Dictionnaire des sciences philosophiques. Art. Force
tant à un corps, se retirant d'un autre, essentiellement indépendantes de la matière où elles agissaient temporairement. Aujourd'hui la philosophie et la science s'accordent généralement à reconnaître qu'il n'y a pas plus de substance qui ne soit pas une force, que de force qui ne soit une substance. »
Ce philosophe est d'accord avec les physiciens. Si la matière est toujours et par nature en mouvement, l'idée de force disparaît en tant qu'entité séparée. C'était une idée que nous tirions de nousmême et de ce que nous éprouvons quand nous travaillons à déplacer un objet lourd. Notre effort était pour nous bien distinct de l'objet ; et de même que notre main pouvait lancer une pierre, nous voyions l'arc détendu lancer une flèche, les gaz, dilatés dans le canon, lancer un boulet; enfin des forces de la nature agir avec bien plus de puissance, mais à la manière de la nôtre, c'est-iVdire imprimer le mouvement à ce qui ne le possède pas.
La matière, étant toujours en mouvement, l'idée d'un agent étranger à elle et lui donnant une qualité qu'elle ne posséderait pas, doit être abandonnée, puisqu'elle possède cette qualité par sa nature même. « Vous ne pouvez, dit sir William Thomson, définir la matière de façon à satisfaire les métaphysiciens: un naturaliste se contente de
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dire que la matière est ce qui peut être perçu par les sens. » Et il ajoute : « La matière est ce qui peut ou subir ou déployer la force. »
Les idées de force et de matière sont déclarées inséparables et même la première ne subsiste pas. Car si la matière est tout ce qui peut déployer la force en même temps que la subir, c'est une manière de dire que tous les atomes de matière possèdent l'énergie motrice et que, de leurs rencontres, résultent seulement des changements de direction ou de vitesse.
Le mot force Indique quelque chose de distinct de l'objet matériel agissant ou n'agissant pas sur lui. Le mot énergie désigne une qualité résidant en lui; et c'est celui qu'on emploie et qu'on doit employer maintenant.
Ceci étant admis, l'opinion qui règne parmi les philosophes comme parmi les physiciens est-elle nécessaire? Nullement. Ce n'est pas un jugement a priori. Je veux bien, en effet, que l'on me démontre que ce que je vois n'est pas vrai; mais comment admettrai-je que ce n'est pas concevable? Je vois une flèche voler : autrefois Zenon m'eût démontré que le fait est impossible. « Soit, aurais-je dit; mais vous ne me prouverez jamais que le fait de la matière en mouvement ne puisse imaginer. Je veux bien me tromper ; mais ce
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que mes yeux ont vu peut être conçu par ma raison. »
De môme, aujourd'hui, la physique m'explique qu'il est impossible que la matière soit jamais en repos. Soit, dirons-nous encore, cela résulte d'expériences et de raisonnements. Mais la physique ne nous fera pas avouer que le repos de la matière est inconcevable ; il nous suffit de l'avoir vue immobile.
Il faut maintenir la différence entre Yimpossible et Y inconcevable. Je veux bien reconnaître que ce que j'ai vu n'est pas vrai ; mais non que cela est absurde.
Au surplus, pour ce qui est du repos possible de la matière, la raison jugeant sans tenir compte des sens, arrivera à une conclusion semblable.
On ne conçoit pas le mouvement sans la matière, car fixer son regard sur un point de l'espace vide, et supposer ensuite ce point transporté en un autre point, c'est promener son imagination d'un point à l'autre, et non pas être témoin d'un mouvement. Mais inversement, on conçoit très bien la matière sans le mouvement, et une portion de l'espace pleine demeurant invariablement à sa place. C'est même ainsi qu'on la conçoit d'abord. Il le faut bien, puisque l'impénétrabilité suppose précisément la résistance au déplacement. Nous
admettons ensuite que cette résistance peut être vaincue, que ce qui remplissait une portion de l'espace peut aller en remplir une autre; mais notre première idée d'un espace plein, impénétrable, était l'idée d'une substance en repos.
« L'idée que nous avons des corps, a dit Poinsot\ est telle que nous ne supposons pas qu'ils aient besoin de mouvement pour exister. Ainsi, quoiqu'il n'y ait peut-être pas dans l'univers une seule molécule qui jouisse d'un repos absolu, même dans un temps limité très court, nous n'en concevons pas moins clairement qu'un corps peut exister en repos. »
Il se peut donc que le mouvement soit partout, mais suivant l'apparence prêtée à la nature pour l'usage de mes sens, cela n'est pas ; au témoignage de mes yeux, le repos de la nature est la règle, le mouvement, l'exception. Et ma raison, d'accord avec eux, conçoit d'abord l'espace vide, puis une portion de l'espace occupée, à l'exclusion de tout autre occupant; c'est l'idée de la matière ; elle est immobile; elle peut cependant être poussée en une autre portion de l'espace. Mais ce déplacement n'est pas nécessaire et elle peut rester éternellement en repos. Elle le fera si aucun agent du