CHAPITRE V
l'allemagne
I. — Ce qu'elle a perdu a la défaite de la Russie. — Le sort de Kiao- Tchéou. — La pénétration commerciale allemande en Extrême-Orient- — Les inconvénients pour la domination prussienne en Posnanie de la situation nouvelle en Pologne. — Le danger pour les Hohenzollern de la révolution en Russie et du mouvement libéral en Autriche- Hongrie.
II. — - Les gains résultant du conflit russo-japonais. — Les bénéfices commerciaux réalisés pendant la guerre. — Les avantages politiques : situation considérablement renforcée de l'Allemagne à l'égard de l'Autriche-Hongrie, de l'Italie, de la Bulgarie, de la Serbie, de la Turquie, de la Russie et de la France.
III. — Conséquences pour l'Allemagne de la puissance de l'Angleterre. — L'inéluctable rivalité anglo-allemande. — Que peut l'Allemagne contre la Grande-Bretagne?
IV. — Influence possible sur l'attitude que prendra Guillaume h de la situation intérieure de son empire. — L'état des finances. — Les difficultés économiques et leurs causes essentielles. — La crise de l'armée allemande.
Depuis que la paix est conclue, il est aisé d'établir ce que l'Allemagne a gagné et perdu à la lutte russo-japonaise. Mais, avant d'entrer dans les détails du bilan, comprenons bien que si le gouvernement de Berlin a souhaité la guerre entre la Russie et le Japon, que s'il y a poussé, il a eu en même temps le désir que la Russie fût victorieuse en Extrême-Orient. Ce vœu était parfaitement sincère, car il avait pour raison un intérêt certain.
Autant, en effet, la piiissance du tsar concentrée en Europe était fâcheuse pour l'Allemagne, atitant une Russie triomphante sur les bords du Pacifique eût été profitable pour les conceptions mondiales de nos voisins d'outre-Rhin.
Et ceci se comprend sans effort : la Russie, en ouvrant au commerce européen les vastes régions de la Mandchourie et de la Corée, rendait la pénétration de ces pays plus aisée aux trafiquants allemands qui sont beaucoup mieux préparés que les marchands russes à profiter des nouveaux débouchés asiatiques. En outre, la domination de Nicolas II, fortement assise à Port-Arthur et s'étendant même, si possible, sur la Corée, eût constitué comme un écran protecteur placé entre la redoutable puissance japonaise concentrée dans l'archipel nippon et l'Allemagne qui, depuis son installation à Kiao-Tchéou en 1897, cherchait à pénétrer la province du Chan-Toung, lune des plus riches et des plus peuplées de la Chine, par conséquent, lune de celles où l'ingérence européenne irritait davantage les Japonais. Si les Russes eussent tenu Port-Arthur, Séoul et Fousan, ils concentraient sur eux-mêmes, pour longtemps, les rancunes des Nippons, et, pendant cette période, les sujets de Guillaume II, fort tranquilles à Kiao-Tchéou, pouvaient mener à bien leur pénétration dans l'intérieur et consolider leur mainmise commerciale.
La victoire russe en Extrême-Orient était donc de toute évidence un intérêt allemand.
Mais, les prévisions des hommes de Berlin ne s'étant réalisées qu'en partie, il en résulte que, si les derniers événements comportent pour l'Allemagne des bénéfices considérables, ils ont entraîné par contre un certain nombre d'inconvénients graves qui ne sauraient être ignorés.
Le premier échec que les victoires japonaises ont infligé à Guillaume II est la perte de Kiao-Tchéou; je dis la
perte, car il n'y a pas d'autre mot rendant bien la situation nouvelle. Depuis que la Russie se voit interdire la Corée, depuis qu'elle est contrainte d'abandonner le sud de la Mandchourie, depuis que l'étendard du mikado flotte à Port-Arthur, c'est l'Allemagne qui, instantanément, est devenue virtuellement le premier adversaire du Japon. Or, Kiao-Tchéou n'est qu'à douze heures de mer de l'arsenal japonais de Sasebo, et la marine allemande, construite surtout pour être redoutable en Europe, est pour bien longtemps encore dans l'impossibilité absolue d'agir avec efficacité contre le Japon. Guillaume II l'a d'ailleurs admirablement compris, car, avec une décision qui fait honneur à son sens politique, il a reconnu qu'il ne fallait pas s'obstiner et vouloir lutter contre l'impossible. Il s'incline donc devant le Japon vainqueur et il admet le danger que promet la Chine nouvelle qui se lève. En conséquence, il a retiré ses détachements de troupes de Pékin et de Tien-Tsin, obligeant ainsi les autres puissances à l'imiter. En ce qui concerne Kiao-Tchéou, on voit le kaiser négocier avec les autorités chinoises tout ce qui peut retirer à l'occupation allemande son caractère agressif et fâcheux. En réalité, c'est un sacrifice extrêmement pénible auquel les Allemands sont en train de se résigner, puisque, au fond, ils renoncent à tous leurs espoirs d'extension au delà de Kiao-Tchéou, qui, avec ses coquettes maisons et ses rues aussi propres que celles de Berlin, n'est plus destiné qu'à être une sorte de sanatorium sur la côte chinoise.
Ce n'est pas seulement Kiao-Tchéou que les Allemands voient compromis, c'est encore une partie du prestige que le commerce avait su leur acquérir en Extrême-Orient, et le cabotage des côtes chinoises par les lignes allemandes est destiné à être gravement atteint par la concurrence des compagnies de navigation japonaises et chinoises dont la création et le développement sont fatals.
De même, les objets de vente courante importés d'Aile-
magne vont de plus en plus être fabriqués par la naissante industrie chinoise. Là encore existe pour l'avenir une source de pertes des plus sérieuses.
Dans le domaine politique, l'Allemagne des Hohenzollern éprouve des suites de la guerre russo-japonaise quelques déconvenues. Si, à Berlin, on a travaillé à ce que l'Empire russe concentrât son action en Asie, afin qu'il fût en Europe aussi faible que possible, on n'a jamais désiré que les troubles intérieurs dans l'empire des tsars dépassassent une certaine amplitude. Or, l'agitation est devenue la révolution. Elle fait surgir à nouveau la question polonaise avec toutes ses complexités. L'autonomie que les Polonais ont demandée à Saint-Pétersbourg a été sur le point de leur être accordée, et elle leur a été refusée sur la demande impérieuse de Guillaume II. Cette attitude de l'empereur allemand se conçoit si l'on se place au point de vue Hohenzollern. Aucun souverain prussien ne peut, en effet, voir sans une très sérieuse inquiétude la liberté politique donnée à la Pologne russe, car le contraste qui en résulterait avec le régime appliqué aux Polonais de Posnanie serait générateur de graves difficultés pour le gouvernement de Berlin. Ces difficultés s'accroîtraient encore dans le cas du triomphe final de la révolution russe. Déjà elle a eu raison de l'autocratie, déjà aussi l'empereur de Russie n'est plus le souverain dont l'absolutisme théorique primait et couvrait aux yeux du monde l'absolutisme infiniment plus réel de l'empereur allemand.
Qu'arriverait- il si le tsarisme disparaissait totalement? Guillaume II se trouverait alors dans une situation fâcheuse, car il deviendrait forcément le point de concentration des efforts de tous les adversaires du principe autoritaire. Le tsar ne formant plus repoussoir, c'est le kaiser qui aurait à subir tous les chocs du mouvement libéral sous ses formes les plus variées. Or, non seulement ces attaques viendraient du dehors de l'empire, mais elles proviendraient aussi de l'em-
pire lui-même, maintenant que l'organisation des socialdémocrates atteint un degré de perfection presque militaire.
Ce danger de la révolution russe pour Guillaume II et sa maison est accru encore du fait du mouvement libéral en Autriche-Hongrie. Depuis bien des années déjà, les peuples slaves de l'empire des Habsbourg réclament le suffrage universel; mais, maintenant qu'ils voient cette grosse réforme sur le point d'aboutir en Russie, il se disent, non sans raison, qu'ils sont beaucoup plus mûrs que les sujets du tsar pour jouir du vote direct et égal; et c'est pourquoi ils le réclament depuis quelques mois avec une particulière âpreté.
Cette demande instante de l'octroi du suffrage universel n'est point seulement, comme beaucoup de Français le croient, l'indice d'un progrès dans le sens démocratique; <^est bien plutôt encore le signe d'un progrès de l'esprit national, et voici pourquoi : en Autriche (I), on compte, d'après les statistiques officielles, environ neuf millions d'Allemands et quinze millions de Slaves. Or, en raison précisément du système électoral par curie, encore en vigueur, ce sont ces neuf millions d'Allemands qui dominent politiquement les quinze millions de Slaves. Mais que le système actuel soit abandonné, que le suffrage universel soit appliqué, immédiatement la situation changerait et la majorité politique correspondrait alors à la majorité ethnographique .
Vous vovez d'ici les immenses conséquences. L'Autriche qui nous apparaît, bien à tort, comme un Etat allemand, parce que sa direction gouvernementale est allemande, deviendrait du jour au lendemain un Etat de majorité politique slave, mais d'un slavisme très différent de celui des Russes. Les Slaves d'Autriche et surtout les Tchèques, par le fait de leur lutte avec les Allemands, n'ont point cette apathie et cette indolence dont les Russes supportent aujourd'hui les néfastes effets. Les Slaves d'Autriche sont
(1) Pour ne pas compliquer cet exposé, je ne parle pas de la Hongrie.
pleins de vigueur, pleins d'énergie, et sont des amis éclairés de la France.
Ces explications permettent de saisir combien, par contre, cette introduction du suffrage universel en Autriche serait fâcheuse pour les combinaisons de Guillaume II, puisque le pays qu'il peut encore considérer actuellement comme un allié, d'ailleurs pacifique, ne serait certainement plus disposé à le suivre et tendrait au contraire à entrer dans l'entente franco-anglaise.
La défaite russe soulève donc incontestablement pour le kaiser un certain nombre de difficultés sérieuses autant qu'imprévues. Mais, si réels que soient pour l'Allemagne et Guillaume II les risques consécutifs de la guerre russojaponaise, ces risques sont relativement peu de chose à côté des bénéfices certains que l'empire allemand recueille et peut longtemps recueillir encore du seul fait de la lutte accomplie entre le tsar et le mikado.
En première ligne viennent des bénéfices économiques évidents. Durant toutes les hostilités, la plus grande partie des fournitures que la Russie a achetées à l'étranger pour les besoins de la guerre l'ont été en Allemagne. Ce sont des navires allemands qui ont été vendus ou affrétés très cher pour ravitailler la flotte de la Baltique; ce sont les mille objets que la Russie a dû acheter en dehors de ses frontières, et dont les Allemands de Saint-Pétersbourg, courtiers souples et connaissant merveilleusement le mécanisme si spécial des affaires dans la capitale de Nicolas II, ont su s'assurer les commandes à des taux hautement rémunérateurs. C'est encore cet emprunt russe de 1905
qui a été placé en Allemagne dans des conditions prodigieusement favorables pour le prêteur, puisque la majeure partie de cet argent, soi-disant prêté à la Russie, est restée dans l'empire de Guillaume II pour rémunérer les commandes de cuirassés et de croiseurs qui ont été déjà passées aux chantiers germaniques.
Il y a enfin le nouveau traité de commerce signé le 28 juillet 1904 entre l'Allemagne et la Russie.
Or, cette dernière, sous la pression des circonstances, a dû admettre les lourdes taxes imposées par le tarif général allemand. Il en résulte une aggravation de la situation déjà si difficile de l'agriculture russe au profit de l'agriculture allemande. H y a donc là très certainement une des conséquences de la néfaste guerre, car la Russie n'aurait jamais accepté de pareilles conditions si elle avait pu profiter de toute sa liberté de discussion.
Mais quelles expressions trouver pour décrire les avantages politiques de l'empire allemand consécutifs de la guerre russo-japonaise? Du fait de l'anéantissement de la Russie comme grande puissance offensive en Europe, au moins pour un temps, l'Allemagne se trouve bénéficier d'un accroissement énorme de moyens d'action à l'égard de la plupart des Etats du continent.
Un seul de ces Etats peut se réjouir sans arrière-pensée du surcroît de prestige spontané dont jouit le gouvernement de Berlin : c'est la Roumanie, gouvernée par un Hohenzolleru et qui, depuis longtemps déjà, a des intérêts concordants avec ceux de l'Allemagne. En outre, à Bucharest, on se félicite nécessairement de l'amoindrissement de la Russie et l'on y escompte certainement, au cas où certaines parties de l'empire russe se sépareraient de Pétersbourg, la possibilité de recouvrer cette portion de la Bessarabie que tout Roumain considère comme faisant partie de son pays; acquisition contre laquelle l'Allemagne ne soulèverait certainement aucune objection.
Par contre, tous les autres Etats de l'Europe ne peuvent qu'éprouver de profondes inquiétudes en constatant la prépondérance trop grande prise par l'empire allemand.
L'Autriche-Hongrie se trouve devant l'Allemagne dans une situation moins bonne que jamais. Avant la guerre russo-japonaise, avec une opinion publique de plus en plus avertie, avec la Russie qui pesait militairement d'un poids très lourd sur lest de la Prusse, avec l'Angleterre qui ne voulait pas de l'extension allemande aux dépens de l'Autriche, avec une France qui, en dépit de ses rêveurs, avait adopté le même point de vue, l'Allemagne pouvait de moins en moins raisonnablement risquer une aventure en Europe centrale. Aujourd'hui, par le seul fait de la destruction de l'équilibre des forces qui existait encore dans le vieux monde en janvier 1904, tout est changé.
Aussi, en présence du danger très réel que crée pour les Hohenzollern le mouvement austro-hongrois en faveur du suffrage universel, la mort de l'empereur François-Joseph doit-elle être considérée de plus en plus, non pas certes comme une cause de dissolution de l'Autriche, idée fausse que j'ai toujours combattue (1), mais comme pouvant fournir à Berlin un excellent prétexte à troubles, puis à intervention. Ce danger peut être encore écarté, mais, pour y parvenir, il faudrait le concours de toutes les puissances qui y ont intérêt. Il faudrait tout d'abord que les Magyars, qui commencent à comprendre le péril du pangermanisme, finissent par admettre qu'en voulant se séparer de l'Autriche, ils ne font qu'affaiblir cet Etat et s'affaiblir euxmêmes devant l'Allemagne. C'est là une preuve de sens politique qu'on est en droit d'attendre des Magyars.
La situation des peuples des Balkans est également devenue beaucoup plus délicate. Les Bulgares n'ont plus maintenant à craindre que la Russie s'immisce dans
(1) Voyez mon livre : L'Ewope et la question cV Autriche au seuil du vingtième siècle. — Pion, 1900.
leurs affaires, mais ils sont obligés de constater que le contrepoids russe leur fait défaut. Aussi, avec l'esprit pratique qui les caractérise et sous la direction remarquable du prince Ferdinand, on les voit évoluer avec souplesse et subir plus que par le passé l'action de l'Allemagne, pour laquelle cependant ils ont peu de sympathie. Mais, cette concession faite à la force des choses, comme ils sont convaincus avec raison qu'ils ont un grand rôle à jouer, ils ne peuvent être satisfaits de voir grandir dans l'Orient européen le prestige allemand, qui constitue le plus puissant obstacle à leurs ambitions légitimes.
Ce qui est vrai pour les Bulgares l'est aussi pour les Serbes, moins bien armés pour résister aux pressions étrangères. Donc, si ces deux pays se résignent a subir les effets d'une situation nouvelle à laquelle ils ne peuvent rien, on peut estimer que c'est avec un secret mais très sincère regret.
En Turquie, tout le terrain perdu par la Russie a été gagné par l'Allemagne. Si Abdul-Hamid trouve certains avantages personnels à l'amitié de Guillaume II , son empire est depuis dix ans, de plus en plus, la proie des agents du kaiser; du fait de la prépondérance nouvelle de l'Allemagne, la Turquie est aujourd'hui dans la quasiimpossibilité de leur résister. Les négociations qui se sont poursuivies à Gonstantinople cet été, pour la conclusion d'un nouvel emprunt et pour l'obtention des commandes de guerre, en témoignent.
A l'heure présente s'accomplit donc silencieusement, mais réellement, dans tout l'empire ottoman, une consolidation générale des intérêts germaniques. On finira bien par s'en apercevoir, lorsque l'affaire du chemin de fer de Bagdad reviendra au grand jour; et ce sera avant longtemps.
Le Temps du 5 juillet 1905 a publié cette dépêche de son correspondant de Berlin : « J'apprends que le prince Radolin a reçu pour instruction d'exprimer au gouverne-
ment français l'espoir que, la question du Maroc réglée, des arrangements interviendront sur d'autres points qui resserreraient les rapports amicaux franco-allemands. Je crois que toutes les premières questions à envisager seront celles relatives à l'Asie Mineure. »
Les affaires d'Asie Mineure, cela signifie, traduit en langage clair, « le chemin de Bagdad. »
Or, donner aux Allemands la possibilité de terminer le chemin de fer de Bagdad sous leur contrôle en fait exclusif, ce serait leur donner les moyens de mettre la main sur toute l'Asie Mineure; ce serait abandonner ce qui reste d'influence française en Turquie; ce serait consolider la pénétration allemande dans tous les Etats des Balkans ; ce serait exciter encore les convoitises pangermanistes prussiennes sur l'Autriche ; ce serait donner au kaiser la haute main sur la grande voie mondiale s'étendant de Hambourg jusqu'au golfe Persique; ce ne serait rien moins que l'affermissement de l'hégémonie allemande sur le vieux monde tout entier. (1)
L'Italie ne peut que regretter l'excès nouveau de la puissance allemande. Ce qui la touche, c'est surtout cette question de Trieste à propos de laquelle la diplomatie berlinoise a songé un moment à faire jouer son jeu par les Italiens.
Ayant reconnu l'impossibilité pratique, en raison de l'attention universelle, de poser directement le problème de l'Europe centrale, — appelé encore Question d'Autriche, — on avait trouvé à Berlin beaucoup plus ingénieux de ménager entre Rome et Vienne des difficultés qui, en aboutissant au moment voulu à une rupture, eussent procuré à l'Allemagne la possibilité d'intervenir en Autriche sous des apparences à peu près légitimes. Si cette tactique avait réussi, une fois encore le monde eût été dupe de la diplomatie prussienne, et la partie se serait
(1) Voyez mon livre : La Question d'Orient. La Macédoine . Le Chemin de fer de Bagdad. — Pion, 1903.
jouée et aurait été gagnée, comme elle l'a été en 1866 et en 1870, avec toutes les apparences extérieures du droit du côté allemand. L'Europe a heureusement passé à côté de ce danger; mais il faut le signaler, car il pourrait renaître dans un prochain avenir.
L'on n'a pas prêté vraiment une suffisante attention au jeu périlleux qui s'est joué depuis quatre ans dans le nord de l'Italie. Sous l'action d'influences mystérieuses, les menées irrédentistes se sont multipliées à Trente et à Trieste. Les ligues du nord de l'Italie, d'accord avec Ricciotti Garibaldi, ont mené en Autriche une propagande effrénée dans le dessein, disait-on, de préparer la mainmise de l'Italie sur le Trentin et sur Trieste; et il s'en est fallu d'assez peu qu'un éclat sanglant ne se produisît.
Heureusement, le jeu allemand qui se cachait derrière ces manifestations semble avoir été compris à temps à Rome. La rencontre à Venise, le 29 avril 1905, du comte Goluchowski, ministre des affaires étrangères de François- Joseph, avec M. Tittoni, le ministre de Victor-Emmanuel, a marqué la fin de la tension créée entre Vienne et le Quirinal. D'une façon significative , M . Tittoni a constaté « les rapports intimes existant entre F Autriche-Hongrie et l'Italie » . Le comte Goluchowski a apporté « un nouveau témoignage de la parfaite concordance de vues qui préside aux excellents rapports existant entre l'Italie et l'Autriche- Hongrie » . Et ce fut tout. Il n'a pas été question de la Triplice. Il semble donc bien qu'au Quirinal, on envisage maintenant la question de Trieste sous son véritable aspect. Comme le dit très bien M. René Henry : « Le jour où les Italiens comprendraient enfin que l'Allemagne à Trieste serait plus dangereuse que l'Autriche pour « l'italianité >> et pour la liberté de l'Adriatique et des Balkans serait un jour heureux pour la France et pour l'étranger. » (1)
(1) V. r Énergie française. 1905, p. 495.
Ce jour paraît déjà venu. Les causes d'irritation et de rupture entre Rome et Vienne semblent si sérieusement atténuées que, dans un de ses discours de décembre 1905, M. de Bùlow a dû envisager publiquement, en termes suffisamment explicites, l'hypothèse où l'Autriche et l'Italie sortiraient de la triple alliance. A Rome et à Vienne règne donc un état d'esprit nouveau dont des politiques avisés, non inféodés à l'Allemagne, pourraient tirer de très fécondes conséquences.
Enfin, le résultat tout à fait colossal pour l'Allemagne de la guerre russo-japonaise, c'est le bouleversement à son profit du rapport des forces militaires existant en Europe au début de 1904. Pour se rendre bien compte de l'importance extrême de ce bouleversement, il faut examiner la situation respective actuelle de l'Allemagne vis-à-vis de la Russie et de la France.
Tout le monde sait aujourd'hui que, pour faire face aux Japonais, la flotte russe a été sacrifiée totalement ; que l'état-major de Saint-Pétersbourg a dû désorganiser toute la préparation militaire existant en Pologne, vider les arsenaux de leur meilleur matériel pour en munir les armées de Kouropatkine, et envoyer au général en chef quelques centaines de mille hommes destinés, en réalité, à une guerre européenne. Or, la révolution et les mutineries militaires ont achevé de ruiner moralement et matériellement la force armée de la Russie. Ce sont là des faits formidables et évidents sur lesquels il n'y a pas à épiloguer. Les conséquences en sont nettes. Quand bien même la Russie arriverait à vaincre les difficultés plus haut exposées (l), il reste tout à fait certain que, pendant des années encore, elle ne présente plus pour l'Allemagne aucun danger militaire offensif.
Par voie de conséquence immédiate, la puissance mili-
taire de l'Allemagne dans le vieux monde s'est accrue dans d'énormes proportions, sans que cependant Guillaume II ait été obligé de dépenser un mark de plus pour l'entretien de ses armées, sans que les soldats allemands aient eu à tirer un seul coup de fusil.
Les cinq corps d'armée destinés à contenir les Russes, dont le grand état-major de Berlin recouvre ainsi la libre disposition, peuvent donc être employés en toute sécurité contre la France pour produire ce choc colossal du début de la prochaine guerre sur lequel on compte à Berlin pour briser par quelques coups rapides et formidables toute velléité de résistance chez les impressionnables Français.
A l'égard de la France, la situation nouvelle de l'Allemagne a été fortement soulignée par tout ce que Guillaume II a pu se permettre avec le gouvernement de Paris, lors de la crise du Maroc, notamment quand il exigea le renvoi de M. Delcassé (juin 1905). En cette circonstance d'ailleurs, Guillaume II s'est trompé. Il avait pensé sans doute que la France, travaillée depuis dix ans comme par une très grave maladie interne (l'affaire Dreyfus), humiliée et inquiète de ses scandales militaires (affaire des fiches de délation, passage du général André et de M. Pelletan aux ministères de la défense nationale), désarmée moralement par la campagne antimilitariste de MM. Jaurès, Hervé, Buisson et consorts, céderait jusqu'au bout. La France, en effet, a faibli, a fait preuve d'une extrême modération ; mais finalement elle s'est ressaisie, M. Rouvier a tiré, comme ministre des affaires étrangères, le meilleur parti possible de la situation; maintenant on ne peut plus douter que la crise marocaine a eu un effet profond et salutaire dans tout le pays français en ramenant l'attention sur le voisin de l'Est et en démontrant par le fait l'immense danger de céder aux illusions pacifistes.
Mais, si ce réveil de la conscience française mérite d'être souligné avec force, il n'en est pas moins vrai que l'Aile-
magne, disposant de moyens offensifs plus puissants qu'elle n'en a jamais eu depuis 1870, se dresse en armes devant la France au moment précis où celle-ci va appliquer le service de deux ans. Peut-être la nouvelle loi militaire pourrait-elle être applicable sans danger excessif, mais il faudrait alors qu'aucune ingérence politicienne ne puisse s'exercer dans la vie des soldats ou des officiers. Peut-on se bercer de l'illusion qu'il en sera ainsi? Il faut le dire et le répéter, la situation de la France est extrêmement périlleuse. Le parti militaire allemand ne l'ignore pas, et c'est pourquoi il pousse de toutes ses forces à la guerre, sans se préoccuper de l'opinion publique allemande. Il sait bien, en effet, que si les Allemands sont pacifiques individuellement, ils marcheraient, dans l'état actuel des choses, avec un ensemble parfait le jour où il plairait au chef, à l'empereur Guillaume II, de lancer le redoutable télégramme : « Mobilisez !»
Dans dépareilles conditions, la tentation d'agir n'est-elle pas bien forte pour un chef de grand empire voulant signaler sa carrière par quelque coup d'éclat extraordinaire?
Donc, si l'on se représente en pensée tous ces bénéfices colossaux et certains que je viens d'exposer, l'on se convainc que l'Allemagne est sur le continent la seule et grande bénéficiaire de la guerre entre le tsar et le mikado. Alors, on comprend la suite et la logique vraiment merveilleuse de cette politique berlinoise qui, sous l'impulsion de M. de Bismarck, chercha à engager la Russie en Extréme-Orientr en 1880 déjà, lors de l'affaire de Kouldja, qui, après l'échec de cette tentative, ménagea avec le plus grand soin la possibilité d'un agrandissement russe vers le Pe-Tchi-li, et qui,, finalement, par le double coup de maître de l'intervention des trois puissances à Tokyo en 1895 et de la mainmise sur Kiao-Tchéou en 1897, est parvenue à installer la Russie à Port-Arthur, c'est-à-dire à lier définitivement la partie dont devaient fatalement découler d'aussi formidables conséquences.
Mais pour que l'Allemagne puisse jouir aisément de la situation incomparable qui est la sienne, une condition indispensable fait défaut. Il eût fallu que la Russie victorieuse, renonçant à toute action principale en Europe, se concentrât en Asie. Alors Guillaume II aurait pu orienter les Russes contre l'Angleterre, qu'ils considéraient comme responsable de leur guerre sur le Japon. Une alliance russo-allemande eût été conclue, et on eût cherché à y faire entrer la France, grâce aux rapports étroits du gouvernement de Saint-Pétersbourg avec celui de Paris. La combinaison efficace que cherche Guillaume II contre l'Angleterre eût été ainsi possible. Mais la victoire russe s'étant transformée en désastre, ce qui paraît avoir été le rêve primitif de Guillaume II devient irréalisable, et, aujourd'hui, l'Angleterre travaille de son île, avec sa politique prévoyante, dotée des plus grands moyens, à refaire sur le continent l'équilibre des forces détruit par les défaites moscovites. Il en résulte que la rivalité anglo-allemande, née d'abord de la concurrence commerciale et maritine, se trouve maintenant portée, du fait des derniers événements, dans le domaine de la politique universelle, et ne paraît pas devoir en sortir avant qu'il soit longtemps.
Pour Guillaume II, qui veut sa très large part de l'empire de la mer et le proclame à toute occasion, le problème qui se pose consiste donc à mettre en échec la Grande-Bretagne; mais comment? Seul, il ne peut faire la guerre à l'Angleterre en laissant la France neutre et intacte menaçant son flanc pendant les hostilités et arbitre de la situation après la paix; agir ainsi serait d'une insigne impru-
dence que ne commettra jamais l'état-major de Berlin. Le professeur Schiemann, ami personnel du kaiser, a pris soin d'ailleurs de nous en avertir, lorsque, dans ses articles retentissants, il déclara qu'en cas de conflit de son pays avec l'Angleterre, la France devrait être l'alliée de l'Allemagne ou tout au moins son otage. Guillaume II doit donc de toute nécessité, ou bien créer contre l'Angleterre une coalition continentale dans laquelle la France jouerait un rôle très important et allierait intimement sa flotte à la flotte allemande, ou bien se débarrasser préalablement de la France en l'attaquant et en la réduisant par de grandes défaites à une complète impuissance. Mais, dans ce cas, l'Allemagne aurait contre elle l'Angleterre ; elle perdrait avec certitude sa flotte, ses colonies, et son commerce extérieur, — qui lui est plus indispensable qu'une indemnité de guerre payée par la France ne lui serait avantageuse, — se trouverait anéanti dans le monde entier pendant de longues années.
La situation du cbef de l'empire allemand est donc, en réalité, des plus délicates, puisque, tout en constatant les énormes avantages que lui procurent les défaites russes, on perçoit en même temps combien il serait périlleux pour le kaiser de chercher à tirer tout le parti que ces avantages comportent.
Placé en présence de si redoutables alternatives, Guillaume II peut-il refuser de choisir et adopter une troisième ligne de conduite, c'est-à-dire suivre résolument et sincèrement une politique de paix? Une pareille attitude comporterait, en se plaçant au point de vue des Hohenzollern,
des risques presque aussi grands que ceux d'une guerre ; car, pour Guillaume II, maintenir l'Allemagne en paix c'est se condamner à voir se manifester aux yeux du monde étonné la crise profonde dont les éléments se préparent de l autre coté du Rhin et qui tôt ou tard doit fatalement éclater.
On sait à quel point l'état des finances de l'empire est inquiétant et cependant il va falloir créer de nouveaux et pénibles impôts pour faire face aux charges très lourdes des armements récemment décidés.
Quant à la situation économique et industrielle, elle est bien loin d'être ce qu'on s'imagine en France où on confond souvent l'activité commerciale des Allemands avec l'enrichissement de l'Allemagne, ce qui n'est pas du tout la même chose.
Les Allemands sont des travailleurs merveilleux. Il faut leur rendre hommage, mais leur malheur veut qu'ils se trouvent placés dans des conditions défavorables auxquelles il n'est pas en leur pouvoir de rien modifier. Les industriels d'outre-Rhin fabriquent pour la plupart des articles de vente courante; ils se concurrencent entre eux si farouchement et sont concurrencés partout par les Américains avec tant de succès que les bénéfices nets susceptibles d'être réalisés sur ces produits ont diminué sans arrêt dans les dernières années et sont aujourd'hui des plus restreints. Or, les bénéfices nets que l'Allemagne réalise sur son commerce extérieur lui sont indispensables, et il faut que ces bénéfices soient considérables, car c'est avec le gain ainsi obtenu que l'Allemagne doit payer à l'étranger les deux milliards et demi environ de produits qui se consomment par l'usage (grains, bestiaux, bois, etc.), nécessaires à sa vie et que son sol est impuissant à lui donner. Il faut donc que l'Allemagne gagne chaque année de deux milliards à deux milliards et demi de francs sur son commerce extérieur avant d'avoir augmenté d'un pfennig son capital national. Or, en dépit de leur activité, les bénéfices des Allemands, —
je ne dis pas le chiffre de leurs affaires, — se sont restreints dans des proportions telles qu'il y a actuellement outre Rhin un grand nombre d'usines qui, pour ne pas fermer leurs portes, travaillent absolument sans bénéHce ou même à perte. Ce sont les chefs de ces entreprises qui verraient sans regret et même avec satisfaction éclater une guerre contre la France. A bout de souffle, manquant de capitaux, dans la tension d'esprit dans laquelle ils vivent, ils escomptent une victoire certaine, une grosse indemnité de guerre et un prestige tel que, malgré l'Angleterre, l'Allemagne encore une fois triomphante pourrait se réserver à elle seule les débouchés de France, d'Autriche-Hongrie, des Balkans et de l'empire ottoman, débouchés qui assureraient pour une période nouvelle la vie fructueuse de leurs établissements. Qu'on ne s'y trompe pas, ces industriels allemands, menacés dans leur situation, sont tout aussi dangereux pour la paix que les officiers du grand état-major de Berlin.
Quant à ceux-ci, avec leur conception nette des réalités, ils se rendent un compte très exact de la crise que subit l'armée allemande. Ils constatent avec évidence le divorce qui menace de s'opérer entre le soldat allemand, toujours discipliné sans doute, mais cependant infiniment plus accessible que jadis aux idées libérales ou social-démocratiques, et l'officier allemand, qui en est resté, lui, à la conception féodale et prussienne du meneur d'hommes sur le champ de bataille. Les grands chefs de l'armée allemande supputent les conséquences redoutables et la rapidité possible de cette crise morale latente, et ils estiment qu'alors que le mal est encore restreint, que pendant que la France se livre aux plus dangereuses expériences militaires, il convient de ne point laisser passer l'heure, et qu'à tout prix il faut faire jouer encore une fois la redoutable machine d« guerre construite par eux avec une inlassable patience.
Cette conception, exacte au point de vue militaire prus-
sien et Hohenzollern , ne paraît pas j uste au point de vue du peuple allemand. Les risques de la prochaine guerre européenne seront si grands, il y a place à tant d'inconnu, qu'il serait plus sage pour l'Allemagne de subir les conséquences de la force inéluctable des choses et de s'y résigner. Mais, j'y insiste, c'est là sans doute le point de vue du peuple allemand; ce nest pas celui du militaire, du fonctionnaire prussiens ; c'est encore moins celui des Hohenzollern, qui ont toujours suivi leur politique avec une inflexible volonté.
Guillaume II consentira-t-il à renoncer aux conceptions absolues de sa dynastie? Trouvera-t-il le moyen de les concilier, au moins en apparence, avec les nécessités modernes? On peut craindre que non. M. de Bùlow a terminé son discours du 9 décembre 1905 en disant : a Je ne laisserai pas imposer le joug du socialisme au peuple allemand. » Cette phrase mémorable du porte-parole du kaiser n'indiquet-elle pas la volonté de Guillaume II de lutter contre le courant qui emporte les masses profondes de son peuple? Alors !
La situation de l'Allemagne après la guerre russo-japonaise est étrange. Son prestige et sa puissance se sont accrus dans des proportions colossales ; mais, comme sa prépondérance excessive constitue un danger pour presque tous les Etats, si elle veut en tirer parti par la guerre, elle risque de se heurter à fa plus spontanée et à la plus redoutable des coalitions.
Si V Allemagne reste en paix pour une longue période, elle est destinée à perdre progressivement le prestige que les événements lui ont donné, à subir les effets de la crise financière, industrielle, militaire qui s'avance, et les Hohenzollern devront renoncer avant longtemps au maintien de leur pouvoir autoritaire.