‹ Le monde et la guerre Russo-JaponaiseChapitre 76 sur 103 · QUESTION DU GOLFE PERSIQUE · texte numérisé non relu

QUESTION DU GOLFE PERSIQUE

l'empire ottoman, s'acharnent à construire le chemin de fer de Konia à Bagdad ayant pour objectif, comme terminus, Koweit, sur le golfe Persique. J'ai déjà exposé en détail dans La Question d'Orient, la Macédoine, le chemin de fer de Bagdad, les multiples efforts que Guillaume II a déployés pour assurer la réalisation de cette vaste entreprise, qui se heurte surtout à la pénurie financière de l'Allemagne.

Depuis que mon livre a paru, des incidents significatifs se sont produits. Au début de 1903, l'empereur allemand

était sur le point d'aboutir. Une émission considérable, dont la plus grosse partie devait avoir lieu en France, pour permettre l'affaire de Bagdad, était préparée. Les journaux financiers l'annonçaient déjà, quand l'intervention fort opportune, au Parlement de Londres, de sir Gibson Bovsles attira l'attention du public anglais sur le danger énorme que présentait au point de vue britannique la mainmise allemande sur l'Asie Mineure. Une campagne ardente de presse s'en suivit; elle eut pour résultat de décider le cabinet de Saint-James à rejeter les propositions allemandes.

Le 23 avril 1903, M. Balfour annonça que lui et ses collègues estimaient que ces propositions ne donnaient point à l'Angleterre de sécurité suffisante en ce qui concerne l'égalité du contrôle, de la construction et de la direction. Cette décision eut un effet réflexe immédiat sur le gouvernement de Paris qui avait presque cédé déjà aux suggestions berlinoises, mais qui se reprit et qui lui aussi retira son consentement. L'émission projetée dut être abandonnée et les Allemands renoncèrent à la grande opération financière qui leur eût permis de solutionner l'affaire de Bagdad d'un seul coup. Ils durent se contenter, en attendant mieux, de construire avec leurs propres moyens quelques tronçons de la nouvelle ligne.

Depuis ce grave échec de la diplomatie allemande, le gouvernement de Londres a précisé son point de vue tant à l'égard de la Russie que de l'Allemagne. Répondant à lord Lamington, le 5 mai 1903, lord Lansdowne déclara : « Nous (le gouvernement de Sa Majesté) regarderions l'établissement d'une station navale et d'un port fortifié dans le golfe Persique, par une puissance quelconque, comme une très grande menace des intérêts britanniques, qui certainement seraient sauvegardés par tous les moyens en notre pouvoir (1).»

(1) V. CinnoL, op. cit., p. 264.

Cette déclaration n'était en somme que le commentaire officiel de ce que disait, l'année précédente, le capitaine Mahan :

« Des concessions dans le golfe Persique, ou bien par suite d'un engagement formel avec d'autres puissances, ou bien par négligence des intérêts commerciaux locaux placés maintenant sous le contrôle politique et militaire de l'Angleterre, mettraient en péril la situation navale de la Grande-Bretagne en Orient, sa situation politique dans l'Inde, ses intérêts commerciaux dans les deux régions et le lien impérial entre elle et l'Australie (1). »

Le point de vue britannique a donc, à plusieurs reprises, et sous des formes diverses, été formulé aussi nettement que possible.

Gomme il est certain, d'autre part, que Guillaume II n'a pas encore renoncé à ses plans sur l'Asie Mineure, le problème consiste à savoir s'il voudra et s'il pourra passer outre à l'opposition britannique, ou si, finalement, il acceptera de partager vraiment avec l'Angleterre les bénéfices et les avantages de la nouvelle voie ferrée qu'il entend construire. On pourrait admettre qu'il en serait peut-être ainsi, si en Europe des raisons fondamentales, qui vont être exposées, ne séparaient les gouvernements de Londres et de Berlin. Il est donc admissible que la rivalité anglo-allemande subsistera dans le golfe Persique, mais tout indique que, pour longtemps encore, l'Angleterre y gardera une place prédominante.

Ainsi donc, après avoir passé en revue les principales questions qui intéressent l'Angleterre sur le continent asiatique : questions des Indes, du Thibet, de Perse, du golfe Persique, nous sommes amenés à constater que, sous les quelques réserves faites plus haut (2), jamais la situation

(1) National Review, septembre 19Q2.

de la Grande-Bretagne n'a été aussi forte ni aussi assurée en Asie.

Si la situation de la Grande-Bretagne s'est grandement améliorée en Asie, elle est par contre devenue délicate en Europe. C'est que les nécessités britanniques se heurtent partout aux nécessités germaniques; à l'Allemagne, il fallait une Russie se désintéressant de l'Europe, mais victorieuse sur le Pacifique; à l'Angleterre, il fallait une Russie renonçant à la prépondérance en Asie, mais consolidée et forte en Europe.

A Berlin, on comprit très bien ce besoin de la politique générale de la Grande-Bretagne. La grande presse allemande en témoigna à plusieurs reprises, notamment le Berliner Tageblatl qui, au début de la guerre russo-japonaise, constata fort judicieusement : « En réalité, malgré son alliance avec le Japon, l'Angleterre songe beaucoup moins à nuire à la Russie, avec laquelle elle espère s entendre un jour, qu'à isoler l'Allemagne. »

La justesse de cette remarque n'amoindrit pas l'amertume des constatations allemandes; il est indéniable que depuis des années, pour des raisons commerciales d'abord, politiques ensuite, l'Angleterre travaille à enrayer l'essor gênant pour elle de l'empire germanique.

Est-ce simple concordance des événements? Toujours est-il que la nouvelle direction de la politique britannique s'est particulièrement accusée depuis l'avènement au trône d'Angleterre du roi Edouard VII. Depuis lors, la politique tendant à l'endiguement de l'Allemagne est suivie par le gouvernement de Londres, à la fois, avec une force, une

suite et une souplesse admirables. Cette dernière qualité doit être en grande partie le fait du monarque britannique lui-même, car tous ceux qui suivent son jeu sont d'accord à reconnaître qu'il est probablement le plus habile de tous les souverains actuels. La finesse d'Edouard VII est servie par un esprit de pénétration et de prévoyance remarquable. Il a compris à temps la nécessité de soutenir indirectement l'Autriche par ses visites significatives à Vienne, et il est avéré que c'est son action personnelle qui, malgré les difficultés considérables de l'entreprise, a rendu possible l'entente de l'Angleterre avec la France. Il est vrai que, pour des hommes aussi informés que ceux du cabinet de Saint-James, cette politique nouvelle s'imposait. La Russie ne formant plus contrepoids à l'Allemagne, l'Autriche n'étant pas encore suffisamment avancée dans sa transformation pour présenter un élément très sérieux de force, la situation de l'Italie étant trop excentrique pour lui permettre une lutte éventuelle quelconque contre l'Allemagne, c'est donc nécessairement la France qui, sur le continent, devait former la base des nouvelles combinaisons britanniques.

Cette politique et les conditions qu'elle implique, le peuple anglais les a admirablement comprises. Il a admis avec une conviction absolue que l'intérêt même de l'Angleterre exige que la France soit aussi forte que possible sur le continent et que, par voie de conséquences, l'empire colonial de la Troisième République doit être respecté et même éventuellement garanti par les forces britanniques, afin que la France puisse conserver en Europe le prestige nécessaire pour le rôle qu'à Londres on veut lui voir jouer. C'est la profondeur de ces idées-bases qui explique pourquoi, avec une spontanéité et une unanimité extraordinaires, les sentiments à l'égard de la France se sont transformés radicalement de l'autre côté de la Manche en très peu d'années; pourquoi, dans les derniers mois, les délé-

galions françaises, militaires ou civiles, ont trouvé en Angleterre un accueil enthousiaste dépassant les prévisions des plus optimistes.

Gomme il est évident qu'en se rapprochant intimement de la France, les Anglais obéissent surtout au sens très pratique et très sûr qu'ils ont de leurs intérêts, certains Français en conçoivent de l'irritation et élèvent des doutes sur la sincérité des sentiments britanniques. Ces Français auraient mille fois raison s'ils pouvaient prouver que l'entente franco-anglaise est contraire aux intérêts français; mais il faut être aveugle pour ne pas comprendre qu'au point de vue des rapports de la France et de l'Angleterre, un état de choses, sans précédent dans l'Histoire, résulte de la guerre russo-japonaise.

Devant la prépondérance excessive prise par l'Allemagne dans le monde et aussi loin qu'on peut prévoir les événements contemporains, les Anglais ont un intérêt britannique capital à ce que la France soit en paix aussi forte que possible et à ce que, si la guerre venait à éclater entre elle et l'Allemagne, la France fût pleinement victorieuse. Or, s'il y a là, certes, un intérêt anglais, ne s'accorde-t-il pas dune façon absolue avec l'intérêt français en paix comme en guerre?

Certains Français disent encore : « L'Angleterre veut simplement opposer la France à l'Allemagne et nous faire battre le plus tôt possible avec les soldats de Guillaume II, afin de faire son jeu à elle, sans se soucier de nous davantage. » J'avoue que je ne partage pas cette opinion. Je crois que l'Angleterre a un intérêt anglais certain à ce que la France soit très forte, afin de faire équilibre à la puissance allemande. Mais les hommes d'Etat de Londres connaissent très bien les risques d'une guerre continentale et ils n'ignorent certainement pas ce que l'Angleterre perdrait à une défaite de la France qui aurait pour résultat de donner pour une longue période à l'Allemagne une hégémonie

incontestée sur le vieux monde. Contrairement à bien des affirmations qui semblent téméraires, les Anglais n'ont aucun avantage à une guerre continentale. Ils souffrent encore de la lutte contre le Transvaal. C'est seulement maintenant que leurs affaires commerciales accusent une reprise sensible. La paix est d'autant plus avantageuse à la Grande-Bretagne que, connaissant bien à fond les dessous de la crise intérieure allemande qui se prépare (I), les Anglais préfèrent sans doute la voir se préciser dans une période de paix, afin d'en tirer les avantages sans affronter les risques d'une opération armée toujours aléatoire.

On a soutenu enfin que l'arrivée au pouvoir des libéraux anglais allait affaiblir l'entente avec la France, en raison du rapprochement qui pourrait s'opérer entre Londres et Berlin. Ce jugement ne paraît pas exact.

Il règne maintenant dans tout l'empire britannique une conviction si parfaite de la communauté d'intérêts existant actuellement entre la Grande-Bretagne et la France, qu'aucun ministère ne pourrait aller contre un pareil sentiment. Les libéraux eux-mêmes ne le désirent nullement; d'ailleurs, à maintes reprises, ils ont déclaré qu'ils étaient, eux aussi, partisans de l'entente avec la France (2); la seule nuance qui les distingue des conservateurs, c'est qu'ils veulent en même temps détendre les rapports de leur pays avec l'Allemagne.

A cela, les Français ne sauraient voir aucun inconvénient. S'ils ont à prendre des précautions contre leur voisin de l'Est, ils doivent aussi être satisfaits de constater que l'Angleterre est disposée à entretenir avec l'Allemagne des

(2) Dans son discours au Albert-Hall le 21 décembre 1905, sir Henry Campbell-Bannennan a exprimé sa vive satisfaction de l'accord conclu par lord Lansdowne avec la France, et il a déclaré que la politique du cabinet serait de maintenir cette amitié dans son intégrité.

rapports dépourvus d'acrimonie spéciale, puisque cette aititude, en diminuant les causes de conflit, ne peut que contribuer au maintien de la paix.

A légard de la France et du rapprochement possible anglo-allemand, le Spectator a publié un article qui exprime excellemment l'opinion moyenne des sujets d'Edouard VII :

Il faut tout d'abord faire comprendre clairement au gouvernement allemand que, s'il désire se concilier notre bonne volonté et veut édifier sur elle une amitié solide, il doit abandonner complètement l'attitude que l'Allemagne a adoptée vis-à-vis de la France au cours de l'été dernier. Des menaces du genre de celles qui furent officieusement adressées à la France par le prince Henckel de Donnersmark et d'autres pendant la crise francoallemande ont créé une impression profonde de méfiance dans notre pays. L'opinion publique ici fut indignée, nous dirons même horrifiée, d'apprendre que les émissaires allemands déclaraient expressément à la France que, si elle ne cédait pas, l'Allemagne profiterait des embarras de la Russie pour lui sauter à la gorge.

Le comte Metternich, en parlant l'autre jour de la facilité avec laquelle il serait possible d'arriver à un accord entre l'Angleterre et l'Allemagne, a pu oublier ces incidents, mais nous sommes convaincus que la masse du peuple anglais n'a pas fait de même. Elle en a reçu une impression si profonde qu'elle a décidé, quoi qu'il arrive, de ne jamais permettre que la France soit la victime d'un assaut aussi brutal et aussi injustifié que celui qui fut apparemment prémédité l'été dernier.

Tant que les promoteurs d'une entente avec l'Allemagne n'auront pas obtenu l'assurance que la France ne sera pas de nouveau exposée à de telles menaces et que l'attitude de l'Allemagne à l'égard de sa voisine n'aura pas changé du tout au tout, ils ne peuvent espérer obtenir le résultat qu'ils souhaitent.

11 est insuffisant de dire que des intelligences meilleures avec l'Allemagne ne gênent pas notre amitié avec la France. Les Allemands doivent arriver à comprendre, — ce dont ils ne semblent pas en ce moment bien pénétrés, — que l'amitié française est devenue la tonique de notre politique extérieure, et qu'il est impossible d'être en bons termes avec nous, nous ne dirons pas sans être les amis intimes de la France, — ce qui serait dérai-

sonnable, — mais en ne traitant pas la France avec les égards auxquels tout Etat indépendant, grand ou petit, a droit (1).

Cette opinion fut confirmée quelques jours plus tard, lorsqu'une certaine tension consécutive de la publication du Livre jaune et du discours si remarquable de M. Rouvier sur la question du Maroc se laissa remarquer entre Paris et Berlin.

La Westminster Gazette, organe libéral, dit :

L'erreur profonde dont il faut se garder est de croire qu'une entente amicale avec l'Allemagne affaiblirait ou annulerait l'entente anglo-française; on ne pourrait se tromper davantage. L'Angleterre ira à la conférence comme l'amie déclarée de la France, mais elle est également préparée à être l'amie de l'Allemagne. Il faut pourtant qu'il n'y ait pas d'équivoque; qu'on comprenne bien, comme sir Edward Grey le disait en octobre dernier, que rien dans nos relations avec l'Allemagne ne doit en aucune façon porter atteinte à nos bonnes relations avec la France, et que la condition première de toute amélioration des relations publiques entre l'Allemagne et nous-mêmes doit être que les relations de l'Allemagne avec la France, surtout au sujet de l'accord anglo-français, soient loyales et bonnes (2).

La P ail Mail Gazette déclara :

L'Angleterre, le voudrait-elle, qu'elle n oserait pas permettre à C Allemagne d'écraser la France une seconde fois; pour cela, les raisons sont nombreuses.

L'Outlook dit également que si on lui impose une guerre, la France ne manquera pas d'amis.

L'Angleterre, sans la moindre bésitation, « sauterait pleinement armée à côté d'elle», non seulement inspirée par des obligations d'honneur, mais aussi avec la conviction bien claire que ce n'est pas dans les intérêts britanniques que la France soit vaincue. Nous ne voyons pas de mal à avouer franchement ce qui a été chuchoté discrètement, tous ces temps derniers. En fait, si on avait déclaré hautement, il y a dix mois, que sur toutes les questions provenant de l'accord anglo-français, l'Angleterre et

(1) Cité par le Temps du 13 décembre 1905.

(2) 18 décembre 1905.

r>10 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE

la France étaient unies, il n'y aurait pas de question marocaine en ce moment, nous en sommes surs.

C'est un fait capital de cette année importante que l'Angleterre se rend compte que le devoir et l'intérêt la forcent irrésistiblement à se ranger aux côtés de la France, advienne que pourra (1).

Ces dernières lignes résument toute la situation; elles peuvent être prises comme l'expression d'une volonté réfléchie et d'une vérité réelle.

L'Angleterre n'a pas intérêt à provoquer une guerre entre l'Allemagne et la France, mais, si malgré tout cette guerre éclatait, l'Angleterre se trouverait, du fait même de ses intérêts vitaux, placée vis-à-vis de la France dans la même situation qu'elle eut jadis à l'égard de la Prusse se battant contre Napoléon Ier.

Quelle le veuille ou non, ïintérêt britannique serait entièrement méconnu si, dans une guerre entre la France et l'Allemagne, T Angleterre n engageait pas du côté de la France son dernier homme, son dernier canon, et, argument non sans puissance, son dernier schelling.

Avec sa prévoyance habituelle, la diplomatie anglaise se prépare à toutes les éventualités. On la voit travailler activement à établir un ensemble de forces susceptibles d'équilibrer sur le continent celles de l'Allemagne. Si la France forme en Europe la base nécessaire de ses combinaisons, la diplomatie britannique, avec raison, ne néglige point les autres éléments. Elle entretient d'excellents rapports avec le Portugal, l'Espagne, l'Italie. Au Quirinal, elle peut beaucoup. A Vienne et à Budapesth, son action a déjà été bienfaisante et serait susceptible de l'être plus encore. Mais, ce qui serait le complément vrai de l'entente franco-anglaise, ce serait la conclusion d'une durable entente russo-anglaise.

On l'a bien compris à Londres, car, dès avant la fin de

(1) Cite par le Matin 30 décembre 1905.

la guerre et l'éclat de la révolution russe, on a pu constater les avances faites à Saint-Pétersbourg par le gouvernement d'Edouard VII. Bien des indices permettent môme de croire que l'Angleterre a fortement contribué, à Portsmouth, à obtenir des Japonais le retrait de leur demande d'indemnité de guerre, voulant ainsi rendre à la Russie un immense service qui permît ultérieurement d ouvrir les voies à un accord général entre Londres et Saint-Pétersbourg. Il est encore certain qu'une détente de l'hostilité existant en Russie contre les Anglais a pu être constatée, mais la révolution russe est venue enrayer le mouvement si bien commencé. Les pourparlers ne pourront reprendre que quand un calme durable se sera rétabli à Saint-Pétersbourg; mais, quelle que soit la forme du gouvernement avec lequel elle traitera, il est infiniment probable que la diplomatie britannique, n'ayant plus à redouter la Russie en Asie, cherchera finalement à réaliser, après l'alliance anglo-japonaise et l'entente anglo-française, l'entente anglo-russe. La Russie s'y prêtera-t-elle? Ce serait, en tout cas, son avantage.

Après la guerre russo-japonaise, n'est-il pas évident que la Russie a ses intérêts essentiels en Europe? Le jour où l'entente anglo-russe serait conclue, elle permettrait des combinaisons grandioses immédiatement réalisables et de conséquences aussi heureuses pour la Russie que pour l'Angleterre. Quelles raisons s'opposeraient, par exemple, à la mise en service, en fort peu de temps, de la vraie grande route directe de l'Europe vers les Indes? Pour aller de Londres à Calcutta par voie ferrée, il suffirait de construire 700 kilomètres environ de chemin de fer, que seule la rivalité anglo-russe a empêché jusqu'à présent de réaliser.

Ouvrons donc les yeux sur un prochain avenir possible et constatons avec quelle aisance un simple effort de bon sens permettrait d'établir demain, si l'on veut, la grande roie ferrée qui relierait Ostende à Bombay et à Calcutta.

Le projet que je vais décrire ici m'a été exposé en

octobre 1903, à Pékin, par M. Lessar, ministre du tsar en Chine, mort récemment. Il s'en montrait grand partisan, car il était un de ces Russes informés qui avaient pénétré la vanité de la rivalité russo-anglaise en Asie.

Les projets de liaison directe de l'Europe avec l'Inde par le chemin de fer font travailler depuis quelques années bien des cerveaux.

Le fameux plan du chemin de fer de Bagdad a momentanément échoué pour des motifs à la fois politiques et financiers (l). D'autres raisons techniques sont de nature à amener l'échec définitif de ce projet en ce qui concerne la voie ferrée à établir vers les Indes.

Il exigerait, en effet, la construction d'une voie ferrée gigantesque, soit :

1° D'Adana à Bagdad;

2° De Bagdad à Bouchir;

3° De Bouchir à Bender-Abbas;

4n De Bender-Abbas à Gurrachée.

Au total, quelque chose comme 4.000 kilomètres de voie ferrée, dont plus de la moitié à travers les déserts de la Perse et du Bélouchistan.

Or, il existe une solution du même problème, simple, rapide et relativement peu coûteuse, puisqu'elle n'exigerait que la construction de 700 kilomètres environ de voie ferrée.

Il suffirait, en effet, d'utiliser les lignes existantes :

1° Londres, Berlin, Bakou;

2° La traversée de la Caspienne de Bakou à Kransnovodsk;

3° Le Transcaspien de Krasnovodsk jusqu'à Kouchk, terminus des lignes russes sur la frontière afghane.

Sur le territoire des Indes, la voie ferrée est construite jusqu'à New-Chaman, terminus au nord des lignes anglaises.

Or, de Kouchk à New-Chaman, il y a seulement 700 kilomètres à construire, c'est-à-dire moins que de Paris à Mar-

seille. Sans doute, pour exécuter ce travail, donc pour traverser le territoire afghan, le consentement de Ternir est indispensable. Mais pourrait-il être refusé le jour où l'Angleterre et la Russie seraient d'accord pour le demander à l'émir avec les arguments qui conviennent?

La construction des 700 kilomètres envisagés ne présenterait pas de difficultés techniques particulières. Le terrain, de nature ordinaire, ne nécessiterait que des travaux faciles et notamment fort peu de ponts. Le tracé est même déjà étudié. En vue d'une guerre, les Russes ont, en effet, réuni à Kouchk tous les éléments d'un chemin de fer stratégique se dirigeant au Sud sur Kandahar, et, à New-Ghaman les Anglais, possèdent, eux aussi, tout le matériel nécessaire à une voie ferrée ayant comme objectif au nord Kandahar (1).

Supposons cette voie ferrée construite; quel en serait le résultat au point de vue de la rapidité des communications entre Londres et Gurrachée?

Le tableau ci-dessous décompose, d'après les chiffres qui m'ont été fournis par M. Lessar, la durée du trajet pour chacune de ses fractions.

Kilomètres. Heures.

Londres — Calais — Berlin — Alexandrowo 1 . 487 28

Alexandrowo (formalités de douane) » 1

Alexandrowo — Varsovie — Rostoff — Bakou (en

supposant le service amélioré à 50 verstes à l'heure) . 3 . 149 63

Bakou — Krasnovodsk (traversée) 320 12

Opérations de transbordement, une heure et demie de

chaque côté » 3

Krasnovodsk — Merv — Kouchk 1 . 142

Kouchk — New-Chaman 700 '

New-Chaman — Soukhowa 47 12

Soukhovva — Currachée 300 7

Totaux 7.568 174

Soit sept jours six heures.

Il est donc bien établi qu'en utilisant simplement les

réseaux existants et en améliorant dans de faibles proportions les services actuels, il serait possible, une fois le tronçon de Kouchk-New-Ghaman construit, d'aller de Londres à Currachée en sept jours et six heures, alors que le même trajet par la voie de Bagdad réclamerait rétablissement de 4.000 kilomètres de voie ferrée dans des régions où le rendement économique serait des plus problématiques.

Il faut noter que ce résultat déjà très satisfaisant, trajet en sept jours et six heures, pourrait être rendu plus rapide encore par une amélioration et une rectification sérieuse des réseaux existants.

En effet, un premier raccourcissement pourrait être obtenu en empruntant la voie Vienne, Odessa, la Grimée avec pont sur le détroit de Kertch déjà prévu, Novorossisk, Soukoum-Kalé, Tiflis, etc. Enfin, une ligne Tiflis, Bakou, Tabriz, Téhéran, etc., pourrait plus tard supprimer la traversée de la Caspienne.

Le seul véritable obstacle à l'extension du tronçon Kouchk-New-Ghaman réside dans l'opposition qu'y ont faite jusqu'à présent les Anglais, surtout ceux de la nuance de lord Gurzon, qui ont craint de donner aux Russes la voie d'invasion qui leur manquait encore.

Ces objections sont désormais sans valeur, l'invasion des Indes par la Russie étant moins que jamais réalisable. Au surplus, rien n empêcherait les Anglais de prendre toutes les mesures de précaution imaginables.

Les Anglais pourraient, par exemple, construire le tronçon Kouchk-New-Ghaman avec l'écartement de la voie qui leur conviendrait, de manière à empêcher l'emploi du matériel russe, non seulement des locomotives, mais même des wagons à écartement modifiable. Ils auraient ainsi une garantie contre l'invasion russe, si chimérique soit-elle.

Au point de vue économique, l'exécution du tronçon Kouchk-New-Ghaman serait aussi profitable à l'Angleterre qu'à la Russie, car ce tronçon ferait certainement travailler

beaucoup plus qu'actuellement les deux grands réseaux indien et transcaspien.

Un accord anglo-russe sur le tronçon New-Ghaman- Kouchk aurait enfin une importance beaucoup plus générale. Il signifierait, en effet, non seulement que lune des causes de méfiance profonde entre l'Angleterre et la Russie serait définitivement écartée, mais il rendrait peut-être, — il est vrai dans un avenir plus lointain, — de précieux services au point de vue de l'Indo-Ghine française.

Le tracé du chemin de fer de Haute-Birmanie n'a encore pu être établi, car la région à traverser est l'une des plus difficiles du monde; mais, si l'on y parvient finalement, la jonction du réseau indo-birman avec la voie ferrée qui doit relier Hanoï à Saigon ne deviendrait plus qu'une question de temps.

On voit quels seraient alors les incalculables résultats atteints. Pour aller à Saigon, il faudrait une quinzaine de jours pour un voyage qui, aujourd'hui, exige un mois.

Cette voie ferrée ainsi complète serait le symbole d'un des aboutissants logiques de la guerre russo-japonaise : l'entente franco-russe-anglaise.

En définitive, l'Angleterre, largement rassurée pour un temps sur le sort de ses possessions en Asie, est désormais, du fait de la prépondérance allemande, obligée de concentrer à nouveau sur l'Europe l'effort de sa politique extérieure. Le gouvernement de Londres est, de tous les gouvernements du vieux monde, celui qui est le mieux outillé pour créer diplomatiquement le nouvel équilibre de forces indispensable à l'Europe. Lly travaille dès maintenant sous la souple et habile direction du roi Edouard VIL La base des combinaisons anglaises est nécessairement la France. Connaissant les conditions d'une entente durable avec la France, les Anglais admettent que l'intérêt britannique les oblige à ménage}' les intérêts de la France aussi bien aux colonies que sur le

continent. V Angleterre n'a pas intérêt à déchaîner une guerre continentale, mais elle veut créer un état de choses tel que le groupement nouveau en résultant puisse soutenir dans les meilleures conditions possibles le choc allemand éventuel.

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