III. — La nouvelle situation en Europe et la France
L alliance franco-russe. — Raisons qui en motivent le maintien. — Pourquoi toutefois elle ne suffit plus aux combinaisons politiques de la France. — Pour rétablir l'équilibre général des forces, la France doit savoir si ses intérêts concordent davantage avec ceux de l'Allemagne ou avec ceux de l'Angleterre.
La France doit-elle s'entendre avec l'Allemagne ? — Distinction à faire entre le peuple allemand et le gouvernement allemand au point de vue de la direction de la politique étrangère de l'Allemagne. — Les intérêts économiques de l'Allemagne s'accordent-ils avec ceux de la France? — La France, en faisant un accord avec l'Allemagne, pourrait-elle maintenir son prestige moral et son indépendance?
La France et l'Angleterre. — Les intérêts économiques des deux pays sont-ils opposés ou concordants? — La situation générale du inonde fait-elle que l'Angleterre doive être considérée ou non comme un adversaire de la France? — Une alliance avec l'Angleterre est-ellé désirable ou non? — En cas de conflit avec l'Allemagne quelles peuvent-être la nature et l'importance du concours armé que pourrait donner l'Angleterre à la France?
IV. — Action de l'état intérieur de la France sur sa prochaine politique
Étrangère. — Portée de la campagne antimilitariste. — Influence possible de la loi sur la séparation des Églises et de l'Etat. — Lacunes et défauts des Français : leur faible connaissance des questions étrangères, compréhension insuffisante de la nécessité de 1' « organisation » préalable aux événements, notions indécises sur la guerre, même défensive, la maladie de la volonté consécutive de la défaite de 1870. — Si la France voulait !
La guerre russo-japonaise est destinée à exercer sur la France une action profonde ; elle met le gouvernement
de Paris en face dune situation nouvelle et de difficultés qu'il faut absolument résoudre.
Si la France veut percevoir nettement les nécessités qui s'imposent à elle, il lui faut savoir dans quelle mesure sa politique en Extrême-Orient a pu être erronée, constater l'état de choses actuel en Asie afin de discerner le meilleur procédé pour garantir l'Indo-Ghine, ne pas s'illusionner sur l'importance des dangers qu'elle peut avoir à affronter en Europe, supputer dans quelle mesure sa situation intérieure lui permettra de résoudre les problèmes extérieurs dont la solution est indispensable.
Cet examen permettra peut-être de dégager la formule de politique étrangère maintenant possible au gouvernement français.
La guerre d'Extrême-Orient est dans une certaine mesure la conséquence des fautes commises par la France en 1895 et postérieurement.
J'ai déjà exposé (1) pourquoi, au point de vue français, l'intervention à Tokyo après le traité de Shimonoséki semble avoir été une erreur. A vrai dire, cette faute initiale fut commise par la diplomatie française peut-être moins par la volonté du chef du quai d'Orsay que sous l'action de l'opinion publique. Les Français alors n'eussent certainementpas admis qu'on se fût séparé de la Russie en Extrême-Orient. On eût vu l'Allemagne prendre apparemment notre place à Saint-Pétersbourg et le ministre des affaires étrangères qui eût suivi une pareille politique aurait probablement été
accusé de trahison. M. Hanotaux, alors ministre, crut (Tailleurs de très bonne foi qu'en intervenant à Tokyo, la France contribuerait à assurer le respect de l'intégrité de la Chine. Cette intégrité, M. Hanotaux voulait la maintenir à juste titre, mais on peut se demander s'il ne s'illusionna pas sur la sincérité des déclarations russes relatives au non morcellement du territoire chinois. En outre, ne pouvait-on concevoir deux formes très différentes de violation de l'intégrité de la Chine?
Autant il était dangereux de laisser violer la Chine par une puissance blanche, puisque c'était provoquer l'intervention et les prétentions au partage des autres Etats blancs, autant il eût semblé avantageux, au point de vue européen, de laisser subsister la violation du territoire chinois commise par une puissance jaune. Or, au début de 1895, le Japon était à Port-Arthur; lui permettre d'y rester n'était donner à aucune puissance blanche le droit d'intervenir, mais c'était mettre un abîme entre Japonais et Chinois, c'était maintenir en état constant de rivalité les deux grandes puissances jaunes; c'était, par conséquent, reculer de beaucoup la menaçante échéance du fameux péril jaune. Quoi qu'il en soit, il est certain que lorsque M. Hanotaux vit, en 1897, l'Allemagne réaliser le coup de force de Kiao- Tchéou et la Russie s'installer à Port-Arthur, il comprit toute l'étendue du danger, et que, même après avoir quitté le quai d'Orsay, il déploya, en tant qu'homme privé, les plus grands efforts pour amener par ses relations personnelles une entente entre la Russie et le Japon, qui, si elle eût abouti, aurait peut-être encore pu empêcher la guerre.
Il convient de signaler particulièrement les démarches faites en ce sens par M. Hanotaux lorsque le marquis Ito passa à Paris au début de 1902. Malheureusement, l'homme d'État japonais ne trouva pas en France, encore moins en Russie, l'accueil qu'il espérait, de telle sorte que le Japon se retourna sans hésiter vers l'Angleterre et signa le traité
d'alliance du 30 janvier 1902 qui lui permit la guerre. La déclaration franco-russe du 20 mars 1902 répondit à ce traité; j'ai déjà souligné (1) la valeur pratiquement nulle de cette convention.
Il est donc indéniable qu'entre le début de 1895 et le milieu de 1902, la France a commis une série d'erreurs en Extrême-Orient. La russophihe aveugle qui régnait alors sur la presque totalité des Français en fut indubitablement la cause principale. On ne comprenait pas que, pour se montrer un ami vrai de la Russie, il fallait savoir lui résister quand elle voulait s'engager dans une voie aussi dangereuse pour elle que pour nous. A côté des erreurs de l'opinion publique, il y eut aussi les fautes des directeurs divers de la politique générale française. Peut-être me serait-il possible, avec les éléments dont je dispose, d'établir avec précision les responsabilités encourues par certains? Je ne le ferai cependant point. Mon but unique est de servir les intérêts de mon pays, ce qui implique de travailler à l'union des Français ; je ne me livrerai donc pas, même pour établir un point d'histoire, à un exposé de faits qui atteindrait des hommes pouvant encore être utiles.
Mais, si je me refuse à mettre en cause ceux qui n'ont pas su comprendre la situation en temps utile, je tiens à défendre Tin homme qui a eu grandement à souffrir de sa sincérité et de sa clairvoyance au sujet des affaires d'Extrême-Orient.
Ce qui rendra plus tard sévère pour les auteurs des fautes de la politique française en Asie orientale, c'est qu'elles auraient pu être évitées. La France a eu, en effet, en Chine, un agent qui a vu à temps, qui a envoyé rapports sur rapports et qui a fait l'impossible pour être écouté. Or, on l'a méconnu, on l'a raillé, et finalement on a brisé sa
carrière. N'a-t-il pas droit aujourd'hui à une réparation publique? Je m'estimerai, pour ma part, infiniment heureux si je puis contribuer à faire rendre justice à M. le commandant de Fleurac, qui fut attaché militaire près l'ambassade de France à Pékin de 1891 à 1895.
Dès son arrivée en Chine, donc en 1891, M. de Fleurac comprit clairement ce que voulait la Russie en Extrême- Orient et le danger pour elle et pour la France de cette politique qui devait fatalement aboutir à une grande guerre entre la Russie et le Japon.
Dès 1891, le commandant, alors capitaine de Fleurac, appela l'attention du gouvernement français sur l'activité insolite du gouverneur russe de l'Amour et sur les études qu'il faisait pousuivre en Mandchourie et en Corée. Il mit en lumière les manœuvres suspectes du baron Waldenhausen et de M. Sternburg, attachés militaires occultes près les légations d'Allemagne à Tokyo et à Pékin.
Il conclut textuellement, avant la guerre sino- japonaise : « L'Allemagne mène la partie ; elle pousse le Japon à l'attaque et encourage la Chine à la résistance dans le double but de substituer en Extrême-Orient son commerce et son influence à l'influence et au commerce anglais, et d'engager le Japon contre la Russie, de telle sorte que la France n'ait aucune assistance à attendre en Europe. »
En février 1894, M, de Fleurac revint en France. Il exposa à M. Carnot la gravité de la situation. Le président de la République écouta avec bienveillance et attention. M. de Fleurac repartit aussitôt pour l'Extrême-Orient afin d'y suivre la guerre qui venait d'éclater entre la Chine et le Japon. A Pékin, M. de Fleurac continua à tenter de montrer à ses chefs le danger qu'il y avait à favoriser la pénétration russe en Extrême-Orient. La guerre prit fin. Dans la mesure où il le put, M. de Fleurac déconseilla l'intervention collective à Tokyo. Cette intervention eut lieu malgré tout.
Peu de jours après, le 16 mai 1895, dans une lettre
adressée de Tien-Tsin à M. Gérard, ministre plénipotentiaire de la République française en Chine, M. de Fleurac tint à nouveau à résumer ses rapports antérieurs. Il écrivit :
L'état maritime de l'Allemagne et la situation politique de l'Europe ne permettent pas à l'empereur Guillaume de faire en Extrême-Orient l'effort nécessaire pour y créer une installation durable. Il cherchera donc à attirer la Russie en Mandchourie; la communauté des intérêts rapprochera les deux empires ; à l'ombre de la puissance russe, la colonisation allemande s'épanouira à son aise, et, si elle était menacée un jour par une colonisation jaune, l'influence russe en Mandchourie le serait également. On verrait alors ta Russie s'engager au profil de C Allemagne, aux extrêmes confins de l'Asie. Du même coup, elle abandonnerait l'Europe dont l'Allemagne, maîtresse d'allumer un furieux incendie dans les Balkans, deviendrait l'arbitre souveraine.
La Russie aurait à choisir entre une alliance avec l'Allemagne ou une guerre terrible dans laquelle elle devrait lutter contre tous les barbares ameutés contre elle.
Elle donnerait vraisemblablement la préférence à un rapprochement avec sa voisine de l'ouest.
D'une part, en effet, l'Angleterre est d'accord avec le Japon à qui elle parle déjà de revanche, et, de l'autre, l'esprit américain, l'initiative américaine poussent le pays du Soleil-Levant à toutes les aventures, pour s'enrichir de ses dépouilles, comme les usuriers consentent des prêts aux fds de famille, afin de s'approprier leur fortune.
Je considère, en consé(juence, que la Russie tomberait dans un piège si elle exaspérait par des ambitions trop promptement dévoilées les susceptibilités inquiètes du Japon. Il faut prendre garde à ce que l'irritation provoquée par l'intervention collective de la France, de l'Allemagne et de la Russie est à Tokyo aussi vive que profonde.
La sagesse conseille aux Russes de réserver les questions de Mandchourie, du Liao-Toung et de Corée jusqu'à ce que la Sibérie soit peuplée, approvisionnée, bourrée de troupes; en un mot, jusqu'à ce qu'elle puisse servir de base d'opérations rapprochée, non seulement contre le Japon, mais peut-être également contre la jeune Chine.
Le Transsibérien sera achevé dans 'quatre ans, il est vrai,
niais il est à voie unique et il se développe sur 8.000 kilomètres de longueur. Quel rendement fournir a-t-il par rapport aux besoins (l'une armée en campagne?
Certes, la Russie acheminant lentement, très lentement, mais sans cesse, vers l'Extrême-Orient des renforts par voie de terre, aura raison un jour ou l'autre de ses adversaires, mais à quel prix? Que l'on calcule l'effortqne lui imposera le bras de levier qui séparera les forces combattantes de leur point d'appui en Europe.
La tactique traditionnelle qui, jusqu'ici, a fait le succès de la Russie, — attirer à elle ses envahisseurs, les noyer, les dissoudre dans son immensité, — se retournera ainsi contre elle. Elle sera contrainte d'aller, et à quelle distance ! au devant du Japon, qui, lui, est à pied a" œuvre.
Son triomphe sera chèrement payé. Il exigera des efforts prolongés et coûteux et laissera à l'Allemagne ses coudées franches en Europe.
Mais comme, à la date de cette lettre, on était à l'époque non plus seulement de la russophilie, mais de la « russolàtrie » aiguë, les rapports de M. de Fleurac furent considérés comme sans valeur, et, finalement, il fut rappelé à Paris comme ayant contrecarré la politique du gouvernement.
Rentré en France en septembre 1895, M. de Fleurac, en dépit de tous les déboires qu'il avait déjà subis, continua son oeuvre d'excellent Français et essaya encore de se faire entendre.
L'Allemagne sétant installée à Kiao-Tchéou et la Russie à Port-Arthur au lendemain de l'intervention à Tokyo, M. de Fleurac jugea la guerre entre le Japon et la Russie inévitable. 11 eût voulu que tout au moins on ne se fît pas en France, sur son issue, des illusions trop profondes.
Le 12 janvier 1899, il écrivit au ministère de la guerre une lettre dont voici quelques passages topiques :
Mons
IEUR LE MINISTRE,
Sur l'avis qu'a bien voulu me donner Tun des sous-chefs de votre cabinet, j'ai eu l'honneur de vous adresser le 19 dé-
LA FRANCE Ô2ô
cembre 1898, sous pli recommandé, un plan à grande échelle de la position de Port-Arthur.
Les considérations dont j'ai accompagné cet envoi vous ont semblé, peut-être, audacieuses; elles sont pourtant, monsieur le ministre, fortement motivées.
Ce que f ai dit de Port- Arthur est même applicable à Ta-Lien- Wan et à l'ensemble de la presqu'île déterminée par l'isthme de Kintchéou. Les Russes ne pourront tirer de cette impasse ni leur flotte, ni leur armée, et les troupes de secours qu'ils prétendent organiser en Mandchourie dans un secret que toutes les diplomaties ont pénétré, n'auront d'autre objectif que la Corée où le Japon amènera bien avant eux des forces de beaucoup supérieures.
Il n'existe pas d'autres positions maritimes au nord de la Chine que celles du Chan-Toung, Kiao-Tchéou et Weï-Haï-Weï, dont l'Allemagne et l'Angleterre se sont emparées, ne laissant à la Russie, partout devancée, que l'alternative de senlizer à Port- Arthur et à Ta-Lien-Wan ou de n'obtenir aucun débouché dans les mers de Chine...
J'ai remis à M. Marcel, chef du cabinet de M. Hanotaux, des documents originaux ou photographiés dont il ressort que, dans une circonstance déterminée, le ministre de Russie a transmis par télégramme de fausses nouvelles à son collègue de |Francc, qu'il l'a induit en erreur sur les événements les plus considérables de la guerre sino-japonaise, parce qu'il manœuvrait pour nous engager par surprise dans une action maritime contre le Japon.
L'amiral de Beaumont a évité le piège que lui avait tendu l'amiral Tyrtoff, et je me suis secrètement félicité que nous ne nous soyons pas acheminés, par un nouveau Navarin, vers les plus redoutables complications (1).
D'après M. le commandant de Fleurac, qui le tint à Nagasaki de l'amiral de Beaumont lui-même et du colonel japonais Arada, l'amiral Tyrtoff télégraphia, le 27 avril 1895, à l'amiral de Beaumont que, les gouvernements, français et russe étaient d'accord pour attaquer à l'improviste la flotte japonaise ; il invitait en conséquence, à venir le rejoindre, l'amiral français qui^ devant l'étrangeté de cette communication, n'en fit naturellement rien. Le 8 mai 1895, l'amiral Tyrtoff renouvela ses instances auprès de l'amiral de Beaumont. On croyait que les plénipotentiaires japonais viendraient à Tchéfou escortés de navires de guerre, pour échanger les ratifications du traité de Shimonoséki. Les vaisseaux russes étaient en état de branle-Las de combat, prêts à tomber inopinément sur l'escadre japonaise.
L'amiral de Beaumont se garda bien de répondre à cette nouvelle convo-
Ces quelques extraits suffisent à montrer l'étendue des services qu'aurait pu rendre M. de Fleurac. Tous ses rapports sont pleins de vues exactes dont les événements viennent d'établir la réelle profondeur. M. de Fleurac fut peut-être l'homme qui comprit jadis le mieux ce qui se préparait, et, si on lui eût fait à Paris le crédit qu'il méritait, — et qu'on lui refusa, — la France eût sans doute rendu à la Russie l'immense, l'inappréciable service de l'empêcher de tomber dans le piège d'Extrême-Orient.
N'est-il pas déplorable que de tels avertissements aient été considérés comme sans valeur et que, pour les avoir donnés avec franchise et décision, un officier comme M. de Fleurac ait vu sa carrière compromise après s'être acharné à bien servir son pays? Gomment, en présence de pareils rapports, dont toute une série antérieure à 1895 se trouve dans les cartons officiels, peut-on admettre que ceux chargés de diriger la politique française en 1895 aient eu la possibilité d'ignorer les vraies intentions de la Russie? Quoi qu'il en soit, des fautes qui auraient pu être évitées ont été commises, et il s'agit aujourd'hui, pour la France, de faire face aux conséquences de la guerre russo-japonaise, tant' en Asie qu'en Europe.
En Asie, la question que la France a à résoudre est de savoir comment elle peut préserver l'Indo-Chine. Maintes
cation, et les Japonais avertis envoyèrent leurs plénipotentiaires sur un simple paquebot et sans escorte.
Le fait signalé par M. le commandant de Fleurac et que je rapporte ici est évidemment d'une gravité exceptionnelle. Il est d'ailleurs parfaitement connu au Japon.
fois, on a dit que le Japon voulait s'en emparer. Il est incontestable que les Nippons ont envisagé l'hypothèse d'une invasion de l'Indo-Chine par leurs troupes. Ils y ont envoyé; au Tonkin notamment, plusieurs missions militaires officielles ou secrètes, et on sait qu'ils entretiennent encore maintenant des agents dans les principaux centres indochinois.
La France a-t-elle les moyens matériels qui lui permettent de faire une défense efficace contre les Nippons? Oui, peutêtre, si les Japonais étaient contraints de débarquer sur un