Cité par Damiron. Heivétius
que les défenseurs ridicules du sensualisme matérialiste, et d'avoir oublié les meilleurs. Mais Diderot ne fut matérialiste que par accès. Il affirme sa croyance en Dieu dans Y Essai sur le Mérite et la Vertu, et dans les Pensées. 11 est spiritualiste dans la Lettre sur les Aveugles, où il fait dire à l'aveugle Saunderson : « Le mécanisme animal, fût-il aussi parfait que vous le prétendez, qu'a-t-il de commun avec un être intelligent? » Ce n'est guère que dans le Rêve de d'Alembert, qu'on peut le trouver matérialiste; et encore, écrit-il à M ,IC Voland, qu'il a voulu soutenir une sorte de paradoxe.
Le paradoxe, c'est que toute matière est sensible, même la plante, même la pierre. La sensibilité ne serait qu'une forme de mouvement. La matière est en repos quand un obstacle l'empêche de se mouvoir ; levez l'obstacle et elle se meut : de même la sensibilité peut être en repos ou en action. Elle est en repos dans le marbre, en action dans les êtres vivants. L'obstacle qui la retient peut être levé, quand l'être vivant se nourrit et fait de la chair, avec la matière inerte. « Je fais de la chair et de l'àme, conclut Diderot ; je fais une matière activement sensible. » Et il pense avoir accompli le plus grand pas ; car, de la sensibilité à la pensée il y a moins loin que de l'inertie du marbre à la sensibilité.
On reconnaît en toul ceci le monisme, mais professé au profit de la matière. Tout est un, disent ces philosophes et, de plus, tout est matière.
Ont-ils vraiment intérêt à soutenir la seconde partie de leur proposition ? Partant du même carrefour, le sensualisme, les uns on dit : Le monde des idées n'est rien. Et d'autres ont répondu : Il est tout ; c'est la matière qui n'existe pas. Conséquences contradictoires et pourtant également légitimes du sensualisme.
Mais comme les mots esprit et matière ne sont point définis, ou du moins comme ils ne sauraient l'être que par opposition de l'un à l'autre, on a pu se demander si les sensualistes, devenus partisans ou de la matière ou de l'esprit, n'étaient pas divisés par une simple querelle de mots. On aurait tort de le croire, et la division est plus profonde.
En effet, nous ne définissons, il est vrai, la matière que par opposition à l'esprit, et l'esprit que par opposition à la matière; mais il en résulte déjà que les deux notions sont pour nous absolument différentes. Si nous cherchons pourquoi, nous verrons que la liberté est le caractère dominant de l'une; et la fatalité le caractère de l'autre.
Mes idées s'appellent et se suivent presque malgré moi, lorsque ma volonté se relâche ; j'en conviens ; il n'est pourtant pas douteux que je
pense et agis comme je veux et que j'évoque, suivant ma volonté, telle ou telle image.
Au contraire, la loi invariable règne dans la matière, et chaque phénomène reparaît inévitablement, lorsque les conditions en sont réunies.
La liberté ne cesse dans le domaine de l'esprit que précisément au point de rencontre avec la matière, au moment de la sensation. Vous n'êtes pas libre de ne pas sentir, de ne pas voir, de ne pas souffrir : là se retrouve le destin et la marque distinctive de la créature liée à un monde qu'elle n'a ni fait, ni choisi, soumise à des conditions d'existence réglées par un autre être. Et, inversement, en ce point de rencontre de la matière et de l'esprit, la matière se transforme en une idée, idée que l'esprit pourra de nouveau évoquer à sa guise, et qui fera partie de ses libres possessions, échappant ainsi à l'ordre fatal des phénomènes matériels.
D'après cela, nous trouverons toujours les idéalistes gênés par la fatalité ; et les matérialistes, en peine d'expliquer la liberté. Le monde des premiers est un rêve flottant, et ils ont beau appeler un rocher « une occasion permanente de sensations », cette occasion permanente, indépendante de notre volonté, restera un êlre extérieur à nous, différent de nous. Le monde des matérialisles est
une machine dans laquelle la volonté n'a plus sa place, où rien ne ressemble à un acte libre.
Ceux-ci disent: revenons au bon sens et à la nature. Elle seule ne nous trompe pas ; la connaissance que nos sens nous donnent d'elle lui est adéquate ; la nature est à nous, la vérité est en elle, hors d'elle nous ne trouvons que des chimères. Il n'y a de vrai que ce que nous voyons.
Ceux-là n'ont qu a objecter, et combien de raisons les appuient, le titre seul de la deuxième Méditation de Descartes : De la nature de l'esprit humain et qu'il est plus aisé à connaître que le corps.
Non seulement îl est plus aisé à connaître, mais il offre bien plus de garanties de réalité. On parle de chimères et d'illusions : tout peut être chimère et illusion, hormis l'être même qui est halluciné; celui-là, du moins, existe et ne peut se tromper quand il s'en lient, au début, à l'afiirmation de sa propre existence, affirmation d'où sa raison déduit ensuite des conséquences nécessaires.
Voici l'espace, les soleils, les planètes ; et, dans un coin, un tout petit être qui, pendant quelques heures, a de cette immensité une claire vision, de son existence personnelle et de sa liberté, une conviction invincible. Il croit que l'Univers est quelque chose et surtout que lui-même, homme,
est quelqu'un, et est mis en présence d'un objet extérieur.
Les idéalistes suppriment l'objet. Etant reconnu vrai le mot de Cyrano : « la sensation est de mon côté », le son, la vue, le goût sont des phénomènes moraux; et étant accordé que la matière, si elle existe, ne ressemble pas du tout à la sensation, ils abolissent, comme inutile, la cause extérieure de la sensation. Nous ne sommes sûrs que de notre être: Dieu nous fait voir ce qu'il veut. Mais bientôt la raison, écartant les apparences, reconstitue la réalité.
Les matérialistes suppriment le sujet. L'homme n'est qu'un produit naturel de l'évolution de la matière : la sensation et la pensée sont des aspects particuliers de la terre transformée. Or, supposez vraie toute l'évolution décrite par Herbert Spencer : fût-elle une forme particulière de la chaleur, un aspect passager des forces de l'univers dans leurs courses ininterrompues, un point de cette courbe continue, une étincelle de cette grande roue ; mon âme n'en aura pas moins aperçu des vérités éternelles et nécessaires. Elle voit, elle affirme que certaines choses sont de tous les temps et dç tous les mondes, s'il en naissait d'autres. Tandis que notre univers, les soleils et les planètes, les eaux et les vents, les trois formes de la matière, les
sept couleurs du spectre auraient très bien pu être autres, ou n'être pas.
Puis, la concession même que nous faisions est illégitime. Mon âme, mes pensées, mes sensations ayant même le caractère le moins intellectuel ne peuvent être des transformations de l'énergie qui paraît dans la matière. Dans le passage du matériel au moral, il ne faut jamais chercher d'identité entre la cause et l'effet. Comment, dans le cas d'un coup reçu, la vitesse et la dureté du corps contondant produisent-elles en moi la douleur? Sur une enclume, elles produiraient la chaleur, et cela je puis le comprendre et le prouver, un grand mouvement perceptible pour mes yeux, s'étant changé en une quantité de mouvements moléculaires imperceptibles. En moi, si je reçois le coup, en la matière de mon corps, les mouvements moléculaires se produiront aussi, la chaleur apparaîtra comme dans l'enclume. Mais, par surcroît, naîtra un phénomène nouveau, sans relation avec les autres : la douleur. De même, un mouvement vibratoire de l'air ou de l'éther fera vibrer à l'unisson les objets matériels qu'il rencontrera, et mon corps comme les autres ; mais en touchant mes oreilles ou mes veux, il fera naître simultanément un phénomène sans rapport, sans commune mesure avec les autres phénomènes naturels; ce sera un
son, une vision. Je dis sans commune mesure; une explication a été déjà donnée ailleurs à ce sujet 1 . Les forces qui se transforment en chaleur, en lumière ou en électricité, sont mesurées et reconnues égales sous l'un ou l'autre aspect. Mais il n'y a point de place, dans l'équation pour les sensations ; et Spencer a eu grand tort de mettre en avant le principe de la transformation des forces physiques pour expliquer la production de ces phénomènes moraux.
Ce ne sont pas des forces transformées. Rien ne se perd, rien ne se crée, est la règle du monde matériel. Elle est vraie, tant qu'il existera. Le poids total de la matière, la somme totale de l'énergie n'augmentent ni ne diminuent. Mayer, établissant l'équivalent mécanique de la chaleur et voulant exprimer sa pensée par une courte formule, n'a eu qu'à traduire en latin ce que Lavoisier avait dit de la matière : ex nihilo nihil : nihil ad nihilum. Cela est vrai, du monde de la matière et de la force; sous des états différents, les mêmes quantités se retrouveront toujours. Il viendra peut-être (quelques physiciens le prévoient) un état d'équilibre général qui sera la fin du monde ; état où l'on ne verra plus de chutes de température, tous les