‹ Le monde et la guerre Russo-JaponaiseChapitre 66 sur 103 · II. — L'Angleterre et l'Europe · texte numérisé non relu

II. — L'Angleterre et l'Europe

En face de l'Allemagne. — La nécessité pousse l'Angleterre à endiguer la puissance de l'Empire allemand.

L'entente avec la France. — Les nouveaux sentiments britanniques pour les Français sont-ils sincères? — Les libéraux peuvent-ils modifier sensiblement le courant de l'opinion anglaise. — Situation de l'Angleterre par rapport à la France.

L,e rapprochement avec la Russie. — Gomment, admis en principe, il est retardé par les événements. — Les avantages qu'il comporterait. — De Londres à Calcutta par l'Afghanistan.

Les suites de la guerre russo-japonaise sont pour la Grande-Bretagne entièrement différentes, selon qu'on considère l'Europe ou l'Asie.

En Asie, la situation de l'Angleterre est maintenant aussi nette que possible. Le traité d'alliance passé avec le Japon le 12 août 1905 lui donne toute satisfaction; il cris-

tallise pour une période déterminée l'état de choses nouveau, non plus seulement en Extrême-Orient, mais dans l'Asie toute entière. En voici le texte :

Préambule. — Les gouvernements de la Grande-Bretagne et du Japon, désireux de remplacer l'accord conclu entre eux, le 30 janvier 1902, par de nouvelles stipulations, ont accepté, d'un commun accord, les articles suivants, qui ont pour but :

a) Le raffermissement (consolidation) et le maintien de la paix générale dans les régions de l'Asie orientale et des Indes;

b) Le maintien des intérêts communs de toutes les puissances en Chine, en assurant l'indépendance et l'intégrité de l'empire chinois et le principe de l'intégrité (equat opportunities) pour le commerce et pour l'industrie de toutes les nations en Chine;

c) Le maintien des droits territoriaux des hautes parties contractantes dans les régions de l'Asie orientale et des Indes, et la défense de leurs intérêts spéciaux dans lesdites régions.

Article premier. — Il est convenu que, toutes les fois que la Grande-Bretagne ou le Japon croiront voir les intérêts plus haut cités en danger, les deux gouvernements s'en feront part en toute franchise et étudieront, d'un commun accord, les mesures à prendre pour sauvegarder lesdits intérêts.

Art. 2. — Si, par suite d'une attaque ou d'une agression quelconques, une des hautes parties contractantes se trouvait en état de guerre pour la défense de ses intérêts territoriaux ou d'un des intérêts spéciaux mentionnés dans le préambule cidessus, l'autre partie contractante se portera immédiatement au secours de son alliée au titre de belligérante, et ne signera la paix que d'un commun accord avec elle.

Art. 3. — Le Japon ayant en Corée des intérêts prépondérants aux points de vue politique, militaire et économique, la Grande- Bretagne lui reconnaît le droit de prendre telles dispositions de contrôle, de protection ou de direction qu'il jugera convenable de prendre pour sauvegarder ses intérêts dans la mesure où lesdites dispositions ne seront pas contraires au principe des facilités égales pour le commerce et l'industrie de toutes les nations. Art. 4. — La Grande-Bretagne ayant des intérêts tout particuliers sur toute la frontière des Indes, le Japon lui reconnaît le droit de prendre dans les environs de cette frontière telles mesures qu'elle jugera nécessaires pour la protection de ses possessions dans l'Inde.

Art. 5. — Ni l'une ni l'autre des hautes parties contractantes ne conclura, sans consulter l'autre partie contractante, avec une autre puissance quelconque, des arrangements indépendants préjudiciables aux buts qu'expose le préambule de cet accord.

Art. 6. — En ce qui concerne la guerre actuelle entre le Japon et la Russie, la Grande-Bretagne continuera de maintenir une stricte neutralité, à moins qu'une autre puissance quelconque ou d'autres puissances quelconques ne prennent part à des hostilités contre le Japon. Dans ce cas, la Grande-Bretagne viendra en aide au Japon, conduira la guerre de concert avec le Japon et fera la paix d'un commun accord avec le Japon.

Art. 7. — Les conditions auxquelles l'une des deux puissances devra accorder à l'autre des secours militaires dans les circonstances auxquelles il est fait allusion dans cet accord, ainsi que les moyens par lesquels les secours devront être rendus disponibles, seront réglés par les autorités navales et militaires des parties contractantes, qui se consulteront de temps en temps l'une l'autre, pleinement et librement, au sujet de toutes les questions ayant un intérêt commun.

Art. 8. — Compte étant tenu des termes de l'article 6, l'accord actuel doit entrer en vigueur immédiatement après la date de sa signature et demeurera en vigueur pendant une période de dix ans, à partir de cette date. Dans le cas où ni l'une ni l'autre des hautes parties contractantes n'aurait signalé, douze mois avant l'expiration desdites dix années, l'intention de le terminer, l'accord doit demeurer en vigueur jusqu'à expiration d'un an, à partir du jour où l'une ou l'autre des deux hautes parties contractantes l'aura dénoncé. Cependant, dans le cas où, au moment où la date fixée pour l'expiration sera arrivée, l'un ou l'autre des alliés sera en train de faire la guerre, l'alliance sera maintenue ipso facto jusqu'à conclusion de la paix.

En foi de quoi les soussignés, autorisés par leurs gouvernements respectifs, ont signé cet accord et y ont apposé leurs sceaux.

Fait en double, à Londres, le douzième jour d'août 1905.

Lansdowne,

Principal secrétaire d'Etat de Sa Majesté Britan nique pour les affaires étrangères.

Tadasu Hayashi,

Envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Sa Majesté l'empereur du Japon près la cour de Saint-James.

La situation brillante créée à l'Angleterre par ce traité comporte toutefois quelques réserves. Était-il bon, au point de vue anglais, de faire appel au concours des soldats du mikado pour défendre les Indes? Aux yeux des peuples jaunes de l'Asie, le concours ainsi demandé ne passerat-il pas pour un aveu d'impuissance de la Grande-Bretagne à se défendre elle-même? On va voir plus loin, d'ailleurs, que cette précaution était entièrement superflue.

On peut encore se demander si, en Extrême-Orient, les Anglais ne subiront pas dans le domaine commercial les conséquences désastreuses de la concurrence de leurs alliés les Japonais, et surtout des Chinois, dont l'essor économique doit être escompté comme une des conséquences probables du nouvel état des choses en Extrême-Orient. Enfin, l'immigration des Nippons en colonies britanniques, au Canada et en Australie, ne peut plus moralement être empêchéer et ces colonies protesteront certainement avec énergie, car elles ont les mêmes raisons que les Etats-Unis de s'opposer à l'invasion des travailleurs jaunes. Mais, ces réserves faites, constatons que la situation de l'Angleterre en Asie est pour longtemps fortement assurée. Il suffit, pour s'en convaincre, d'examiner l'état des principaux problèmes qui étaient un objet de préoccupation spéciale pour le gouvernement de Londres, il y a seulement deux années : questions des Indes, du Thibet, de Perse et du golfe Persique.

J'examinerai avec un soin tout particulier le point de savoir si un conflit est encore possible entre l'Angleterre et la Russie à propos des Indes. Voilà longtemps qu'on nousannonce la lutte fatale de l'éléphant russe et de la baleine britannique. D'innombrables combinaisons politiques ont été échafaudées sur cette hypothèse. Or, comme, selon moi, la notion qu'on a eue jusqu'à présent du danger russe pour les Indes est très excessive, il y a un intérêt de premier ordre, pour la compréhension de la politique générale

actuelle, à réduire la valeur de cette notion à ses proportions exactes.

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