LA. FRANCE ET LA DEFENSE DE L [ N D O - C II I N E
point de la côte indo-chinoise. On peut, en effet, concevoir une bonne organisation de sous-marins à grand rayon d'action qui rendraient la tentative hasardeuse, et des manœuvres récentes ont démontré que le delta du Tonkin pouvait être assez aisément défendu ; mais l'état-major du mikado est maitre de tourner les difficultés et de résoudre le problème que nous étudions en évitant tous les aléas d'un débarquement sur la côte indo-chinoise. Il suffit, en effet, de supposer que le Japon, d'accord avec la Chine, débarque ses troupes sur un point de la côte chinoise assez éloigné pour être hors d'atteinte des sous-marins français, et prenne ensuite le Tonkin à revers en passant par le Kuang-Si. Or,
dans ce cas, il n'est aucunement douteux que les effectifs japonais seraient infiniment supérieurs à ceux dont la France pourrait disposer et que, par conséquent, l'avantage final serait facilement du côté des Nippons. Dira-t-on que la France pourrait envoyer en Extrême-Orient une flotte suffisante pour combattre avec succès la flotte japonaise chargée de protéger le débarquement des troupes nipponnes sur la côte chinoise? Qui oserait l'espérer! La qualité de la marine nipponne est aujourd'hui hors de pair et elle aurait à opérer à huit jours de ses bases, alors que 1 Indo-Chine est à trente jours de mer de la France. D'ailleurs, des discussions publiques ont établi l'insuffisance lamentable de l'arsenal de Saigon. Pour le mettre dans l'état qu'il faudrait, des années sont nécessaires. Enfin, la France pourrait-elle expédier en Extrême-Orient toute sa flotte de guerre, alors que l'état de l'Europe exige de toute évidence que cette flotte soit conservée à proximité de la métropole?
Si l'on pèse tous ces arguments tirés de la nature même des choses, on arrive à conclure que l'efficacité d'une défense française contre une attaque japonaise est extrêmement douteuse; la constatation est pénible, certes, pour notre amour-propre, mais il est conforme au véritable intérêt français qu'elle soit nettement faite.
Est-ce bien d'ailleurs le Japon qui menace l'Indo-Ghine?
On oublie trop que le Japon est à huit jours de mer de l'Indo-Ghine, distance, en somme, déjà considérable, et que les Nippons sont maintenant obligés de concentrer leurs efforts sur la Mandchourie et surtout sur la Corée, qui sont à leurs portes. De toute évidence, les Japonais vont dépenser leur énergie pendant plusieurs années dans le champ d'action qui vient de s'ouvrir à eux. Le Japon a donc des raisons japonaises extrêmement sérieuses qui le détournent d'entreprendre, tout au moins prochainement, une opération offensive contre la France.
La conviction tonte personnelle que j'ai rapportée d'Extrême-Orient est que le vrai danger pour le Tonkin viendra non pas du Japon, mais de la Chine militaire qui se lève et qui peut grandir beaucoup plus vite que nous ne le soupçonnons. J'ai parcouru à cheval la route de Langson à Caobang et visité la plupart des postes militaires de la frontière est du Tonkin, limitrophe du Kuang-Si; tous les officiers français de cette région sont unanimes à constater l'amélioration très sensible dans les dernières années de la discipline des troupes chinoises de l'autre côté de la frontière et l'armement excellent dont elles ont été dotées. Au train dont vont les choses, il n'est pas permis de douter que si la Chine le veut, elle sera à même un jour d'envahir le Tonkin par le Kuang-Si comme dans l'hypothèse plus haut envisagée, etque les effectifs dont elle pourra disposer seront tels que toute lutte des troupes françaises sera d'avance inutile. On ne saurait trop le répéter, là réside le vrai, le très grand danger qui menace l'Indo-Chine.
Comme la prévoyance exige aussi d'admettre le péril japonais, il convient de parer dans la mesure du possible aux deux périls éventuels. La France ne peut pas raisonnablement disputer la maîtrise de la mer au Japon, et elle ne peut luttera coups d'effectifs, dans le Haut-Tonkin , ni contre le Japon ni contre la Chine. Une défense militaire de l'Indo-Chine donnant de très réelles garanties paraît donc à peu près irréalisable.
Selon moi, dans l'état actuel des choses, la véritable défense de l'Indo-Chine réside surtout dans une défense diplomatique. Le Japon n'ayant pas d'intérêt actuel à s'emparer de l'Indo-Chine, les bonnes relations que le gouvernement de Tokyo entretient avec celui de Paris ont une réelle valeur. L'entente de la France avec l'Angleterre en a une autre beaucoup plus considérable. N'est-il pas vraisemblable que l'Angleterre, qui a besoin de la France en Europe, qui, en outre, en Asie, a intérêt à voir la France
rester en Indo-Ghine afin de préserver les Indes contre le flot chinois, fera, comme alliée du Japon, tout le nécessaire pour empêcher de se tendre les rapports entre le Japon et la France? Il y a là une garantie sérieuse fondée sur le bon sens et qui sera aussi durable que l'entente anglo-française subsistera de pair avec l'alliance anglo-japonaise.
A l'égard de la Chine, la défense diplomatique offre des avantages plus problématiques; mais il faut bien s'en contenter, puisque c'est la seule qu'on puisse raisonnablement envisager. Ne peut-on concevoir à Pékin l'action concertée des ministres de France et d'Angleterre qui, si elle ne réussit pas à empêcher les pénibles surprises de l'avenir, est susceptible tout au moins d'en retarder très sensiblement le moment?
En définitive, la possession de l'Indo-Chine pour la France ne peut être garantie que relativement; elle est subordonnée surtout à ce que deviendra la Chine. C'est là une conséquence directe de la guerre russo-japonaise. Si on avait voulu prévenir cette conséquence, il eût fallu faire à temps la politique nécessaire pour empêcher la Russie de s'engager en Extrême-Orient.
En Europe, la France doit résoudre de nouveaux problèmes infiniment plus graves qu'en Asie, car de la solution choisie dépendra non plus seulement le sort d'une colonie, si importante qu'elle soit, mais la vie même et l'honneur de la métropole.
Les questions essentielles auxquelles il faut répondre avant d'aboutir à une conclusion s'imposent elles-mêmes à l'esprit.
Quelles peuvent être désormais la valeur et la signification de l'alliance franco-russe?
La France a-t-elle plus d'intérêts concordants avec l'Allemagne ou avec l'Angleterre?
En présence des événements si graves de Russie, quelles sont actuellement la valeur et la nature de l'alliance franco-russe?
Tout d'abord, un maintien de l'alliance semble s'imposer. C'est pour nous, Français, une question de dignité; il serait contraire à tout sentiment noble et généreux d'abandonner avec dédain un allié d'hier, parce qu'il a été et est malheureux. Nous le pouvons d'autant moins que nous aussi avons connu des jours amers; nous devons donc nous montrer les amis sincères des Russes. Nous y avons, en outre, intérêt en raison des énormes capitaux français engagés dans l'empire des tsars. Donc, maintenons fermement le principe de notre alliance avec la Russie et cherchons à lui rendre tous les services possibles. Mais, ceci nettement posé, n'ayons point au moins d'illusions sur ce que peut donner l'alliance. Ne fermons point les yeux sur les transformations profondes qui sont la résultante de la guerre russo-japonaise. Oui, la paix avec le Japon vient de permettre à la Russie de rentrer diplomatiquement dans le concert des grandes puissances en Europe, mais militairement il n'en est point ainsi.
On a vu plus haut (1) la situation militaire et morale de la Russie. Peut-on ne point tenir compte d'un pareil état de choses dont aucun de ceux qui connaissent réellement la Russie ne saurait ignorer la gravité? Peut-on, dans ces conditions, ne pas constater que l'alliance franco-russe aujourd'hui n'est pas ce qu'elle était hier? Maintenons-la donc, mais ne lui demandons pas plus qu'elle ne peut donner.
532 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-J APO l\ AISE
Constatons, enfin, que si l'élément de forces sur lequel nous pouvions compter en Russie avant la guerre a disparu, c'est une simple question de bon sens, aussi profitable aux Russes qu'à nous-mêmes, de nous préoccuper d'établir un équilibre nouveau des puissances en Europe.
Pour chercher rationnellement les bases de cet équilibre nouveau, étudions le problème capital des rapports de la France avec l'Allemagne et avec l'Angleterre, en faisant abstraction de l'entente franco-anglaise déjà réalisée; on percevra ainsi avec plus de sûreté les raisons qui peuvent la justifier ou la combattre.
Constatons d'abord qu'en France, certains, pour de vagues motifs d'un « pacifisme » qu'ils affirment possible, préconisent l'alliance avec l'Allemagne; d'autres, sans donner beaucoup plus de raisons précises, veulent l'alliance avec l'Angleterre; d'autres, enfin, déclarent que la Fiance doit demeurer seule.
Doit-on choisir entre l'Allemagne et l'Angleterre? Nous allons voir. Mais conseiller à la France de rester isolée, c'est admettre qu'elle est à une de ces époques de l'histoire où elle exerce sa suprématie sur le monde, ce qui n'est pas. C'est encore refuser à ce pays les bénéfices énormes de combinaisons extérieures parfaitement réalisables. Préconiser l'isolement est préconiser une solution négative fondée sur l'inconnaissance de l'état du monde. Le vrai Français qui sait et qui pense ne peut que vouloir le groupement de tous les intérêts internationaux solidaires de ceux de son pays. Or, le simple bon sens établit qu'il y a partout des intérêts contraires; parmi ces intérêts contraires, certains sont conformes aux nôtres. Pourquoi les négliger? L'union fait la force pour les peuples comme pour les individus.
Tout d'abord, tâchons, en examinant la question des relations de la France avec l'Allemagne et l'Angleterre, de nous soustraire à l'impression sentimentale qui domine
en cette matière, trop exclusivement, la plupart des Français : les uns ne pardonnent pas aux Anglais d'avoir brûlé Jeanne d'Arc, emprisonné Napoléon; les autres sont toujours sous l'impression de Sedan.
Ces souvenirs hautement respectables ont leur valeur éminente; mais à notre époque moderne et réaliste, où les intérêts économiques s'imposent avec une irrésistible puissance, ils ne suffisent plus à décider d'une politique.
Constatons encore qu'à raison du peu d'intérêt prêté jusqu'ici par nous aux questions de politique extérieure et, par conséquent, de notre ignorance de ces problèmes, nous en voulons aux autres des fautes qui sont notre propre fait. Les désastres de 1870 ne sont-ils point les conséquences de notre impéritie et du « pacifisme » des dernières années qui précédèrent la guerre?
Si nous avons perdu l'Egypte, n'est-ce point absolument notre faute?
Si nous n'avons pas su maintenir Marchand à Fachoda, n'est-ce pas parce que nous avons commis l'erreurde ne point préparer la guerre alors que nous lancions à travers l'Afrique une expédition qui, de toute évidence, devait la provoquer?
Les Anglais ou les Allemands font leur politique et ils ont mille fois raison. Au lieu de récriminer, tâchons donc de savoir nous-mêmes gérer nos affaires.
Constatons, enfin, que les ressentiments historiques que nous pouvons avoir contre l'Allemagne ou l'Angleterre ne peuvent influer utilement sur notre décision.
Notre choix à l'heure présente, s'il faut en faire un, ne doit être déterminé que par des considérations pratiques procédant d'une appréciation aussi juste que possible de l'état actuel du monde.
Prenons maintenant corps à corps les difficultés de la discussion. Faisant abstraction de l'irritation causée par les affaires du Maroc, demandons-nous :
La France doit -elle tendre dans l'avenir a une entente étroite avec l'allemagne ?
Pour répondre affirmativement à cette question, il faudrait démontrer :
1° Que l'entente serait avantageuse à notre commerce et à notre industrie, c'est-à-dire à l'immense majorité des Français;
2° Que la France, du fait de cet accord, ne verrait point diminuer son prestige moral.
Remarquons tout d'abord qu'il ne saurait s'agir d'une entente à établir entre le peuple français et le peuple allemand ; car, s'il y a bien un peuple allemand composé de millions de braves gens qui, pris individuellement, seraient peut-être disposés à faire un traité équitable avec nous, il faut savoir que ce peuple allemand n'a actuellement sur l'orientation de la politique étrangère de l'Allemagne qu'une action extrêmement faible et à peu près nulle.
Voyons les choses telles qu'elles sont : la politique extérieure de l'Allemagne a une source exclusivement prussienne; elle a pour principe de suivre les directions données par le grand Frédéric et par Bismarck, dont Guillaume II s'efforce visiblement d'être, quoique sous une forme nouvelle, le continuateur. En matière de politique extérieure, le peuple allemand n'existera pour nous que le jour où l'Allemagne sera républicaine. Or, rien n'indique que ce soit là bientôt un fait accompli.
Pénétrons-nous de cette idée : si nous concluions un accord avec le pays d'outre-Rhin, ce serait non pas avec l'Allemagne, mais avec la Prusse; non pas avec le peuple allemand, mais avec le chef des Hohenzollern.
Première question. — Les intérêts économiques de l'Allemagne sont-ils concordants avec les nôtres ?
Aucun doute ici n'est permis. L'industrie allemande fait une concurrence de plus en plus redoutable à l'industrie
française. L'opposition des intérêts dans ce domaine est radicale et tellement évidente qu'il n'est pas besoin de plus ample démonstration.
Un accord avec l'Allemagne modifierait-il cet état de choses? On ne le conçoit guère, car précisément cet accord aurait pour conséquence immédiate d'abaisser la frontière économique. Cette vérité est tellement certaine que le général prussien von Lippe, dans une lettre qu'il adressait au Figaro, le 10 mai 1905, concluait : « Une alliance entre la France et l'Allemagne ne peut être qu'une union douanière avec des institutions parlementaires. » Or, cette union douanière, cet abaissement des frontières économiques est-il souhaitable pour nous Français? Je demande alors : détruit-on soi-même la digue qui vous protège contre la mer envahissante? Autrement dit, le sens de la pénétration économique n'est-il pas indiqué comme venant nettement d'Allemagne vers la France et non point du tout de France vers l'Allemagne? Le chiffre des ouvriers allemands qui se fixent à Paris et des ouvriers français travaillant à Berlin établit cette vérité avec une puissance de démonstration absolue. A Paris, on constate la présence de plus de quarante mille ouvriers et employés allemands, dont le nombre augmente chaque jour, tandis qu'à Berlin, c'est à peine si l'on compte quatre cents travailleurs français, chiffre stagnant. Or, l'union douanière que rêve le général von Lippe pourrait-elle faire autre chose que favoriser ce mouvement? Assurément non. On est donc amené rationnellement à conclure : l'entente franco-allemande aurait pour conséquence de compliquer fort gravement les conditions d'existence des travailleurs français : commerçants, industriels, ouvriers.
Deuxième question. — La France, en faisant un accord avec l'Allemagne, pourrait-elle maintenir son prestige