Expérience de M. Boussaingault
moraux; et entreprend néanmoins de les réunir dans la même conception synthétique. Il ressemble à un aveugle qui dirait : « Je ne sais ni ce qu'est le jour, ni ce qu'est la nuit ; mais je déclare que le jour et la nuit sont la même chose. »
La cause de tout le mal, c'est la « soudure » entreprise entre les sciences psychologiques ou sociales et les sciences physico-chimiques. Ce fut Terreur des positivistes et, comme Ta dit M. Brunetière, Terreur de Taine.
Ce ne sont que les mots qui peuvent rapprocher les sciences physiques et les sciences morales ; ce sont des comparaisons prises pour des expressions exactes; notre langage étant ainsi fait que la plupart des expressions signifiant une chose immatérielle, désignent en même temps un objet matériel.
Après la chute de Tédiiice fondé sur la science expérimentale et positive, le goût des recherches métaphysiques renaîtra probablement. L'expérience ne les ayant pas instruits de tout ce qu'ils voudraient savoir, les hommes essaieront d'interroger la Raison. Est-ce à dire que la science expérimentale sera réduite aux inventions industrielles, et cessera d'être la compagne inséparable de la philosophie? Tout notre effort a tendu à montrer le contraire. La science reste étroitement
liée à la métaphysique; on peut même soutenir qu'elle en fait partie.
Ce que nous disons ne peut être contesté pour ce qui est des mathématiques. Les lois qu'elles découvrent sont nécessaires et éternelles ; le contraire ne peut être conçu par notre esprit. Elles seraient vraies, même si tout l'univers disparaissait; elles le sont aussi tant qu'il existe, et si nos études sur l'équilibre des liquides, la résistance des solides, la chaleur el la lumière nous montrent partout des applications de la loi mathématique, nous ne devons pas conclure que la matière est éternelle; mais que, pendant qu'elle existe et sous quelque forme qu'elle existe, elle se plie à des lois antérieures à elle. Le nécessaire ne cesse pas d'être nécessaire, pendant le passage du contingent.
Mais l'étude même de la matière est une étude métaphysique, si, par réalité physique, nous entendons tout ce qui peut être vu ou touché. On a beaucoup attaqué les anciens philosophes, qui, entre le monde et nous, supposaient des intermédiaires : les idées. Pourtant, la sensation se passe en moi et non dans l'objet senti ; elle m'appartient, « elle est de mon côté ». Si nous ne voyons que nos sensations, elles ne suffisent pas à nous démontrer la réalité du monde extérieur; on comprend que tous les philosophes en aient douté, que
le plus grand nombre Tait niée, et que le baron d'Holbach lui-même ait avoué qu'il était malaisé de répondre aux sophismes de Berkeley.
La réalité du monde extérieur est démontrée par le raisonnement d'espèce particulière qui s'appelle une expérience : raisonnement, où Tune des propositions, majeure ou mineure, est remplacée par la constatation d'un fait sensible, mais qui va bien plus loin que la constatation de ce fait. Quand l'expérience nous convainc qu'il y a des vibrations lumineuses et sonores en dehors de celles que nos yeux et nos oreilles perçoivent, la raison nous oblige à croire à une réalité extérieure à nous, étrangère et indifférente à nos sensations.
Lorsque la science perce le voile qui nous entoure, fait abstraction de tout ce que la sensation ajoute à la réalité et conçoit cette réalité telle qu'elle durera quand nos yeux seront fermés; lorsqu'elle cherche la matière pure, dégagée de la sensation, comme Kant cherchait l'idée pure, elle accomplit aussi une œuvre métaphysique.
Elle ne se contente pas de constater et d'énumérer les phénomènes, elle pénètre au delà des phénomènes, et elle reconstitue par le raisonnement la réalité extérieure, inaccessible à nos sens.
Elle démontre d'abord l'existence de cette réalité extérieure, et ensuite elle en fait la critique.