Revue scientifique, 12 février
littéraire d'une belle antithèse, en rappelant à cet être pensant qu'il n'est qu'un roseau.
Pascal n'a pu songer à la taille de notre corps et à la brièveté de notre vie : rien n'est grand ni petit, bref ni durable, sinon relativement. Il n'a pas pensé davantage à la petitesse de notre monde, satellite d'un des mille soleils, imperceptible planète. Si la seule hypothèse qu'on ait pu former au sujet des habitants d'un autre monde, l'hypothèse tirée des prétendus canaux de Mars, a quelque chance d'être vraie, les Martiens seraient plus puissants et plus savants que nous : ce qui ne les empêche pas d'habiter un monde plus médiocre encore.
Rabaisser l'être pensant en raison de sa petitesse dans l'espace et dans le temps, est, à proprement parler, un préjugé aussi absurde que celui qui porterait à dédaigner quelqu'un à cause de la médiocrité de sa fortune et de la pauvreté de son logement.
Mais ce n'est pas là le sens de cette phrase célèbre : Pascal a vu le roseau battu et désespéré par le vent. La grande créature, l'être qui pense, l'homme enfin jouit d'un rare et fragile bonheur. Il ne le possède qu'avec crainte ; il n'a droit d'appeler aucune catastrophe imprévue. Certes, la loi de la continuité n'est pas applicable à l'histoire de sa vie, et les événements ne s'y succèdent pas
par une marche insensible. Là du moins, ils procèdent par bonds, comme dil le chimiste Ostwald, surtout ceux qui nous affligent; les ruines sont subites, si les progrès peuvent être lents.
Cette considération justifie l'antithèse de Pascal. Cependant, malgré sa fragile condition, l'homme reste très grand, puisqu'il a la conception de ce qui est éternel, infini et nécessaire, et ne raisonne que conformément à cette conception. Lorsqu'aux mystères de la religion on oppose le petit nombre de ceux qui les connaissent, — un chrétien peut répondre qu'une seule âme humaine, capable de telles pensées, valait la peine d'être rachetée par Dieu.
C'est en élevant son esprit vers d'éternelles vérités, que l'homme se sépare des autres vivants. C'est par là aussi qu'il agit sur ses semblables.
La philosophie mène le monde. Renan avait rêvé un état où, grâce aux progrès des engins de destruction, toute résistance devenant impossible, quelques sages réunis en une académie, seuls maîtres de terribles secrets, exerceraient, pour son plus grand bien, un pouvoir absolu sur la multitude. Sans torpilles et sans fils électriques, sans menaces et sans châtiments, quelques penseurs en chaque siècle ont exercé ce pouvoir souverain, et
le rêve de Renan est déjà réalisé; il serait facile et oiseux en ce moment de prouver cette vérité par l'histoire. Le moyen âge l'avait comprise, si j'en crois et si j'interprète exactement le bas-relief du grand porche de la cathédrale de Bourges.
Autour de la figure centrale du Christ, rangés suivant l'ordre de leur dignité, paraissent d'abord les anges et les élus; puis, au premier rang des vivants, les saints en prière; ensuite, les savants, plongés dans la lecture des livres ; et, derniers de tous, les rois, couronne en tête et épée en main. C'était bien faire descendre la politique à la place qu'elle mérite. Le monde est assourdi du bruit de ses luttes; elle anime les combats; mais les idées pour lesquelles ils sont livrés viennent de plus haut.
Où nous conduisent aujourd'hui ces deux alliées, la science et la philosophie? Quel esprit dirige leurs efforts ?
Il nous semble qu'on peut ranger en deux ou trois classes au plus les systèmes inventés par les philosophes. Les uns sont de l'ordre métaphysique. Spinoza s'enferme dans sa boutique d'opticien, et, penseur solitaire, fermant les yeux au jour et les oreilles au bruit de la terre, faisant pour ainsi dire abstraction de tout le monde extérieur, il conçoit la substance unique,
sans bornes, et la définit dans une série de théorèmes mathématiquement déduits. D'autres systèmes sont de l'ordre naturel et fondés sur ce que voient nos yeux : ce sont des systèmes du monde, à proprement parler, des cosmogonies. Dans les premiers, souvent l'idée paraît demeurer isolée ; la raison se contente de ses seules ressources, elle se complaît en elle-même, et le monde est oublié. Dans les seconds, le monde devient le seul objet de notre contemplation ; il envahit tout, et pour l'homme et Dieu, il ne reste plus de place.
Les plus anciens philosophes furent des naturalistes, inventeurs de cosmogonies. Suivant leur goût, ils donnaient la primauté à l'un des éléments terre, air, eau ou feu ; et dans tous les objets sensibles, ils prétendaient, par amour de l'unité, reconnaître des apparences diverses d'un seul et même élément.
Or pendant les deux premiers tiers de ce siècle, la philosophie, qui depuis si longtemps avait été logique et métaphysique, est redevenue naturaliste; et ce qu'elle nous a proposé est purement, comme au temps de Thaïes, de Diogène et d'Empédocle, une cosmogonie. Quel est l'élément, origine de toutes choses?
Est-ce l'air, ou l'eau, ou le feu? Est-ce la terre? Vous ne le saurez point : c'est l'inconnaissable.
Toutes nos conceptions au sujet ou de la matière ou de l'âme aboutissent à des contradictions ; il ne faut point nous en préoccuper; cela est antiscientifique. Mais nous voyons que les mondes, en les prenant depuis l'âge des nébuleuses primitives, les astres incandescents, lentement refroidis, les étages géologiques, les végétaux et les espèces animales, l'homme enfin et les sociétés humaines suivent un progrès constant, chaque phénomène se distinguant du précédent par une différence infiniment petite, et, tous ensemble décrivant la courbe continue de l'évolution.
Le système tel que M. Herbert Spencer, par exemple, le conçoit, embrasse l'univers entier.
Dans l'évolution universelle, la théorie de Darwin tient une grande place ; mais il faut reprendre la chaîne des phénomènes bien avant le point où Darwin Ta prise, et la suivre bien au delà du point où il s'est arrêté. Le darwinisme ne nous conduit guère que du singe à l'homme ; et le singe, ancêtre ou cousin issu d'un ancêtre commun, serait en somme un parent assez peu éloigné. Il faut remonter le cours de notre généalogie jusqu'à de plus humbles aïeux, la cellule isolée, ou même l'informe bathybius de Haeckel ; et ce n'est point assez encore- Dans l'évolution universelle, l'apparition de la vie n'est qu'un incident imperceptible entre ceux qui
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précèdent et suivent; cet incident ne cause, dan» la courbe que décrit la série des phénomènes, aucune rupture. Le darwinisme forme donc un chapitre de la théorie de l'évolution; mais elle Ta bien dépassé. Avec l'aide de la géologie de Sir Charles Lyell, d'une part, et des études sociales de Spencer, d'autre part, elle prétend appliquer son principe à toute l'histoire de l'univers, depuis la condensation des nébuleuses jusqu'aux derniers événements politiques '.
Ce système est bien une cosmogonie. Un élément unique est l'origine de toutes choses. On n'a pas le droit de le connaître : pourtant c'est un élément matériel, occupant une portion de l'espace. On ne saura jamais ce qu'il est: c'est l'inconnaissable : et cependant nous devons croire que nos pensées, nos affections et nos volontés sont des manifestations de cet élément unique, aussi bien que la poussée des arbres, le souffle du vent, les mouvements de la mer, la course des astres. Nous avons notre tour dans l'évolution
4. Il paraît même que le chapitre concernant les sociétés a été publié le premier; et que Darwin n'a Tait qu'appliquer les idées sociales de Spencer aux espèces animales.
« La doctrine de la sélection, écrit M. Spencer (Lettre à M. Lucio Fiorentini, 12 juin 1895), fut découverte par moi, dans son application sociale, en 1850, réaffirmée de nouveau, en 4352, et amplement exposée par M. Darwin dans son Origine des espèces,,. »
universelle et venons parmi les anneaux de la chaîne ininterrompue. Dans l'exposé de cette doctrine, on trouve un scepticisme absolu quant à la substance intime de tous les êtres, et aussitôt après, un dogmatisme également absolu pour affirmer que celte substance est partout la même, et que la production des idées humaines et les dégagements de chaleur ou d'électricité sont des phénomènes du même ordre, apparaissant seulement à différents moments de l'évolution.
Nous avons dans un ouvrage déjà ancien * signalé cette contradiction flagrante et montré aussi que le système s'écroule devant un argument de fait : la chaîne de l'évolution est rompue, un anneau manque, au moment de la première apparition de la vie; et cet anneau, Pasteur l'a arraché. Il n'y a pas de génération spontanée. M. Spencer a essayé d'expliquer qu'il n'avait pas besoin de cette hypothèse, que la génération spontanée serait un saut trop brusque et contraire à l'évolution. Y a-t-il donc des intermédiaires entre la vie et la mort? Aucun être ne vit à demi. Le sang, le lait, substance même du corps vivant, resteront stériles s'ils ont été séparés de tout germe; et, au contraire, un germe vivant, un haricot, par exemple, poussera, même dans le sable calciné, s'il lui est fourni un peu
i . L'Évolution et la Vie. .
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d'eau à absorber et d'acide carbonique à respirer 1 . Sans un germe de vie, la terre serait demeurée déserte et révolution se serait arrêtée après sa première période.
L'évolution universelle est un grand édifice philosophique, auquel on a essayé de donner les sciences pour fondements. Il aurait fallu que la chimie fit apparaître au sein de la matière minérale une cellule vivante, que l'histoire naturelle suivit la filiation de cette première cellule jusqu'aux animaux supérieurs et à l'homme; que la physiologie montrât comment la force, au lieu de se transformer en chaleur, peut aussi se transformer en sensation, volonté, pensée (démonstration tentée par Herbert Spencer); que, dans le développement industriel el politique des sociétés, on nous fit voir encore des forces transformées, et des effets mécaniques comme ceux du va-et-vient des marées.
Mais l'édifice s'est écroulé. Sur plusieurs poinls, la science proteste et, dans l'ensemble, elle se refuse à proclamer l'unité de l'univers matériel et moral. Un philosophe qui professe à la fois l'agnosticisme et la doctrine de l'évolution universelle déclare d'abord la science impuissante à pénétrer l'essence des phénomènes, soit matériels, soit