires.

De cet ensemble résultera, avec une approximation en somme très grande, la formule de politique générale maintenant possible pour le grand Etat qu'on appelle encore l'empire des tsars.

La guerre d'Extrême-Orient a été la conséquence fatale d'erreurs profondes commises par le gouvernement du tsar, erreurs résultant essentiellement à la fois de l'influence allemande et de l'action croissante des brasseurs d'affaires à Saint-Pétersbourg (1). En effet, la politique de pénétration suivie par la Russie en Asie orientale, eu égard aux besoins et à la situation de la Russie d'Europe, était sinon radicalement fausse dans son essence, tout au moins très prématurée dans sa réalisation. Après Shimonoséki et l'expulsion des Japonais de Port-Arthur en 1895, l'avenir de

(I) V. p. 68 et p. 134.

la Russie se trouvait entièrement réservé. Elle pouvait alors attendre en toute sécurité et choisir l'heure de son action. Malheureusement, certaines conceptions secondaires entièrement erronées firent ohstacle à toute sagesse et même à toute modération.

La première des erreurs de cette nature résida dans le rôle tout à fait excessif qu'on voulut dès le principe assigner au Transsibérien. Au lieu d'admettre que ce chemin de fer 'n'était susceptible que d'être une ligne administrative commode, mais fort coûteuse, ne pouvant de longtemps rendre que de faibles services commerciaux, — puisque la plupart des produits lourds de la Sibérie ne peuvent point supporter les frais énormes d'aussi longs transports (1), - — on vit en lui un instrument de pénétration économique extrêmement précieux, capable d'aider à mettre rapidement en valeur des territoires énormes , susceptible de faciliter grandement la domination militaire russe jusque sur la Corée.

Cependant, dans les dernières années qui précédèrent la guerre, on fut bien obligé de déchanter sur les espoirs primitifs. Le gouvernement de Pétersbourg fut lui-même amené par la pratique à constater qu'il lui était moins onéreux d'expédier d'Odessa ses soldats à Port-Arthur sur les navires de la flotte volontaire que d'employer la nouvelle voie ferrée.

Evidemment, une fois doté dune seconde voie, le Transsibérien pourra rendre des services beaucoup plus grands que par le passé ; mais le résultat principal de l'opération sera surtout d'absorber encore quelques centaines de millions de roubles.

(J) Exception faite pour les beurres sibériens, qui ont un sérieux débouché en Europe, mais qui^ évidemment, ne constituent qu'une source de bénéfices restreinte. Ces beurres vont d'abord en Allemagne, où ils sont raffinés : travail indispensable, car le beurre sibérien est sale et de fabrication très inégale. Le produit ainsi obtenu est ensuite vendu un peu partout en Europe, mais notamment en Angleterre.

Or, sans compter le Transmandchourien, le prix initial de la construction du Transsibérien, pour 6.665 verstes, a été de 432.520.902 millions de roubles (l). A cette somme il faut encore ajouter le prix des réparations nécessitées par les dégâts faits par les Boxeurs en 1900 et des réfections rendues indispensables par l'exploitation intensive de la voie ferrée pendant la guerre avec le Japon, plus enfin les frais de doublement de la voie.

Supputer la somme colossale que coûtera finalement le Transsibérien est impossible, mais on doit admettre qu'avant trente, quarante, cinquante ans peut-être, le rendement de cette voie ferrée gigantesque ne suffira pas à payer même ses frais d'exploitation. C'est, en somme, ce que constata à mots couverts M. Witte à la fin de son rapport de 1903, dans lequel il avoua que le Transsibérien était une œuvre de longue baleine et que c'est dans un temps fort éloigné qu on en verrait seulement les bons résultats.

Si cette notion avait été clairement comprise à Pétersbourg dès 1900, il est probable que les autres erreurs consécutives de la première, qui, elles aussi, ont mené à la guerre, n'auraient pas été commises.

Ne se trompa-t-on pas encore quand on voulut voir dans la Sibérie orientale une région propice à la colonisation russe? La question n'est nullement de savoir si les terres des rives du Pacifique sont ou non bonnes pour l'agriculture, — il est certain qu'elles le sont; — mais ce qu'il eût fallu comprendre, c'est que ce n'est point alors que la Russie d'Europe est encore si peu et si mal cultivée, qu'il y avait lieu de transporter à grands frais des paysans à des

(1) Il convient, en outre, de remarquer que l'Etat russe n'a rien eu à payer pour le sol de la voie qui passait sur des territoires de la couronne ; de même les bois nécessaires aux travaux ont été en grande partie coupés dans les forêts de l'Etat bordant la ligne.

milliers de verstes de leur pays d'origine pour défricher bon gré mal gré des territoires dont la mise en valeur ne s imposait nullement. Cette méthode de colonisation lointaine, on l'eût comprise si la Russie d'Europe eût été déjà bien aménagée et surpeuplée de paysans excellents cultivateurs manquant de terres. Ce ne fut jamais le cas. On l'a déjà dit (1) , le vrai problème agricole russe consiste d'abord à mieux répartir la propriété rurale et ensuite à doter les paysans de la Russie d'Europe des connaissances élémentaires qui leur manquent encore pour tirer tout le parti possible du sol qu'ils détiennent. C'est l'accroissement du rendement en Russie même qu'il fallait chercher et non point le déplacement d'une population paysanne déjà trop clairsemée même dans les gouvernements qui avoisinent celui de Moscou. Sans doute, on pourra citer quelques villages russes prospères sur les côtes du Pacifique, mais comment a-t-on obtenu le succès de ces lointaines colonies? Au prix de sacrifices énormes de la part de l'Etat, sacrifices qui furent toujours sans aucune relation avec les résultats. Selon le proverbe arabe, on donna un bœuf pour avoir un œuf.

La faute de jugement commise à l'égard de la Sibérie orientale le fut également, mais avec encore moins d'excuses, à l'égard de la Mandchourie. Croire qu'en Mandchourie où, depuis bien longtemps, à peu près toutes les terres cultivables sont cultivées par des paysans mandchous qui sont parmi les plus merveilleux agriculteurs qu'on puisse trouver au monde, des colons russes pourraient réussir, était simplement de l'aberration. Ce n'est nullement exagérer que de dire que, là-bas, il faudrait quatre ou cinq paysans russes pour obtenir le rendement d'un seul paysan chinois. Et encore! L'échec était donc certain ; il fut complet et radical, et le seul vrai résultat

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de la pénétration russe en Extrême-Orient a été d'ouvrir la Sibérie orientale au flot des émigrants chinois, qui maintenant, quoi qu'on fasse, y garderont un rôle prédominant.

Une erreur analogue à celle concernant l'agriculture eut lieu en ce qui concerne le commerce russe en Extrême- Orient. Gomment put-on jamais croire qu'il serait possible de lui donner avant bien longtemps une extension proportionnée aux efforts qu'il faudrait faire pour créer un courant de trafic? Non seulement les frais de transport par le Transsibérien étaient trop lourds pour bien des marchandises, mais encore les marchandises vraiment russes avaient, en raison de leurs prix trop élevés, infiniment de peine à se vendre à Vladivostok, Dalny, Port-Arthur. C'étaient surtout, en réalité, des marchandises anglaises, allemandes, japonaises, chinoises, américaines qui constituaient dans ces places le fond des échanges ; parmi les marchandises réellement russes, on ne trouva guère que la vodka et le caviar. C'est tout au moins ce qui arriva tant que ces villes furent considérées comme des ports libres. L'impuissance des marchands russes à concurrencer les étrangers devint bientôt si manifeste qu'on essaya d'une autre méthode. Vladivostok cessa d'être port franc et des droits de douane fort élevés mirent obstacle à l'entrée des produits étrangers. Le développement des maisons étrangères fut arrêté net; les marchandises russes se vendirent alors plus facilement, mais à des prix exorbitants. Or, qui les paya? Ce furent les fonctionnaires russes civils et militaires qui formaient les neuf dixièmes de la population de Vladivostok. En réalité, le commerce naissant, vrai et sain de cette place fut ruiné par la barrière douanière qu'on éleva du côté de la mer, et nous allons certainement voir sa Douma redemander à cor et à cri le rétablissement du port libre. Le commerce reprendra alors peut-être un peu d'activité, mais au profit des étrangers et non des Russes ;

tanl il est vrai que, dans ce monde, rien de durable ne se crée sur une base artificielle (1).

On comprend d'autant moins que les hommes de Pétersbourg aient commis à l'origine les graves erreurs de conception qui viennent d'être signalées que, dès son arrivée en Extrême-Orient, un observateur attentif pouvait se faire les réflexions qui précèdent. Ce fut mon cas comme certainement celui de beaucoup d'autres. Je me souviens que, causant avec nombre de Russes en Mandchourie, je leur fis part très nettement de mes inquiétudes sur le sort de leur entreprise. La plupart, lorsque je commençais l'exposé de mes objections ou de mes réserves, affectaient une grande confiance; mais, lorsqu'ils voyaient que je mettais réellement le doigt sur la plaie, ils s'abandonnaient. J'obtins alors d'agents de la Banque russo-chinoise, de fonctionnaires civils et militaires d'étranges confidences. On m'avoua qu'on s'était trompé, que le rendement des efforts faits était plus que problématique. L'un de mes interlocuteurs, le plus éminent par ses fonctions, finit même par me dire : « Nous travaillons pour nos petits-fils et peut-être seulement pour nos arrière-petils-enfants. » Il y eut bien quelques rares tentatives pour montrer à Saint-Pétersbourg la gravité des fautes commises, mais elles furent timides, tardives et complètement inefficaces (2) .

Quoi qu'il en soit, cet ensemble de considérations s'imposait avec tant de force à celui qui connaissait bien la Russie qu'il était amené à conclure : Même la Russie devrait-elle être sûrement victorieuse dans sa lutte probable avec le Japon, jamais elle ne retirerait de l'Extrême- Orient des avantages correspondants à ses risques et à ses mises de fond.

Pour ma part, je fus si frappé de la puissance des objec-

tions qui surgissaient de la nature même des choses que, dès le mois d'octobre 1903, je tentai de montrer le danger grandissant à mes amis russes ainsi qu'au public de France. J'envoyai donc sans délai, à un grand journal de Paris, un article portant le titre caractéristique : La Russie fait-elle une bonne affaire? puis un autre intitulé : Port-Arthur et Dalny. Dans les formes voulues, je laissais entrevoir la situation exacte; mais sans doute, à Paris comme à Pétersbourg, la vérité fit peur et mes articles ne parurent jamais.

Depuis bien avant la guerre, l'Extrême-Orient exerce sur la politique extérieure de la Russie une action néfaste. Dès 1900, tout au moins, le recul de l'influence russe en Turquie et dans les Balkans était extrêmement sensible. C'est que, se sentant engagée à fond sur le Pacifique, la diplomatie de Saint-Pétersbourg, tout en cherchant à sauver les apparences, a été obligée de se désintéresser de ce qui se passait ailleurs, de tout céder même dans le domaine où s'exerça jusqu'ici avec prédilection son activité historique. On vit, par exemple, dans les dernières années, deux consuls russes assassinés en Macédoine sans que l'ambassadeur du tsar à Gonstantinople réclamât autre chose que des indemnités ; on put constater aussi que, dans l'affaire du chemin de fer de Bagdad, la Russie se désintéressa dune question cependant vitale pour ses intérêts traditionnels (l) .

J'ai précisément parcouru la Turquie et les Balkans vers 1900; je puis assurer que, dès lors, l'empire des tsars commença à perdre, aussi bien auprès des populations slaves

(1) V. mon livre La Question d'Orient, la Macédoine , le Chemin de fer de Bagdad. —Pion, 1903.

que des Turcs une influence inorale qui n'était pas simplement quelque chose de théorique et d'abstrait, mais qui était aussi la condition même de la puissance russe en Europe et dans l'empire ottoman.

Puis la guerre éclata. A vrai dire, durant cette phase cruelle, la Russie n'a pas perdu dans le monde une part de prestige proportionnelle à l'importance de ses défaites. Les gloires anciennes voilaient encore la grandeur des désastres de Mandchourie. Mais depuis que la paix a été conclue, depuis que la révolution des intellectuels et la jacquerie des paysans ensanglantent les villes et les campagnes russes, la terrible vérité apparaît entière au monde stupéfait. La vanité de la politique de Saint-Pétersbourg en Extrême-Orient et les ruines qu'elle a causées sont maintenant évidentes. On constate que l'indépendance extérieure de Nicolas II est compromise, puisqu'il a suffi d'un geste de Guillaume II pour empêcher le tsar d'accorder l'autonomie aux Polonais (novembre 1905). Devant les rébellions inouïes de la marine et de l'armée, on se rend compte que la Russie ne peut plus actuellement songer à aucune action extérieure sérieuse.

Réfléchit-on profondément aux causes génératrices de la destruction de l'influence extérieure de la Russie que la politique russe en Extrême-Orient apparaît comme une simple folie. Mais récriminer ne sert à rien. Il est plus utile d'établir que tout ce que la Russie a perdu de terrain en Europe a été gagné par l'Allemagne. C'est là une constatation capitale que nous aurons à faire plus loin (l) et dont il faudra tirer les décisives conséquences.

Les fautes du passé ont créé la situation présente et celle de l'avenir immédiat. Il faut s'en préoccuper et se poser d'abord la question : quelle peut être désormais la politique delà Russie en Asie?

Constatons nettement que le nouvel état de choses créé par le traité de Portsmouth, bouleversant la situation ancienne, fait que cette politique ne saurait être que très modeste. Il est aisé de s'en rendre compte.

La moitié de Sakhaline qui reste à la Russie est la partie septentrionale, celle où le climat est le plus pénible. Or, depuis 1875 qu'ils possèdent cette île, les Russes n'en ont fait qu'un bagne; il n'y a donc aucune bonne raison de supposer qu'ils vont brusquement mettre en valeur un territoire qui, outre les difficultés naturelles que présente son exploitation (1), a perdu la plus grande partie de sa signification stratégique depuis que les Japonais occupent la moitié sud de l'île.

De même, Vladivostok n'a plus, à beaucoup près, la même importance qu'avant la guerre. Au point de vue militaire d'abord; car, loin de menacer le Japon, c'est maintenant cette place qui est menacée par le Japon. La Russie auraitelle jamais l'idée d'y reconstituer une base navale offensive que le Japon la détruirait au moment choisi par lui avec une certitude absolue de succès. Commercialement, la déchéance de Vladivostok est également certaine. On aura beau y déclarer le port libre, on n'y créera point un courant de commerce vrai ; car ce courant est destiné à se diriger désormais vers les ports de la péninsule coréenne ; ports,

qui ne gèlent jamais, surtout vers Fousan, le terminus normal et nécessaire du Transmandchourien.

On constate donc que ce qui reste à la Russie en Asie orientale ne saurait constituer pour elle qu'une cause de faiblesse et d'épuisement financier, car, bon gré mal gré, elle est désormais privée des éléments maritimes et des places de choix (Port-Arthur et la Corée) qui étaient la condition même de son progrès.

Si nous cessons de considérer l'Extrême -Orient pour envisager la Sibérie proprement dite, nous ne trouvons pas matière à beaucoup d'optimisme. Cette immense région continuera à se développer sans doute, mais lentement et sans pouvoir être pour la Russie un élément de force réelle. Quant aux territoires de l'Asie centrale, Transcaspienne, Turkestan, Pamir, etc., ils coûtent infiniment plus à occuper qu'ils ne rapportent. La principale raison que les Russes avaient de s'y fixer était d'y préparer une base pour une marche ultérieure vers les Indes ; on verra plus loin combien ce projet, qui n'a jamais été réalisable, est aujourd'hui chimérique (1). Je sais bien qu'on a déjà parlé d'un chemin de fer à construire entre Tomsk et Taschkent; mais, outre que l'exécution de ce projet n'entraînerait pas de conséquences économiques heureuses avant bien longtemps, il est probable qu'on y renoncera en raison de la pénurie financière de l'empire.

Ainsi donc, si l'on considère la valeur actuelle des trois centres d'action que possède la Russie en Asie : région de l'Amour et de l'Oussouri, Sibérie et Asie centrales, on est amené à constater que ces territoires ne constituent plus pour la Russie que des possessions accessoires et qu'elle doit absolument cesser de surbordonner à l'Asie toute sa politique générale; par conséquent, c'est en Europe qu'elle doit désormais chercher sa base principale.

(1) V. p. 459 et suivantes.

Mais c'est encore bien moins le nouvel ordre de choses en Asie qui doit régler désormais la politique extérieure du gouvernement de Saint-Pétersbourg que l'état intérieur de la Russie d'Europe. Or, on se trouve présentement devant une situation tellement grave et complexe qu'on ne saurait prévoir ce qui peut en sortir.

Depuis que le tsar a signé le manifeste promettant une constitution, il n'y a plus de tsar autocrate (l) ; et, si nous le voyons susceptible de devenir un souverain constitutionnel, rien n'assure que ce soit là l'aboutissement de l'évolution commencée. Les agitateurs russes sont, en effet, décidés à aller beaucoup plus loin. Leurs moyens sont très grands. Dès le début, ils ont été soutenus par de l'argent étranger, ainsi que suffirait à l'établir le document ciaprès. En outre, ils ont su merveilleusement comprendre comment leur œuvre pourrait s'accomplir.

La révolution russe possède des aspects multiples. Ici elle est organisée par les comités juifs, nihilistes locaux de Russie ou de l'étranger; ailleurs elle est spontanée. Partout elle a un objet différent, comme les intérêts de ceux qui la font : Finlandais, Polonais, Juifs, Arméniens ou Russes, etc. Les organisateurs secrets ont su merveilleusement exploiter toutes les causes de fermentation ou de mécontentement qui pouvaient pousser dans la lutte les diverses nationalités, les ouvriers, les marins et les paysans. En ce qui concerne ces derniers, il a suffi, pour déchaîner la jacquerie qvii couvait, de bien connaître l'homme des champs mosco-

vite. On Ta fait marcher en invoquant le nom même du tsar et en lui distribuant des proclamations révolutionnaires dans lesquelles on expliquait aux paysans que c'est l'empereur lui-même qui ordonne à son peuple de s'emparer des biens des propriétaires.

C'est le même procédé, d'ailleurs, qui a été employé à

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