CHAPITRE IV
I. — Les Etats-Unis et l'Extrême-Orient. — Un débouché commercial compromis pour les États-Unis. — Portée duboycottage des marchandises américaines en Chine en 1905. — L'invasion jaune sur le sol américain.
II . — Les États-Unis, en raison de la prépondérance japonaise en Extrême- Orient ET DE LA PRÉPONDÉRANCE ALLEMANDE EN EUROPE, ONT-ILS DES MOTIFS DE SENTENDRE AVEC DES PUISSANCES DE l/ ANCIEN CONTINENT?
Le projet des États-Unis d'Europe et le danger américain. — Les points noirs pour l'avenir des Etats-Unis. — Avec quelles puissances européennes les intérêts des États-Unis sont-ils concordants?
Sous la direction vigoureuse du président Roosevelt, les États-Unis entendent jouer désormais leur rôle dans toutes les parties du monde, mais il n'est point de région qui les intéresse davantage que l'Extrême-Orient. En raison de leur volonté de développer dune façon intense le trafic de leurs ports du Pacifique, à cause de leur projet de percement de listhme de Panama, à cause surtout de l'occupation des Philippines, les Américains se sont habitués à considérer toutes les terres de l'Asie orientale comme un débouché indispensable à leur commerce où ils devaient s assurer la prépondérance.
Les résultats de la guerre russo-japonaise contraignent les citoyens de l'union américaine à renoncer à une partie de leurs espérances.
En masse, cédant à des influences diverses (l), ils ont longtemps souhaite la victoire japonaise; aujourd'hui, à Washington, on doit s'en féliciter médiocrement. Sans doute les Américains peuvent compter que les Japonais auront besoin d'eux et de leurs capitaux pour mettre en valeur la Corée ou Sakhaline, mais il ne s'agira là, en somme, que d'un nombre limité d'entreprises particulières. Au point de vue de leurs intérêts généraux, il semble que les Américains auraient eu beaucoup plus d'avantages à ce que la Russie occupât les rives orientales du Pacifique plutôt que de voir passer la domination de cette partie du monde à une puissance jaune aussi impérieuse, aussi exclusive que le Japon.
Car enfin, quels que soient les résultats de ses efforts, l'idée de rénover le monde jaune sera forcément à la base de tout ce que tentera désormais le gouvernement de Tokyo; de toute évidence, cette simple ambiance d'idées ne peut que gêner l'expansion américaine.
On a vu déjà combien fut puissant le mouvement de boycottage des marchandises des Etats-Unis organisé par les Chinois dans l'été de 1905 (2). Or, cette démonstration n'a été possible que comme une conséquence des victoires japonaises, et il n'est pas douteux que des faits analogues se reproduiront désormais.
Ce ne sont d'ailleurs pas seulement de très grandes difficultés en Extrême-Orient (susceptibles d'aller jusqu'à une guerre avec le Japon), que les Américains peuvent avoir à résoudre dans l'avenir; la victoire nipponne aura ses répercussions sur le sol même des Etats-Unis. Les Américains pourront-ils continuer à exclure par des mesures draconiennes les ouvriers jaunes, japonais ou chinois, qui veulent aller travailler chez eux? C'est peu probable, car le Japon est maintenant reconnu comme grande puissance, et
la Chine est en train d'en devenir une; le moment approche donc fatalement où le gouvernement de Washington devra traiter les gouvernements de Tokyo et de Pékin en égaux, où les protestations qui seront faites contre les entraves dont souffrent les jaunes aux Etats-Unis devront être prises en très sérieuse considération, et où il ne sera plus possible de répondre par des procédés dilatoires ou méprisants. En définitive, ce dilemme redoutable se posera de jour en jour avec plus de force pour les Américains : ou renoncer aux débouchés de l'océan Pacifique occidental ou subir avec toutes ses conséquences l'invasion du flot jaune aux Etats-Unis. Il y a là une action réflexe de la guerre qui paraît devoir être des plus graves dans l'avenir quand on connaît l'importance extraordinaire des questions de couleur dans la grande république américaine.
Si la situation de l'Extrême-Orient n'est pas réglée d'une façon satisfaisante au point de vue américain, la prépondérance excessive prise par l'Allemagne en Europe et dans le monde ne peut pas convenir au gouvernement de Washington. La question se pose, par suite, de savoir si, devant ces deux conséquences de la guerre russo-japonaise, les Etats-Unis n'auront pas intérêt à s'entendre non seulement pour ce qui touche l'Extrême-Orient, mais aussi en cequi concerne l'Europe avec certaines puissances du vieux continent.
L'examen de cette face de la politique générale oblige toutd'abord à se demander: «Y a-t-il undangeraméricain?» Car il est évident que, si ce danger existait réellement pour l'Europe tout entière, une entente ayant ses bases des deux côtés de l'Atlantique serait irréalisable.
LES ETATSUiSIS 4ï>9
Dans le vieux monde, quand on veut soutenir la thèse connue du péril américain, on se contente généralement de comparer la production des Etats-Unis à la production d'un seul pays d'Europe, et Ton en tire une opinion. Ne semblet-il pas plus justifié, avant de conclure, dévaluer la force économique des Etats-Unis eu égard à leur population, à leur superficie, et surtout à leur vraisemblable avenir, déduit de l'examen des faits actuels?
Si Ton se place au point de vue de la relation existant entre la population et la superficie, on arrive vite à admettre que 1 activité commerciale des Etats-Unis, dix-neuf fois grands comme la France, avec quatre-vingts millions d'habitants seulement, n'a en somme rien d'extraordinaire.
Dans l'état présent des choses, les Etats-Unis peuvent bien, en raison de leurs richesses naturelles, se trouver, à certains égards (le fer et le charbon notamment), plus favorisés que l'Europe; mais pour qu'ils constituent réellement un danger pour le vieux monde, considéré dans son ensemble, il faudrait que leurs facultés de concurrence commerciale crûssent encore dans d'énormes proportions.
Y a-t-il des chances qu'il en soit ainsi? C'est là tout le problème.
La période d'expansion des Etats-Unis en cours provient, certes, dans une large mesure, de l'esprit d'entreprise et de l'audace exceptionnelle d'une légion de « capitaines d'industrie » ; mais il faut bien concevoir que cette audace et cet esprit d'entreprise ont été singulièrement sollicités par les richesses naturelles énormes et aisément exploitables qui, il y a trente ans, couvraient la plus grande partie du sol vierge encore des Etats-Unis. Or, dès maintenant, ces conditions favorables, par la force même des choses, diminuent d'importance.
Quant aux produits agricoles des États-Unis, vont-ils envahir de plus en plus les marchés de l'Europe?
Rien n'est moins certain.
Aux Etats-Unis, les meilleures terres propres à l'agriculture sont déjà presque toutes en exploitation. Sans doute, il reste encore dans l'Ouest de vastes régions désertes ; mais si Ton doit admettre qu'elles peuvent faire vivre sur place quelques millions de plus d'individus, elles ne semblent pas devoir renforcer sensiblement les facultés exportatrices du pays. Ce lotissement à peu près terminé des bonnes terres est si vrai que, dès maintenant, un grand nombre de cultivateurs américains se défont de leurs propriétés et vont s'installer au Canada, parce qu'ils y trouvent des terres à la fois beaucoup moins chères et plus neuves.
La saturation relative du sol des Etats-Unis est un fait si important que les publications américaines sont déjà pleines d'appréciations rien moins qu'optimistes devant le floj, montant des immigrants venus du vieux monde. Or, remarque essentielle, c'est cet afflux seulement qui augmente le chiffre de la population actuelle des Etats-Unis. Fait vérifié et reconnu, toute la partie de la population des Etats-Unis qui est américaine, c'est-à-dire qui a deux ou trois générations de séjour, s'accroît à peine, en accusant même souvent, surtout dans l'Est, une tendance à la diminution.
C'est là un fait dont il faut d'autant plus tenir compte que tout conspire à restreindre la natalité, même dans les classes pauvres, généralement les plus prolifiques. A Chicago, j'ai causé avec des ouvriers qui m'ont expliqué l'énorme difficulté qu'ils ont à trouver un propriétaire consentant à leur louer un logement lorsqu'ils ont des enfants; on constate l'existence de cette prime donnée au célibat ou à l'abstentionnisme dans la plupart des grandes villes américaines.
L'immigration européenne vient, il est vrai, accroître chaque année de quatre cent mille à six cent mille tètes la population des Etats-Unis, mais la nature elle-même de cette immigration se modifie radicalement. Il y a une
dizaine d'années, les Allemands, les Irlandais, les Anglais et les Ecossais formaient la grosse masse des nouveaux arrivants aux Etats-Unis. Aujourd'hui, ce sont les Scandinaves, les Syriens, les Grecs, les Tchèques, les Slovaques, les Polonais, les Ilusses, les Italiens, les Roumains, c'est-à-dire surtout des Latins et des Slaves, qui sont de beaucoup les plus nombreux.
Ceci n'est pas indifférent.
Cet afflux abondant d'un sang imprévu n'est-il pas destiné à modifier forcément dans l'avenir la formule de » l'américanisme » actuel? De même, cette arrivée en masse de gens tous très pauvres ne renforce-t-elle pas puissamment le prolétariat américain? C'est là une conséquence à laquelle il faut bien s'arrêter, puisque nul problème ne se pose avec plus d'urgence aux Etats-Unis que le problème social.
L'incontestable prospérité présente n'empêche pas de discerner les difficultés que réserve un prochain avenir. Du côté des ouvriers comme des patrons, les organisations se perfectionnent et s'arment pour la lutte. Malgré les efforts d'apaisement faits de part et d'autre, les grèves se multiplient. Elles contribuent certes à faire monter le taux des salaires, mais, comme le prix de la vie augmente en même temps dans des proportions folles, l'ouvrier n'y gagne pas réellement. (A Chicago, d'avril à juin 1903, les petits loyers ont augmenté de 25 pour 100).
Le capital se concentre par masses colossales seulement dans quelques centaines de mains. La classe moyenne, prise entre la foule des ouvriers et la puissance écrasante des ploutocrates, supporte mal la lutte et tend à disparaître.
Pour le moment, l'omnipotence des trusts domine tout. Les abus qu'ils commettent sont tellement criants que, si les manifestations violentes des foules populaires n'ont pas eu lieu encore, il paraît certain qu'elles se produiront un jour,
A peu près tous ceux avec qui j'ai causé aux Etats-Unis considèrent cette crise sociale comme devant être formidable. Ils s'en inquiètent doublement, car ils craignent que cette période de trouble ne fasse mûrir brusquement d'autres questions épineuses. Ils redoutent, par exemple, que l'opposition des intérêts entre l'Ouest et l'Est ne vienne à l'état aigu; que la question juive, dont les Américains n'avouent encore qu'à peine la gravité, ne monte brusquement à l'horizon politique; que la question nègre ne reprenne son ancienne et très dangereuse importance devant l'accroissement de la population noire, proportionnellement bien supérieur à l'accroissement de la population blanche.
Ce sont là des difficultés dont l'issue finale est incertaine, mais dont l'éventualité est suffisamment probable pour qu'on doive se demander qui donc a intérêt, en face de pareilles inconnues, à propager chez nous, avec tant d'insistance, l'idée fixe d'un péril américain qui est encore, inexistant surtout au point de vue français.
Il est aisé de s'en rendre compte.
Dans une de ses études économiques, publiées en 1903 dans le Scribner s Magazine, M. Frank A. Vanderlip, ancien sous-secrétaire d'Etat du Trésor à Washington, constatait que si l'Allemagne et surtout l'Angleterre ont subi les conséquences parfois désagréables du développement commercial et industriel des Etats-Unis, « la France, par contre, commence à peine à ressentir les effets de l'invasion américaine. Ses ventes aux États-Unis étaient en 1902 à peu près les mêmes qu'il y a dix ans, et nos exportations dans ce pays n'ont augmenté que de 18 millions pendant la même période. »
Les faits vérifient cette appréciation, puisque les statistiques constatent l'égalité presque absolue des échanges entre la France et les États-Unis; mais les chiffres officiels ne font encore ressortir qu'une faible partie de la vérité.
Remarquons d'abord que la France exporte aux Etats- Unis des articles ou des produits sur lesquels le pour cent de bénéfice net est en général plus élevé que celui réalisable sur les produits ou les articles que vendent en France les États-Unis. Considérons ensuite les énormes dépenses que viennent faire les riches Américains en France, soit pour prix de la vie coûteuse qu'ils mènent, soit surtout pour la grande quantité d'articles de luxe qu'ils achètent en France, notamment à Paris, au prix de détail, pour les emporter avec eux en Amérique.
Les bénéfices que la France réalise ainsi et qui échappent au contrôle sont considérables. Si on les ajoute à ceux du commerce officiel, bien qu'il soit impossible de donner un chiffre précis, il est certain que les Américains fournissent chaque année à la France infiniment plus d'argent quelle ne leur en donne.
En présence de ces constatations, le fait qu'on ait tant parlé en France, dans ces dernières années, du péril américain, est singulièrement étrange.
D'où viennent ces préoccupations artificielles? Elles tiennent à deux causes, semble-t-il.
D'abord, la notion du péril américain, aidant à admettre la thèse des rêveurs qui croient le moment venu de réaliser les États-Unis d'Europe, est volontiers accueillie et diffusée par les meneurs de la campagne internationaliste en France; ensuite et surtout, i é pouvant ail du danger des États-Unis sert trop bien les intérêts de la politique allemande pour que ceux qui la dirigent négligent le concours d'un élément aussi précieux .
Sur ce point, aucun doute n'est possible. Depuis quelques années, je suis les publications d'outre-Rhin; c'est bien là que j'ai vu spécialement naître et se développer l'idée d'une ligue européenne contre les Etats-Unis.
Cette conception est d'ailleurs fort naturelle à Berlin. Si les États-Unis ne sont pas, à vrai dire, un danger pour
l'Europe, ils constituent bien certainement, pour l'Allemagne, une gêne considérable. C'est en partant de cette constatation, d'ailleurs facile à faire, qu'on a publié dans ce pays d'innombrables articles pour démontrer que les États- Unis d'Europe sont à la fois un moyen excellent de supprimer cette gêne et de servir merveilleusement la politique des Hohenzollern.
La thèse qu'on soutient est bien simple. La voici résumée : en raison de la situation géographique et de la différence des climats, une fédération économique de l'Europe ne pourrait pratiquement se faire qu'en excluant d'abord la Russie et ensuite l'Angleterre (d'où un solide obstacle mis à une entente de la Grande-Bretagne avec les puissances occidentales du continent) .
Cette mise à part de la Russie et de l'Angleterre entraînerait un autre résultat formidable, c'est-à-dire la subordination pratique, économique d'abord, politique ensuite, de l'Autriche, de l'Italie et de la France à l'hégémonie allemande.
Le coup de partie à jouer sur de pareilles données était évidemment trop tentant pour qu'on n'ait pas essayé de le réussir. Mais, d'autre part, ce beau plan vientd'échouer du fait même de la prépondérance trop visible prise par l'Allemagne depuis la défaite russe.
Il résulte de cet ensemble que l'adversaire direct des États-Unis en Europe est plus que jamais l'Allemagne. Or, par contre, quels sont les pays avec lesquels la République américaine a avantage à s'entendre pour lui faire échec le cas échéant? Ce sont naturellement tous ceux qui souffrent ou peuvent avoir à souffrir de l'hégémonie berlinoise. D'abord l'Angleterre qui, bien que concurrencée dans beaucoup de domaines par les États-Unis, se montre toujours disposée à une entente durable avec Washington ; et la France, qu'aucun obstacle ne sépare des États- Unis.
Les conséquences et les nécessités issues de la guerre russojaponaise, au point de vue américain, peuvent donc se résumer ainsi :
Moins de liberté d'action commerciale et politique en Extrême-Orient. Danger d'une invasion ouvrière jaune aux Etats-Unis. Eventualité d'une guerre avec le Japon dans des conditions défavorables en raison de l'absence de points d'appui et de bases de ravitaillement dont manqueront toujours les Américains. Utilité d'une entente avec l'Anqleterre et la France pour la défense des intérêts concordants (1).
(i) Ce dernier point a été pleinement mis en lumière par le Sun de- New- York, dans des articles retentissants.