I. Reid, trad. Jouflrov; vol. H, p. 2o
Aussitôt il maudissait la philosophie : « Si tu n'as pas, s'écrie-t-il , ô toi, fille de la lumière et mère de la sagesse, la puissance de dissiper ces nuages et ces fantômes que tu as toi-même élevés, retire ce rayon que tu ne donnes jamais que d'une main avare et qui a jeté une espèce de sort sur nos esprits. Je n'ai plus, pour toi, ni foi, ni respect; je renonce à ton flambeau. Laisse mon âme suivre bonnement la pure lumière du sens commun. »
Il se moquait des absurdités de la métaphysique.
« Il en est, dit-il, de cette philosophie comme de ces petits chevaux de bois, sur lesquels on promène les enfants; un homme peut, sans faire tort à sa réputation, chevaucher ainsi puérilement dans le secret de son cabinet et sans témoins. Mais s'il se servait d'une pareille monture pour aller à l'église, ou à la Bourse, ou à la Comédie, ses parents obtiendraient bientôt un ordre pour l'enfermer. »
« Le sens commun, dit-il encore, regardant une opinion si bizarre comme une espèce de folie métaphysique, en conclut qu'un excès de savoir peut troubler l'économie organique du cerveau le plus sain; qu'un homme entêté de ces idées creuses, quelque sage et prudent qu'il soit à tout égard, ressemble parfaitement à ceux qui imaginent que leur nez est de verre; et qu'une telle doctrine annonce un esprit affaibli par une applica-
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tion excessive à des spéculations abstraites. Et cette opposition manifeste entre le sens commun et la philosophie peut enfin devenir fatale au philosophe lui-même. »
Et, tout ceci dit, que fait Reid? Comme Locke, comme Descartes, comme Malebranche, il propose à son tour une démonstration de l'existence de la matière, fondée sur la perception directe !
Les arguments de sens commun de l'Ecole écossaise avaient un peu de prise sur le subtil esprit de David Hume. Par le sensualisme idéaliste, par la maxime : « nous ne voyons que nos idées », ce penseur était arrivé à nier qu'aucun objet extérieur existât derrière ces idées. Puis il avait nié aussi l'existence du sujet qui est sensé les contenir. Il n'admettait plus ni monde, ni âme, ni substance ; mais seulement des phénomènes. De nos jours, Herbert Spencer permet de croire à une substance des choses, tout en déclarant qu'elle est inconnaissable. Hume, plus logique, la supprime parce qu'il ne la connaît pas.
Il ne faut pas lui faire cette objection : les phénomènes ont une cause. Prétendre qu'il n'y a pas d'effet sans cause est, suivant lui, un de nos préjugés : l'habitude de voir un certain phénomène en suivre un autre nous amène seule à déclarer le second lié au premier. Cette habitude s'acquiert :
elle n'est point naturelle, et le soi-disant principe de raison est purement empirique. Adam aurait pu aller tout droit se noyer dans l'eau limpide des fleuves du Paradis : comment aurait- il deviné qu'en ce cristal transparent, l'homme trouverait la mort ?
L'effet est toujours très différent de la cause : aucun raisonnement ne nous fera découvrir le second dans la première ; et ce n'est que par expérience, par habitude que nous établissons un lien entre deux phénomènes consécutifs.
Hume n'est pas, en réalité, un sceptique; car il professe une doctrine déterminée. Mais sa doctrine ne laisse subsister aucun individu, objet étendu ou esprit pensant. La série des phénomènes ressemble à un fleuve qui coule : les gouttes d'eau ne s'y distinguent point.
Il renonça de bonne heure h la philosophie, et vers l'âge de quarante ans, se mita écrire l'histoire : une histoire terne, sans étude de caractères, sans éloge et sans blâme pour les hommes, excepté ceux qu'il accuse de superstition. C'est une suite de phénomènes qui se déroule; et c'est ainsi qu'il avait vu et compris toute l'histoire de l'univers. Il a accepté les arguments idéalistescontre l'existence de la matière ; mais il les a étendus à l'esprit. Il ne croit ni à la matière, ni à l'esprit, ni aux objets
qu il touche, ni aux hommes qui lui parlent, ni à son propre esprit sentant et entendant. Il n'a pas su, au milieu de son œuvre de démolition, trouver un point solide, comme Descartes, et dire : « Je suis. »
Cette philosophie revient à la mode. « Pour le philosophe d'aujourd'hui, a dit, un jour, M. Maurice Barrés ! , il n'y a ni matière, ni esprit; simplement des phénomènes. Pour l'artiste de demain, il n'y aura ni psychologie, ni collections de faits. 11 y aura des symboles. » Cet art de demain pourra n'être pas sans charmes. La forme précise des choses, le sens précis des mots deviennent comme des individualités dont il faut effacer le contour. Un peintre ne se dit plus qu'il va peindre un homme, un arbre, une montagne, mais rendre des impressions. Peut-être la méthode convient mieux au peintre qui sent qu'au poète qui pense.
Quand on écrit, la suite des idées, quelquefois une simple consonance appelle un mot tout à fait imprévu et qui n'a rien à faire dans le raisonnement, le récit ou la description. Acceptez-le cependant : laissez couler la série des phénomènes ; ne dites pas que le mot est hors de propos,