‹ Le monde extérieurChapitre 22 sur 54 · V. Y Evolution et la Vie, du même auteur · texte numérisé non relu

V. Y Evolution et la Vie, du même auteur

corps étant arrivés à posséder le même nombre de calories; la fin du monde serait la stagnation, l'indifférence, l'égalité universelle. Même alors, comme en notre temps, et comme aux premières périodes géologiques, la somme totale de la matière et de l'énergie se retrouverait identique; la répartition seulement serait devenue uniforme.

Mais à côté et en dehors de l'évolution des phénomènes du monde mécanique, s'est poursuivie une autre évolution. Peines, joies, volontés ou simplement, pour nous éloigner le moins possible de la matière, visions, auditions, odeurs, et saveurs sont écloses et se sont éteintes, illimitées en nombre et en intensité. Rien ne serait changé au cours des vibrations lumineuses et calorifiques, que la foule des vivants fût là, ou n'y fût pas, pour les voir et les sentir. Je veux bien convenir que tous nos efforts consument de la matière et que le travail même de la pensée, l'effort soutenu de l'attention active la combustion vitale: il le faut puisque notre corps fait partie de l'univers mécanique. Ce que je nie, c'est que le monde des sensations et des passions humaines soit susceptible de mesure, et se développe en échange de la dépense d'autres énergies mesurables.

Vous retrouvez dans les feuilles et les pétales de la plante le poids de l'air qu'elles ont respiré et

des sucs qu'elles ont puisés de la terre. Dans le corps d'un homme passent et se consument, entre la naissance et la mort, revêtant passagèrement la forme de ce moule immatériel qui est notre ligure, de Feau, de l'air, des aliments, matériaux pondérables dont la somme peut être calculée. Mais, quand cet homme sera mort, qui pourra compter la somme de ce qu'il aura vu, senti, souffert, aimé, voulu? C'aura été une floraison éclatante ou pâle, touffue ou pauvre. La liberté règne dans le monde moral, et par conséquent l'inégalité. Inégalité entre les individus, entre les peuples, entre les siècles. Mesurez donc les échanges de substance et d'énergie dans le monde de la matière : le monde des idées échappe à toute mesure. Les éléments n'en sont point pesés dans la balance de Lavoisier.

N'est-il pas curieux de voir aux prises l'idéalisme et le matérialisme, issus du même sensualisme et épris de la même formule monistique : Ens est nnum : quidquid est prœter ttnwn est nihiL

Le matérialismemarchant à la conquête de l'idée, qu'il veut ranger parmi les phénomènes matériels, rappelle la vieille légende des géants escaladant le ciel. Ils ont entassé les montagnes sur les montagnes, et le plus hardi se dressant sur la dernière cime, où] son pied pose à peine, tend les bras

vers les nuages. Inutile effort : il ne planera point avec les nuées, il ne s'élancera pas dans l'espace où la pensée incorporelle s'envole librement. Ses bras, ses lourdes mains s'agitent en vain dans le vide : ses yeux myopes ne pénétreront pas l'azur infini. Mais les montagnes entassées s'ébranlent : pendant l'escalade, faite sans regarder en arrière, il semble que les rocs de la base sont devenus fluides; cette assise, qui paraissait si solide, est pénétrée par l'air environnant, se fond elle-même en vapeur et l'édifice s'écroule.

En effet, les matérialistes n'admettent comme positifs que les seuls renseignements qui nous sont fournis par les sens; et cependant la philosophie sensualiste est incapable de démontrer la réalité objective de la matière.

« Si je me persuade, a dit Descartes 1 , qu'il y a une terre, à cause que je la touche ou que je la vois : de cela même, par une raison encore plus forte, je dois être persuadé que ma pensée est ou existe, à cause qu'il se peut faire que je pense toucher la terre, encore qu'il n'y ait peut-être aucune terre au monde, et qu'il n'est pas possible que moi, c'est-à-dire mon âme, ne soit rien pendant qu'elle a cette pensée. »

1. Descartes. Principes de la Philosophie, i rc parlio, page 70.

DENTS OOCHI2T. 10

Bien plus subtils et bien plus saisissants sont les arguments du sensualisme idéaliste. L'esprit nfc sera jamais conquis par la matière; le difficile est de prouver la réalité de la matière, et de l'empêcher d'être conquise par l'esprit.

En vain, Helvétius s'indigne contre l'humanité, qui abandonna l'étude de la nature pour s'occuper de fantômes; quand il est établi que nous ne connaissons et ne contemplons que nos idées, la nature s'éclipse derrière cet écran, dans lequel nous sommes enfermés, et devient elle-même un fantôme.

Nous ne connaissons et ne contemplons que no& idées : tout l'idéalisme est contenu dans cette phrase de Locke. Et Berkeley a ajouté seulement que si nous ne connaissons qu'elles, c'est qu'elles seules existent r car Dieu ne fait rien inutilement. Il prétend aussi, on l'a déjà vu, qu'appartenant à

IDEALISME Hl

l'esprit, les idées ne peuvent être des images d'objets matériels. Ce système surprendra l'opinion commune; mais quoi! dit Berkeley, n'a-t-on pas cru longtemps que le soleil tournait autour de la terre ? Il ne s'agit que de remettre les choses à leur point.

Il s'exprime ainsi :

« Il est évident, pour quiconque examine les objets de la connaissance humaine, que ces objets sont ou des idées actuellement imprimées en nos sens, ou des idées acquises par la considération des passions et opérations de l'esprit ou encore des idées formées parla mémoire et l'imagination. »

Dans les trois cas, nous ne percevons que nos idées. Je vois, je touche, je sens, j'entends: ce sont autant d'idées. Et qu'est-ce maintenant qu'un objet? Un assemblage d'idées.

Par exemple, une couleur, un goût, une odeur, une forme, une consistance que nous observons toujours ensemble, passent pour être une chose distincte, telle qu'une pomme. D'autres collections d'idées constituent une pierre, un arbre, un livre...

« Tout le monde accordera que les passions, les raisonnements, ou les idées formées par l'imagination ne peuvent exister hors de l'esprit. Il est tout aussi évident que toutes les sensations n'existent aussi que dans l'esprit... Quand je dis que ma

table existe, je dis que je la perçois en ce moment, ou la percevrai en rentrant dans ma chambre... Je ne comprends pas l'existence absolue des choses non pensantes, en dehors de leur propriété d'être perçues. Pour elles, esse est percipi; et elles n'ont aucune existence hors des esprits qui les perçoivent. »

Ces choses non pensantes pourraient exister cependant, et n'être point directement connues de nous ; ne l'étant que par les idées ou images imprimées en nos sens. Mais, voilà une hypothèse que Berkeley rejette bien loin. Une idée ne peut ressembler qu'à une idée, de même qu'une couleur à une couleur, et un dessin à un dessin. Cette antique hypothèse n'a aucun sens, et le monde n'a aucune réalité, sinon en nos esprits, ou en l'esprit infini. Vous convenez que toute idée réside dans un esprit. Mais, derrière certaines idées, derrière celles des substances étendues et mobiles, celles que vous appelez proprement des sensations., vous voulez qu'il y ait des corps. Le sens commun, l'aveu universel de l'humanité vous en sont garants. Pourquoi donc tout cet attirail de corps extérieurs, auxquels vous tenez tant ? Vous ne sauriez ni me donner aucune bonne raison de croire qu'ils existent, ni me dire à quoi ils seraient bons, s'ils existaient.

IDEALISME 149

Il se peut 1 que des substances solides, mobiles, figurées, existent hors de notre esprit et correspondent à l'idée que nous nous faisons des corps. Cela se peut, mais comment le savoir? Est-ce par les sens ou la raison? Par les sens, nous ne connaissons que les sensations, les idées, les objets, appelez-les comme vous voudrez, de nos perceptions immédiates ; mais les sens ne nous apprennent pas qu'il existe des objets hors de l'esprit, non perçus, semblables à ceux qui sont perçus. Les matérialistes, eux-mêmes, vous le diront.

Et la raison? Comment croira-t-elle en l'existence des corps hors de l'esprit, hors de ce que nous percevons, puisque les « grands patrons de la matière 1 » n'osent pas eux-mêmes prétendre qu'il y ait un lien nécessaire entre ces êtres extérieurs et nos idées? Tout le monde accorde, et ce qui arrive dans les rêves, les folies et leâ cas semblables, met hors de doute que nous pouvons être affectés de toutes les idées que nous avons en ce moment, sans qu'il existe autour de nous aucun des corps qui leur ressemblent. L'hypothèse de corps extérieurs n'est donc pas nécessaire à la production de nos idées : elles se produisent sans eux, quelquefois, et peuvent fort bien le faire tou-

Page 1