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MORAL ET SON INDEPENDANCE

Tout d'abord, on ne conçoit pas très bien comment la France, pays de gouvernement changeant, pourrait conclure un pacte avantageux avec un gouvernement comme celui des Hohenzollern, dont la caractéristique est d'être durable, ferme et concentré.

Le fait que la France aurait renoncé à toutes ses revendications n'inclinerait pas les princes de Prusse à renoncer eux aussi à accomplir leur œuvre en Europe et dans le monde; bien au contraire. Dans la pratique des faits, la France alliée à l'Allemagne devrait se résoudre au rôle de satellite. Or, on peut très bien admettre que, malgré leur répugnance, les Bavarois, parce qu'ils sont des Allemands, puissent supporter l'hégémonie prussienne ; mais en est-il de même pour un pays de trente-huit millions d'habitants de langue française, avec une histoire de douze siècles de grandeur?

Gomment une pareille abdication morale pourrait-elle être bénéficiable à une action française dans quelque direction que ce soit? Gomment espérer que le jour où nous aurions admis l'entente allemande, il puisse même être question de maintenir en France une force militaire capable de défendre l'indépendance du pays? Les faits actuels qui se déroulent dans le monde constituent la démonstration la plus puissante qui soit du caractère peu pratique des idées pacifistes, et cependant les progrès qu'elles font chez nous sont notoires !

Ne nous y trompons pas, l' entente étroite franco-allemande, signifiant pour les Français renonciation à tout effort national, aurait pour corollaire le désarmement de la France, désarmement qui n impliquerait nullement celui de l'Allemagne.

C'est d'ailleurs cet aboutissement certain et logique de l'entente franco-allemande qui fait que les leaders antimilitaristes comme M. Jaurès la préfèrent à toute autre combinaison extérieure. Ils savent bien que, s'ils réussissaient,

ils détruiraient d'un seul coup tous les obstacles qui, à l'heure présente, s'opposent encore à l'anarchie de leur action.

Mais, dira-t-on, pourquoi donc nombre de coloniaux, d'officiers de marine, de civils, qui, dans les dernières années, ont soutenu la cause de l'armée, ont-ils incliné à diverses reprises vers l'entente franco-allemande? A cette objection, il faut répondre : les intentions de ces excellents Français ne sauraient être suspectées, mais, par le fait même de leurs obligations professionnelles ou de leurs intérêts, ils n'ont éprouvé de difficultés qu'avec l'Angleterre. Eloignés pour la plupart du continent, ils n'ont pas eu la possibilité matérielle de contrôler la montée menaçante des ambitions allemandes. Ils n'ont ainsi pu voir qu'un côté des choses ; ils ne se sont point trouvés dans les conditions voulues pour avoir ce coup d'oeil panoramique qui seul, en politique étrangère, permet une appréciation juste.

Quant à moi, qui ai pu suivre de très près la naissance et l'évolution de la nouvelle Allemagne, ma conviction profonde est qu'une alliance franco-allemande porterait à la France un coup fatal, aussi bien dans Tordre moral que dans l'ordre matériel. En concluant un pareil accord, nous souscririons du même coup à l'invasion économique de notre pays et à sa décadence militaire.

Mais de cette conclusion faut-il induire que je préconise une politique hostile à l'Allemagne?

En aucune façon. Gardant nos positions, nous devons, au contraire, ne rien dire, ne rien écrire, ne rien faire qui, outre- Rhin, puisse être interprété comme une provocation. Une alliance avec l'Allemagne serait néfaste, mais de bons rapports normaux sont assurément souhaitables.

Enfin, les raisons qui nous font repousser d'une façon très nette l'idée d'une alliance avec l'Allemagne impliquentelles l'obligation pour nous d'une alliance avec l'Angleterre offensive contre l'Allemagne?

Nullement, car le problème franco-anglais se pose dans des conditions toutes spéciales.

Nous examinerons successivement les éléments essentiels du problème :

Les intérêts économiques de la France et de l'Angleterre sont-ils opposés ou concordants?

La situation politique générale du monde fait-elle que l'Angleterre doive être considérée ou non comme un adversaire de la France?

Une alliance avec l'Angleterre est-elle désirable ou non?

En cas de conflit avec l'Allemagne, quelles peuvent être la nature et l'importance du concours armé que nous donnerait l'Angleterre?

Les intérêts économiques de la France et de l'Angleterre SONT-ILS OPPOSÉS OU CONCORDANTS?

Les rapports commerciaux de M. Jean Périer, consul de France à Londres, permettent de répondre avec précision à cette question. Sachons d'abord que, par leur clarté et leur profondeur les études de M. Jean Périer s imposent à la plus sérieuse considération. Les services qu'il a su rendre sont si évidents qu'on vient de créer pour lui le poste d'attaché commercial près l'ambassade de France à Londres.

Dans son rapport publié le 2 juin 1904, par le Moniteur officiel du Commerce extérieur, M. Jean Périer constate (page 32) que « nous ne sommes pas des rivaux pour la Grande-Bretagne en ce qui touche les quatre plus grandes branches de son activité commerciale : les industries houillères, métallurgiques, cotonnières, et sa marine marchande » .

En outre, ainsi que le déclare un des plus hauts fonctionnaires du Board oj Trade, nous ne concurrençons point les Anglais. « Quoique les importations françaises en Angleterre, dit sir Albert Bateman, aient considérable-

ment augmenté, elles n'ont point pris la place des produits britanniques. »

Or, à quoi tient donc cet état de choses singulièrement favorable, puisqu'il permet d'augmenter le chiffre des affaires entre les deux pays sans inconvénients réciproques? C'est que nos ventes en Angleterre sont complémentaires de la production britannique. Sur 335 millions de francs de produits agricoles que nous vendons aux Anglais, il y a 140 millions de produits que, par suite de ses conditions climatériques et géologiques, la Grande-Bretagne ne peut produire : eaux-de-vie, vins et liqueurs, bois de pins pour poteaux de mines, résine, liège, huile d'olive, conserves de sardines, plantes de serre, pierres, eaux minérales, etc. Puis, 68 millions de produits primeurs : légumes, fruits et fleurs. Enfin, 127 millions d'articles d'alimentation que le Royaume-Uni ne produit pas, comme les sucres, ou bien ne produit point en quantité suffisante, comme les œufs, les beurres, les fromages, les volailles, etc.

M. Jean Périer constate donc (page 35) : « Ce n'est pas la concurrence de la France qui est redoutable pour l'empire britannique, mais bien celle de l'Allemagne et des États-Unis au point de vue industriel, et des États-Unis encore, de la République Argentine, de la Russie et de la Sibérie, au point de vue agricole. »

Donc, première constatation : le caractère essentiel de l'exportation française est d'être particulièrement complémentaire de la production britannique.

Deuxième constatation : nos ventes à V Angleterre sont d'une nature particulièrement stable.

En effet, dit M. Jean Périer (page 44) : « On remarquera que, depuis 1889, nos ventes à l'Angleterre ont continuellement oscillé autour d'un milliard de francs, alors que la moyenne était bien plus basse durant les années précédentes...

« En évaluant à une moyenne d'un milliard par an les

achats qui ont été faits par les Anglais durant la dernière période quinquennale, on voit que ce chiffre présente environ 25 pour 100 de notre exportation totale et est supérieur de 450 millions de francs aux ventes que nous faisons à notre seconde cliente, la Belgique. »

Aux sommes que nos voisins d'outre-Manche nous versent pour leurs achats, il convient d'ajouter encore les dépenses faites par les nombreux voyageurs anglais qui viennent profiter des avantages de notre climat. Si l'on prend pour base d'appréciation les calculs de M. Théry, ces dépenses ne doivent pas être inférieures annuellement à 500 millions de francs.

De cet ensemble, il résulte sans discussion possible que l'Angleterre est la meilleure cliente de la France. Un tiers peut-être de notre population vit directement ou indirectement du commerce avec l'Angleterre. Eh bien, n'y a-t-il pas là un fait qui doive être pris en très sérieuse considération, lorsqu'il s'agit de nos rapports politiques avec Londres? Que penseriez-vous, dans la vie courante, d'un commerçant qui, d'une part, voudrait faire de bonnes affaires, et qui, de l'autre, s'ingénierait à exaspérer ou à ruiner ses clients? Or, n'est-ce pas un résultat tout à fait analogue qu'obtiendraient ceux qui, en France, voudraient une politique continuellement hostile à l'Angleterre?

Donc, première conclusion : puisque V Angleterre nous vend à peu près autant que nous lui vendons, la France et l'Angleterre, dans le domaine commercial, ont un intérêt évident et réciproque à de bonnes relations normales.

La situation politique générale du monde fait-elle que l'Angleterre doive être considérée ou non comme un adversaire de la France (1)?

Il est très certain que, lorsque nous réalisions notre

(1) Il a déjà été répondu en partie à cette question (p. 505), mais il convient d'y revenir encore pour la clarté de la démonstration.

expansion coloniale, nous avons trouvé sur tous les points du monde l'opposition de l'Angleterre qui nous a vus, avec beaucoup de mauvaise humeur, prendre notre part des territoires d'Afrique et d'Asie. Mais, ceci rappelé, il faut constater que devant la défaite russe, et surtout devant la menace de l'hégémonie allemande sur le continent, l'Angleterre, amenée à chercher une nouvelle formule d'équilibre politique général, a compris qu'il fallait accepter d'une façon absolue notre situation coloniale.

Certes, si Ion se reporte à dix ans en arrière, le revirement est complet autant que manifeste. N'est-il pas manifeste aussi qu'il faut en tenir compte?

Sur le terrain colonial, l'Angleterre a même un intérêt anglais à ce que nous conservions nos colonies actuelles, non seulement pour ne pas affaiblir la France, dont la force lui importe sur le continent, mais parce que certaines occupations coloniales françaises sont avantageuses au point de vue britannique, comme on vient de le voir pour l'Indo-Chine (1).

Voilà pour les colonies.

En ce qui concerne le continent, on l'a déjà constaté (2), l'intérêt anglais actuel est que la France, en paix ou en guerre, soit aussi forte que possible. Ceci simplement pour faire obstacle à cette hégémonie napoléonienne dont rêve Guillaume II et qui, de l'aveu de tous, menace l'Angleterre autant que la France.

On voit ainsi que ce sont des intérêts britanniques qui, sous l'empire de circonstances nouvelles, et pour la première fois dans l'histoire, obligent les politiques de Londres à vouloir pour la France des conditions de force dont évidemment nous ne pouvons pas nous plaindre. Cet état d'esprit sera-t-il éternel? Certes non. Mais on peut dire qu'il subsistera au moins autant que les causes qui l'ont

5i2 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE

fait naître, c'est-à-dire pendant les quelques années qui, raisonnablement, peuvent être considérées comme formant lhorizon politique, c'est-à-dire pendant lesquelles on est fondé à faire des prévisions.

Donc, deuxième conclusion : l'Angleterre na plus intérêt à prendre à la France ses colonies, et. sur le continent elle a un avantage certain et britannique à ce que la France en paix y soit forte, et, en cas de guerre, victorieuse.

Une alliance avec l'Angleterre est-elle désirable ou non?

Les conclusions qui précèdent nous amènent-elles à dire qu'une alliance formelle avec l'Angleterre s'impose? A quoi bon une alliance formelle? La perception nette dans les deux pays des intérêts réciproques et concordants n'est-elle pas suffisante? Un papier diplomatique ne renforcerait pas ces réalités et présenterait peut-être l'inconvénient de paraître dirigé contre l'Allemagne, mais il est un point sur lequel il n'y a pas d'hésitation possible.

En présence du danger que présente l'état d'esprit qui règne dans l'entourage du chef des Hohenzollern, il faut que l'opinion publique, en France et en Angleterre, soit suffisamment préparée pour que, si les circonstances l'exigent, une alliance défensive avec toutes ses conséquences puisse être conclue instantanément entre les gouvernements de Londres et de Paris.

Et ceci me conduit à examiner la dernière question :

En cas de conflit avec l'Allemagne, quelles peuventêtre LA NATURE ET L'IMPORTANCE DU CONCOURS ARMÉ QUE NOUS DONNERAIT L'ANGLETERRE?

Un argument maintes fois répété consiste à dire : « Ce concours sera à peu près nul, car l'Angleterre ne nous donnera pas un soldat. » Selon moi, cet argument ne porte pas, car il dénote une inconnaissance vraiment par trop grande des conditions de la future guerre européenne. Raisonnons : la coopération de l'Angleterre implique tout

d'abord la destruction de la flotte commerciale allemande répandue sur l'étendue des mers.

Sur ce point, tout le monde est d'accord. Mais il faut bien considérer, en outre, qu'une amputation continentale de la France ne serait nullement une compensation à la ruine d'un outillage économique qui est devenu indispensable à l'Allemagne actuelle. C'est pourquoi, à mon sentiment, rien que la certitude de la perte de sa marine marchande suffirait presque à empêcher, à moins de folie, l'empereur Guillaume II d'entreprendre une guerre contre la France.

Mais il y a plus. Quand on vient nous dire que l'Angleterre ne pourrait que détruire la marine allemande en cas de guerre générale, on oublie que l'Allemagne a un territoire incapable de faire vivre sa population même en temps de paix.

En temps de paix, en effet, l'Allemagne vit surtout grâce à ses navires, qui lui apportent à Brème et à Hambourg les céréales et les produits premiers indispensables à sa consommation. Mais, en guerre, non seulement la mer du Nord, la Baltique et la Méditerranée seraient fermées à l'Allemagne par les flottes anglo-françaises, mais encore une action judicieuse et prévoyante des diplomaties française et anglaise pourrait faire que les voies de ravitaillement italiennes et autrichiennes deviendraient en pratique très insuffisantes. Quant à un ravitaillement par la Russie, il manquerait à la fois d'importance et de rapidité. Il ne s'agirait plus de ravitailler cinq cent mille hommes comme en Mandchourie; il faudrait, avec les trois voies ferrées du maigre réseau polonais, procéder au ravitaillement colossal des cinquante-deux millions d'habitants de l'Allemagne actuelle. (Ceci, en supposant le concours complet de l'empire des tsars en faveur de l'Allemagne et en admettant que la situation présente de la Russie ne vienne j)as enlever toute efficacité à ce concours.) La gravité de

cette question du ravitaillement n'a certes pas échappé à Berlin, mais il est vraiment fâcheux que ceux qui raisonnent en France des conditions dune guerre générale en ignorent l'extraordinaire, la colossale importance.

On oublie encore d'ailleurs qu'une fois la marine allemande détruite, la flotte commerciale anglaise, transformée en innombrables transports, serait alors libre d'opérer un débarquement de troupes franco-britanniques soit en Belgique, soit en Danemark.

A ce sujet, remarquons qu'on a nié maintes fois dans la presse française l'efficacité d'un pareil débarquement. On a eu singulièrement tort, car les officiers du grand Etat- Major de Berlin, eux, en connaissent bien le danger.

L'article suivant du Grenzbote, reproduit par les Hamburger Nachrichten du 22 octobre 1905, reflète fort bien l'étendue de cette crainte des plus fondée :

Le raid de la flotte anglaise dans la Baltique a de nouveau très bien démontré à nos milieux de la marine la supériorité sur mer de l'Angleterre. Les forces britanniques sont suffisantes, surtout alliées avec celles de la France, non seulement pour bloquer notre flotte dans la mer du Nord, mais encore pour envoyer d'assez fortes escadres à travers les eaux danoises jusque dans la Baltique, où elles pourraient occasionner de grands dommages sans rencontrer une sérieuse résistance.

Dans une guerre franco-anglaise contre nous, il est tout à fait impossible pour le Danemark de rester neutre. Il serait peutêtre du côté de l'Allemagne si elle pouvait lui assurer la sécurité de Copenhague. Mais, comme nous ne sommes même pas en état de défendre l'Elbe, le canal de la Baltique à la mer du Nord et Copenhague, le Danemark sera forcé, bon gré mal gré, de donner son appui à la coalition franco-anglaise. On peut dès lors admettre qu\m débarquement ennemi n aurait pas lieu sur la cote allemande même, mais sur la côte danoise, le plus loin possible de l'Elbe et tout à fait à l'abri de la flotte allemande. Il est très vraisemblable que la flotte de transport ennemie se dirigera, fortement protégée, vers le nord, tandis que nos escadres se morfondront, bloquées, sur l'Elbe. Nos flottilles de torpilleurs ne laisseront certes rien à désirer au point de vue de l'initiative

et de l'audace, mais que pourront-elles contre des transports très éloignés des ports allemands?... Contre des débarquements sur la côte allemande, nous pouvons réagir dès maintenant, la chose n'étant pas une affaire du ressort de la marine. Car les points où ces débarquements peuvent avoir lieu ne sont pas si nombreux et peuvent être dès à présent fixés. Mais la question prend une tout autre tournure si, comme on peut le supposer

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