‹ Le monde et la guerre Russo-JaponaiseChapitre 81 sur 103 · HYPOTHESE D U N DEBARQUEMENT FRA5CO-ANGLAI EN DANEMARK · texte numérisé non relu

HYPOTHESE D U N DEBARQUEMENT FRA5CO-ANGLAI EN DANEMARK

avec certitude d'après le dernier voyage de la flotte anglaise dans la Baltique, le débarquement a lieu sur la côte danoise et si le Danemark, avec toutes ses ressources, devient la base des opérations ennemies. Le souci de l'approvisionnement, du transport des munitions, qui joue un si grand rôle dans l'armée anglaise, serait écarté. Une armée ennemie sur le territoire danois pourrait, en outre, très facilement mettre à l'abri ses malades et ses blessés; elle trouverait des chevaux et des voitures, de sorte que la flotte de transport n'aurait qu'à porter les hommes. Le débarquement, qui rf aurait pas été empêché par la

flotte, une fois opéré, notre armée se troouverait en face de nouvelles difficultés. Et, dans une grande guerre, nous n'aurons pas seulement à compter avec notre frontière occidentale, mais encore avec les provinces polonaises et d'autres événements inattendus.

Il est donc d'autant plus du devoir de la Hotte de seconder l'armée de terre et d'être prête au moment critique. C'est là sa seule raison d'être ; et elle est si intimement liée à la politique générale qu'on peut dire que la construction de la flotte en vue d'éventualités futures n'est pas seulement une question militaire, mais encore une question politique de première importance pour l'Allemagne. Un débarquement sur le territoire allemand pourrait être repoussé avec des forces relativement peu importantes, s'il n'avait pas déjà été repoussé sur mer.

Un débarquement sur le territoire danois serait d'abord très difficile à empêcher sur mer, et, une fois opéré, il créerait les plus grands embarras à nos armées de terre.

Cet article a le très grand mérite de bien préciser la question et d'établir toute la différence entre un débarquement franco-anglais tenté directement sur la côte allemande ou réalisé en Danemark.

Ne tombe-t-il pas sous le sens commun que si des troupes franco-anglaises concentrées en Danemark seraient impuissantes à jouer un rôle décisif au cœur de l'Allemagne, leur seule présence suffirait à retenir dans les régions menacées une fraction importante des troupes allemandes? On arriverait ainsi à dégager d'autant la frontière française de l'est, obtenant un résultat analogue à celui jadis garanti par l'alliance franco-russe à ses débuts, lorsque la seule présence des armées du tsar en Pologne obligeait l'Allemagne à laisser plusieurs corps d'armée immobilisés devant elles.

Le projet d'un débarquement franco-anglais en Danemark mérite donc d'être traité non avec dédain, mais, au contraire, d'être étudié avec le plus grand sérieux.

Enfin, dernière considération : un autre avantage pour la France, en cas de guerre avec l'Allemagne, d'une alliance

avec l'Angleterre, réside dans la ténacité inébranlable que met la Grande-Bretagne à mener à bien toutes les opérations extérieures dans lesquelles son intérêt vital est engagé. Aucun exemple historique ne le prouve mieux que la lutte de l'Angleterre contre Napoléon. Elle s'est servie des autres peuples d'Europe contre l'Empereur, sans doute, mais elle a donné elle aussi, et dans toute la mesure des moyens en son pouvoir; pendant quinze années, aucun obstacle, aucun échec n'ont pu la décourager! Or, il n'y a pas de doute que, si la Grande-Bretagne devait aider la France contre l'Allemagne, son intérêt le plus certain serait d'aller jusqu'au bout. » Advienne que pourra, » concluait Outlook cité plus haut.

C'est là une puissante considération d'ordre moral s' ajoutant à toutes les autres pour que la France n'hésite pas un seul instant, si des circonstances pressantes l'exigent, à conclure une alliance défensive avec la Grande-Bretagne.

On vient d'étudier rationnellement la concordance des intérêts de la France avec l'Allemagne ou avec l'Angleterre. Constatons maintenant que, sous l'influence des maladresses extraordinaires commises par la diplomatie allemande clans l'affaire du Maroc, la France a déjà choisi la tonique de sa politique étrangère. D'une façon très nette, elle s'est orientée vers l 'Angleterre, ce qui l'oblige, comme conséquence, à suivre avec fermeté la ligne de politique extérieure que cette orientation implique.

Cette ligne, la France pourra-t-elle la suivre avec la constance qui est indispensable pour que sa nouvelle politique étrangère donne des résultats complets et profi-

tables? Tout dépendra de la tournure que prendront les événements à l'intérieur.

Quelle est la situation présente? Quelle est la portée de la propagande antimilitariste? La séparation des Eglises et de l'Etat amènera-t-elle une agitation violente? Les Français voudront-ils corriger les défauts qui, jusqu'à présent, ont déterminé leurs échecs en politique étrangère?

Telles sont les principales questions sur lesquelles il faut se faire une opinion avant de se demander si la France va enfin tirer parti des éléments incomparables de puissance et de dignité qui sont les siens.

L'état général intérieur de la France a été exposé d'une façon remarquable et avec l'objectivité que seul peut avoir un écrivain étranger, dans un article publié par la revue anglaise Outlook le 23 décembre 1905.

Constatant l'importance de la crise marocaine, l'auteur dit en substance :

Pour la Troisième République, cette année-ci fut mémorable et décisive; la France de décembre n'est pas la France de juin passé et encore moins celle de janvier dernier.

Lorsque l'année commença, son peuple végétait dans un internationalisme passif, se contentant, pour les affaires extérieures, d'un rôle de spectateur. La répercussion des défaites russes se faisait à la Bourse et non à la Chambre des députés ; l'anxiété éveillée fut plutôt toute naturelle et le sens de la sûreté nationale fut à peine touché. La France semblait se bercer dans quelque rêve mondial de sa propre fabrication et les affaires extérieures paraissaient être un des derniers soucis des Français.

Les expéditions coloniales et l'acquisition d'un vaste empire colonial avaient donné assez de gloire et de distraction, puis le régime républicain développa la manie des factions intérieures et les luttes de partis concentrèrent l'attention.

Il y eut pourtant quelques réveils, en 1875, par exemple, puis en 1886, la période de gallophobie crispinienne, et aussi les réveils qui marquèrent les rencontres anglo-françaises sur les champs d'expansion coloniale; mais la vigilance nationale fut encore endormie par les garanties si sérieuses de l'alliance, et ses succès diplomatiques l'encouragèrent dans ce repos trop confor-

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table; l'Espagne fut reconquise et l'arrangement avec l'Italie suivit.

Le prestige français en Orient se trouvait plus que rétabli par quelques actes résolus, et, récemment, prit fin l'inimitié avec l'Angleterre.

La République s'était « déshabillée » pour le repos, pour la paix, et nul pays n'était plus profondément pacifique que la France au commencement de 1905.

La France fut punie de ses généreuses illusions en étant réveillée par la baguette allemande. Le réveil fut rude, mais efficace, et, si le premier instinct du rêveur troublé fut de mettre de la distance entre lui et cette menaçante et tenace baguette, ce fut un instinct qui, dans la circonstance, fut presque naturel.

M. Delcassé aurait voulu saisir et ignorer l'arme de l'intrus, mais ni le peuple ni le Parlement ne le laissèrent faire; ce fut un instant de panique.

M. Delcassé avait rendu d'incalculables services à la République, personne ne le lui contestait ; mais, si sa présence était la cause de la crise, son sacrifice était devenu un devoir impérieux.

Nous avons dit déjà que ce fut la France qui fit défaut à M. Delcassé et non le ministre à la France. Cette opinion commence à être celle de la France elle-même avec une unanimité qui lui fit défaut quand elle décréta le sacrifice de M. Delcassé.

Ce fut la seconde phase de cette année mémorable.

Vient à présent une troisième phase plus rationnelle.

Les événements ont parlé en faveur de M. Delcassé, qui ne voulait pas parler pour lui-même ; ceux qui le congédièrent semblaient croire que la dispute se concentrait sur le ministre des affaires étrangères lui-même et pouvait être arrangée par sa démission, ou bien sur le Maroc, et que l'acquiescement à la Conférence réglerait tout.

M. Delcassé seul, ou presque seul, percevait la vérité. Le problème était, tel qu'il est encore aujourd'hui, de savoir si la France resterait maîtresse chez elle ; doit-elle être libre de se créer des amitiés pacifiques sans encourir la menace de l'Allemagne, ou doit-elle toujours n'avoir en face d'elle que le choix d'être pour l'Allemagne ou contre l'Allemagne?

La France le devine à présent, c'est là le vrai problème; elle est arrivée à cette réalité, reconnaissant que plus elle donnait et plus l'Allemagne voulait avoir.

Nulle autre expérience ne pouvait être plus salutaire.

Elle a amené M. Rouvier à se montrer énergique et elle a sou-

levé, par toute la France, cet instinct profond et vigilant du patriotisme qui semblait parfois endormi et même suffoqué, d'un coté par le sentimentalisme, de l'autre par le matérialismeT mais reste toujours une force vitale d'action.

Elle a trempé et concentré les nerfs de la nation.

L'année qui la trouva endormie la laisse sur le qui-vive, en pleine possession d'elle-même.

Nous n'avons jamais douté que dévoiler la vérité serait justifier M. Delcassé, et, bien que tout ne soit pas connu, le Livre Jaune est une preuve suffisante de la modération et de la légitimité de la politique française au Maroc.

De nombreuses difficultés attendent encore la France à la Conférence, mais leur nature et leurs causes sont connues et les représentants de la nation ne se laisseront pas intimider, ni cajoler, ni amener à consentir aucun sacrifice au détriment des intérêts français.

L'année qui a vu une si grande transformation morale, révélé l'attitude de l'Allemagne et consolidé l'entente franco-anglaise marquera une place importante dans les annales de la République (1).

Il est tout à fait certain que l'affaire du Maroc a permis à la France de se ressaisir. Le point le plus bas de la courbe indiquant une marche vers la déchéance suivie par ce pays a été atteint pendant l'été de 1905; depuis, la courbe redevient ascendante, mais les sources du mal dont la France a failli mourir ne sont point taries. Gomme le constatait la Pall Mail Gazette il y a quelques mois :

« Malheureusement pour la France, ce sont des hommes comme MM. Hervé et Jaurès qui ont été d'une influence trop prépondérante durant les dix dernières années. La France vivant dans un rêve de folie, sous la protection militaire de la Russie, a subi une dégénérescence graisseuse de sa fibre morale, comme c'est la destinée des nations qui comptent sur l'aide de l'étranger. »

Or, dix ans de propagande aussi acharnée que celle de M. Jaurès et ses amis laissent des traces qui ne s'effacent

(1) Traduction de l'Écho de Paris, 24 décembre 1905.

point aisément. On s'en aperçoit aux grèves périodiques qui éclatent dans nos arsenaux et aux injures que des ouvriers, antimilitaristes notoires, profèrent contre leurs chefs.

Cette situation des arsenaux français est lamentable. Et cependant, étant données les conditions de la guerre moderne, de graves à-coups dans le fonctionnement de& arsenaux durant les hostilités équivaudront, pour les pays qui souffriront de ce mal nouveau, à la quasi-certitude de la défaite !

Il est un autre mal plus profond et plus troublant encore, car il atteint dès l'enfance le futur soldat. Un nombre considérable d'instituteurs sont pénétrés à un degré inouï par les doctrines antimilitaristes. Les directeurs de renseignement au ministère de l'instruction publique sont maintenant effrayés par la profondeur d'un péril auquel jusqu'à maintenant ils ne voulaient pas croire. Gomment réagir utilement alors que des milliers et des milliers d'instituteurs ont adhéré plus ou moins directement aux doctrines du professeur Hervé? Sa condamnation en cour d'assises par le jury de la Seine, le 30 décembre 1905, va-t-elle servir d'avertissement à ces esprits égarés? Sous la pression des circonstances extérieures, le bon sens reprendra-t-il ses droits chez les membres de l'enseignement primaire? Peut-être. Mais le danger est grand, extrêmement sérieux et incontestable.

Si le moral militaire de la France a reçu de graves atteintes, il convient toutefois de ne pas les exagérer. Dans la période aiguë de la crise du Maroc, on a entendu des hommes cependant bien intentionnés déclarer : « Rien n'est prêt à la frontière. Nous n'avons pas de munitions, nous n'avons pas de matériel, nous n'avons pas assez de soldats, nous ne pouvons rien! » C'étaient là des allégations aussi inexactes que dangereuses. Il est très certain que, dans les dernières années, MM. André et Pelletan, par leur négligence ou leur sectarisme coupables, ont très se-

ri eu se ment compromis l'organisation militaire de la France. Le mal qu'ils ont fait, il faut demander sans répit qu'on y remédie de la façon la plus complète, mais il importe aussi de savoir que la présence de M. Etienne succédant à M. Berteaux au ministère de la guerre a eu une action nettement réparatrice. Il n'y a plus maintenant aucun inconvénient à dire que, grâce au travail silencieux, mais acharné auquel on s'est livré depuis six mois, la France se trouve aujourd'hui dans des conditions hien meilleures pour affronter les plus graves éventualités. Il n'est donc plus permis de répéter que notre appareil militaire est dénué de puissance sans dépasser dans des proportions énormes les limites de la vérité et sans faire ainsi une oeuvre complémentaire de l'action néfaste des antimilitaristes. Il faut, en effet, prendre garde de décourager nos officiers qui, tout en souffrant profondément des fautes commises, savent qu'ils ont en main un instrument militaire dont il est encore possible de tirer un excellent parti. Pour tout observateur consciencieux l'armée française dispose d'éléments excellents. Le soldat, souvent même quand dans la vie civile il s'est déclaré antimilitariste, s'il est bien mené par des chefs qui sachent le comprendre, fait preuve d'une bonne volonté et d'une bonne humeur admirables. Quant aux cadres d'officiers, ils abondent en hommes de valeur qui ne demandent qu à donner leur plein rendement. Le grand malheur, c'est que la conception politicienne qui a paru dans les dernières années dominer le choix des hommes à placer à la tête de l'armée est périlleuse au plus haut point; elle n'a pas permis aux officiers qui n'avaient d'autre recommandation que leur esprit militaire d'émerger alors qu'elle donnait accès aux plus hauts grades à ceux-là surtout dont le caractère offrait, durant cette période néfaste, le plus de garanties au Grand- Orient de la rue Cadet; c'est ce qui explique pourquoi les cadres du haut commandement de l'armée française sont

dans l'ensemble dune valeur inférieure aux cadres subalternes et supérieurs. Or, à quoi bon avoir des compagnies, des bataillons, des régiments excellemment commandés, si le commandant du corps d'armée, par son incapacité ou sa médiocrité, annihile l'effort des multiples valeurs placées sous ses ordres? Bien à tort, pour donner des garanties, d'ailleurs illusoires, à certains parlementaires qui craignent les personnalités, on a privé la tête de l'armée française d'hommes absolument dignes de diriger sur les champs de bataille les troupes de la Troisième République. D'ailleurs, à cet égard encore, une très notable amélioration peut être aisément constatée, caries dernières nominations faites par M. Etienne ont été visiblement inspirées par des préoccupations surtout militaires. A la Marine, l'action de M. Thomson a également été réparatrice.

De ces considérations on peut conclure : la situation militaire de la France, extrêmement périlleuse sous les ministères André et Pelletan, est encore loin d'être aussi bonne qu'il faudrait; mais elle s'améliore chaque jour, et ce mouvement en avant pourra encore être accentué si les Français continuent à comprendre la nécessité absolue d'avoir un appareil de guerre toujours en état, et s'ils en ont la ferme volonté.

Mais cette action permanente du bon sens et l'effort de volition qui doit en résulter seront eux-mêmes consécutifs du calme avec lequel les Français pourront envisager leurs grands intérêts généraux. Or, ce calme dépendra dans une très large mesure des suites qu'aura à l'intérieur de la France la séparation des Églises et de l'État.

Supposons que le règlement d'administration publique qui est élaboré pour régler le fonctionnement des cultes soit réellement vexatoire, comme on peut le craindre; les catholiques devront se défendre et la guerre religieuse se rallumera avec plus d'intensité que jamais sur tous les points de notre malheureux territoire. Alors, cette lutte

intestine dominera tont, absorbera tonte l'attention, et il sera impossible aux Français de défendre efficacement leurs intérêts économiques, leurs intérêts extérieurs, et, par conséquent, leur organisation militaire qui en assure la protection. Admettons, au contraire, — ce qu'il faut souhaiter au plus haut point, — que le règlement d'administration publique soit sincèrement libéral, alors la tendance du pape, qui s'indique dans le sens de l'acceptation de la loi, pourrait se préciser. En effet, si Pie X, comme il y semble actuellement incliné, conseille aux évêques et aux prêtres de France de ne point faire de politique proprement dite,, de se consacrer exclusivement à leur ministère religieux, cette attitude ne pourrait qu'être favorable. Si le clergé agit dans son domaine exclusif, s'il veut prêcher surtout d'exemple et exercer une action morale, il assurera non seulement le concours des catholiques convaincus, mais encore la sympathie de cette quantité énorme de Français qui ne sont point des croyants, mais qui estiment que la liberté des consciences et des convictions religieuses doit être absolument et sincèrement respectée; quant au pays, débarrassé de l'action sectaire des anticléricaux fanatiques, il pourrait enfin jouir d'une paix intérieure durable et s'occuper, comme il convient à un peuple moderne, de ses grands intérêts politiques généraux intérieurs et extérieurs.

S'ils veulent reprendre dans le monde la place qui est la leur, les Français pourraient profiter de cette période de calme intérieur pour corriger en eux certains défauts nationaux dont ils souffrent grandement et dont ils n'ont pas suffisamment conscience.

Le premier de ces défauts consiste dans une ignorance regrettable des questions extérieures. Alors qu'ils s'épuisent en efforts extraordinaires pour obtenir de minimes résultats de politique intérieure, pour faire élire, par exemple, tel candidat au lieu de tel autre, en se préoccupant non pas

tanl de la valeur propre que de simples nuances clétiquette, les Français ont répugné jusqu'à présent à s'occuper de politique étrangère.

Il y a encore fort peu d'années, il suffisait à un écrivain de traiter des choses d'au delà des frontières pour voir se fermer devant lui les journaux et les revues, sous prétexte que le public ne s'intéressait pas aux questions extérieures. On peut, il est vrai, constater maintenant qu'une modification profonde s'opère dans la grande presse française. Sous l'action de la guerre russo-japonaise, puis de la crise marocaine, les journaux ont dû remplir leurs colonnes de politique étrangère. Devant la menace évidente de la guerre et la grandeur des intérêts en jeu, un nombre croissant de Français ont commencé à comprendre combien la prospérité de la nation et par suite de chaque individu est liée à une bonne politique extérieure. Puis l'option qu'il fallut faire, au plus fort de la crise marocaine, entre l'Allemagne et l'Angleterre a amené les leaders de l'opinion à se prononcer. Or, l'attitude de Guillaume II envers la France, depuis sa visite à Tanger, a paru à tous si intolérable, que non seulement les anglophiles, mais encore d'anciens anglophobes avérés, se sont prononcés pour l'entente anglaise. Ces manifestations d'écrivains connus ont concordé avec les sentiments instinctifs du public, et il en est résulté un courant d'opinion homogène et très puissant d'où s'est dégagé le choix très net d'une politique étrangère consentie par la majorité des Français.

C'est là un fait, en France, aussi important que nouveau ; il permet donc d'espérer que de nouveaux progrès seront encore réalisés et que, grâce à des efforts continus de ses leaders, l'opinion publique française saura attribuer désormais aux problèmes extérieurs la grande part d'attention soutenue qu'incontestablement ils méritent.

Ce progrès, s il a lieu, en impliquera un autre. On coin-

prendra qu'en politique étrangère, il faut, comme dans la chasse aux chiens courants, être au devant de la chasse, c'est-à-dire : prévoir les faits décisifs. Le chasseur qui s'essoufflerait à suivre les chiens ne verrait jamais le gibier, tandis que celui qui connaît bien la forêt, qui sait les passages et s'y poste, a des chances de voir passer le lièvre poursuivi par les chiens, de le tirer et de le tuer. Dans toutes les phases de l'histoire, les grandes opérations de politique étrangère n'ont jamais été réussies que par les hommes d'Etat qui ont su se bien « poster » .

En France, ce qui a caractérisé jusqu'à présent la politique extérieure, c'est qu'on s'est fatigué à suivre les chiens; on a toujours ainsi suivi la chasse, on ne l'a jamais précédée, car l'opinion publique n'a jamais été préparée à temps. C'est là une erreur fondamentale qui provient non seulement du peu d'intérêt prêté jusqu'ici par les Français aux questions extérieures, mais encore de cette tendance toute gauloise qui consiste à ne pas vouloir envisager les difficultés avant que leur solution ne soit impérieusement nécessaire.

C'est cette lacune, procédant du tempérament national, qui fait qu'en France la notion «d'organisation» est considérée comme n'ayant qu'une valeur secondaire, et que L'idée de prévoir dans ses plus minimes détails ce qu'il faudrait faire en présence d'un cas donné est une sorte de gêne pour l'esprit français, qui s'en remet volontiers à sa facilité et à sa spontanéité du soin de tout arranger au dernier moment.

Nous trouvons une conséquence de cette erreur dans le fait que des questions cependant capitales pour la vie du pays restent sans solution. N'est-il pas douloureux de songer que l'organisation du haut commandement en cas de guerre n'est pas réglée en France d'une façon suffisante, que la loi n'attribue qu'au seul Président de la République le commandement en chef des armées de terre

et de mer, — ce qui peut être très bien constitutionnellement, mais ce qui est détestable pratiquement? Gomment est-il admissible qu'on en soit encore à discuter le point de savoir si la mobilisation doit être ordonnée par le ministre de la guerre ou décrétée par le Parlement? Il est véritablement insensé pour une nation de s imposer, comme la France, des sacrifices formidables pour assurer sa défense nationale, et de s'exposer à tout perdre uniquement pour sobstiner à ne pas vouloir solutionnera temps certains problèmes tout à fait essentiels.

L'idée d'organisation préalable aux événements est donc une notion qu'il faut s'ingénier à répandre dans le public français. C'est peut-être cette tendance à remettre au moment décisif l'élaboration complète de certaines doctrines, cependant capitales pour la nation, qui fait qu'en France la conception de la guerre, même défensive, est ou inexistante ou grandement faussée.

Sous le double effet de la longue période de paix qui vient de s'écouler et de l'intense propagande pacifiste, humanitariste et antimilitariste, de très nombreux Français en sont arrivés à admettre que la seule guerre permise est une guerre défensive, ce qui est exact; mais, par défensive, ils entendent seulement le cas où le territoire est directement attaqué par ï ennemi, et alors ils estiment qu'il suffit de rejeter cet ennemi au delà des frontières. Il y a là une notion dont il convient d'établir la très dangereuse insuffisance.

// peut y avoir lieu, en effet, à une guerre défensive même quand le territoire du pays n'est pas directement attaqué. Prenons un exemple : l'Allemagne, sous la direction de son empereur, ne se livre à aucun acte d'hostilité directe contre la France, mais elle fait envahir l'Autriche par ses troupes avec la conquête de Trieste comme objectif. Or, les chefs politiques de la France et l'opinion publique française doivent savoir, — il ne leur est pas permis de

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l'ignorer, — qu'une Allemagne qui s'étendrait de Hambourg à Trieste léserait tout autant les intérêts vitaux français que si elle amputait encore la France d'un ou deux départements. Lacté de l'Allemagne contre 1 Autriche se trouverait ainsi être aussi réellement offensif contre la France que s'il s'agissait d'une attaque directe de son territoire, puisque l'Allemagne léserait la France dans ses intérêts essentiels. La République française, sous peine de commettre la plus inconcevable des fautes politiques, serait donc, dans l'hypothèse envisagée, obligée de faire la guerre à l'Allemagne. Or, au sens le plus profond et le plus vrai du mot, il s'agirait d'une guerre défensive, quoique cependant le territoire de la République n'ait pas été directement touché.

Supposons maintenant qu'il s'agisse de ce dernier Cas : admettre qu'alors il suffirait de faire repasser par la force la frontière à l'envahisseur serait absolument puéril, car ce ne serait pas terminer la guerre. Pour que l'Allemagne hésite toujours à entreprendre une lutte sanglante avec la France, il est indispensable qu'on soit convaincu à Berlin que, la guerre déclarée, l'objectif de la France sera non pas seulement de repousser l'envahisseur, mais d'obtenir les résultats qui seuls peuvent mettre fin pour longtemps à tout nouveau conflit armé, c'est-à-dire : la capture de la capitale de l'ennemi, l'anéantissement de ses armées [Vernichtung, comme disent les Allemands) et le payement d'une indemnité de guerre. Cette conception de la guerre n'est point excessive comme elle peut le paraître à certains; c'est la seule qui soit complète et « réaliste », la seule qui corresponde aux enseignements de l'Histoire, la seule qui soit conforme aux nécessités du temps présent, et, pour quiconque réfléchit, c'est aussi la seule qui puisse diminuer les occasions de conflit armé. Tant que le progrès moral chez les hommes ne sera pas plus grand qu'il ne l'est encore, la crainte des représailles

est malheureusement la plus sûre garantie de la paix.

Rien ne le prouve mieux que les derniers événements. Tant que la France a donné à l'Allemagne l 'impression qu'elle voulait la paix à tout prix, elle a été tout près de la guerre; au contraire, depuis que l'opinion française s'est ressaisie et que, sans souhaiter aucunement la guerre, elle accepte l'idée de se défendre, l'éventualité d'un conflit s'est éloignée et la cause de la paix a constamment gagné du terrain.

L'éducation du public français en vue d'une guerre encore possible comporte donc la préparation morale du pays à une résistance prolongée. Le jour où cette éducation serait faite, jamais la sécurité n'aurait été plus grande pour la République. Tous les calculs de l'Etat- Major allemand reposent sur l'impressionnabilité des Français et sur la possibilité de leur imposer la paix après une rapide campagne comportant quelques chocs formidables. Cette conception a pu être exacte; il suffirait d'un sérieux effort moral pour la rendre complètement fausse et pour bouleverser ainsi, dès le temps de paix, toutes les combinaisons des stratèges allemands. C'est à la presse française qu'il appartient de remplir cette noble et grandiose tâche, d'accomplir le plus efficace des efforts susceptibles d'assurer le développement pacifique du pays.

Pourquoi les grands journaux n'entreprendraient-ils pas une campagne méthodique et suivie? Ils expliqueraient que Nancy et certaines autres fractions du territoire français seraient très probablement occupées par les Allemands dès le début de la guerre, mais ils montreraient que ceci doit arriver et peut même être considéré comme normal, étant donnée la configuration de notre frontière. 11 faudrait aussi ancrer cette idée que même plusieurs défaites dans l'Est ne signifieraient point que la partie serait perdue. Gela encore est vrai, car, dans une future guerre avec l'Allemagne, la victoire, si la France veut lutter jusqu'au bout,

n'appartiendra pas à celui des belligérants qui aura les premiers succès, mais à celui qui tiendra tête le plus longtemps.

Les quelques centaines de mille hommes que l'Allemagne peut mobiliser de plus que la France ne sont nullement pour elle une garantie de son triomphe. Cet excédent des effectifs allemands ne pèsera pas son poids dans toute la première partie de la guerre, car le théâtre des opérations dans l'Est est trop restreint même pour l'emploi de toutes les forces dont dispose la France. Les excédents allemands n'entreront en ligne qu'à un moment où ils ne pèseront plus dans la balance du Destin d'après leur nombre, mais d après la tournure générale des événements. Or, le succès pour la France dépend de sa A^olonté de faire durer la guerre. En raison de la situation financière de t Allemagne que nous connaissons, en raison des difficultés énormes du ravitaillement de ï Allemagne qui sont certai?iesP en raison de l'intérêt que tous les peuples ont à empêcher un nouvel accroissement de l'empire de Guillaume II, en raison des interventions armées (Angleterre) qui se produiraient certainement et du crédit financier que la France peut trouver en Angleterre et aux Etats-Unis, l Allemagne ne peut absolument pas compter mener à bien une longue guerre.

Quoi qu'il arrive, il faudra tenir un an. Voilà ce que devrait savoir et se répéter tout Français ; cette formule,, en apparence si simple, résume, en réalité, pour la France y le secret de la victoire.

Que la France ait donc une politique militaire résolument défensive, mais que cette expression de « défensive »• signifie uniquement ce qu'elle doit signifier; qu'elle veuille' dire que la France ne cherchera pas à léser les droits vitaux, d'un autre peuple, et qu'elle ne prendra contre aucunpeuple l'initiative dune guerre réellement offensive.

Pour faire disparaître les défauts ou les lacunes dont1 nous venons de constater l'existence chez les Français :.

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attention insuffisante apportée aux questions extérieures, part trop grande faite aux querelles religieuses, sens de l'organisation imparfait, notions imprécises ou incomplètes de la guerre, que faut-il? Uniquement un effort de volonté.

Or, ne nous illusionnons pas, et, disons-le nettement, la volonté nationale française est malade; elle a besoin d'être traitée et guérie.

Depuis la défaite de 1870, les Français sont restés sous le coup du désastre. Subsistant aisément, dans un pays comblé des dons de la nature, du revenu de fortunes accumulées par la sagesse des générations antérieures, un nombre trop grand de Français, surtout dans les classes moyennes, s'est contenté depuis la guerre avec l'Allemagne de vivre en répudiant toute initiative et en redoutant tout effort. C'est contre cette passivité morale qu'il faut réagir. Le moment est fa vo rable. Le réveil consécutif de l'affaire du Maroc peut être le point de départ d'un renouveau national. Pour rendre au peuple français la noble place qui lui appartient, il suffirait de lui montrer les éléments incomparables qu'il possède encore pour l'action.

Pour ma part, après douze années de voyages à travers le monde, j'apprécie mieux maintenant tous les éléments que possède ce pays merveilleux, la France; la France, territoire admirable, doté d'un climat modéré, d'une superficie relativement peu étendue, maisqui, des plaines industrielles du Nord aux Pyrénées, des rivages de la Bretagne aux cimes grandioses des Alpes, récolte tous les produits essentiels à la vie, jouit des paysages les plus divers, recèle toutes les formes de la beauté et de la richesse!

Si la force morale des classes dirigeantes et des gouvernants était au niveau des dons naturels du pays, les Français auraient parmi les peuples une situation exceptionnellement brillante.

Que les Français s'occupent enfin de politique extérieure ;

qu'ils comprennent qu'un ministre des affaires étrangères, quel que soit son talent, son génie même, ne peut gagner une partie avec des mots et des phrases; que le maximum qu'il puisse obtenir est déterminé par la valeur de l'armée du pays qu'il représente. Que les Français fassent l'union à l'intérieur, qu'ils respectent entre eux la liberté des consciences, qu'ils réalisent résolument toutes les réformes sociales susceptibles d'application pratique et durable, qu'ils regardent autour d'eux, et ils découvriront qu'ils possèdent tous les éléments de succès que la nature peut dispenser à un peuple.

Pour s'assurer les légitimes bénéfices que ces éléments comportent, que faut-il aux Français? Comprendre l'utilité, la beauté de l'effort; tremper à nouveau leur volonté!

La ligne de politique extérieure indiquée pour la France se déduit des événements.

Entretenant avec l'Allemagne des relations aussi bonnes que celle-ci le permettra, maintenant son alliance avec la Russie, continuant son entente avec V Angleterre sur la base a" un échange égal de services, prêtant une attention soutenue à l' évolution prof onde qui s" opère en Autriche-Hongrie et qui est toute en sa faveur, ayant avec les Etats-Unis « la commune intelligence des intérêts et des sentiments réciproques (1) », conservant ses relations cordiales avec l'Espagne et l'Italie, équitable avec le Vatican, aidant avec intelligence le développement des pays des Balkans et notamment de la Bulgarie, juste envers ses sujets des colonies, aimant sincèrement la paix, mais toujours prête à la guerre, la France peut regarder l'avenir avec la plus grande confiance, Si elle sait VOULOIR.

(1) Expression de M. Jules Cainbon, ambassadeur de France à Washington, lors des fêtes de La Fayette et de Rochambeau.

Nous avons cherché à discerner, dans la troisième partie de cet ouvrage, quelle est pour chaque grand Etat l'orientation qui paraît lui être indiquée par les événements universels. De ces constatations diverses, efforçons-nous, pour conclure, de dégager une formule de politique étrangère qui soit à la fois générale, exacte et aussi « efficiente » que possible, dans l'intérêt même de la cause de la Paix.

Pour arriver à cette formule , nous nous placerons évidemment à un point de vue surtout français, mais non pas à un point de vue étroitement français; car, si on veut proposera la France une ligne de politique extérieure qui lui donne des résultats durables, — les seuls qu'on puisse souhaiter, — il faut de toute évidence que cette politique tienne un très large compte des intérêts généraux des autres pays.

Constatons d'abord que les conséquences de la guerre russo-japonaise affectent surtout l'Asie et l'Europe.

En Asie, le Japon et l'Angleterre sont maîtres de la situation ; l'Allemagne voit la sienne compromise et celle de la France paraît surtout devoir être garantie du fait de son entente avec l'Angleterre.

L'alliance anglo-japonaise complète donc tout naturellement l'entente franco-anglaise; et, comme nous avons noté la tendance très marquée à une entente russo-anglaise

qui se réalisera à peu près certainement, on peut admettre que cet ensemble de combinaisons :

L'alliance anglo-japonaise,

L'entente franco-anglaise,

L'entente russo-anglaise, est destiné à assurer pour une période nouvelle la paix de l'Asie et à ralentir dans la mesure du possible l'éclosion du danger chinois.

En Europe, les conditions du nouvel équilibre à établir découlent nécessairement de ce fait que l'Allemagne, l'unique bénéficiaire sur te continent de la guerre russojaponaise, a reçu, par suite, un accroissement de puissance considérable. Cet accroissement est tel que les peuples menacés par cette prépondérance excessive sont obligés delà contre-balancer par des combinaisons susceptibles de rétablir un rapport des forces qui garantisse leur avenir. Il y a là un besoin élémentaire pour ces peuples, et non pas une tentative pour isoler l'Allemagne.

Ceci nettement posé, il importe donc que les combinaisons nouvelles à réaliser ne puissent pas paraître opposées systématiquement au peuple allemand; il convient qu elles soient simplement un ensemble de mesures préservatrices contre les ambitions possibles des Hohenzollern. C'est pourquoi au système des alliances qui, par sa précision menaçante, peut présenter l'inconvénient de paraître dirigé trop nettement contre un peuple déterminé, il serait peut-être plus sage de substituer le système des ententes, ententes assez réfléchies et étudiées pour qu'instantanément elles puissent, si les circonstances l'exigent, se transformer en alliances défensives susceptibles de porter toutes leurs conséquences.

Les combinaisons politiques destinées à régir la vie de l'Europe doivent donc avoir un objet sincèrement pacifique, mais elles ne sauraient partir du principe chimé-

rique de la paix universelle considérée comme acquise. Procédant uniquement des enseignements de l'expérience, il convient que ces combinaisons reposent sur des forces réelles dans la plus entière acception du mot, capables, en cas de besoin, d'exercer sans délai une action extrêmement puissante.

Quel est donc le système d'ententes qui, ressortant de la nature même des choses, s'impose par l'observation des faits?

L'entente franco-anglaise, qui déjà existe, pourra s'amalgamer d'autant mieux avec l'alliance franco-russe en Europe que l'entente russo-anglaise sera plus complètement réalisée en Asie.

L'accord de la France, de l'Angleterre et de la Russie est donc très évidemment susceptible de devenir le point de cristallisation de toutes les autres combinaisons politiques accessoires capables de contribuer encore à la paix de l'Europe.

Or, l'entente anglo-américaine est également un fait, et l'entente franco-américaine existe déjà virtuellement; nombre d'organes importants des Etats-Unis ont récemment proposé qu'on la rende plus tangible. Rien ne s'oppose, en outre, à ce que la France, l'Angleterre et la Russie travaillent en Europe à améliorer les rapports de l'Italie et de l'Autriche, à consolider les États balkaniques, notamment la Bulgarie, à assurer la libre évolution de l'empire des Habsbourg. L'entente de la France, de l'Angleterre et de la Russie rendrait ainsi et presque sans effort d'énormes services à des peuples dont les intérêts sont absolument concordants avec les leurs.

N'est-il pas maintenant permis de constater que de cet ensemble d'ententes bien définies et d'avantages judicieusement échangés résulterait le plus puissant système de forces qui ait jamais été créé dans le monde?

Cette vaste combinaison d'intérêts, tout en n'étant une

menace pour aucun Etat, comporterait, en effet, tous les éléments d'action et d'influence :

La puissance militaire (France, Angleterre, Russie);

La puissance financière (France, Angleterre, États- Unis) ;

La puissance morale résultant des courants de l'opinion publique universelle, puisque le système d'ententes préconisé obtiendrait, selon toute vraisemblance, l'adhésion de l'immense majorité des Français, des Anglais, des Russes, des Américains, des Austro-Hongrois, des Italiens, des Espagnols, des peuples des petits Etats qui tiennent à leur indépendance et même de ceux des Allemands qui sont soucieux de ne pas voir leur pays s'engager dans une politique d'aventures.

On remarquera que la combinaison proposée ne procède d'aucune conception chimérique, car il est aisé de se convaincre que ses éléments essentiels existent déjà et que les autres sont latents et susceptibles d'être rapidement rendus efficaces pour assurer une paix durable.

La formule d'ensemble que nous venons de dégager des faits issus des derniers événements tient compte des nécessités mondiales dominantes; elle est aussi pacifique que le permet l'état du progrès moderne et elle est aussi adaptée aux possibilités de guerre que le commandent les enseignements de l'Histoire.

Il convient toutefois d'observer que le système d'ententes proposé pour régler la vie nouvelle du vieux monde a la France pour base; si la France fait défaut, le système est sans valeur. Tout le problème revient donc à savoir si la France veut jouer le grand rôle qui lui est offert une fois de plus par le Destin. Une condition à cet égard est indispensable : il faut que la France, par une juste conception de la guerre possible, soit fermement déci-

dée à tenir constamment son appareil militaire à la hauteur de toutes les nécessités. La France doit être armée pour les éventualités de l'avenir aussi bien moralement que matériellement; il faut que le gouvernement de la Troisième République sache profiter du grave avertissement des faits récents pour enrayer dans ses écoles l'enseignement antinational, pour apprendre à nouveau aux Français à vouloir. Sinon, toutes les conclusions que nous venons de dégager, si conformes à la nature des choses qu'elles puissent être, seront nulles et sans portée; aucune politique étrangère ne sera possible pour la France.

Un pays qui déserte les luttes de la vie universelle est impuissant à avoir une action extérieure quelconque ; il est destiné à être rayé de la liste des grandes nations. Cette loi inexorable, qu enseignent les siècles passés, s'impose à tous ^eux que préoccupent l'avenir et la grandeur de leur pays.

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Préface t

Introduction générale : le Japon et la Russie 1

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