QUESTION DES INDES
J'ai exposé plus haut (1) comment, dans les derniers mois qui précédèrent la guerre, ce furent les partisans de lord Gurzon qui, plutôt que le gouvernement de Londres, excitèrent les Japonais à ouvrir les hostilités contre la Russie.
Cette action spécialement ardente des Anglo-Indiens, des « curzoniens » , a eu pour raison déterminante la crainte d'une invasion des Indes par les Russes, crainte qui a grandi sans cesse depuis une vingtaine d'années.
Cette croyance était-elle fondée? Oui, car, en Russie, dans les milieux civils aussi bien que dans les milieux militaires, on ne s'est pas fait faute de constamment affirmer que la politique du tsar n'avait pas seulement pour but l'occupation de l'Asie centrale, mais que son objectif final était les Indes. La presse d'Occident contribua à maintes reprises à affermir cette croyance. Or, les rapports de l'Angleterre et de la Russie, surtout en ce qui concerne les Indes, — la grosse pierre d'achoppement jusqu'à présent entre Londres et Saint-Pétersbourg, — ne vont-ils point certainement subir des modifications profondes du fait de la situation nouvelle?
La dernière étape de mon voyage autour du monde va m'aider sans doute dans l'exposé de ce point de vue.
Aux Indes, j'ai pu causer avec des Anglais et des Russes dont les renseignements éprouvés m'ont mené à des conclusions d'ensemble très différentes de celles que j'attendais de mon enquête.
Pour rester clair et vivant, l'exposé que j'entreprends ici doit comprendre un développement méthodique. Il faut d'abord connaître quelles sont les origines et les phases
historiques des contacts et, par conséquent, de l'hostilité anglo-russe en Asie centrale. On arrivera ainsi à percevoir avec netteté la nature des Etats-tampons qui séparent encore la Russie et l'Angleterre et les moyens militaires d'attaque et de défense dont ces deux pays disposent l'un contre l'autre au nord des Indes. En étudiant ensuite, d'après un officier russe, quel pourrait être théoriquement le développement d'une expédition menée par les soldats du tsar contre les positions britanniques, nous concevrons assez aisément quelles eussent pu être, avant la guerre russo-japonaise, les chances de succès d'une pareille entreprise. Nous plaçant ensuite au point actuel, c'est-à-dire après la malheureuse campagne de Mandchourie, nous supputerons à nouveau les chances d'un conflit anglorusse au sujet des Indes.
La terreur des Anglais d'une invasion des Indes par les Russes résulte, comme on sait, de l'extension continue du pouvoir des tsars sur la mer Caspienne, sur certaines provinces de la Perse, sur l'Asie centrale, ainsi que des progrès de l'influence russe à Téhéran.
C'est à l'époque où les Anglais consolidaient leur établissement dans l'Hindoustan que les souverains moscovites commencèrent leur marche vers le sud.
En 1715, Pierre le Grand installa près de la cour de Perse, à Ispahan, le colonel Walinski. Ce fut la première de ces missions semi-militaires et semi-politiques dont la diplomatie russe devait se servir en Asie avec tant de succès.
Deux ans plus tard, le réformateur russe donna au prince Tcherkasky l'ordre d'explorer la région au sud de Khiva, mais le khan de cette ville détruisit l'ambassade.
En 1723, la Russie fit signer à la Perse un traité cédant au tsar les provinces persanes du littoral de la Caspienne.
Ce traité, il est vrai, ne fut jamais appliqué. A la mort
de Pierre Ier, en 1725, Nadir-Kuli-Khan eut peu de difficulté à rétablir l'autorité persane dans ces provinces. Enfin, par le traité de Resht, en 1732, et par celui de Gandja, en 1735, la Russie rendit formellement ces territoires à la Perse.
Pendant cinquante années, les Russes ne firent plus un pas en avant, puis Catherine II reprit 1 œuvre commencée.
Elle rendit, en 1746, un décret abolissant le commerce britannique sur la mer Caspienne, et, par contre-coup, les dernières factoreries anglaises au nord de la Perse durent être abandonnées en 1719.
En 1783, l'impératrice russe étendit sa protection sur les Géorgiens du Caucase qui, malgré cette mesure, eurent à subir encore la persécution des monarques persans.
En 1791, Catherine II voulut faire marcher des troupes sur l'Inde par Orenbourg, Boukhara et Caboul. Cette expédition devait commencer en 1796, en même temps qu'une autre destinée à venger les Géorgiens ; mais sa mort et l'accession au trône de Paul Ier sauvèrent Téhéran.
En 1800, Bonaparte, Premier Consul, proposa au nouveau souverain russe une expédition franco-russe contre les Anglais des Indes. Ce projet échoua quant à la coopération française, en raison des difficultés que Bonaparte eut à résoudre sur le continent, mais Paul Ier mit en marche, le 27 juin 1801, vingt-deux mille cinq cents cosaques du Don sous les ordres du général de cavalerie Orlof. Celui-ci était parvenu un peu au delà d'Orenbourg quand il reçut, le 25 mars 1802, la nouvelle de l'avènement au trône d'Alexandre Ier et l'ordre de revenir en arrière.
Du côté britannique, on prenait d'ailleurs des précautions. En 1801, lord Wellesley, alors gouverneur général de l'Inde, envoya le capitaine Malcolm en Perse, et, en janvier 1802, un traité d'alliance défensive fut conclu avec Fath Ali Shah.
Quant à Napoléon, ses prodigieuses occupations euro-
péenncs ne parvenaient pas à détourner sa pensée de l'Asie. En 1807, il envoya à Téhéran le général Gardanne comme agent politique et militaire. Mais le traité de Tilsit refroidit l'ardeur que le monarque persan avait témoignée un instant pour une alliance avec la France.
Dans une lettre à l'empereur de Russie du 2 février 1808, Napoléon revint à son projet d'expédition franco-russe. Le tsar répondit en acquiesçant à ses vues, puis la rupture entre les souverains russe et français empêcha leur vaste plan d'aboutir.
Les Anglais, toutefois, se sentant de plus en plus menacés, entreprirent avec énergie leur travail de préservation.
Le 15 mars 1809, sir Harford Jones signa, avec le Shah Fath Ali, un traité par lequel celui-ci annulait tous les traités antérieurs conclus avec les autres puissances européennes et promettait de s'opposer à la marche d'une armée européenne vers les Indes, moyennant des secours que devaient lui fournir les Anglais. Ce traité, approuvé par lord Minto, gouverneur général des Indes, ne fut pas ratifié à Londres.
Sur ces entrefaites, Alexandre Ier reprit la tâche abandonnée par son prédécesseur. Le traité de Gulistan en octobre 1813 donna à la Russie les provinces de Géorgie, de Mingrélie, de Ghirvan, de Karabagh, de Talich et du Daghestan.
Pendant cette période, une rivalité intense, entre les agents anglais du gouvernement des Indes à Ispahan et ceux envoyés de Londres, neutralisait l'influence britannique. Ce n'est qu'après des péripéties nombreuses, que l'accord anglo-persan, esquissé en 1809 et ensuite plusieurs fois modifié, fut définitivement approuvé à Londres le 25 novembre 1814.
Durant ces laborieuses négociations, la nouvelle frontière établie au sud du Caucase par la Russie fut le théâtre de
difficultés sans nombre. Un nouveau traité, celui de Turkman-Ghaï, fut imposé le 28 février 1828 à la Perse, qui céda à la Russie les provinces d'Erivan et de Nakshivan.
En manière de compensation, la diplomatie russe encouragea Fath Ali Shah à chercher en Afghanistan des territoires équivalents à ceux qu'il avait été forcé d'abandonner sur sa frontière du nord.
Le siège infructueux de Hérat en 1838, par une armée persane, fut la conséquence de ces excitations.
Cette même année, les Russes occupèrent l'île Ashurada, dans la baie d'Astrabad, sur la mer Caspienne.
En 1854, Platon Tchikhatchef, dans un ouvrage présenté au ministre de la guerre, général Soukhozenet, essaya de démontrer la possibilité d'une entreprise russe sur les Indes. En 1855, le général Krouleff revint au plan déjà esquissé en 1800. Le moment paraissait propice, car les Persans tentaient de nouveau la fortune contre l'Afghanistan. Cette fois-ci, en octobre 1856, Hérat fut pris, mais une expédition britannique, sous les ordres de sir James Outram, vint en manière de protestation occuper Bouchir et Mohammerah sur le golfe Persique.
La guerre de Grimée suspendit forcément le cours des visées russes sur l'Inde centrale. Celles-ci furent d'ailleurs reprises aussitôt après la signature du traité de Paris (1856), quoique le 25 mars 1857, grâce aux bons offices de Napoléon III, un traité de paix eût été signé à Paris, par lequel la Perse renonçait à tous ses droits de souveraineté ou d'intervention en Afghanistan.
Enfin, s'ouvrit pour les Russes 1ère des réalisations en Asie centrale.
En 1865, Tachkent est pris. En 1868, les troupes du tsar s'installent à Samarkand. Un décret du Conseil d'Etat de l'empire à Saint-Pétersbourg, en date du 24 novembre 1869, réserve aux seules compagnies russes la navigation de la mer Caspienne.
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En 1869, les Russes établissent une station militaire à Krosnovodsk et une station navale dans l'île d'Ashurada ; une convention avec la Perse désigne la rivière Atrek comme la frontière entre les deux pays.
En 1873, Khiva est soumis, et en 1876 le khanat de Kokan reconnaît la souveraineté du tsar. Cette même année, Skobeleff, alors gouverneur du Ferghana, dresse un plan approfondi de l'invasion de l'Inde « sous la bannière du sang et de l'incendie » , puis la guerre avec la Turquie (1877-1878) vient une fois de plus en empêcher l'application. Mais, aussitôt après le congrès de Berlin, les Russes reprennent leur pénétration vers le sud. Ils s'installent à Tchardjoui, sur l'Amou-Daria (1878). La conclusion du traité de Berlin arrêta d'autres mouvements de troupes préparés dans la même direction.
Cependant les Russes continuèrent à progresser. En 1880, Skobeleff annexa Akhal-Tekké. En 1881, une nouvelle convention définit d'une façon plus précise la frontière russopersane, à 1 est de la Caspienne.
Merv fut occupé en 1884. Les Anglais en éprouvèrent une émotion considérable qu'ils surent faire partager à Abdurrahman, émir de l'Afghanistan, qui, pour conserver sa frontière stratégique, envoya des soldats à Pende. Les Russes qui considéraient ce point comme leur appartenant, livrèrent combat aux Afghans et les repoussèrent le 18 mars 1885. Cette même année, les Russes s'installèrent à Kouchk, point situé à environ 110 kilomètres de Hérat.
L'occupation militaire des régions transcaspiennes et l'annexion des khanats et de Merv donna à la Russie une frontière de plusieurs centaines de kilomètres, limitrophe de la Perse et de l'Afghanistan. La contruction, menée à bien par le général Annenkoff, du chemin de fer d'Asie centrale partant de Krasnovodsk, augmenta enfin dans d'énormes proportions la valeur des positions stratégiques prises par la Russie.
En somme, malgré ses efforts continus et persévérants, l'empire des tsars ne touche encore en aucun point les possessions britanniques.
Entre la Russie de l'Asie centrale et l'Inde anglaise s'étend une large zone qui semble comme un vaste champ clos préparé pour le choc des deux adversaires.
La puissance russe ne franchit pas la frontière qui, partant à l'est du territoire chinois, passe au lac Zori-Koul, suit l'Amou-Daria jusqu'à Bocag, est ensuite indiquée par une ligne de bornes jusqu'à Kouchk, de là se tourne au nord-ouest vers le cours du Heri-Roud et se joint à lui à l'entrée nord du passage de Sulficar, où elle atteint la Perse.
Au sud de cette frontière russe se trouvent de vastes régions indépendantes en fait, comme administration intérieure, mais sur lesquelles l'Angleterre a su étendre plus ou moins des formes variées de protectorat britannique. C'est ainsi que l'Angleterre domine le Béloutchistan grâce à des traités avantageux passés avec le khan de ce pays et exerce de l'influence sur l'Afghanistan dont l'émir, à plusieurs reprises, a solennellement reconnu son alliance avec la Grande-Bretagne.
Il est résulté de cette situation spéciale que l'Angleterre possède en réalité, au nord des Indes, deux frontières qu'il faut soigneusement distinguer. L'une, résultant des traités, est la frontière précise ou légale, peut-on dire; l'autre, plus élastique, est dite h frontière scientifique » . En fait, elle a pour objet de permettre aux Anglais de prendre des mesures militaires contre une attaque russe au nord de la frontière légale, c'est-à-dire sur une certaine fraction du territoire même des États tampons.
La véritable frontière des Indes résultant des traités commence au cap Monze et, se dirigeant vers le nord, s'élève le long de la rivière Pab, suit la chaîne du Khirtar; ensuite, s'infléchissant vers le nord-est, coupe le désert de
Katchi ; plus loin, elle va vers le nord, le long du pied des monts Soliman, parallèle à l'indus, à une distance de 30 à