‹ Le monde extérieurChapitre 20 sur 54 · I. Voici par exemple des \ers de M. Jean Moréas · texte numérisé non relu

I. Voici par exemple des \ers de M. Jean Moréas

De sa hache, ah ! qu'il est las Le Chevalier aux blanches armes,

A coup de hache Fendre les casques, ah ! qu'il est las Le Chevalier aux blanches armes, Et de la jolie tille de Perth lit de Béatrix et de Berlhe

Ah ! qu'il est las.

<> sont des idées qui s'apptdlent, mais sans lien. Dans cet art nouveau, dans cette philosophie nouvelle tous les phénomènes de la nature et toutes les idées des hommes sont comme des perles égrenées. Pourquoi évoquer la jolie tille de Perth ? Il est parlé de jolies tilles du temps des chevaliers. Elle se présente à l'esprit : on la nomme. Et pourquoi les blanches armes 1

Un autre chant est adressé à « Madeline aux serpents ». C'est un chant de regret et de jalousie. Uu souvenir classique, soudain el vague, a fait naître ces serpents.

Celte méihode produit par hasard des images imprévues, des expressions de sentiments, fraîches et nouvelles; mais il faut l'avouer aussi, d'inintelligibles galimatias.

que d'énerver le caractère; elle interdit tout essai de perfectionnement.

Evidemment, cette opinion dégoûtera des efforts que tentaient les saints de l'Église et quelques sages philosophes en vue de s'amender euxmêmes, et d'amener leur àme, leur moi à un état de dignité plus haute.

Que pensera-t-elle du noble Turenne, disant : « Tu trembles, carcasse; tu tremblerais plus si tu savais où je vais te mener! »

Ici le moi perce à travers les phénomènes : le phénomène, c'est la crainte ; et le moi la domine. Il nous semble que, dans bien des cas, nous l'apercevons ainsi. Il n'est point haïssable. Les mots, les actes même ne sont rien pour exciter notre émotion, attirer notre amitié, plier ou entraîner notre volonté, tant que l'homme lui-même ne s'est pas montré. Cela est certain, bien quedifficile à faire comprendre.

L'homme existe : le monde existe aussi. On nous dit : un arbre, une pierre ne sont qu'une collection de qualités sensibles, de phénomènes; un homme n'est qu'une série de sensations, agréables ou pénibles; il n'est aussi qu'une collection de phénomènes. Bien entendu, l'espace et le temps ne sont que des formes.

Ceci n'est qu'un point de départ; ce n'est que

la donnée du problème. Phénomènes! Certainement, toule manifestation de l'être peut s'appeler ainsi ; mais une substance persiste sous les phénomènes. L'arbre retrouvé, à la même place, avec la même forme, l'étoile dont un astronome calcule la marche et dont il attend le retour, sont des êtres permanents. El surtout en nous-mêmes, à travers l'innombrable foule de sensations et des idées, nous connaissons un être qui est toujours le même, le moi, l'âme. Sans doute, quand on a dépouillé un objet matériel de toutes ses qualités, goût, odeur, couleur, dureté, la substance qui demeure devient indéfinissable ; et, si Ton considère toutes nos passions, nos volontés et nos idées comme des phénomènes, nous n'affirmons plus la substance de l'âme qu'au nom du sentiment de la persistance de notre personnalité. Un corps est un groupe de phénomènes : un esprit est une série de phénomènes.

Encore n'cst-il point légitime d'oublier le siège de ces phénomènes. Ne parlons que de l'âme :

série d'idées et de sentiments. Il ne faut pas se les figurer comme des images successivement imprimées sur une cire qui reste la même. Non, ce ne sont pas des accidents survenus seulement à la surface d'un être mystérieux qui ne change pas, au fond. Car j'aime, je hais, je souffre : ce ne sont

pas des modifications superficielles d'un être permanent. C'est cet être tout entier en proie à l'amour, à la haine ou à la douleur. Quand les vagues se soulèvent ou quand elles s'étalent apaisées, on peut distinguer la substance eau du phénomène, agitation; mais c'est une distinction artificielle, le propre de cette substance étant d'être soumise tout entière à cette agitation. De même, toute l'âme est dans toute idée, dans tout sentiment, dans toute volonté. A chaque phénomène qui se produit, elle est saisie tout entière ; elle entre pour ainsi dire tout entière dans le phénomène.

Mais, s'il est en l'univers des substances, et non pas seulement des phénomènes, distinguerat-on plusieurs sortes de substances? Le matérialisme, comme l'idéalisme s'y opposent; et, nous l'avons dit, les deux chemins qui mènent à ces deux pôles opposés partent également du sensualisme. Prenons le premier chemin.

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La Metlrie, d'Holbach, Helvétius sont les disciples matérialistes de Condillac. Le premier amusa Frédéric II par ses paradoxes, et mourut à Berlin d'une indigestion de pâté de faisan ; les deux autres avaient coutume de traiter somptueusement les encyclopédistes, dans leurs châteaux de Grandval et du Voré. La Mettrie écrivit d'ailleurs, Y Homme-plante et Y Homme-machine ; d'Holbach le Système du Monde; Helvétius Y Esprit.

Ces écrivains ont joui d'un certain crédit dans la génération qui nous précède ; mais surtout auprès des hommes politiques et de quelques médecins. Leur doctrine n'a jamais été scientfique, elle est arriérée et oubliée aujourd'hui.

Les sensations ne sont pour eux que l'effet de réactions produites par la matière sur la matière. Ne leur parlez pas de la conscience que nous

avons du moi et d'une substance qui, touchée par des sensations diverses, persiste, identique à ellemême après les avoir subies. Le moi n'existe pas, et la machine corporelle est seulement mise en rapport, par ses organes très complexes, avec les objets voisins. Ceux-ci agissent sur elle suivant leur nature, et l'effet produit est, bien entendu, pareil à l'objet qui agit. La sensation est adéquate à l'objet: affirmation gratuite et insoutenable au nom de la physique même.

Comment la matière peut-elle penser, ou seulement percevoir? Ce sont là des termes contradictoires. La Mettrie essaye cependant d'expliquer la perception.

Écrivant, après Y 'Homme-machine , Y Hommeplante , il assimile les vivants de l'ordre le plus élevé aux inférieurs ; mais reconnaît, en tous, une force vitale qu'il sépare des autres forces physiques. C'est une concession. Puis, il se risque à écrire un traité de l'âme, mais niant bien entendu que le corps et l'âme soient distincts, et blâmant ceux qui ont voulu voir deux êtres où un seul existe. Il recourt aux sens, qu'il appelle ses philosophes. Les sens lui apprennent que la matière est un principe inerte et que toutes les fois qu'on la voit se mouvoir, le mouvement lui vient d'un autre principe. Cet autre principe est celui auquel sont

dus les battements du cœur, les mouvements, la sensibilité des nerfs, les pensées du cerveau. C'est l'âme ; mais l'âme propriété de la matière, ou plutôt privilège de certaines portions de la matière. Dieu peut tout ce qu'il veut, dit La Mettrie, et c'est une impiété de prétendre qu'il n'a pas pu faire la matière pensante.

Ou il se moque, ou il finit par être à peu près aussi spiritualiste que Leibniz ; car celui-ci se déclarait partisan de l'unité de substance ; et il dotait certaines de ses monades de propriétés sensitives et intellectuelles qui n'appartenaient pas à d'autres.

Il osa dire aussi que le cerveau avait des muscles pour penser, comme les jambes en avaient pour marcher \ Il existe dans les œuvres du grand naturaliste Blainville , un passage où toute opinion de ce genre est réfutée. La forme des organes, suivant Blainville, fait toujours prévoie leur usage — excepté toutefois celle du cerveau. Les mains sont faites pour prendre, les pieds pour marcher: rien dans le cerveau n'annonce la faculté de sentir et de penser. Si le cerveau est une machine, il n'y a aucun rapport entre la disposition de la machine et son œuvre.

i . Damiron. Mémoire sur La Mellrie.

Les mots organes et pensées ne devraient jamais être associés. Les physiologistes auront beau décrire les circonvolutions, les filets et leurs gaines, la substance blanche et la substance grise, ils ne trouveront rien qui permette de deviner que ces appareils servent la sensation et la pensée. La chimie ne leur est d'aucun usage. S'il est, comme nous le croyons, un monde de l'esprit et un monde de la matière, l'albumine, même avec adjonction de phosphore, n'appartient pas plus au premier que la cellulose ; il n'est pas plus naturel à un cerveau de penser qu'à un soliveau. Locke a appelé le cerveau: The mind's présence room 1 . C'est une chambre pleine d'appareils compliqués, mais dont l'hôte est invisible.

Il faudrait citer encore parmi les bizarres inventions de La Mettrie, ce qu'il dit de Yexilité des idées : exilité obligée, vu l'immensité de la mémoire et la petitesse du cerveau. Où loger tant d'idées, si elles n'étaient pas très petites?

Quand La Mettrie mourut d'indigestion, Diderot écrivit à M" e Voland : « Cet homme s'est tué par ignorance de l'état qu'il professait. » C'était l'oraison funèbre qu'il méritait.

Le baron d'Holbach croyait à l'éternité du mou-

i. Ch. m.

vement : penser autrement, eût été admettre la création, et rejeter le fondement de la doctrine matérialiste. « Le grand tout qui résulte de l'assemblage des différentes natures, de leurs différentes combinaisons et de leurs différents mouvements est, dit-il, la nature \ »

En l'homme, les sensations, les pensées, les volitions sont des mouvements produits par des causes naturelles, invisibles pour nous. Notre illusion, de nous estimer libres, vient de n'avoir pas vu ces causes. Nous appartenons tout entiers à la Nature, et les êtres qui seraient en dehors d'elle sont de pures chimères.

Examinant les mouvements, d'Holbach les distingue, comme faisait, d'ailleurs, La Mettrie, en spontanés et acquis. Qu'entend-il par là? Comment des mouvements seraient-ils spontanés, quand nos volontés même ne le sont pas? « Le mouvement, dit d'Holbach, est un effort par lequel un corps tend à changer de place. » Dans l'emploi du mot effort, il y a une confusion, cherchée ou non, entre le conscient et l'inconscient.

Que sont les sensations et les pensées de l'homme? L'homme est un tout résultant des combinaisons de certaines matières douées de pro-

\. Système de la nature, p. il. *

priétés particulières, dont l'arrangement se nomme organe, et dont l'essence est de sentir, de penser et d'agir. Ces explications ne valent pas mieux que celles des médecins de Molière. L'opium possède une virtus dormitiva.

Heivétius est aussi un partisan de la sensibilité physique. La matière dont notre corps et les organes de nos sens sont faits, reçoit des impressions de la matière qui nous entoure. La conservation de ces .impressions est la mémoire. El ces impressions reçues et conservées sont mises en un certain ordre par l'effet de notre organisation. Si cette organisation était autre, nous penserions autrement, « Si la nature, au lieu des mains et des doigts flexibles, eût terminé nos poignets par un pied de cheval, qui doute que les hommes, sans art, sans habileté, sans défense contre les animaux, tout occupés du soin de pourvoir à leur nourriture et d'éviter les bêtes féroces, ne fussent encore errants dans les forêts, comme des troupeaux fugitifs 1 ? »

Je n'en doute pas, a dit M. Villemain; si une partie des hommes étaient des chevaux, les autres monteraient dessus *.

On a le devoir de citer aussi Diderot, si l'on ne veut pas être accusé de n'avoir lu, par parti pris,

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