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Il y a deux manières d'être philosophe : celle des moralistes et celle des métaphysiciens. Elles sont tout à fait différentes. Pour les premiers, le monde où nous vivons est, ou peut être parfaitement connu. Ils le prennent pour ce qu'il paraît être et déclarent qu'il n'y a pas de secret pour la science. Malgré cela, le plus souvent, ils s'apitoyent sur le sort des hommes, et ce n'est pas sans raison.
Nous sommes un assez petit nombre d'êtres raisonnables, habitant sur la surface d'une sphère qu'une force mystérieuse emporte à travers un espace sans limites. Des millions d'autres sphères sont entrevues par nous, à d'immenses distances.
DBNTS COCHIN. 1
2 LE MONDE EXÏÉ1UEUR
La grandeur, l'éloignement de ces autres mondes confondent notre imagination; nos étonnements ne naissent d'ailleurs que de la manie de comparer les objets célestes à nos corps et aux objets existants autour de nous. Car, dans l'espace infini, tout l'univers visible n'est ni grand ni petit.
Nous ne savons pas s'il existe, dans les autres mondes, d'autres êtres comparables à nous. En celui-ci, la plupart vivent mal, et tous vivent peu; les colons de la terre se succèdent rapidement sur leur sphère mobile; et quand elle a accompli quelques voyages autour du soleil, le soleil n'éclaire plus les mêmes visages.
Ces réflexions sont banales et tristes. Quand les moralistes ont réussi à les exprimer sous une forme nouvelle, leur tâche est achevée; ils ont posé le problème de notre origine et de nos destinées. Suivant leur tempérament, ils proposent des solutions différentes ; mais leurs raisonnements sont toujours marqués du même caractère : ils admettent comme réelles les données du problème telles qu'elles se présentent à nous pendant la vie. Obscurité du passé et de l'avenir ; certitude et clarté du présent ; tel est le résumé des opinions ordinaires. Prenez des hommes au sortir d'une église où était célébré un service funèbre : ils demeurent un instant confondus devant le mys-
tère de la mort. Mais quand les chants se taisent et quand les lumières s'éteignent, leurs méditations cessent ; l'air, les rues de la ville natale, les arbres, le fleuve, les objets familiers offerts à leurs sens les ramènent à ce qu'ils croient être la certitude et la réalité. Qui sait l'avenir? Aujourd'hui, du moins, ils savent qu'une terre les porte, et qu'un soleil les éclaire. Le monde extérieur, comme disent les philosophes, devient pour eux l'exemple d'un objet parfaitement connu et le garant d'une complète sécurité.
Il nous semble que ce courant des réflexions ordinaires cesse et que la tâche des métaphysiciens commence au moment précis où cette dernière sécurité est ébranlée. A ce moment, l'homme s'aperçoit que sa prétendue connaissance du monde extérieur n'est qu'une habitude de voir les choses à la même place ; habitude qui lui met un bandeau sur les yeux et l'empêche de s'informer de la vérité.
En effet, le problème de la métaphysique est aussi bien le problème du présent que celui de l'avenir; il porte aussi bien sur notre vie actuelle que sur nos origines ou nos espérances. Nous nous sommes habitués à regarder la mort comme un saut dans l'inconnu: la métaphysique nous prouve que l'inconnu est déjà de ce monde. Elle
fait évanouir devant nous même la rassurante réalité que nous trouvions dans les pierres, les arbres, les montagnes, le soleil ; et pour nous convaincre de l'existence objective de toutes ces choses, il ne suffit plus d'aspirer l'air dans nos poumons et de frapper la terre du talon. Pour le bon sens ignorant, le mystère ne commence qu'à la mort, et à ce passage, l'ombre terrible succède brusquement à l'imparfaite lumière dont on se contentait; pour le philosophe, le mystère commence dès cette vie ; et les obscurités que le présent lui oppose, aussi bien que les rayons d'espérance dont sa raison a su éclairer l'avenir, rendent le contraste moins brutal entre ce présent et cet avenir. Là est peut-être une cause de la sérénité de son esprit : il considère le présent avec plus de doutes, mais l'avenir avec moins d'épouvante ; il n'a pas une aveugle confiance en les apparences matérielles qui frappent ses sens, mais il a foi en des vérités que possède sa raison. Pour lui, le jour qui luit est peut-être plus brumeux ; mais aussi la nuit qui vient est moins sombre.
A notre avis le commencement de la métaphysique est donc l'étude du monde extérieur tel qu'il se présente actuellement à nous; ou, pour parler plus simplement, de la matière.
On croit volontiers que les philosophes s'ap-
pliquent h douter de tout, parce qu'on les entend disserter sur les objets les plus vulgaires, l'espace, le temps, la matière, la perception. Au contraire, ils montrent la confiance la plus hardie en les ressources que nous possédons, et en notre faculté de nous instruire.il est beaucoup moins audacieux de vouloir mesurer la distance de la terre au soleil que de demander ce que sont la terre et le soleil. Tous, gens du monde, hommes d'affaires et môme savants, nous vivons au milieu d'un univers factice et nous contentons de conventions. Comme nous appelons grandes ou petites les choses par rapport à notre propre grandeur; nous les appelons rouges, bleues, vertes suivant certaines sensations éprouvées devant elles : sensations qui n'existent qu'en notre esprit. Étant donné : ces deux mots précèdent toule démonstration et les raisonnements des savants partent toujours d'une vérité supposée connue. Mais aux philosophes rien n'est donné; rien, si ce n'est leur propre existence. De ce fait directement connu, Descartes tire la notion de Dieu et la notion du monde. Mais la simple perception du monde extérieur ne suffit, certes pas, à elle seule pour en démontrer la réalité ; et ce sont des raisonnements a poslerioin, qui nous donneront cette démonstration.
Descaries a posé le problème en quelques phrases admirables. « Quelles étaient donc ces « choses-là? C'étaient la terre, le ciel, les arbres « et toutes les autres choses que j apercevais par « l'entremise de mes sens. Or, qu'est-ce que je « concevais clairement et distinctement en elles? « Certes, rien autre chose, sinon que les idées ou « les pensées de ces choses-là se présentaient à « mon esprit. Et encore, à présent, je ne nie pas « que ces idées ne se rencontrent en moi. — ■- Mais « il y avait encore une autre chose que j'assurais, « et qu'à cause de l'habitude que j'avais à la croire, « je pensais apercevoir très clairement, quoique « véritablement je ne l'aperçusse point, à savoir « qu'il y avait des choses hors de moi d'où procé- « daient ces idées, et auxquelles elles étaient tout « à fait semblables, et c'était en cela que je mé « trompais ; ou si peut-être je jugeais selon la « vérité, ce n'était aucune connaissance que j'eusse « qui fût cause de la vérité de mon jugement 1 . »
Ce problème, presque tous les philosophes l'ont résolu dans le sens de l'idéalisme. Nous n'oublions pas que ce mot désigne une théorie bien définie, celle de Berkeley, disciple de Locke, sensualiste qui nie l'existence de l'objet de la sensation. Mais
i. Méditation III au d£but.
par d'autres moyens, la critique allemande arrive à nier aussi décidément la réalité du monde extérieur. Ce que nous entendions dire , c'est que parmi les penseurs qui ont étudié l'esprit et le monde, la plupart, et de beaucoup, ont reconnu en l'esprit l'être par excellence ; et que le scepticisme, par lequel toute philosophie commence, est arrêté non en présence des forces de la nature physique, mais en présence de la conscience et de la raison. « Je pense, je suis », est le fondement de presque tous les systèmes. Être, ce n'est pas gronder comme la mer, ni briller comme le soleil, ni rouler dans l'espace comme les astres ; être, c'est sentir et c'est penser.
Les hommes se sont vile aperçu que, sans parler des mystères de la naissance et de la mort, même au plein de la vie, ils voyaient et comprenaient peu, et n'avaient point de ferme raison de croire à la réalité de ce qui les entoure, ne trouvant qu'en eux-mêmes, en leur être propre, l'exemple d'une certaine et incontestable existence. Dès qu'ils ont raisonné, ils ont vu qu'ils ne connaissaient directement du monde que leurs propres sensations et beaucoup ont dit comme Schopenhauer : le monde est ma représentation.
Platon avait dit que nous ressemblons à des prisonniers enchaînés prenant des ombres pour
des réalités : l'idéalisme, en effet, nous fait prisonniers en nous-mêmes ; nous ne voyons rien hors notre esprit. Notre langage même confirme ce système, quand, au lieu de dire « voici un arbre ou voici le tonnerre », nous disons :je vois un arbre, f entends le tonnerre; je suis atteint de telle ou telle sensation. Tout est rapporté au sujet, et les émotions du sujet sont les seules réalités dont il ail droit d'affirmer l'existence.
La plupart des philosophes, satisfaits des certitudes que la raison leur montrait, se sont, pour ainsi parler, retirés d'un univers qui leur a semblé désormais formé d'apparences. Du lieu où ils sont montés , la perspective change ; la réalité ne se manifeste plus essentiellement par la vision ou le toucher. L'être par excellence est pour eux l'être pensant ; les véritables événements sont les éclosions d'idées, de volontés, de sentiments. Et toute la nature avec ses richesses renaissantes, sa parure admirable, ses invariables lois leur semble n'avoir d'existence que dans notre âme éblouie. La matière, dit Berkeley n'existe pas sans être perçue : pour elle esse est percipi.
Après avoir parcouru quelques livres des philosophes anciens ou modernes, nous avons voulu d'abord conter brièvement ici, ce dont ils ont douté et ce qu'ils ont cru au sujet du monde
extérieur ; puis exposer certaines raisons de croire, non point nouvelles certainement. Peu d'esprits créent ou inventent; mais tous peuvent choisir, adopter et, par là, s'approprier un peu les vérités qui sont pour eux les plus claires et les plus convaincantes. Ils détachent, de l'antique et commun arsenal, leurs armes favorites. Contre l'idéalisme, le sens commun possède une provision de massues ; mais le subtil adversaire en élude souvent les coups.
Dans l'Inde, dans la Grèce, dans la Sicile, dans les contrées où le soleil est le plus brillant, et où la terre et la mer sont revêtues des plus vives couleurs, des génies primitifs, ignorant nos subtilités, ont accepté cette étrange idée que le monde magnifique au sein duquel ils vivaient pouvait bien n'être qu'un fantôme et l'objet d'une hallucination durant autant que la vie.
Les vieux sages de l'École d'Élée se sont même acharnés contre la réalité sensible : non contents de déclarer la nature une vaine apparence, ils ont voulu lui ôter toute chance d'être vraie, et prouver que cette apparence était irrationnelle, absurde ; c'est pour cela que Zenon démontrait l'impossibilité du mouvement.
Il est même, assure-t-on, des penseurs qui après avoir douté du monde extérieur, ont nié aussi
iO LE MONDE EXTÉRIEUR
l'existence des autres hommes et sont arrivés à cette folie de se croire tout seuls : « Car, disentils, je n'ai connaissance d'un de mes semblables, comme de tout autre objet extérieur, que par mes sensations qui me sont personnelles. Le monde, c'est moi ; c'est le microcosme composé de tout ce qui se passe en moi. Au moins ne pourra-l-on jamais me prouver le contraire. » La prison de Platon se resserre; et à travers ses murailles d'ombre, la voix de nos semblables ne pénètre plus.
Mais ici, à défaut d'argument métaphysique, une simple réflexion morale nous rassure, et nous fait sortir de cette solitude quasi divine, et si effrayante. Les autres hommes, à la différence des objets extérieurs qui frappent nos yeux ou nos oreilles, non seulement provoquent en nous des sensations, mais nous communiquent des pensées. Or, les sensations sont à nous; mais les pensées sont à eux. Ces pensées à la vérité sont souvent indifférentes, banales, déjà connues de nous ; et en ce cas-là, le philosophe solitaire triomphera. Les paroles qui ne nous apportent rien, ni enseignement, ni admiration, ni amour, pourraient n'être que des échos faussement attribués à des êtres imaginaires. Tels et tels personnages qu'on pourrait nommer existent-ils vraiment? J'aurais pu
tirer de mes vieux souvenirs ce qu'ils me disent, et je rêve peut-être tandis qu'ils me parlent.
Mais très souvent, il n'en est pas ainsi. Très souvent, la conversation des hommes nous apprend quelque chose: ils sont plus instruits, ou plus sensibles, ou plus clairvoyants, ou plus vaillants, ou plus saints que nous. A moins d'avoir l'esprit très borné, un homme avoue qu'il rencontre chaque jour des êtres plus grands, plus forts, meilleurs que lui. Seul, l'être infini peut se complaire en lui-même. Les êtres finis tendent vers le bien et le vrai, et se montrent la route les uns aux autres. A l'aspect d'idées que nous ne possédions pas, de sentiments que nous n'éprouvions pas, d'actions dont nous n'étions pas capables, et que d'autres âmes nous suggèrent, il faut bien reconnaître l'existence propre et distincte de ces autres âmes. S'il est vrai que les mots : je vois, je sens, j'entends rapportent tout à moi, ne laissent subsister que ma sensation, et anéantissent le monde matériel extérieur; il est d'autres mots, aussi naturellement formés, qui supposent de toute nécessité un monde moral extérieur à moi, mots tels que : j'ignorais, je n'ose, je ne puis. Ils suffisent à prouver que nous ne sommes pas seuls, qu'il y a une science, une bonté, une puissance, hors de nous. Et sans remonter jusqu'à l'absolu,
nous devons penser qu'il y a d'autres esprits, semblables au nôtre, meilleurs que le nôtre, toutes les fois que ces biens nous apparaissent plus vivants et plus féconds ailleurs qu'en nous. L'admiration, l'amour, supposent, de toute nécessité, la présence d'êtres différents de nous, meilleurs que nous, et dont l'univers ne coïncide pas avec le nôtre, car il est plus grand. Il n'est qu'un Dieu. L'homme est trop petit pour être seul.
Revenons donc au monde matériel, au monde appelé extérieur en tant qu'extérieur à tous les esprits. Là est la vraie difficulté.
Esprit, matière : ces deux principes ne se définissent que par opposition l'un à l'autre. Et les hommes par la tendance naturelle qui les porte à généraliser, à unifier, ont cherché à supprimer tantôt l'un, tantôt l'autre. Tous deux existent réellement ; mais souvent on a pris de pures impressions de l'esprit pour des qualités appartenant à la matière ; et on a donné par là l'occasion de faciles triomphes à l'idéalisme. Au milieu de mille folies, Cyrano de Bergerac a dit bien justement : « La sensation est de mon côlé ».
Il faut donc entreprendre une critique de la matière pour séparer ce qui lui appartient en propre. En effet, ce sont nos sensations qui revêtent le monde de ses vives couleurs et le peuplent
de sons: les tableaux, les harmonies, les parfums, les saveurs appartiennent à l'homme ; et ce spectacle cesserait faute de spectateur.
La critique de la matière n'est pas sans quelque analogie avec celle que Kant a donnée de la raison.
11 appelle notion pure, celle qui n'a rien emprunté à l'expérience, rien reçu de l'extérieur et qui appartient tout à la raison de l'homme. On pourrait appeler réalité matérielle pure, celle qui n'est pas mêlée de sensation, qui ne tient rien de l'homme, qui l'a précédé et qui lui survivra. C'est la critique de Kant renversée; l'étude du monde extérieur séparé de l'idée, comme il étudiait l'idée séparée du monde.
Il a commencé son œuvre en nous montrant le concept pur de l'espace, antérieur à la première expérience.
Le concept de l'espace est inséparable de celui du mouvement; car on voit aussitôt un point occupant successivement plusieurs places dans l'espace. Inséparable aussi de celui du temps sans lequel l'idée de mouvement ne peut être. Enfin la notion de l'espace suppose encore celle de portions dans l'espace, et de portions fermées, impénétrables, occupées, à côté de portions libres et vacantes, la notion, en un mot, du vide et du plein, c'est-à-dire de la matière.
U LE MONDE EXTEKIEUtt
Espace, mouvement, temps, matière sont les éléments d'un univers où la sensation n'est pour rien. Mais cet univers est-il réel ? Berkeley le nie et Kanl, pour des raisons tout autres, le nie également.
Suivant Kant, l'espace est une intuition pure, précédant toute expérience 1 . Cela veut-il dire que nous ayons réellement pu concevoir une chose existant hors de l'esprit? Nullement; le temps, l'espace ne sont que des conditions subjectives de notre sensibilité, des formes de notre esprit*. Toujours l'esprit. S'il n'apporle rien avec lui et s'il a été créé seulement apte à recevoir des impressions par le moyen des sens ; il est vrai de dire qu'il ne connaît rien et ne peut rien concevoir, sauf ces impressions. S'il a en lui l'idée de l'espace et du temps, l'espace et le temps ne sont que les conditions de son être, la forme générale de ses sensations; et l'esprit ainsi bâti demeure encore la seule réalité.
11 faudrait donc démontrer, d'abord, l'existence réelle de l'espace et de la matière; empruntant à Kant son procédé de critique et non ses conclu-
1 What remains is the pure intuition wihch we call space.
(Critique de la Raison pure, trad. Max Mull**r, p. 2t.)
2. Space is nothing but the form of t!ie phenoraena of ail externat sensés; il is a subjective condition of our sensibility. (Ici., p. 23.)
sions. Ensuite, examinant les systèmes conçus par les savants (par exemple la théorie chimique des atomes) il faudrait chercher s'ils expriment exactement la réalité; ou bien ne sont adoptés que comme forme de langage pour le commode énoncé des faits. Puis, dans l'univers réel, dégagé des sens, il faudrait savoir reconnaître ce qui présente un caractère de nécessité. Rien, dira-t-on; car l'univers lui-même n'était pas nécessaire. Il pouvait ne pas exister. Il pourrait aussi être fait autrement. Cela est vrai. Mais il est possible encore, qu'étant donnés l'espace et la matière, tous les phénomènes observés par nous se produisent nécessairement. Quand nous disons qu'ils sont arbitraires, c'est peut-être parce que nous n'en voyons pas les causes ; pour affirmer qu'ils sont arbitraires, il faudrait être sûr d'avoir tout vu.
Il y a probablement une propriété de la matière de laquelle découlent toutes les autres ; propriété telle qu'un mathématicien qui la connaîtrait, reconstruirait à priori toute la physique. Beaucoup de fragments de ce travail sont déjà achevés. Peut-être une seule expérience est obligée et les faits établis par toutes les autres, en sont les conséquences nécessaires. Gela est possible : les transformations de l'énergie nous portent à le
croire. Cependant, la force physique ne se transforme pas en force vitale; étant donnés l'espace et la matière, la vie n'était pas obligée ; tous les phénomènes physiques auraient pu découler de la loi physique, sans qu'un être vivant apparût; avec le premier germe, une nouvelle évolution commence.
Le principal objet de la critique se présente maintenant tout naturellement à l'esprit: que serait le monde matériel sans vivants? et quelle est la part que nos sensations ajoutent aux phénomènes? A cette question, suivant nous, ce sont les sciences physiques qui répondent. Oui, connaître l'univers tel qu'il est, en son essence et en ses lois, le débarrasser des apparences sensibles, telle est proprement la recherche des physiciens.
Nous apportons avec nous, avant la première expérience, l'idée de l'espace, du mouvement, de la matière, objets que nous pouvons dégager de tout ce que nos sensations y mêlent. Cette opération philosophique qui ensuite découvre la loi, et devine la réalité, en faisant abstraction des sensations humaines est bien l'œuvre de la science physique. Que font, en effet, les physiciens, quand par le mouvement, ils expliquent le son, la lumière et la chaleur : que font-ils, sinon séparer la
réalité extérieure à l'homme, des impressions produites en son âme? Le monde mécanique que la science édifie, ne ressemble guère à celui que nos sens nous révèlent ; celui qu'elle fait concevoir à notre raison diffère de celui que je vois, je touche et j'entends. Il y a un monde réel qui est espace, mouvement, matière; et un monde qui est lumière, couleur, chaleur, harmonie : celui-là peut s'appeler monde humain. Il y a une réalité extérieure : seulement nous ne voyons pas la matière isolée, mais un produit de la matière et de l'esprit.
On peut dire que la physique est la critique de la matière pure, en conservant au mot pur le sens que lui donnait Kanl. Il appelait notion pure, celle où l'expérience sensible n'entrait pour rien. C'était l'idée sans mélange de matière. Il existe aussi une matière sans mélange d'idée : nous la concevons, nous ne la voyons pas. Nous savons qu'elle n'a ni chaleur, ni couleur, ni son, ni goût, ni odeur, mais qu'elle est seulement apte à provoquer ces sensations dans les âmes faites pour les éprouver. 11 faut donc appeler monde humain, le monde que nous voyons, parce qu'il est fait des sensations que la réalité extérieure provoque en l'âme humaine. En une autre âme sensible pourvue d'autres sens, naftrait, en présence de la même matière, un autre